‹ Charlotte Corday et Madame RolandChapitre 47 sur 49 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

MMii mum.

CKXXD^OOC»

MADAME ROLA\D.

La vie de madame Roland cstlrop connue (t) pour que nous croyions nécessaire de donner ici sa notice historique^ nous nous bornerons à rappeler qu'elle naquit à Paris en 1756, que son nom de famille était Phlippon (Manon), et que son père était artiste g^raveur. Puis nous transcrirons sur elle les pages sui- Tantes des Mémoires de Riouffe : « Lesang des vingt et un fumait encore lorsque la citoyenne Roland arriva

n ) Elle-même s'esl fait connaître dans ses mémoires, dans ses lettres à Bancal-des-Issarls cl dans sa correspondance avec le* demoiselks Cannet, récemment publiée.

:>58 ?fOTKS

à la Conciergerie. Bien éclairée sur le sort qui l'attendait, sa tranquillité n'en était point altérée. Sans être dans la fleur de l'àgc, elle était encore pleine d'agrément j elle était grande etd'unetailleélégantc. Sa physionomie était très spirituelle ; mais ses malheurs et une longue détention avaient laissé sur son visage des traces de mélancolie qui tempéraient sa vivacité naturelle. Elle avait l'ame républicaine dans un corps pétri de grâce et façonné par une certaine politesse de cour. Quelque chose de plus que ce qui se trouve ordinairement dans les yeux des femmes se peignait dans ses grands yeux noirs pleins d'expression et de douceur; elle parlait souvent à la grille avec la liberté ot le courage d'un grand homme. Ce langage républicain sortant delà bouche d'une jolie femme française dont on préparait l'échafaudj était un des miracles de la Révolution, auquel on n'était pointencoreaccoutumé.Nousélionslous attentifs autour d'elle, dans une espèce d'admiration et de stupeur; sa conversation était sérieuse sans être froide; elle s'exprimait avec une pureté, un nombre et une prosodie, qui faisaient de son langage une espèce de musique dont l'oreille n'était jamais rassasiée. Elle ne parlait jamais des députés qui venaient de périr, qu'avec respect, mais sans pitié efféminée, et leur reprochait même de n'avoir pas pris des mesures assez fortes. Elle les désignait le plus ordinairement sous le nom de nos amis; elle faisait souvent appeler Clavière

SI n .VAOAAii; r.oi.Avn. 259

pour s'cnlrclcnir avec lui. Quelquefois aussi son se\c reprenait le dessus, et on voyait quelle avai^ pleuré au souvenir de sa fille et de son époux. Ce niélanged'amollissemenl naturel et deforcela rendait plus intéressante. La femme qui la servait me dit un jour : « Devant vous, elle rassemble toutes ses forces^ mais d ms la chambre elle reste quelquefois trois heures appuyée sur sa fenêtre à pleurer. » Le jour où elle monta à l'interrogatoire, nous la > imcs passer avec son assurance ordinaire : quand elle revint, ses yeux étaient humides, on l'avait traitée avec une telle dureté, jusqu'à lui faire des questions outrageantes pour son honneur, qu'elle n'avait pu retenir ses larmes tout eu exprimant son indignation. Un pédant mercenaire outrageait froidement cette femme célèbre par son esprit, et qui, à la barre de la Convention nationale, avait forcé, par les grâces de son éloquence, ses ennemis à se taire et à l'admirer. Elle resta huit jours à la Conciergerie, et sa douceur l'avait déjà rendue chère à tout ce qu'il y avait de prisonniers, qui la pleurèrent sincèrement.

Le jour où elle fut condamnée, elle s'était habillée en blanc et avec soin ; ses longs cheveux noirs tombaient épars jusqu'à sa ceinture. Elle eût attendri les cœurs les plus féroces ; mais ces monstres en avaient-ils un ! D'ailleurs elle n'y prétendait pas, elle avait choisi cet habit comme symbole delà pureté de son ame. ^près sa condamnation, elle re-

passa dans le guichet avec une vitesse qui tenait de la joie; elle indiqua par un signe démonstratif qu'elle était condamnée à mort. Associée à un homme que le même sort attendait, mais dont le courage n'égalait pas le sien, elle parvint à lui en donner avec une gaîté si douce et si vraie, qu'elle fit naître le rire sur ses lèvres à plusieurs reprises.

