‹ Charlotte Corday et Madame RolandChapitre 30 sur 49 · PAR ADAM LUX , DÉPUTÉ EXTRAORDINAIRE DE MAYENCE · texte numérisé non relu

PAR ADAM LUX , DÉPUTÉ EXTRAORDINAIRE DE MAYENCE

L'assassinat n'est permis que quand il s'agit d'un homme dangereux pour la liberté, et quand cet homme, s'élevant au-dcssiis des lois, leur ravit la possibilité de le punir pour ses forfaits. L'assassinat est donc permis, par exemple^ pour un général traître à la patrie, qui se trouve au milieu de son armée égarée par lui; d'un magistrat usurpateui, dans telles circonstances où, avec sa tète tombée, l'usurpation doit finir. L'assassinat n'est pas permis quand ces circonstances ne s'y trouvent pas ; il n'est pas permis quand l'usurpation, se fondant sur l'anarchie par un pareil acte, ne peut que recevoir des forces nouvelles j car l'anarchie est l'hydre de la fable, une tête coupée en produit trois autres. Voilà pourquoi je désapprouve l'assassinat de Marat. D'ailleurs, même dans des monstres, le caractère

d'un Représentant du Peuple étant d'une nature particulière, exige aussi des considérations particulières. Voici des motifs qui, joints à ceux que je n'allègue pas ici, me font un devoir de déclarer que j'abhorre tout assassinat, et que je ne prêterai jamais mes mains pour l'exécuter. A celte déclaration solennelle, je resterai toujours fidèle avec la même fermeté avec laquelle je rendrai justice à la vertu sublime, une vertu aussi exaltée qu'elle s'élève audessus des considérations que je viens de présenter. Commençons par détruire les préjugés du vulgaire, jugeant la valeur des actions selon les événements, et non selon les intentions des agents. Supposons, parexemple, queles mœursde Rome fussent déjà aussi dépravées pour donner plus de complices à Manlius, le séducteur du peuple indigent, et soyons sûrs alors que son assassin Servilius Ahala , au lieu de la couronne civique, n'aurait trouvé que Téchafaud. N'oublions pas que sous Tiberius deux historiens devaient mourir pour avoir fait l'éloge de Brutuset Cassius , et que presqu'un siècle devait s'écouler avant qu'on osât faire publiquement et impunément l'éloge de ces tyrannicides. Mettons donc à part le*

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considérations que les craintifs ont toujours pour la domination actuelle : devançons la période de sa durée, probablement très courte^ et anticipons les sentiments qu'aura sur l'action de Charlotte Corday la postérité toujours équitable.

Une fille délicate, bien née, bien faite, bien élevée, animée d'un amour ardent de la patrie en danger, se croit obligée de s'immoler pour la sauver , en ôtantlavie à un homme qu'elle pense être la source des malheurs publics. Elle prend cette résolution le 2 juin j s'y affermit le 7 juillet, quitte son foyer paisible : elle ne se confie à personne ; malgré la chaleur excessive j elle fait un grand voyage à ce dessein : elle arrive, sans appuis sans conseil, sans consolateur. Elle conçut, elle exécuta un projet qui, selon ses espérances, devait sauver la vie à des milliers d'hommes. Elle prévoyait son sort, elle ne pense pas à la suite, elle garde toujours sa fermeté, sa présence d'esprit, sa douceur, depuis le commencement de son emprisonnement, pendant quatre jours, jusqu'à son dernier soupir. Avant sa mort, elle écrit celte fameuse lettre à Barbaroux, lettre dont je suis trop pénétré pour oser on faire l'éloge ; lettre dont il

n'existera jamais de semblable ; lettre qui fera, qui étonnera des héros dans la postérité. Charlotte Cordav, ame sublime, fille incomparable i je ne parlerai point de l'impression que tu feras sur le cœur des autres; je me bornerai à énoncer les sentiments que tu as fait naître dans mon ame. Le mercredi 1 7 juillet, jour de son exécution, vers le soir, je fus surpris de ce jugement précipité dont je n'ignorais cependant aucun détail : j'en savais à peu près assez pour conclure que cette personne devait montrer un courage extraordinaire. C'était la seule idée de ce courage qui m'occupait dans la rue Saint-Honoré, en la voyant approcher sur la charrette ; mais quel fut mon étounement lorsque, outre une intrépidité que j'attendais, je vis cette douceur inaltérable au milieu des hurlements barbares ; ce regard si doux et si pénétrant, ces étincelles vive? et humides qui éclataient dans ces beaux yeuxj et dans lesquels parlait une ame aussi tendre qu'intrépide : yeux charmants qui auraient dû émouvoir des rochers I souvenir unique et immortel ! regards d'un ange qui pénétrèrent intimement mon cœur, qui le remplirent d'émotions violentes qui me furent inconnues

