‹ Charlotte Corday et Madame RolandChapitre 36 sur 49 · II EMU ET · texte numérisé non relu

II EMU ET

Eh bien ! quand la Terreur épouvante Paris , Fuis, va (e réunir aux Girondins proscrits; Ils t'attendent, suis-les ! Grâce au ciel, tous nosl'rères Ne dorment pas encor dans les champs funéraires: Quelques-uns , des bourreaux , ont su tromper les coups : Louvet,Buzot, Guadet, Pétion, Barbaroux Vivent encor.

MADAME iiOLAND, trcssmUiinf.

11 vit, lui le noble jeune homme!

212 LES DKnNItRKS HEIRKS

HENRIETTE

Mais quel nom Ta lïappé dans ceux que je te nomme?

Tous ; ... je les aime tous ! . . . Dis-moi, toujours errants, N'ont-ils pas rencontré des amis, des parents Qui les aient recueillis?

HENRIETTE

Les discordes civiles Tu le sais, ont chassé la pitié de nos villes. Craignant la trahison, des lâches, des méchants, Nos amis l'ugitifs se cachent dans les champs. Le guide qui t'attend te mettra sur leur trace ; N'hésiteplus, ma sœur; c'est près d'eux qu'esttaplace. Oh ! pense à ces proscrits heureux de te revoir ! Va leur rendre la foi, va leur rendre l'espoir !

Ainsi, ton sacrifice aveugle et magnanime En voulant me sauver me pousse vers l'abîme

DE MAnAME ROLAND. 1245

Oh ! laisse-moi mourir, car la mort c'est l'oubli!

HENRIETTE

Que dis-tu ? Mais d'où vient que ton front a pâli ? Quel trouble a pénétré dans ton ame si forte?

Ne m'interroge pas ! Demain je serai morte , Ce cœur s'apaisera!

HENRIETTE

Mais tu verses des pleurs !

Comme autrefois, ne puis-je adoucir tes douleurs ?

Laisse-moi demander un asile à la tombe !

HENRIETTE

Ohl ma sœur, c'en est trop; à tes genoux je tombe!

Oh ! ne résiste plus aux cris de l'amitié,

Oh ! vis par dévoûment, par devoir, par pitié !

"^^^ LKS DERNIÈRES HEURES

IMADAME ROLAND.

A la sublimité d'une telle prière

Mon ame je le sens doit s'ouvrir tout entière.

Tu le sais, à cet âge où le cœur s'éveillant

Se débat, incertain, dans un rêve brûlant,

Mes inquiets désirs vers Dieu seul semblaient tendre.

J'aimais Dieu d'une ardeur et d'une foi si tendre (1)

Qu'on pouvait présager ce que serait un jour

L'amour terrestre, éclos de ce divin amour.

Et lorsque je tournai mes pensées vers le monde,

Pourétancher ma soif de tendresse profonde.

Le fantôme adoré que toute ame poursuit

M'apparut, mais toujours se perdit dans la nuit;

Et mon cœur caressa celte ardente chimère

Jusqu'à l'heure funèbre où Dieu me prit ma mère.

Alors l'enchantement des rêves du passé

Au souffle de la mort sembla s'être glacé.

En voyant le néant des choses de la vie,

Ma foi dans le bonheur s'était évanouie ; .

Comme une illusion je rejetai l'espoir,

(1) Voir la noie H, page 302.

DE MADAME ROLAÎND. 245

Et je n'eus plus qu'un but ici-bas, le devoir.

C'est toi qui, dans ces jours où le cœur désespère,

Me choisis un époux que j'aimai comme un père (1 ) ;

L'estime, le respect, m'attachèrent à lui.

Ma sœur, près de mourir, je le jure aujourd'hui ,

Depuis qu'il partagea ma jeune destinée.

Jamais à le trahir je ne fus entraînée;

Mais souvent, je l'avoue, en gardant la vertu,

J'ai marché le front haut et le cœur abattu.

J'étais mère, et ma vie avait semblé renaître

En donnant à ma fille une part de mon être ;

La terre m'attachait, et pour l'humanité

Mon ame avec transport rêvait la liberté.

Oh ! quand je crus la voir se lever sur la France,

Comme je partageai l'unanime espérance !

De mes rêves éteints je sentis le retour;

Pour moi l'enthousiasme était un autre amour,

Amour vaste et sacré, passion dont la flamme,

Au lieu de l'énerver, fortifiait mon ame.

Oh ! comme j'éprouvais un mâle enivrement

(I) Voir la note /, page ."07.