A la place du supplice, elle s'inclina devant la statue de la liberté, et prononça ces paroles mémorables : ^(0 liberté ! que de crùnes on commet en ton nom!

Elle avait dit souvent que son mari ne lui survivrait pas. Nous apprîmes dans nos cachots que sa prédiction s'était justifiée, et que le vertueux Roland s'était tué sur une grande route. »

(Mémoires de Riouffe, pages 55, 56 et 57.)

M. Champagneux, l'un des plus intimes amis de madame Roland (son fils est devenu le mari de la fille de madame Roland), affirme que le portrait que Riouffe nous a laissé d'elle, loin d'être flatté, lui paraît au-dessous de la réalité et n'en donne qu'une faible idée. « Il aurait fallu la peindre, dit-il, dans toutes les affections qui l'agitaient, et surtout lorsqu'elle éprouvait le sentiment délicieux d'une belle action ; la vertu n'eût pas ambitionné des traits différents. »

Lemontey, qui la vitsouvent, ditqueson teint, d'une extrême délicatesse^ conserva longtemps sa fraîcheur

SUR MADAMK ROLAND. 261

iet son charmant coloris : On remarqua en elle jusqu'à la fin un air d'adolescence et desimplicité. C'est cette physionomie juvénile et pure qui nous a frappés dans le portraitdc madame Roland, dont nous devons la communication à l'obligeance de safamille, et dont nous donnons la gravure dans ce volume.

HENRIETTE CAIVNET.

Madame Roland connut au couvent les demoiselles Caimet (Sophie et Henriette); elle parle dans ses Mémoires de cette amitié de jeune fille qui s'alimenta au sortir du couvent dans une correspondance récemment publiée et dont nous donnons des éxtraitsdans ces notes : l'affection de madame Roland se porta d'abord sur Sophie, et elle s'étendit bientôt isur Henriette, qui enétaitdigneparl'élévation deson esprit et la bonté deson cœur. Elle luiécrivaitun jour : « Je m'amuse quelquefois à considérer la différence des traits qui nous caractérisent toutes les trois : Sophie, naturellement modérée, tranquille et réfléchie, examine, compare, raisonne sans cesse; ferme et décidée, elle marche à son but inflexiblement et se cantonne de toute part pour appuyer les résolutions qu'elle a une fois prises. Sensible à l'excès, vive et nécessairement pins dépendante des circonstances;

tu ne connais d'autres guides que ton cœur. Ta droiture te répond de la bonté du chemio qu'il te fait prendre, son empreinte touchante marque tes déterminations et serviront d'excuse à tes variations. Moins inflexible que Sophie, parce que ma sensibilité s'étend à plus d'objets que ne fait la sienne; raisonneuse comme elle, parce que les circonstances in'ont rendue telle; moins vive que loi, mais susceptible de me passionner de même, on dirait que participant à vos deux caractères, je suis destinée à les rapprocher et à leur servir de lien. Vous m'êtes chères l'une et l'autre, parce que j'ai de l'analogie avec chacune devons; Sophie, plus anciennement attachée, me presse plus étroitement ; mais je crois que quelque chose manquerait à cette union si tu ne la couronnais.

«Embrasse ta sœur avec cette ame et cette chaleur qui disent plus que les paroles : tu es le nœud chéri de notre union, le lien qui nous ramène l'une à l'autre, moû troisième moi-même avec Sophie. »

(Lettre à Henriette.)

Quand madame Roland fut faite prisonnière , c'est Henriette qui accourut vers elle : « Henriette , li- « bre, toujours vive et affectueuse, est venue me voir « dans ma captivité où elle aurait voulu prendre ma (( place pour assurer mou salut, dit madame Roland « dans ses Mémoires. »

