LAMOURETTE
Ce fut là mon malheur!
Prêtre, me dépouillant de mon saint caractère, Je rêvais en tribun le bonheur de la terre : Je crus dans mon orgueil , transfuge du saint lieu,
(1) Voir la noie A^ page ôl5.
236 LKS nERNIÈRES HEURES
Querhomme instituerait la liberté sans Dieu; J'ai détruit sans fonder, et tombé djnsl'abînfie, J'ai compris que l'erreur pouvait conduire au crime.
Non ; c'est au malheurseul que vous fûtes conduit (1 ).
Eh ! quel cœur généreux n'aurait été séduit
Comme vous, en voyant d'un élan unanime
Le peuple armé déjà mais encor magnanime ,
Sortir de l'esclavage et de l'abaissement ,
Et proclamer enfin son affranchissement !
Aux ténèbres alors succédait la lumière ,
Les droits sacrés de tous, au pouvoir arbitraire.
Kappelons-nous encor comme il fu' juste et beau
Cet éveil de la France où tonnait Mirabeau,
Quaîtd le peuple, formant une immense famille,
Se leva tout entier pour briser la Bastille !
De ces murs renversés par son bras tout-puissant,
La liberté sortit encore vierge de sang.
(1) Voir la noie O, pngo 3(9.
DE MADAML ROLAND. 237
Le monde s'en émut, car celle ère naissante
Aux abus du passé se montrait menaçante;
Les rois sentaient venir sur leur trône ébranlé
L'irrévocable jour par le peuple appelé,
Où sous la liberté pliant la monarchie,
La France au nom des lois se verrait affranchie.
Ah ! quoique tous nos vœux soient aujourd hui trahis,
Rappelons-nous alors ce qu était !e pays.
Vous présidiez, Bailly, cette auguste assemblée
Où la cause du monde allait être appelée.
Courage, honneur, génie et force dans son sein
S'unissaient el tendaient vers le même dessein.
Dans ces grands citoyens, instruisant le monarque,
La France retrouvait les héros de Plutarque;
Elles mêmes vertus que vit l'Antiquité
Entouraient le berceau de notre liberté !
Mais bientôt à 1 or pur se mêla l'alliage .
Le peuple à peine était sorti de l'esclavage ,
Que le pouvoir, manquant à ses engagements,
Poussa la liberté dans ses égarements.
J.es peuples ont aussi des flatteurs, de faux frères,
238 Lts DERNiÈRKS iii:lues
Pareils aux courtisans des pouvoirs arbitraires,
Qui pour les dominer, caressant leurs penchants,
Les rendent à dessein corrompus et méchants.
Tels furent ces tribuns à l'influence occiilîe
Qui, de la liberté dégradèrent le culte.
En la montrant alors au peuple tout-puissant,
Comme un monstre altéré de vengeance et de sang.
Et nous ses vrais entants, nous qui la détendîmes Comme on défend sa mère ; entre ces deux abîmes: La licence d un peuple et le pouvoir d'un roi, Sans altération nous gardâmes sa foi !
Il ne faut pas juger un combat par l'issue: Plus d'usîe noble causeen naissant est déçue. Mais celui qui la sert et qui meurt son martyr. De son saint dévoàment ne pe;it se repentir. Qu'il était généreux ce vreu patriotique De recoustiîuer la France en répubhque, Au noî.) de la justice, en combattant l'erreur, Par la force des lois et non par la terreur.
DE MADAMK ROLAND. '230
Tel était notre espoir, enfants de la Gironde, Et nous n'aurons Liissé qu'une utopie au monde. Car le peuple égaré méconnut ses sauveurs, Et nous fûmes, hélas! de sublimes rêveurs !
Dieu l'a voulu, le rêve est payé de nos têtes!
Eh ! quel bras aurait pu conjurer ces tempêtes?
Libre à peine le peuple abusa de ses droits.
Et surpassa bientôt les crimes de ses rois.
A voir l'acharnement de ses veng^eances sombres,
On eût dit qu'il était excité par les ombres
Des générations des siècles esichaînés
Sous ie joug des tyrans aujourd'hui détrônés.
De leur abaissement , de leur longue souiïVasice, Ces générations lui demandaient vengeance. Et , fantômes sans nombre au cercueil échappés, Ils criaient aux vivants : « A votre tour frappez ! » Et le peuple, écoutant cet appel sanguisiaire, Par des proscriptions a commencé son ère. Avide, dans le sang plongeant ses bras ardents, Des oppresseurs détruits frappant les descendants, D'abord il immola toutes ces nobles races
Dont l'orgueil si longtemps a pesé sur les niasses. Bientôt dans tous les rangs voyant des trahisons, Chaque jour il remplit et vida les prisons , Massacrant les vieillards, les enfants et les lemmes, Sans pitié, sans remords, et ces forfaits infâmes D'autres forfaits plus grands furent les précurseurs. Le peuple se tourna contre ses défenseurs. Fils de la liberté , nous fûmes ses victimes ; Comme Saturne (1 ) alors avec horreur nous vîmes La Révolution dévorer ses enfants.
Robespierre, Marat et Danton triomphants, Sur les débris du trône élevant leur puissance, De leur triumvirat épouvantaient la France; Ils avaient abruti le peuple en l'entraînant Au meurtre, etparle meurtre ils régnent maintenant !