D'initier les cœurs à ce grand sentiment ! Je cherchais et j'aimais tout être sympathique Epris ainsi que moi de la cause publique, Sacrifiant sa vie à l'intérêt commun, Affrontant sans plier les luttes du tribun , Et quand la liberté se voyait menacée, Au péril de sa tête exprimant sa pensée. Sans doute mon époux était homme d(i bien, Philosophe rigide, intègre citoyen ; Mais l'ardeur, le courage et l'esprit de l'apôtre. L'idéal de mon cœur, je le vis dans un autre. Né sous le ciel de flamme où naquit Mirabeau, 11 était éloquent, il était jeune et beau : Pour rendre Antinous, autrefois la sculpture Aurait choisi ses trails (1) et sa noble stature. Debout à la tribune, oh ! d'ici je le vois. Le front calme, l'œil fier, d'une éclatante voix, Du geste et de l'éclair que lançait sa paupière,

(1) • Barbaroux, dont les peintres ne dédaigneraient pas de (trendre les traits pour une tête d'Aniinoûs. >

(Mémoires de Mme Roland, portraits.)

Dénoncer au pays Marat et Robespierre (1) ,

Et de la liberté revendiquant les droits,

Attaquer les tyrans comme il brava les rois.

Ah ! qu'il me semblait grand quand sa voix intrépide

Rappelait au devoir la Gironde timide^

Et que, des massacreurs défiant les poignards,

Il vouait au mépris les chefs des Montagnards !

Mais, après ces combats livrés à l'assemblée,

Le soir, nous le voyions souvent lame accablée.

La liberté luttait contre un double danger,

La trahison des siens, le ter de l'étranger;

Au dedans avilie, au dehors combattue.

Avant d'être alFermie elle était abattue;

Il souffrait de sa honte, il sentait son affront :

Une sainte colère illuminait son Iront,

Quand, penché sur la carte, il suivait les armées (2)

Qui venaient assiéger nos villes alarmées.

Pour vaincre ou pour mourir il eût voulu marcher;

Et moi je l'admirais et venais me pencher

(1) Voir la noie /, page 508.

(2) Voir la noie K, page 511.

218 LES DERNIÈUKS HEURES

Près de lui... j'écoutais, et troublée, attendrie. Je sentais plus ardent l'amour de la patrie ! Ainsi, sans le vouloir, je me pris à l'aimer D'un sentiment divin qu'on ne peut exprimer ; C'était une tendresse ardente mais pudique, Comme une jeune mère aime son fils unique ; Gomme on aime la gloire et l'honneur, je l'aimais! Mais cet immense amour, il ne le sut jamais. Tel qu'un malheur sacrée je le cachais au monde; J'ai gardé dans les fers son empreinte profonde. Et je le sens, peut-être au delà delà mort Je l'aimerai toujours, mais du moins sans remord. Et tu veux, ranimant ma passion trop vive. Qu'aujourd'hui dans l'exil auprès de lui je vive? Oh ! ma sœur, de mon ame entends les derniers cris : Celui que j'aime est un des Girondins proscrits !

HENRIETTE

Eh bien î loin de le fuir, la vertu te commande D'affronter et de vaincre une épreuve aussi grande ; Et lui, lui ce proscrit que tu n'as pas nommé,

Sera digne de toi, puisque tu l'as aimé !

Hélas ! sûre de lui , le suis-je de moi-même ?

HENRIETTE

Par faiblesse, tu meurs?

Je meurs parce que j'aime!

J'ai trop souffert ; je sens que dans mon cœur brisé Le courage est détruit, l'héroïsme épuisé.

HENRIETTE

A défaut du bonheur, l'honneur te dit de vivre.

Oh ! pourquoi fuir la mort quand la mort nous délivre?

HENRIETTE

Ta vie est un devoir.

Ma vie est un iardeau,

Mourir sera si doux!

HENRIETTE

Vivre sera plus beau.

Recommencer l'exil alors qu'il touche au terme, Je ne le puis.

HENRIETTE

Triomphe, et marche d'un pas ferme.

A la mort!

HENRIETTE

A la vie où reste ton enfant,

Silence, oh! par pitié!...

HENRIETTE

La pitié te défend

De laisser ici-bas ta fille abandonnée.

Quand je ne serai plus, veille à sa destinée !

HENRIETTE

Ainsi, rien ne t'ébranle et ne te peut toucher, Et loin de fuir la mort, tu semblés la chercher. Oh! laisse-toi fléchir! hélas! l'heure s'écoule: Ils vont venir, j'entends une porte qui roule! Prends ces habits.

Ma sœur, de ces derniers instants Ne troublons pas la paix.

HENRIETTE, Gvec désespoir.

On vient : il n'est plus temps!

22'2 LES DEHMÈRES IIEL'RES

SCÈIVE V.

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