VERGNIAUD
« Il fut peut-être l'orateur le plus éloquent de l'assemblée j il n'improvisa pas comme Guadet, mais ses discours préparés, forts de logique, brûlants de chaleur, pleins de choses, éliucelants de beautés, soutenus par un très noble débit, se faisaient lire encore avec un très grand plaisir. Cependant je n'aime point Vergniaud ; je lui trouve l'égoïsme delà philosophie; dédaignant les hommes assurément parce qu'il les connaît bien, il ne se gêne pas pour eux : mais alors il faut rester particulier oisif, autrement la paresse est un crime, et Vergniaud est grandement coupable à cet égard. Quel dommage qu'un talent tel que le sien n'ait pas été employé avec l'ardeur d'une ame dévorée de l'amour du bien public et la ténacité d'un esprit laborieux.
( Madame Roland. )
Voici maintenant le portrait de Vergniaud par M. Paganel :
« Vergniaud^ député de lî Gironde à l'Assemblée législative et à la Convention nationale, exalta singulièrement par ses talents et par son éloquence les prétentions d'influence et de suprématie que les Girondins affectèrent durant l'une et l'autre session ; leur orgueil ne souffrait sur ce point aucune rivalité, cl cependant les hommes qui exempts de tout esprit de parti purent étudier le caractère de chacun des membres marquants de cette députation, attesteront que Vergniaud, qu'elle était si fîère de posséder, lui appartenait moins par sa propre ambition et par ses opinions politiques, que par les sentiments de l'honneur et par une sorte de fraternité d'armes. Son goût le portait vers le plaisir, bien qu'il préférât aux plaisirs les charmes de la paresse; elle était son Armide; et la gloire delà tribune aurait été pour lui sans attraits si Gensonné, Guadet, Condorcet, Roland et surtout l'épouse de ce ministre, l'héroïne et l'adulatrice du parti, n'eussent sans cesse reproduit à ses yeux les dangers de la patrie et leurs propres dangers. L'espérance dont on le flattait de combattre et de vaincre pour lui et pour ses amis, lui rendait sa vertu et son courage : ces nobles sentiments qu'embrasait encore la haine d'une faction qui, du haut delà tribune, commandait l'expoliation et le massacre, éclataient par intervalles; et la
SUIl MADAME ROLAND. 295
foudre de Mirabeau se rallumait dans les mains de Vergniaud.
«Représentez-vous un homme que d'autres hommes entourent et entraînent , qui ne cherche pas une issue pour s'échapper, mais qui resterait là si le cercle se rompait et le laissait libre, tel était Vergniaud parmi les Girondins.
« Les meneurs l'associèrent à leur ambition et ne parvinrent jamais à le rendre ambitieux pour luimôme. Madame Roland répétait souvent qu'on ne pouvait tirer aucun parti de Vergniaud. C'était un Démosthènes auquel on pouvait reprocher ce que l'orateur grec reprochait aux Athéniens, l'insouciance, la paresse et l'amour des plaisirs; il sonimeillait dans l'intervalle de ses discours, tandis que l'ennemi gagnaitdu terrain, cernait la République et la poussait dans l'abîme avec ses défenseurs.
«Vergniaud avait un sentiment profond de patriotisme et la conviclion de son talent oratoire. S'il n'avait pas le mérite de la modestie^ une sorte de nonchalance qui provenait de son éioigiicraenl pour le travail et pour toute action forte, lui en donnait l'apparence. Je n'ai pas connu d'homme plus in;propre à jouer un premier rôle sur le théâtre d'une grande révolution. Dans l'imminence du danger, il se montra plus disposé à attendre la mort qu'à la porter dans les rangs ennemis. On découvre entre lui et Danton des lrai(s frappants de ressemblance.
L'an el l'autre crurent à l'inviolabilité des grands maîtres de la tribune; l'un et l'autre, par trop de mépris pour leur ennemi, irritèrent son audace, repoussèrent la fortune et les dieux; ils ont donc fait eux-mêmes leur destinée, car ce mépris n'était que le déguisement d'un penchant plus impérieux. »
Voici maintenant ce que Riouffe a dit des principaux Girondins prisonniers avec lui à la Conciergerie : «Vergniaud, Gensonné, Brissot, Ducos, Fonfrède , Valazé, Duchatel et leurs collègues, furent les hôtes que je trouvai installés dans ma nouvelle demeure. Depuis une année entière que je l'habite, je ne cesse devoir l'ombre de ces grands hommes planant sur ma tête et ranimant mon courage; le sentiment de l'admiration fit place bientôt à celui de la reconnaissance. J'appris que c'était aux sollicitations de Ducos que je devais d'être sorti du cachot ; c'est-à-dire la vie, bien triste présent sans doute dans ces temps désastreux, mais dont il m'est bien doux de lui être redevable. L'aimable et intéressant jeune homme ! il m'avait vu une seule fois dans le monde, et il me fit l'accueil d'un frère.