Comme pour assouvir sa sauvage colère.
Ils jettent chaque jour au tigre populaire
Les gloires de la france , et la fiappatst au coeur.
Comme on proscrit le crime ils proscrivent rhonneur.
(1) C/f^l le mol de Vcigniaiul ; La Ri'voliilion csl comme Sdlurnc, elle fic\ (liera ses enfaiils.
Hier meurent dans Vergiiiaud éloquence et génie; Dans Cusline aujourd'hui la valeur est punie(l) : Terreur de l'étranger, honneur de nos guerriers, Sa tête tombe, encor couverte de lauriers; Et le peuple applaudit, et la France endormie Supportai lâchement cet excès d'infamie ! Où s'arrèteront-ils?... Quelque bras tout-puissant Viendra-t-il mettre un terme à ce règne de sang? Ou bien, à leur fureur la France abandonnée A périr tout entière est-elle condamnée ?. . . Quelques-uns, en voyant ces jours d'iniquité , Ont douté de ta cause , ô sainte liberté î El dans leur désespoir vouant à l'esclavage Des peuples avilis ce peuple aiithropophage. Nouveaux Brulus mourant avec la nation.
Ils ont dit : Liberté- tu nés donc qu'un vain nom!
BAII.LV.
Pour moi la liberté n'est pas une chimère,
,1) Voir la noie P, page 325.
24'i LLS DLRMÈRES HEURES
Enfant déshérité je respecte ma mère.
J "impute ses malheurs aux hommes égarés
Qui n'ont pas su garder ses préceptes sacrés.
Madame, vous savez si mon cœur vous révère,
Et vous pardonnerez ma franchise sévère:
Le parti généreux que voire voix défend
A compté dans son sein plus dun coupable enfant
Par qui la liberté, sitôt qu'elle fut née.
De périls et d'erreurs se vit environnée.
Vous l'avez dit , Madame, il était juste et beau
Cet éveil de la France où tonnait Mirabeau,
Quand le peuple affranchi proclama sa puissance
Par la force des lois et non par la vengeance.
Fille de h justice, alors la liberté
Généreuse, abritait la vieille royauté,
Et fondait pour la France un pouvoir qui rassemble
Les intérêts du peuple et du monarque ensemble.
Car il fallait. Madame, un chef ferme et puissant
A cette liberté vacillante en naiss mt;
Un roi qui, du pays tenant le diadème ,
Gouvernât par les lois et s'y soumît lui-même,
Et , de la liberté comme nous fondalear ,
Des biens qu'elle répand fût te dispensateur.
Oh! sans doute, le roi se souvint trop qu'en maîtres
Sur la France autrefois régnèrent ses ancêtres;
Et plein d'aveuglement, pour ressaisir ses droits,
n trahit les serments qui lenchaînaieiit aux lois.
Hélas! dans cett^; erreur trop chèrement punie,
Il tomba par faiblesse et non par tyrannie ;
Et quand il oublia le pacte solennel,
Il fut plus malheureux encor que criminel.
Que fîtes vous alors, enf mts de la Gironde?
Vous qui deviez donner un grand exemple au monde
En éclairant l'esprit du monarque entraîné,
Que fîtes-vous alors? Vous l'avez condamné !
Trompant la liberté pour plaire à la licence,
Vous avez prononcé l'implacable sentence;
Flattant les passions d'un peuple menaçant;
Vous avez comme lui mis la main dans le sang,
Et, du chef de l'Él ai faisant tomber la tète.
Au lieu de la calmer, déchaîné la tempête.
244 LES DEUMÈRKS HEURES
Eh ! ne saviez- vous pas qu'alors la royauté Dans sa chute emportait aussi la liberté ; Que, des pouvoirs unis la l'orce étant détruite, Le premier renversé vous traînait à sa suite. Et qu'en prêtant au peuple un odieux concours, Sur vous de ses iureurs vous attiriez le cours! Et vous vous étonnez, lorsque ce peuple règne, Que, de son bras armé par vous, il vous atteigne; Et de la liberté méconnaissant l'esprit, Vous la désavouez, croyant qu'elle périt! Oh! non, elle vivra, car elle est immortelle. Quand ce peuple égaré deviendra digne d'elle, Sous de plus nobles traits nos fils la salueront : Nous avons renversé, d'autres édifieront. Vous qui g/.rdez encor son cuite dans votre ame , Prête à mourir pour elle, e;^pérez-la, Madame, Cette liberté sage éclairant par degrés Les esprits qu'à son règne elle aura préparés. Formé par elle, un jour conquérant pacifique. Le peu pie jouira des droils qu'il revendique ;
DK MADAME ROLAND. 215
Les plus hautes clartés descendant jusqu'à lui,
Seront dans l'avenir sa force et son appui.
Pour guide il aura pris la féconde science
Qu'aux générations lègue l'expérience.
Et s'instruisant lui-même à ce livre sans fin.
Par sa propre lumière il sera libre enfin !
Oh ! quand viendra ce jour dont nous n'avons encore
Vu se lever pour nous que la sanglante aurore,
La liberté promise au vœu des nations,
Régnera sans vengeance et sans proscriptions.
Sereine dans sa force, aux luttes éprouvée,
Belle, aussi belle alors que vous l'avez rêvée.
On la verra, Madame, affranchir l'univers.
Et ce jour glorieux vengera nos revers !