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jusqu'alors ; émotions dont la douceur égale l'amertume, et dont le sentiment ne s'effacera qu'avec mon dernier soupir 1 Pendant deux heures, depuis son départ jusqu'à l'arrivée à l'échafaud, elle garda la même fermeté, la môme douceur inexprimables : sur sa charrette, n'ayant ni appui ni consolateur, elle était exposée aux huées continuelles d'une foule indigne du nom d'hommes. Ses regards, toujours les mêmes, semblaient quelquefois parcourir cette multitude, pour chercher s'il n'y avait point

un humain.... Elle monta sur l'échafaud Elle

expira...^ et sa grande ame s'éleva au sein des Caton, des Brutus et de peu d'autres, dont elle égale ou surpasse les mérites. Elle s'éleva et laissa à tout homme humain des souvenirs, et à moi, des douleurs et des regrets intarissables. Charlotte! ame céleste, n'étais-tu qu'une mortelle? L'histoire a-telle ton semblable? Triomphe, France, triomphe, Caen ! car tu as produit une héroïne dont à Rome ou à Sparte on cherche en vain un semblable exemple. Elle quitta la terre qui n'était plus digne d'elle ; elle passa comme un éclair; mais, Français, elle nous laissa le souvenir de ses vertus: ce souvenir si aimé et si doux

ne sera jamais perdu pour mon cœur ; il augmente et soutient mon amour pour cette patrie pour laquelle elle voulut mourir. Pour m'encourager à aimer celte patrie dont j'ai l'honneur d'être un fils adoptif , je n'aurai plus besoin désormais de me ressouvenir des Spartiates et des Romains ; car il me suffira de penser continuellement à Charlotte Corday, dont l'héroïsme et les vertus sont au-dessus d'une plume aussi grossière que la mienne, mais dont j'honorerai la mémoire par mes mœurs. La seule idée de cet ange allant à la mort me fera mépriser la puissance de ses bourreaux (1) : sou sou-

(1) S'ils veulent aussi me faire l'honneur delà guillotine, qui désormais à mes yeux n'est qu'un autel sur lequel on immole les victimes, et qui, par le sang pur versé le 17 juillet, a perdu toute ignominie; s'ils le veulent, dis-je, je les prie, ces bourreaux, de faire donner à ma têle abattue autant de soufflets qu'ils en firent donner à celle de Charlotte; je les prie de faire pareillement applaudir à ce spectacle de tigres par leur populace cannil)ale. Ali ! Parisiens I est-ce vous qui restez paisibles pendant qu'on commet dans vos murs autant d'horreurs qu'autrefois envoyait de galanterie?... Tu me pardonneras, sublime Charlotte, s'il m'est impossible de montrer autant de courage et la môme douceur qui te

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venir suffira pour élever mon ame au-dessus de l'intérêt personnel, pour m'engager à l'obéissance aux lois dont nous attendons le règne ; ton souvenir m'engage et m'excite à toutes les vertus républicaines, et par conséqnent à la haine implacable des ennemis de la liberté, des fripons, des anarchistes et des bourreaux. Usurpateurs du 31 mai, vous qui, pour échapper aux supplices mérités par vos forfaits, avez trompé les Parisiens et 'es Français, je cherchais ici le règne de la douce liberté; mais je trouvai l'oppression du mérite et de la vertu , le triomphe de l'ignorance et du crime ! Je suis las de vivre au milieu de tant d'horreurs que vous commettez, et de tant de malheurs que vous préparez à la patrie ! 11 ne me reste plus que deux espérances : ou, par vos soins, en victime de la liberté, de souffrir^ de mourir sur cet échafaud honorable ^ ou de concourir à faire disparaître vos mensonges^ qui sont la véritable source du fédéralisme et de la guerre civile, afin que votre tyrannie finisse avec

distinguaient ; je me réjouis de la supériorité; car n'est- * il pas juste que l'objet adoré soit toujours plus élevé et toujours au-dessus de l'adorateur?

l'erreur, et qu'au même lieu de sa mort, l'immortelle Charlotte Corday ait une statue avec cette inscription :

Plus grande que Brutus !

Paris, le 19 juillet 1793, l'an deuxième de la République une et indivisible. Adam Lux,

citoyen français.