« La curiosité se réveille à ces noms fameux, mais j'ai peu de moyens de la satisfaire ; j'arrivai deux jours avant leur condamnation et comme pour être témoin de leur mort. La France et l'Europe connaissent leur procès, si l'on peut donner ce nom à la proscription la plus atroce ; il fut tout du long la
SUR MADAME KOLANO. 297
violation la plus solennelle de tous les droits jusqu'à leur ôtcr enfin celui de se défendre ( Lasource après sa condamnation leur cita ce mot d'un ancien : « Je meurs dans un moment où le peuple a perdu la raison, vous mourrez le jour où il l'aura recouvrée » ). Tous ces athlètes vigoureux qui réunissaient à eux seuls presque toute l'éloquence française, étaient entraînés dans l'arène; enchaînés de toute part il leur était défendu de se servir de leurs forces. Vergniaud, une seule fois avec cette flexibilité d'organe qui va remuer toute les âmes, laissa échapper une étincelle de son talent : tous les yeux pleurèrent, la tyrannie pâlit et arracha le décret qui mit le sceau à la gloire des proscrits et à l'infamie des proscripteurs.
«Ils étaient tous calmes sans ostentation, quoique aucun ne se laissât abuser par l'espérance; leurs âmes étaient à une telle hauteur, qu'il était impossible de les aborder avec les lieux communs des consolations ordinaires. Brissot, grave et réfléchi^ avait le maintien du sage luttant avec l'iafortune; et si quelque inquiétude était peinte sur sa figure, on voyait bien que la patrie seule en était l'objet. Gcnsonné, recueilli en lui-même, semblait craindre de souiller sa bouche en prononçant le nom de ses assassins. Il ne lui échappait pas un mot de sa situation , mais des réflexions générales sur le bonheur du peuple, pour lequel il faisait des vœux. Ver-
•208 .\OTi-.s
goiaud^ tantôt grave et tantôt moins sèrfcux, nous citait une foule de vers plaisants dont sa mémoire était ornée, et quelquefois nous faisait jouir des derniers accents de cette éloquence sublime qui était déjà perdue pour l'univers, puisque les barbares l'empêchaient de parler. PourValazé, ses yeux avaient je ne sais quoi de divin. Un sourire doux et serein ne quittait point ses lévres; il jouissait par avantgoût de sa mort glorieuse. On voyait qu'il était déjà libre et qu'il avait trouvé dans une grande résolulion la garantie de sa liberté. Je lui disais quelquefois : « Valazé, que vous êtes friand d'une si belle mort et qu'on vous punirait en ne vous condamnant point!» Le dernierjour, avant de monter au tribunal, il revint sur ses pas pour me donner une paire de ciseaux qu'il avait sur lui, en me disant : « C'est une arme dangereuse, on craint que nous n'attentions sur nous-mêmes. » L'ironie digne de Socrate, avec laquelle il prononça ces mois , produisit sur moi un effet que je ne démêlai pas bien ; mais quand j'appris que ce Caton moderne s'était frappé d'un poignard qu'il tenait caché sous son manteau, je n'en fus point surpris et je crus que je l'avais deviné; il avait dérobé ce poignard aux recherches, car on les fouillait comme de vils criminels, avant de monter. Vergniaud jeta du poison qu'il avait conservé, et préféra de mourir avec ses collègues. Les deux frères
(d'amilié) Fonfrède et Ducos se détachaient de ce tableau sévère pour inspirer un intérêt plus tendre et plus vif encore; leur jeunesse, leur amitié, la gaîté de Ducos , inaltérable jusqu'au dernier moment (1), les grâces de son esprit et de sa figure, rendaient plus odieuse la rage de leurs ennemis. Ducos s'était sacrifié pour son frère, et s'était rendu en prison pour partager son sort. Souvent ils s'embrassaient et puisaient dans ces embrassements des forces nouvelles; ils quittaient tout ce qui peut rendre la vie chère, une fortune immense, des épouses chéries, des enfants, et cependant ils ne jetaient point leurs regards en arrière, mais les tenaient constamment fixés sur la patrie et sur la liberté.