SLMl MADAME ROLAND. 263

M. Auguste Breuil, avocat à la cour royale d'Amiens, auteur de la notice qui précède les lettres de madame Roland aux demoiselles Cannel, nous donne quelques détails sur la généreuse tentative que fit Henriette pour sauver son amie : '( Les Mémoires, dit-il., ne renferment qu'une phrase relative à ce dévoûment admirable, mais Henriette, que nous avons beaucoup connue à Amiens, surtout dans les dernièrcsannées de sa longueexistence, nous a plusieurs fois entretenu de cette visite : « J'étais veuve, disait-elle, et sans enfants. Mme Rolaiid, au contraire, avait un mari déjà vieux, et une petite fille charmante ; et tous deux réclamaient ses soins d''épouse et de méro. Quoi de plus naturel que d'exposer ma vie inutile, pour sauver la sienne, si précieuse à sa famille! — Je voulais changer d'habits avec elle, et rester prisonnière tandis qu'elle aurait essayé de sortira la faveur du déguisement... Eh bien ! toutes mes prières, toutes mes larmes n'ont pu rien obtenir. — Mais on te tuerait, ma bonne Henriette, me répétait-elle, ton sang versé retomberait sur moi j plutôt souffrir mille morts que d'avoir à me reprocher la tienne!... La voyant inébranlable, je lui dis adieu pour ne jamais la revoir 1...

Auguste Breuil, avocat à la cour royale d'Amiens.

Henriette épousa en 1783 M. de Vouglans, vieux

magistrat, célèbre par son recueil des lois criminelles.Elle se remaria, en 1795, àM. Belot, juge, el depuis président au tribunal de !a Seine. Devenue veuve pour la seconde fois en 1803, elle contracta en 1814 un troisième mariage avec M. Bervillé, secrétaire-général de la préfecture de la Somme. Elle est morte à Amiens ie 27 janvier 1838, âgée de 89 ans.

BAILLY

Bailly (Jean-Sylvain) naquit le 15 septembre i736j aux galeries du Louvre. La place de garde des tableaux du roi semblait héréditaire dans sa famille. Son père voulut lui enseigner la peinture, mais ses dispositions l'entraînaient vers les sciences et les lettres ; il fit plusieurs essais en poésie; il compo.sa deux tragédies, Clotaire et Iphigéme en Tauride. Il obtint plusieurs prix à l'Académie française, dont plus tard il fut nommé membre, ainsi que de l'Académie des Sciences et de l'Académie des Belles- Lettres. Bailly a laissé plusieurs ouvrages distingués, mais c'est surtout comme homme politique qu'il a marqué. Membre et président de la première de nos assemblées nationales, il fut élu deux fois

SUR MAOAMli ROl.ANP. 265

maire de Paris. Il avait été l'idole du peuple, qui plus tard se tourna contre lui dans la malheureuse affaire du Cliamp-dc-Mars

Le peuple s'était rassemblé au Champ-de-Mars pour proclamer la loi martiale ; le drapeau rouge est déployé ; la municipalité se rend en corps au lieu du rassemblement, accompagnée d'un corps nombreux de la garde nationale. On se disposait à faire les sommations prescrites par la loi , pour engager les citoyens à se retirer, lorsqu'une grêle de pierres est lancée du glacis sur la garde nationale j réduite à se défendre, cette garde, avant de tirer sur le peuple, fait deux décharges en l'air, sans pouvoir intimider les assaillants : un coup de pistolet dirigé contre Bailly, va frapper derrière lui un soldat qui mourut des suites de sa blessure. Alors l'ordre définitif de faire feu est doîiEié par le commandant de la garde nationale : il est exécuté j vingt-quatre hommes tombent morts, le peuple se disperse^ et le Cliamp- (ie-Mars est évacué (1). Celte fatale journée prépara la mort de Bailly. On enflamma contre lui et contre M. de La Fayette les ressentiments de la multitude.

Bailly fut arrêté à Melun, où il se rendait auprès de son ami M. de Laplacc. Ce ne fut pas comme

(I) La vérilé hisloriquo n;' [iormct pa^ de laire qu'a celle époque on accusa la garde iialioiialed'avor fuit feu sans allendre les somiiialions prescrites paria loi Bailly, dans sa défense, déclare, au qonlraire, que si la garde a tiré c'est après avoir été provoquée.

