SECOND TABLEAU
CHARLOTTE, Seulc.
L'heure approche.... Déjà la ville est endormie;
Je quitterai la nuit cette demeure amie.
Il le faut; dérobons ma fuite à tous les yeux ;
Mon cœur pourrait faiblir au moment des adieux.
A ma vieille parente, à cette noble femme
Qui me tint lieu de mère et qui forma mon ame,
Je n'ose confier un si grave dessein ,
Elle m'enlacerait en pleurant sur son sein, Elle m'enchaînerait avec sa voix si tendre ; Je ne dois pas lavoir, je ne dois pas l'entendre. Elle me parlerait de mon vieux père, hélas 1 Cédant à sa douleur, je ne partirais pas ; Mon père avec ma sœur, douce et modeste fdle, Habite dans les champs le vieux fief de famille ; Tous deux vivant obscurs échappent aux malheurs. Veillez sur eux, mon Dieu! Vous m'appelez ailleurs, J'obéis...
(Elle écoute. y
Tout repose. Il ne viendra personne Pour raffermir mon cœur, avant que l'heure sonne, Lisons...
(Elle prend un livre.)
Ma vieille bible!... Autrefois, au couvent. Dans le cloître désert je la lisais souvent. Voyons î . . .
(Elle ouvi'e la bible.)
Toujours Judith (1) ! toujours la même page ! C'est étrange ! pour moi Dieu marqua ce passage ;
(1) Voir la noie H, page 151.
<^ Les serviteurs étaient assoupis par le vin. <r Judith semblait lutter contre l'esprit divin : « Elle priait debout, en larmes, et sa bouche <c S'agitait en silence... Étendu sur sa couche, « Holopherne dormait dans le sommeil pesant « De l'ivresse, et Judith s'avançait en disant : «c Seigneur, Dieu d'Israël, fortifiez mon âme, « Que votre force éclate en une faible femme ! « Seigneur, ce que j'ai cru pouvoir faire par vous, ff Faites que je l'achève et dirigez mes coups ! » ff Et quand elle eut ainsi terminé sa prière, <r Elle approcha du lit et prit le cimeterre « Au chevet suspendu ; puis, avec plus de foi, « Elle redit encor : Seigneur, soyez en moi ! « Saisit parles cheveux Holopherne, et muette, « Le frappa par deux fois et lui coupa la tête.»
/Elle ferme le livre.)
J'ai souvent médité dans le texte sacré Sur ce meurtre qui fut par Dieu même inspiré. Le sang t'épouvantait, ô Judith! et tes larmes Au suprême moment trahirent tes alarmes ; Tu te troublas , le fer fut prêt à t' échapper,
Mais Dieu te raffermit et te dit de frapper. La foi vint de ton cœur étouffer le murmure ; Pour obéir au ciel tu vainquis la nature , Et des décrets d'en haut te sentant F instrument, Tu sauvas ton pays par un saint dévoûment. Oh ! comme toi je sens que Dieu, dans sa justice, Pour le salut de tous veut qu'un homme périsse , Que le sang de Marat aujourd'hui doit couler , Qu'un invisible bras me pousse à l'immoler ! Et cependant ma foi n'égale pas la tienne.
Juive , tu fus croyante, et je doute chrétienne.
Notre siècle a soumis Dieu même à l'examen ;
Et Dieu ! . . . Dieu se dérobe à tout regard humain !
Par les horreurs du doute il punit notre audace ;
Hélas! nul parmi nous ne l'a vu face à face.
Sa voix ne tonne plus quand il veut se venger;
Où renlendre?en quels lieux aller l'interroger?
[Touchant la bible.) Dans ce livre!... ah', parfois, il se dément lui-même. Lui, qui sur l'homicide a lancé l'anathème, Judith , il l'ordonna quand ton bras l'accomplit ! Que croire? de terreur ce doute me remplit.
L'être créé peut-il tuer la créature?
Dieu ne dit-ii pas non ainsi que la nature? Et l'homme , quel que soit son généreux dessein, Quand il répand du sang n'est-il pas assassin ? Même au plus criminel a-t-il le droit de prendre Ce souffle surhumain qu'il ne saurait lui rendre ? De l'héroïsme au crime, hélas ! il n'est qu'un pas, Et qui peut m'écîairer si Dieu ne répond pas? Mais dans tout l'univers le sublime héritage Que les peuples enlr'eux se lèguent d'âge en âge, Les éternelles lois de justice et d'honneur , Lorsque ta voix se tait, parlent pour toi. Seigneur ! Ces mâles sentiments, ces vertus héroïques Dont l'homme s'honora dans les siècles antiques, L'amour de la patrie et de la liberté N'ont pu jusques à nous tromper l'humanité. Ce qui dans tous les temps fut un acte sublime, Aujourd'hui, je le sens, ne saurait être un crime. Par la mort d'un tyran si je sauve l'état , Mon dévoûment n'est point un lâche assassinat ; C'est un instinct sacré, c'est un devoir suprême. La voix des nations est celle de Dieu même ;
Et c'est par cette voix que sont proclamés grands Ceux qui de leur patrie ont frappé les tyrans.
[Elle se tourne vers le portrait de Corneille.) 0 toi qui m'instruisis à ces vertus romaines, Corneille, noble sang qui coule dans mes veines. Gloire de ma famille, oh! reviens ici-bas , Viens de mon faible cœur apaiser les combats ! Oh ! parle, dans mon sein que ton ame descende! Mais, que dis-je! elle est là, cette ame fièreet grande, Elle respire encor dans ces drames puissants. Elle comprend l'honneur ainsi que je le sens. Près de tout grand forfait plaçant un grand courage, Elle apprend à l'esclave à sortir d'esclavage, Elle excite au combat, prépare au dévoûment. Et de tout héroïsme elle a le sentiment. Oh ! si tu revivais dans nos temps sanguinaires, Ton cœur s'indignerait des publiques misères ; En place d'une lyre, homme vraiment romain , Le poignard de Bru lus viendrait armer ta main. Tu n'hésiterais pas, tu frapperais l'infâme. Eh bien ! je suis ton sang , et je serai ton ame! J'immolerai celui qui règne par la mort !
Marat vit !.. . Mais ce jour décide de son sort.
Ton ombre, ômon aïeul, arme mon bras qui tremble,
Tumerendsforte! Oh! viensinousfrapperons ensemble.
J'ai trempé mon courage au feu de tes regards;
Dieu le veut!... par ta voix il m'appelle, je pars!
La patrie à mon bras remet sa délivrance ;
Je vais briser ses fers et mourir pour la France!