«Une seulefois Fonfrède me prità part, et, comme en cachette de son frère, laissa couler un torrent de larmes aux noms qui brisent les cœurs les plus stoïques, aux noms de sa femme et de ses enfants. Son frère l'aperçoit : « Qu as-tu donc P lui dit-il,.. » Fonfrède honteux de pleurer et rentrant ses larmes: Ce n'est rien, c'est lui qui me parle... il rejetait ainsi sur moi ce qu'il croyait la honte d'une faiblesse. Ils s'embrassèrent et s'entrelaçant, ils devinrent plus forts. Fonfrède arrêta ses larmes qui coulaient, son frère arrêta les siennes prêtes à couler, et tous deux
(J) On peul en voir une preuve dans le pol-pourri qu'il fit peu de jours avant sa mort.
redevinrent vraiment Romains. Cette scène se passa vingt-quatre heures avant leur exécution. Ils furect condamnés à mort dans la nuit du 30 octobre 1793^ -vers les onze heures. Ils le furent tous, on avait en vain espéré pour Diicos et Fonfrède, qui peut-être eux-mêmes ne s'étaient pas défendus de quelque espérance. Le signal qu'ils nous avaient promis nous fut donné. Cefureni des chants patriotiques qui éclatèrent simultanément, et toutes leurs voix se mêlèrent pour adresser les dernières hymnes à la liberté j ils parodiaient la chanson des Marseillais de cette sorte:
Contre nous de la tyrannie
Le couteau sanglant est levé, etc.
«Toute cette nuit affreuse retentit de leurs chants, et s'ils les interrompaient, c'était pour s'entretenir de leur patrie, et quelquefois aussi par une saillie de Ducos.
« C'est la première fois qu'on a massacré en masse tant d'hommes extraordinaires. Jeunesse, beauté, génie, vertus, talents, tout ce qu'il y a d'intéressant parmi les hommes fut englouti d'un seul coup. Si des cannibales avaient des représentants, ils ne commettraient point un pareil attentat. Nous étions tellement exaltés par leur courage, que nous ne ressentîmes le coup que longtemps après qu'il fut porté.
«Nous marchions à grands pas, l'ame triomphante
SLR MADAME UOLAXD. îOl
de voir qu'une belle mort ne manquait pas à de si belles vies, et qu'ils remplissaient d'une manière digne d'eux la seule tâche qui leur restât à remplir, celle de bien mourir ; mais quand ce courage emprunté du leur se fut refroidi, alors nous sentîmes quelle perte nous venions de faire. Le désespoir devint notre partage^ ou se montraitenpleuranllemisérable grabat que le grand Vergniaud avaitquitlépour aller, les mains liées, porter sa tète à l'échafaud. Valazé, Ducos, Foudrède, étaient sans cesse devant nos yeux. Les places qu'ils occupaient devinrent l'objet d'une vénération religieuse, et l'aristocratie même se faisait montrer avec empressement et respect les lits où avaient couché ces grands hommes.
«0 vous les premiers de nos citoyens! vous n'avez eu d'autres torts que de naître dans un siècle de boue, et d'avoir eu le courage de la vertu dans la plus prostituée des cités! Elle aura beau vous élever des statues et chercher à dérober sous leurs piédestaux la place où vous fûtes immolés, ce qu'elle fera si sa destinée est d'être libre enfin, jamais elle n'effacera les marques de votre sang^ qui déposeront contre elle aux yeux de l'univers et de la postérité. Vous êtes morts comme des hommes qui avaient fondé la liberté républicaine, et avec lesquels elle devait s'éclipser. Vous brillez au milieu de tant de lâcheté et d'incivisme, comme Caton et Brulus au milieu du sénat corrompu.
« CentmillcFrançais furent immolés sur votrelombcjl'ordresocial s'écroula et la tyrannie régna surdes cadavres; nos plus belles cités détruites ou ravagées. une ann»je d'horreurs inconnues jusqu'alors au monde, ont suivi votre perte et gravé votre apologie en traits ineffaçables sur les tables de l'histoire. »
Et plus loin : « Ce qu'on appelle le parti de la Gironde eut des lumières et de la probité; ce fut, à proprement parler, le parti des républicains; mais les talents y étaient répandus avec une telle profusion, qu'il n'avait point de chef et ne pouvait en avoir. Qu'on pèse cette observation 1 »
(Mémoires de Riouffe.)
Note H.
(h) J'uimais Dieu d'une ardeur et d'une foi si tendre.
Madame Roland avaii commencé par être d'une extrême piété ; en sortant du couvent son ame inclinait vers le mysticisme. Écoutons-la exprimer elle-même cette foi si vive qui s'affaiblit par degrés sans que pourtant elle ait jamais cessé de croire à l'existence de Dieu et à l'immortalité de l'ame :
« Le moment de ma première communion, préparé par tous les moyens d'usage dans les couvents, retraites, longues prières, silence, méditations, était pour moi celui d'un engagement solennel et lo
SLR aiadamb; uoland. 303
gage de l'éternelle félicite. Celte considération me pénétrait entièrement ; elle avait tellementenflammé mon imagination, attendri mou cœur, que baignée de larmes et ravie d'amour céleste, il me fut impossible de marchera l'autel sans le secours d'une religieuse qui vint me soutenir sous les bras et m'aider à m'avancer à la sainte table. »
(Mémoires de madame Roland.)
