DE MA DAM K HO I. AND
Ceux qui leur turent chers ou qui les ont coinius. Est-il des prisonniers à la Conciergerie Que tu désires voir?
MADAME UOLAND.
Oh ! laissez, je vous prie.
Laissez entrer tous ceux qui, dans ce triste lieu, A mes derniers moments, voudront me dire adieu !
LA FEMME DU GEOLIER
J'y consens ; de pitié ton sort me parait digne. Je viens, en ta faveur, d'oublier ma consigne : En secret j'ai reçu ce papier et ces fleurs Qu'une femme pour toi m'a remis tou!e en pleurs.
{Lisanl.) [à la femme diKjeôUer.)
Henriette! eileici!... Permettez que je voie Cette femme qui pleure et vers moi vous envoie. Elle sait que demain sera mon dernier jour; Elle est là, me dit-elle, elle attend dans la cour ;
Ne la renvoyez pas, et pour dernière grâce, Avant que de mourir, souffrez que je l'embrasse !
LA FEM3IE DU GEOLIER
Tu la verras : malgré des ordres rigoureux, Je tâche d'adoucir le sort des malheureux.
De votre humanité soyez récompensée
Par Celui qui d'en haut lit dans notre pensée !
LA FEMME DU GEOLIER
Citoyenne, à revoir !
Puis-je espérer ?
LA FEMME DU GEOLIER
Bientôt j'introduirai ton amie.
Oh ! merci !
SCEi\E lîl.
MADAME ROLAND, seule.
Henriette, grand cœur, que nul danger n'effraie, Jusqu'au dernier moment amie ardente et vraie, Dévouée au malheur, sublime sans effort. Elle vient , pour me voir , s'exposer à la mort ! Par un pressentiment, au matin de la vie, Lorsqu'aux plus doux penchants l'ame s'ouvre ravie, Je l'aimais : l'amitié de nous a tait deux sœurs; La mort seule aujourd'hui séparera nos cœurs!
{Elle lit.) Cesfleurs qu'elle m'envoieelqu'ellesait que j'aime (1), Elle a voulu pour moi les cueillir elle-même Dans ce cloître en ruine , entouré de tombeaux (2), Où coulèrent nos jours les pluspurs, les plus beaux ; Douce et calme prison où de pieuses femmes Aux nobles dévoùments préparèrent nos araes. Ces pâles liserons, par nos soins cultivés , Dans ce couvent désert elle les a trouvés.
(1) Voir la noie D, page 288.
(-2) Voir la noie E, page 288.
Comme un doux souvenir j'aspire leur calice ; Ils seront sur mon cœur au momenl du supplice ! Sur mes vêtements blancs dénouons mes cheveux, Sourions à la mort qui répond à mes vœux. Avant que l'heure arrive et que ma tête tombe, Des fleurs de l'amitié parons-nous pour la tombe. Et que le peuple dise en me voyant mourir : Radieuse, au martyre elle semble courir !
SCEKE IV.
MADAME ROLAND, HENRIETTE, {la femme du geôlier inlroduil Henrielte et se retire.)
Henriette! {elles s'embrassent.)
HENRIETTE
Hàtons-nous! viens, ils comptent les heures; Et si je ne te sauve, il faudra que lu meures !
DE MADAME HOLAND, 205
Laisse-moi toute entière au bonheur de te voir
HENRIETTE
Puis-je oublier la mort que lu vas recevoir?
MADA.ME ROLAND.
Sur le sort qui m'attend pourquoi verser des larmes ? Pour moi tu tais revivre un passé plein de charmes. Oh! parlons du bonheur des joursévanouis, De ces rêves si purs que le monde a trahis; Parlons des sentiments chers à notre jeunesse ! A mes derniers instants que ce passé renaisse ; Amie, évoquons-le calme, riant et beau.
Et que j'emporte encor son image au tombeau !
HENRIETTE
Ainsi, lorsque demain au supplice on te mène, Je te retrouve encor l'ame forte et sereine ; Ce courage si fier ne s'est pas abattu , Et quand la mort arrive, à peine y penses-tu !
^^^ '■''-•^ I>f:R\IÈRKS IIKURES
-lîADAME ROLAND.
A quoi sert de parler d'un sort irrévocable ? La peur convient au lâche et la plainte au coupable ; Mais celui qui ne sent ni terreur ni remord Avec tranquillité doit marcher à la mort.
HENRIETTE
Non, il doit résister; la résistance honore.
Lorsqu'à servir sa cause on peut prétendre encore.
Toi, de la liberté martyr et défenseur,
Four la voir triompher tu dois vivre, ma sœur ;
La liberté, livrée aux bras de Robespierre,
Après des nuits de sang trouvera la lumière.
Ceux qui souCFreot pour elle et qui l'aiment toujours
Auront part à sa gloire en de plus heureux jours :
Souris à cet espoir, vis, cède à ma (endresse!
Tu parles d avemr (juand l'échalaud se dresse ! Ma sœur, je meurs demain.
DK MADAME ROLAND. 201
HENRIETTE
Non, tu ne mourras pas !
MiVDAME ROLAND.
Eh ! quelles mains pourraient m'arracher au trépas ! Aurais-tu demandé ma grâce à Robespierre ? Non, tu ne l'as pas fait ; non , ton ame est trop fière ! Du sang des vingt et un l'échafaud fume encor (1) : Après eux il est beau d'y recevoir la mort. Comme vous, en chantant l'hymne patriotique. On me verra mourir, fils de la République , 0 mes frères , Vcrgniaud, Brissotet Gensonné (2), Et vous, couple touchant, si jeune moissonné, Ducos, Fonfrède,amisqu'auraitchan{és Virgile, Poétiques tribuns nés dans la même ville ! Demain de l'échafaud que vous avez sacré Je vais monter aussi le glorieux degré !
(4) Voir la noie F, page 290.
(î) Voir la noie G, page 205.