266 NOTts

accusé que Bailly parut pour la première fois devant le tribunal révolutionnaire, il y fut appelé comme témoin dans le procès de Marie-Antoinette, de celle qu^ou n'îippelait plus alors que la Veuve Capet. La veuve Capet I que de douleurs dans ces deux mots î Bailiy put, des cette séance, pressentir le sort qui l'attendait. En présence des juges qui traitaient déjà l'accusée en coupable et lui-même eu complice, ^1 ne démentit point son noble caractère. Ferme devant 1^ tribunal qui l'inlcrrogeait, respectueux envers l'illustre accusée, il répondit avec calme à des questions qui n'étaient pas moins dirigées contre lui que contre Marie-Antoinette. Interpellé de déclarer s'il connaissait l'accusée, il s'inclina devant elle, et d'un ton pénétré : « Ah! oui, dit-il, je connais madame. » La mort de la reine précéda le jugement de Bailly. Traduit à son tour à la barre du redoutable tribunal (le 10 octobre 1793), Bailly subit deux interrogatoires ; ses réponses furent vraies, fermes et précises. Aucun acte de faiblesse ne ternit la gloire de ses derniers moments. Il ne craignit pas d'avouer qu'il était royaliste constitutionnel, qu'il avait servi le roi sans bassesse, comme il l'avait loué sans flatterie. Il fut condamné à mort, Bailly avait vécu cinquante-sept ans; il était d'une taille élevée; ses traits étaient allongés, sa figure noble, mais froide; sou caractère sérieux, son amç

douce et scDsible. L'étude était son occupation favorite, la niéditalion son état habituel.

(Extrait de la Notice sur la vie de Bailly, par A. Berville.) « Vers le même temps^ dit Riouffe dans ses Mémoires (après avoir parié de Girey-Dupré et de Bois- Guiou), on amena à la Conciergerie Bailly, l'homme de la Révolution le plus heureux en honneurs et celui dontl'agonie fut la plus douloureuse j il épuisa la férocité de la populace dont il avait été l'idole^ et fut lâchement abandonné par le peuple, qui n'avait jamais cessé de l'estimer. Il est mort comme le juste, de Platon ou comme Jésus-Christ, dans l'ignominie ; on cracha sur lui, on brûla un drapeau sous sa figure; des hommes furieux s'approchaient pour le frapper, malgré les bourreaux indignés eux-mêmes de tant de fureur. On le couvrit de boue; il fut trois heures à la place de sonsupplke (par un raffinementdecruauté, on choisit leChamp-de-Marspourle lieu deson exécution), et son échafaud fut dressé dans un lasd'ordures. Une pluiefroide qui tombait à verse, ajoutait encore à l'horreur de sa situation ; les mains liées derrière le dos, obligé de ravaler l'humeur qui s'écoulait deson ncz,ildemandaitquelquefois le terme de tant de maux ; mais ses paroles étaient proférées avec le calme d'un des premiers philosophes de l'Europe. Il répondit à un homme qui lui disait : « Tu pénibles, Bailly ! — « Mon ami, c'est de froid. » Si

268 NOTig

on demande d'où nous sommes si bien instruit, qu'on sache que c'était par le moyen du bourreau qui, pendant une année entière, n'a cessé un seul jour d'être appelé dans celte horrible demeure, et qui racontait aux geôliers ces ahominables et admiifables circonstances. »

(Mémoires de Biouffe, pag. 62 et 63.) LAMOUREÏTE,

Lamourelte (Adrien), né à Fervant, dans le Boulonnais, entra dans la congrégation des Lazaristes, et fut professeur et supérieur du séminaire de Toul, puis directeur à Saint-Lazare. Il se trouvait en 1789 grand vicaire d'Arras. Quelques écrits, où les idées philosophiques étaient associées aux idées religieuses, le firent connaître de Mirabeau, qui le mit au nombre de ses auxiliaires et le prit pour son théologien. Ce fut de sa plume que sortit le projet d'adresse aux Français sur la constitution civile du clergé, proposée par Mirabeau à l'Assemblée constituante. L'abbé Lamourette fut nommé évêque constitutionnel du département du Rhône, et fut sacré à Paris le 27 mars 1791. Député bientôt après à la première assemblé législative, il s'y montra plein delumiéreet de modération ; il se déclara l'ennemi des factieux