« Pour moi, je reconnais bonnementla faiblessede maraisonj je reçois humblement la révélation, et c'est dans le christianisme que je puise les principes de ma philosophie : toute autre source m'est suspecte ; je Devais qu'en tâtonnant et avec le flambeau de la foi dans les méditations que les métaphysiciens mettent au jour. Je trouve dans ma religion le vrai chemin de la félicité : soumise à ses préceptes, je vis heureuse. » (Lettres aux demoiselles Canne t. J
« Il faut savoir se supporter soi-même, posséder son ame en patience et ne connaître ses défauts que pour les combattre avec une ardeur qni augmente chaque jour. » (id.J
« Nous sommes plus utiles à la société par nos vertus que par nos connaissances,»
(( Il n'y a que la religion qui puisse produire une vertu parfaite en épurant l'intention autant que l'acte même.» (1(1 -J
« Quand on doute, il faut vivre comme si Pou croyait 5 quiconque travaille à vivre sans reproche a droit de mourir sans inquiétude. » C^(^-J
((. Celui qui aperçoit le bien doit le suivre, môme pour son propre bonheur ; car nous sommes constitués de manière que nous ne pouvons nous écarter de ce que la raison nous montre équitable sans être
punis par un sentiment douloureux La vertu est
indépendante de tout système religieux : elle peut exister sans religion ; aussi, ai-je foi à la vertu des athées, tout en avouant qu'elle est privée d'un grand appui. Si les athées ont raison, ils n'en sont pas moins malheureux dans une foule de circonstances. Je ne veux point de leurs tristes vérités; je sens que ma vertu peut se passer d'un Dieu, mais une divinité est nécessaire à mon bonheur. » fld.)
« Dans la diversité infinie des religions qui se partagent l'empire des esprits sur la terre, le christianisme est sans contredit ce qu'il y a de plus respectable. Sa morale est sublime et pure^ je l'aime et la révère; si Jésus-Christ n'est pas un Dieu, il est l'homme le plus parfait qui ait existé^ et l'Evangile est le plus beau livre que je connaisse. Je reçois ce code admirable pour sa morale. » (Jd-)
Et en parlant de sa jeune ferveur, elle dit dans ses Mémoires :
« Je lisais des livres de dévotion, j'avais besoin de
SUR MADAME UOLAND. 305
m'occuperdeccs grands objets de bonheur ou de malheur éternel ; toutes mes pensées setournaientinsensiblementde ce côté. Bientôt les idées religieuses me dominèrent j le règnedu sentiment, hâté par leur concours, pour ma trempe déjà précoce^ s'ouvrit par l'amour de Dieu, dont le sublime délire embellit, conserva les premières années de mon adolescence, résigna les autres à la philosophie, et semblait devoir ainsi me préserver à jamais de l'orage des passions, dontj avec la vigueur d'nn athlète, je sauve à peine l'âge mil r.))
(Mémoires, première partie, page 27 J
« La belle idée d'un Dieu créateur, dont la providence veille sur le monde, la spiritualité de l'ame, son immortalité, cet espoir consolateur de la vertu persécutée, ne seraient-elles que d'aimables et brillantes chimères ? Que de nuages environnent ces questions difficiles! Que d'objections multipliées lorsqu'on veut 'es traiter avec une rigueur mathématique! Non, l'esprit n'est point appelé à les voir jamaisdans le jour d'une parfaite évidence ; mais qu'importe à l'ame sensible de ne pouvoir les démontrer : ne suffit-il pas de les sentir?
« Dans le silence du cabinet et la sécheresse de la discussion, je conviendrai avec l'athée ou le matérialiste de l'insolubilité de certaines questions ; mais au
>OTES
milieu de la campagne et dans la contemplation de la nature, mon cœur ému s'élève au principe vivifiant qui les anime, à l'intelligence qui les ordonne, à la bonté qui m'y fait trouver tant de charmes. Lorsque des murs immenses me séparent de ce que j'aime, quand tous les maux de la société nous frappent ensemble comme pour nous punir d'avoir voulu son pins grand bien, je vois au-delà des bornes de la vie le prix de nos sacrifices et le bonheur de nous réunir. De quelle manière ? Je l'ignore, je sens seulement que cela doit être ainsi. » (^Mémoires. J
«La philosophie a dissipé les illusions d'une vaine croyance ; mais elle n'a point anéanti l'effet de certains objets sur mes sens, et leur rapport avec les Mécs ou les dispositions qu'ils avaient coutume de faire naître. Je puis encore assister avec intérêt à la célébration de l'oftice divin, quand elle se fait avec gravité; j'oublie le charlatanisme des prêtres, le ridicule de leurs histoires, ou l'absurdité de leurs mystères; je ne vois que la réunion d'hommes faibles implorant le secours d'un être suprême. Les misères de l'humanité, l'espoir consolant d'un puissant rémunérateur, occupent ma pensée; les images étrangères s'évanouissent, les passions se calment, le goût de mes devoirs s'avive. Si la musique fait partie ; des cérémonies, je me trouve transportée dans un autre monde, et je sors meilleure du lieu où le peuple iin-
SUR MADAME nOJ.A>D. 307
bccillc est venu sans réflexion saluer un morceau de pain. Il en est de la religion comme de tant d'autres institutions humaines : elle ne change point Pesprit d'un individu; elle s'assimile à sa nature, s'élève ou s'affaiblit avec lui. Le commun des hommes pense peu, croit sur parole et agit par instinct, de manière qu'il règne une contradiction perpétuelle entre les préceptes reçus et la marche suivie. Les triMupes fortes ont une autre allure; elles ont besoin d'harmonie, leur conduite est une traduction fidèle de leur foi; j'ai dû recevoir dans l'enfance celle qui m'était donnée; elle fut mienne jusqu'à ce que j'eusseassez de hunière pour la discuter. Mais alors même toutes mes actions en étaient des conséquences rigoureuses; je m'étonnais de la légèreté de ceux qui, en professant une pareille, agissaient au contraire, comme je in'indigne aujourd'hui de la lâcheté de ces hommes qui veulent avoir une patrie, et comptent encore leur vie pour quelque chose quand il s'agit de la risquera son service. » {Mémoires.)