André Cbénicr, qui devait mourir sur le même échafaud où périrent Charlotte Corday et Adam Lux, cul le courage de célébrer l'action héroïque de la nièce du grand Corneille. Ces vers sont bien connus, mais peut-être quelques lecteurs aimeront ils à les relire ici :

ODK

PAK ANUUÊ CHÉINIER.

Quoi! tandis que partout, ou sincères ou feintes Des lâches, des pervers les larmes et les plaintes Consacrent leur Marat parmi les immortels , Et que, prêtre orgueilleux de celte idole vile, Des fanges du Parnasse un impudent reptile Vomit un hymne infâme au pied de ses autels ,

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La Vérité se tait ! Dans sa boiiclie glacée , . Des liens de la peur sa langue embarrassée Dérobe un jusle hommage aux exploits glorieux ! Vivre est-il donc si doux ? De quel prix est la vie Quand, sous un joug honteux la pensée îjsservie, Tremblante au fond du cœur, se cache à tous les yeux !

Non, non , je ne veux point l'iionorcr en silence,

Toi qui crus par la mort ressusciter la France ,

Et dévouas tes jours à punir des forfaits.

Le glaive arma ton bras, ûlie grande et sublime,

Pour faire honte aux dieux, pour réparer leur crime.

Quand d'un homme à ce monstre ils donnèrent les traits.

Le noir serpent, sorti de sa caverne impure,

A donc vu rompre enlin sous la main fjrme et sûre

Le venimeux tissu de ses jours abliurrés !

Aux entrailles du tigre, à ses dents homicides,

Tu vins redemander et les membres livides

Elle sang des humains qu'il avait dévorés.

Son œil mourant t'a vue en ta superbe joie

Féliciterlon bras et contempler ta proie.

Ton regard lui disait : « Va, tyran furieux,

t Va, cours frayer li route aux tyrans tes complices ;

« Te baigner dans le sang fut tes seules délices :

« Baigne-toi dans le tien, et reconnais les dieux ! »

La Grèce, ô fille illustre! admirant ton courage, Epuiserait Parcs pour placer ton image Auprès d'Harmodius, auprès de son ami; Et des chœurs sur ta tombe, en une sainte ivresse.

NOTKS

Clianleraieiit Néan'^sis, la tardive déesse

Qui frappe le mécliant sur son trône endormi.

Mais la France à la liaclie abandonne ta tête. C'est au monstre égorgé qu'on prépare une fête Parmi ses compagnons, tous dignes de son sort. OIi ! quel noble dédain fit sourire ta bouche. Quand un brigand, vengeur di* ce brigand farouche , Crut le faire pâlir aux menaces de mort !

C'est lui qui dut pâlir : et les juges sinistres Et notre affreux sénat et ses affreux ministres, Quand à leur tribunal, sans crainte et sans appui , Ta douceur, ton langage et simple et magnanime Leur apprit qu'en effet, tout puissant qu'est le crime, Qui renonce à la vie est plus puissant que lui.

Longtemps, sous les dehors d'une allégresse aimable,

Dans ses détours profonds ton ame impénétrable

Avait tenu cachés les destins du pervers.

Ainsi dans le secret amassant la tempête

Rit un beau ciel d'azur, qui cependant s'apprête

A foudroyer les monts, à soulever les mers.

Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée , Tu semblais l'avancer sur le char d'hyménée; Ton front resta paisible, et ton regard serein. Calme sur l'échafaud, lu méprisas la rage D'un peuple abject, servile et fécond en outrage, El qui se croit encore et libre et souverain.

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La vertu seule est libre. Honneur de noire liistoire. INolre immorlel opprobre y vit avec la gloire. Seule tu fus un homme et vengeas les humains; El nous eunuques vils, troupeau lâche et sans ame » Nous savons répéter quelques plaintes de femme; Mais le fer pèserait à nos débiles mains.

Un scélérat de moins rampe dans celte fange. La Vertu t'applaudil; de sa mâle louange Entends, belle héroïne, entends l'auguste voix. 0 Vertu ! le poignard seul espoir de la terre, Est ton arme sacrée, alors que le tonnerre Laisse régner le crime et le vend à ses lois.

Rlopslock aussi, le grand poète allemand, s'émut en apprenant la mort de Charlotte Corday ; il fit quelques vers pour consacrer son souvenir. Nous devons la traduction de ce morceau à l'obligeance de madame la baronne de Carlowilz, auteur de l'excellente traduction de laMessiade, couronnée par l'Académie française.

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