SLR MADA^IE UOLAND. 269

(lès qu'il les vit répandre le sang innocent. Lors des massacres du 2 septembre, il fit décréter que la municipalité de Paris répondrait de la sûreté publique. Après la session de l'assemblée législative , il se retira à Lyon, y demeura pendant le siège ^ fut ensuite envoyé à Paris et condamné à mort par le tri bunal révolutionnaire, en janvier 179i. Ayant entendu son jugement, il fil le signe de la croix, et se prépara à mourir en philosophe chrétien, déc'arant publiquement qu'il était l'auteur des discours prononcés par Mirabeau snr les matières ecclésiastiques, et qu'il regardait son supplice comme un justechàtimentdela Providence.il subit sa peine le 10 janvier 1794, à l'âge de cinquante-deux ans. Le calme qu'il conserva, la liberté d'esprit qu'il n'affecta point, sa pieuse résignation, son courage, pénétrèrent d'admiration tousses compagnons d'infortune, et laissèrent de véritables regrets sur son sort. L'abbé Lamourcttc est auteur des ouvrages suivants : 1° Pensées sur la pln'losoph'e de l'incrédulitêj, ou Réflexions sur l'esprit et le dessein des philosophes religieux de ce siècle j 2" Pensées sur la philosophie delà foij, ou le Sijstème du christianisme considéré dans son analogie avec les idées naturelles de V entendement humain j 3" les Délices de la religion^ ou Pouvoir deV Evangile pour nous rendre hcurcur, etc.

(c II se trouvait quelquefois des hommes, dit Riouffe dans ses Mémoires, qui s'exaltaient à leurs

2fù NOTES

«derniers moments, et découvraient à leurs camarades d'infortune un monde nouveau dont ils ( rojaient déjà être les habitants. Lamourette, évéquede Ljon, connu par quelques bons ouvrages et une grande érudition ecclésiastique, son arr<ît de mort devant lui, nous parla si fortement sur cette matière, qu'il ramona plusieurs incrédules à sou système et fit couler des larmes de tous les yeux. « Non, mes amis, s'écriait-il, on ne peut tuer la pensée. » Sa voix était élevée et son regard animé ; c'est avec ces accents que Socrate parlait sans doute. C'est Lamourette qui disait aussi : « Qu'est-ce que la guillotine? une chiquenaude sur le col. » Il avait, dans un discours fort éloquent, tâché de mettre ses concitoyens en garde contre les manœuvres de l'anarchie^el tenté de rallier tous les cœurs aux principes et à la morale. Fouquier-Tinville lui prouva que c'était le comble de la scélératesse, et le livra à ses bourreaux.

(Mémoires de Riouffe, page 64.)

RIOUFFE

Riouffe (Honoré) naquit à Rouen le 1" avril

1764, sa famille était originaire du Languedoc j sa

mè re, en le mettant au monde, était au si^^ième mois

6UU MADAME Ui)LA\D. '271

de sa grossesse, et cet accouchement prémalurc lui coûta la vie. Son père, très habile chirurgien, mourut peu d'années après. Privé des siens de si bonpe heure, le jeune orphelin se trouva dans les mains d'un tuteur, qui confia sa première éducation à un curé de village. Il fut ensuite envoyé à Paris pour y terminer ses études. Riouffe obtint deux prix de poésie à l'Académie française. Quand la révolution éclata, il se lia avec les Girondins. Accusé de complicité avec eux, il fut arrêté à Bordeaux, transféré à Paris, et enfermé à la Conciergerie, où il fut oublié par une espèce de miracle. Libre après le 9 thermidor, il composa des mémoires sur le temps de sa détention j ajci.n ouvrage de ce genre n'a plus d'intérêt ; on y trouve les scènes les plus dramatiques, les souvenirs les plus touchants, exprimés dans un style tour à tour pirin d'éloquence et do grâce. Sous le Consulat, Riouffe fut nommé membre du Iribunatj jusque là il n'avait appartenu à aucun corps politique. Plus lard^ il fut fait préfet du département de la Côte-d'Or. De cette préfecture, il passa à celle du déparlement de la Meurthu ; il administra ce département jusqu'en 1813, époque où les désastres de nos armées faisaient refluer dans l'intérieur de la France une foule de soldats exténués parles fatigues de la guerre et atteints du typhus. Riouffe faisait de fréquentes visites aux malades, et leur prodiguait IfS consolsitions et les secours; ce fut par ces com-

niunicalioos répétées qu'il contracla leur redoutable maladie. Après onze jours de souffrances intolérab'os, il expira le 30 novembre 1813;, emportant avec lui le pressentiment de la chute prochaine de l'Empire, et déplorant l'indigne abus que les hommes font des meilleures choses, ceu\-ci du pouvoir, ceuxlà de la liberté.