Note I.
(/) Me choisis un éjDoux que j'aimai comme un père;
Madame Roland écrivait à Hcnrietle Cannet au moment de son mariage : « Dans cette révolution ( son union avec monsieur Roland), je n'oublie pas,
ma bonne amie, que c'est par toi que j'eus la connaissance de celui auquel je vais unir à jamais mon sort.» Et dans ses Mémoires, elle dit sur cet événement:
«Je devins la femme d'un véritable homme de bien qui m'aima toujours davantage à mesure qu'il me connut mieux. Mariée dans tout le sérieux de la raisonne ne trouvairicn qui m'en tirât; je me dévouai avec une plénitude plus enthousiaste que calculée. A force de ne considérer que la félicité de mon partner, je m'aperçus qu'il manquait quelque chose à la mienne ; je n'ai pas cessé un seul instant de voir dans mon mari l'un des hommes les plus estimables qui existent et auquel je pouvais m'honorer d'appartenir. Maisj'ai senti souvent qu'il manquait entre nous de parité; que l'ascendant d'un caractère dominateur, joint à celui de vingt années plus que moi, rendait de trop l'une de ces deux supériorités. Si nous vivions dans la solitude, j'avais des heures quelquefois pénibles à passer; si nous allions dans le monde, j'y étais aimée de gens dont je m'apercevais que quelques-uns pourraient trop me toucher. »
Note J.
(j) Dénoncerai! pays Marat et Robespierre. « Il est plus que probable que Robespierre n'était
point de bonne foi j que son désintéressement, son patriotisme, sa tendresse exagérée pour le peuple n'étaient que des moyens pour parvenir à la puissance suprême. Du moins paraît-il certain que dès le dix aoiU 1792 il avait aspiré à la dictature. Sa dénégation n'affaiblit point les preuves que Barbaroux en
a plus d'une fois offertes en ma présence
Marat disait ouvertement que la France était perdue s'il ne prenait la direction des affaires. Robespierre, environné de la popularité, avait conseillé à Barbaroux, qui arrivait alors de Marseille, de s'attacher à un homme environné de la popularité, etPanis, l'uu des affidés de Robespierre, sortant de chez lui avec Barbaroux, avait dit à celui-ci : Tenez, voilàl'hornme quil faut élever à la dictature. Barbaroux articula ces faitscn pleine assemblée, et offrit entreaulres témoignages celui du député Rebecqui. On cherchait alors à étouffer tous les sujets de dissensions; on laissa tomber le propos de Barbaroux : il n'en fut fait aucune suite.
«Mais en mars 1793, Barbaroux réitéra le même reproche en ma présence, à Robespierre, dans une conférence à laquelle on avait appelé les députés qui s'entrechoquaient le plus pour tâcher par des explications amicales de rapprocher les esprits; Barbaroux rappela cette anecdote froidement, sans aigreur et du ton d'un homme qui demande l'explication d'un doute. Robespierre s'empressa de lui couper la pa-
310 NOTtS
rôle, lui répondit par un démenti et des injures. Chaque fois qu'il s'emportait, Barbaroux laissait épuiser sa fureur^ et revenait ensuite à la question. Mais enGn Robespierre se livra à un tel excès d'eraportt-ment, que nous nous crûmes obligés d'imposer silence à son accusateur^ de crainte de laisser ranimer une queri lieque nous cherchions à éteindre. »
{Mémoires de MlillaNj pag( s 9 et 10.)
i 1 plus loiii :
« Barbaroux et Lanjuinais refusèrent îeur démission, appuvanl leur refus de l'obligation de remplir le mandalde leurs commettants. L'unet l'aulre développèrent leurs principes sur cette question et s'abandonnèrent ensuiîeà leur sort : jamais il n'y eut un dévoùment plus sublime que celui de Barbaroux, jamais un courage plus héroïque que celui de Lanjuinais.» (Idem, page 61.)
« Barbaroux, qui ne voit de danger nulle part, si ce n'est dans les déterminations faibles au milieu des circonstances fortes, Barbaroux, devenu volontairement simple citoyen, venait de descendre à la barre, d'où il voulait articuler el d'où il offrait de signer sa dênoncialion (contre Robespierre). C'était, comme Lanjuinais l'observait fort bien, un grand signal par lequel la Convention était avertie qu'un dernier
SUK MADAME ROLAND. 31 i
combat entre les défenseurs des droils du peuple et ses faux amis devenait inévitable.
{^Mémoires de Louvet.) Note K:
(k) Quand, peiiclié sur la carie, il suivait les armées Qui venaient assiéger nos villes alarmées.
« Un jour que nous revenions, Rebecqui et moi, des Cbanips-Elysées, ditBar!)aroux dans la première partie de ses Mémoires (!a seule qui nousaitétéconservée), nous rencontrâmes Roland et TMitthenas; Lanfhenas qui, depuis, a lâchement abandonné son ami et la cause de la liberté ; nous les embrassâmes avec transport; Roland nous témoigna le désir de conférer avec nous sur les n;alheurs publics ; nous convînmes que je ràc rendrais chez lui le lendemain, seul, pour échapper aux regards des espions. Je fus exact au rendez vous; Roland logeait dans une maison de la rue Saint Jacques, au troisième. C'était la retraite d'un philosophe; son épouse fut présente à la conversation et la partagea. Ailleurs je parlerai de cette femme étonnante. Roland me demanda ce que je pensais de la France et des moyens de la sauver L'armée du centre, toute désorganisée, manquant de toutes les espèros de mu-
nitioDS, ne pouvait empêcher l'ennemi de faire une trouée j tout était disposé pour que les Autrichiens
fussent à Paris dans six semaines Roland
me parlait des malheurs delà patrie, et des larmes roulaient dans ses jeux : le même sentiment faisait couler celles de son épouse et lesmiennes. Ohl combien les épanchements de la confiance soulagent les âmes contristées. Je leur fis rapidement le tableau des ressources de nos départements et de nos espérances. Je vis une joie douce se répandre sur le frontde Rolandj il me serra la mnin et fut chercher une carte géographique de la France. ......
Je quittai Roland plein de respect pour lui et pour sa femme; je l'ai vu depuis, dans son second ministère, aussi simple quedans son humble retraite, seul entre tes hommes publics opposant sa vertu aux entreprises des méchants, et son corps à leurs poignards Roland est celui de tous
les modernes qui semble le plus s'approcher de CatoDj mais il faut le dire ici, c'est à sa femme qu'il a dû son courage et ses talents.»
{Mémoires de Barbaroux, pages 36, 37, 38 et 40.)
Srn MADAME ROLAND. 313
Noie I,
{l) Dans un dernier banquet couronnèrent leurs fronts, El furent tour à tour gais, éloquents, profonds?
« Ils firent en commun un dernier repas où ils se monlrèrent lour à tour inspirés, éloquents et [rofonds. M
(Thiers, Histoire de la Révolution française.)
«Une table grossière rassemblaitdix-huit ou vingt prisonniers; souvent la moitié s'y asseyait pour la dernière fois. Ce repas était pour eux le dernier rçpas. Quelle èlait la surprise des nouveaux venus, lorsqu'ils nous voyaient boire la gailé dans la coupe de la mort, et mêler les chants de la liberté aux cris
des !)ourreaux qui nous appelaient Des
hommes qui ont la certitude que le bourreau les tuera demain s'égaient ainsi; bientôt celte scène bruyante s'apaise; c'est le Pliédon, c'est l'apologie de Socrate qu'ils lisent. Quel transport excite parmi eux cette lecture ravissante, et quel empire a sur tous les esprits le dogme sublime de l'immortalité de i'gmel Froids athées, si vous aviez vu l'homme dans
pes terribles épreuves, vous rougiriez de la sécheresse de vos s;ystèmes ; c'est moi-même qui étais l'interprète et le lecteur, et j'atteste le ciel que dans ^out ce récit qui paraît arrani^é dramatiquement, si je suis comptable envers la vérité, c'est que je reste au-dessous d'elle. »
{Mémoires tie Riouffe, pages 101) et 110.) Note M.