Riouffeétaitd'une slatare petite, mais bien proportionnée. Sa physionomie était fine, vive, animée^spirituelle. Jamais causeur n'a eu dans la conversation plus de feu, d'éclat, de variété, de grâce. Il avait un son de voix doux à l'oreille; une parole facile, abondante, pleine d'images et d'énergie; il lisait avec un goût exquis; il possédait à fond plusieurs langues, le latin, legrcc, l'italien, l'anglais. lia laissé quelques traductions, l'épître ôi'Héloïse et Abeilard, Werther, etc. Mais ce que les manuscrits de RiouD'e renferment de plus précieux, c'est la traduction du Phédon de Platon. Quel drame sublime! quelies augustes leçons ! et de quels sentiments devaient se pénétrer les prisonniers de la Conciergerie, lorsque dans le silence de la nuit et sous les voûtes de leurs cachots, ils venaient autour d'une table et à la lueur (Tuiie lampe sépulcrale, prêter l'oreille à la voix de Riouffe, qui leur enseignait au nom du divin Socrate à supporter leur situation présente, à la préférer au sacrilège triomphe des méchants, à la chérir comme un don de Dieu lui-même, car leur avtya

sua M i DAM 11 Ror.AM). 27;^

ini mortelle et sans souillure, tout à l'heure affranchie de l'infortune d'un jour, allait jouir dans le sein de Dieu d'une éternelle félicité! Ce fut dasis son cachot que Riouffe traduisit le Phédon.

(Extrait de la Notice sw la vie de Biouffe^ par un de ses amis.)

GIREY DUPRÉ

vr.

Girey-Dupré (Joseph-Marie), né à Paris j homme de lettres et journaliste, âgé de 2i ans, exécuté à Paris vingt jours après les Girondins, le 20 novembre 1793. Il n'était pas de la Convention. — Voici ce qu'en dit Riouffc dans ses Mémoires : « Je ne parlerai point du courage de Gîrej-Dupré : ce mot suppose un effort 5 je dirai seulement qu'il est mort sans y faire attention; ses fers n'avaient rien changé à sa gaîté ouverte et franche. Il avait la même fleur de santé que je lui avais toujours connue; il s'abandonnait sans réserve aux moindres amusements. Tout entier au plaisir d'être, on eût dit qu'il ignorait qu'il était dans les fers et que l'échafaud l'attendait. )) A l'interrogatoire, il ne répondit que ces mots : « J'ai connu Brissot, j'atteste qu'il a vécu comme Aristide, et qu'il est mort comme Sydney , martyr de la liberté! » Une réponse courageuse désarme

ûil ^oTES

les grandes âmes, elle irrite la médiocrité. C'est l'effet que produisit celle de Girey-Duprey. On interrompit là son interrogatoire ; et dans son acte d'accusation on consigna comme criminelle cette réponse qui le couvre de gloire. Il n'alla point à la mort, il y vola. En montant au jugement, il leur offrit la victime toute préparée pour le supplice j ii avait ouvert le col de sa chemise et parutainsi à l'audience. Sa raison ferme et inébranlable aux lâches séductions de l'espérance, lui avait démontré qu'il n'y avait plus qu'à présenter sa tète. Doué d'une moralité profonde, il pouvait honorer les places les plus importantes. Il était, pour m'exprimer ainsi, de cette étoffe dont on fait de vrais magistrats dans une république. »

(.Mémoires deRiouffe, pages 60 et 61 .)

« Girey-Dupré en allant au supplice chantait gaîment son hymne de mort qu'il avait composée. Comme il passait au coin de la rue Saint-Florentin, il vit aux fenêtres du logement de Robespierre la maîtresse de celui-ci, ses sœurs et quelques-uns de ses féroces complices. A bas les tyrans et dictateurs ! leur cria t-il; et il leur répéta ce souhait jusqu'à ce qu'il les eût perdus de vue. 11 mourut enfin comme il avait vécu, plein de courage et de civisme. Son dernier vœu fut pour la République. »

{Mémoires de Louret, page 28.)

SUR HADAMU ROLA^O. 275

Page 1