[m) Ynlnzé seul manquait au nombre des convives.
u Valazé m'avait souvent entretenu de la résolution où il était de se donner la mort dans le tribunal même si on le condamnait, et l'on sait qu'il a tenu parole. Il avait caché un petit stjlet dans les papiers qui servaient à sa défense; à peine eut-il entendu prononcer son jugement, qu'il s'enfonça ce stylet dans le cœur avec un calme, un sang froid qui auraient empêché qu'on ne soupçonnât sou action si on ne s'en fût aperçu au sang qui coulait sur ses habits, et à l'épuisement de ses forces, qui occasionna sa chute.»
(Supplément aux Mémoires de madame Roland, par Champagneux.)
H:n MAD.VAIE ROLAND. 315
Note N.
(n) La reine! j'ai voulu, sans presque la connaître, La juger, el ce fui injustement peut-être !
Voici le passa,re des Mémoires de madame Roland où il est question de la reine : « Si Louis XVI élaitnédeuxsièclesplus lot, etqu'il eùteu une femme raisonnable, il n'aurait pas fait plus de bruit dans le monde que tant d'autres princes de sa race qui ont passé sur la scène sans y faire beaucoup de bien ni de mal. Parvenu au trône au milieu des débordements de la cour de Louis XV el du désordre des finances, environné de gens corrompus, entraîné par une étourdie joignant à l'insolence autrichienne la présomption de la jeunesse et de là grandeur, l'ivresse des sens à l'insouciance de la légèreté; séduite elle-même par tous les vices d'une cour asiatique, auxquels l'avait trop bien préparée P exemple de sa mèr^, etc. »
Ces lignes sontdures surtoutquand onpensequ'elles furent écrites durant la captivité de la reine, à l'approche de sa mort, et tandis que madame Roland elle-même prisonnière attendailaussi Téchafaud. Quelques jours plus tard la tôte de la reine tombée, peut-être notre héroïne aurait-elle hésité à les écrire, et voilà pourquoi, nous qui aimons madame Roland jutant que nous l'admirons, nousavonsplacédaos sa
bouche une rétractation de ses paroles. Nous trouvons encore les lignes suivantes dans une lettre écrite à Bancal-des-Issartsaprés l'arrestation du Roi à Varennes (2 juin 1792) : On a ramené nos grands « brigands, que fera t-on d'eux? c'est encore un pro- « blême curieux à résoudre; il me semble q^'il fau- « drait mettre le mannequin ro^al au séquestre, et « faire !e procès à sa femme. » Dans ce langage inconvenant;, qui ne reconnaît l'entraînement de la passion politique que madame Roland définit ainsi plie-même dans ses Mémoires:
« Il est fort difficile de ne pas se passionner en révolution, il est même sans exemple d'en faire une sans cela : on a de grands obstacles à vaincre, on ne peut y parvenir qu'avec une activité, un dévoûment qui tiennent de l'exaltation, ou qui la produisent. Dès lors on saisit avidement ce qui peulservir, ell on perd la faculté de préyoir ce qui pourra nuire. »
Il est curieux «!e voir dans les Lettres aux demoiselles Cannct l'opinion que madame Roland (alors toute jeune fille et qui ne jugeait les événements politiquesqu'en spectateur) avait du roi et de la reine.
En parlant du rétablissement des parlements au commencement du régne de Louis XVI, elle dit : tt Voilà des ministres (Turgot, Maurepas) éclairés et l)ien intentionnés, un jeune prince docile à leurs conseils et qui veut le bien, une reine aimable et
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bienfaisante, une cour agréable etdécente, un corps législatif honorable, un peuple charmant qui ne veut que le pouvoir d'aimer son maître, un royaume plein de ressources, oh! nous allons être heureux ! j'aime à l'espérer. »
(Letiresaux demoiselles Cannet, iSnovembre 1 774.)
Nous citerons également une page qui ne nous a pas paru sans intérêt, sur Joseph II, empereur d'Autriche, frère de Marie-Antoinette, qui voyageait en France en 1777 sous le nom de comte de Falkenstein :
« J'ai diné, écrit-elle aux demoiselles Cannet, (!*' mai 1777) rue de Tournon, vis-à-vis l'hôtel où mange Pempereur, et où j'ai vu ce prince. Les gens de ce rang ne me louchent guère, et je ne cours pas après eux ; mais tout ce que je savais de celui-ci me le rendait intéressant : j'aime ceux dont la puissanct; peut servir au bien des hommes, à cause des grandes qualités qui s'y joignent. J'ai trouvéque sa physionomie répondait à l'idée que je m'étais faite de sa personne : bien fait, doux, simple et noble, ressemblant à la reine, grand sans excès, bien campé, blond sans être roux, il annonce la bonté et a tout à la fois l'air digne sans être timide.
« Je lève les épaules de pitié lorsque j'entends nos petits et vains Français, accoutumés au luxe asiatique et insultant de leurs rois, dire que l'em
pereur ne soutient pas son rang, parce qu'il ne perd pas en représentation un temps qu'il emploie à observer. Il va partout (ici comme à Vienne), quelquefois sans suite, à pied ou en fiacre; il visite les hôpitaux, les monuments, etc.; il se rend toujours là où il n'est point attendu, et saisit ainsi la vérité avant qu'on ne lui mette des voiles. Il donne des preuves de son goût et de sa bienfaisance par ses remarques j, ses questions et ses largesses... Sa conduite Tu'anoonce un philosophe et un homme vraiment bon. Tout est conséquent chez lui. Il ne fait pas comme les princes qui. venant incognito, ne laissent pas que de traîner avec eux tout leurfaste : il garde son incognito et en jouit parfaitement. Sa mise répond au reste : un habit puce avec des boulons d'acier, de petites bottines, une seule boucle à la frisure. Il porte 1 uniforme lorsqu'il assiste aux revues. Enfin je Taime, et si des vues anibilieu?es ne le corrompent pas un jour, si mes espérances ne sont pas trompées, l'Europe se félicitera de voir régner sur une partie d'ellemême un souverain vraiment grand par sa justice et par sa clémence. Ahl cette idée me touche et m'attendrit, je sens que le bonheur des hommes iiit'st cher et complète le mien. Puisse le ciel ne confier le sceptre qu'à des mains pures, équitables el sages'. M f Lettres aux demoiselles Cannet.J
Note O.
(o) .Non; c'est au malheur seul que vous fûtes conduit.
A ce discours de madame Roland sur la Révolution, r.ous ne donnerons d'autres commentaires que des poîisées morales et politiques, que nous avons extraites de ses Mémoires et de ses Lettres :
« J'aime beaucoup les gouvernementset lesvertus des Grecs. Après eux, si je passe sous silence les commencements de la république romaine, jene vois plus cette énergie, cet héroïsme, cet amour de la pairie, auteur de si grandes choses qu'on chercherait vainement ailleurs. On trouve, h la vérité, de grands hommes, mais non des nations de grands hommes. Nos histoires modernes n'offrent pas des révolutions intéressantes de peuples entiers agissant et combattant pour la liberté et le bien public. On n'y voit que des sujets qui se tuent et combattent pour l'intérêt des princes; ce sont, comme dit Raynal, des esclaves qui se battent avec leurs chaînes pour amuser la fantaisie de leurs maîtres. »
(Lettres aux demoiselles Cannet.)
«En vérité, je suis bien ennuyée d'être femme; il mefallaituneautreame, ou un autresexe, ou un autre siècle. Je devais naître femme Spartiate ou romaine, pu du moins homme français. Comme tel, j'eusse
choisi pour patrie la république des lettres, ou quelqu'une de ces républiques où l'on peut être homme et n'obéir qu'aux lois. Mon dépit a l'air bien fou ; mais je me sens comme enchaînée dans une manière d'être qui n'est pas la mienne. Je suis comme ces animaux de la brûlante Afrique, qui, transportés dans nos ménageries, sont forcés à renfermer dans un espace qui les contient à peine, des facultés faites pour se déployer dans un climat fortuné avec la vigueur d'une nature robuste et libre. Mon esprit et pion cœur trouvent de toutes parts les entraves de l'opioion, les fers des préjugés, et toute ma force s'épuise à secouer vainement mes chaînes. O liberté! idole des anies énergiques, aliment des vertus, tu n'es pour moi qu'un noinl A quoi me sert mon enthousiasme pour le bien public, lorsque je ne puis rien pour lui. » (Lettres aux demoiselles Cannet.)
« Ma patrie m'est quelque chose, mon attachement pour elle forme un lien sensible dans mon cœur. Comment me serait-elle indifférente? aucune chose ne l'est pour moi. Je me sens une ame un peu cosmopolite; l'humanité, le sentiment m'unissent à tout ce qui respire. Un Caraïbe m'intéresse, le sort d'un Cafre me touche. Alexandre souhaitait d'autres mondes pour les conquérir , j'en souhaiterais d'autres pour les aimer si je ne connaissais un Etre Vifini qui peut absorber tous mes sentiments. Est-ce
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UD avantage que cette extrême sensibilité? N'est-ce pas donner prise à la douleur que d'être accessible par tant d'endroits? »
(Lettres aux demoiselles Cannet, 9 mai 1774)
« Etre connu, estimé, applaudi, ce n'est là qu'un faible avantage, c'est un éclat qui frappe et éblouit sans toucher et sans satisfaire. Vivre ignoré, mais bienfaisant, sans autres témoins de ses œuvres que les heureux que l'on fait, se faire un bonheur du bien de ses semblables, voilà le sort qui me plaît et que j'envie. » (Idem.)
« Tous les hommes seront vertueux quand ils seront forcés d'être tels, c'est-à-dire quand l'intérêt particulier se trouvera d'accord avec l'intérêt général. C'est l'ouvrage des lois et du gouvernement que cette réunion parfaite ; et nous voyons que les mœurs les plus corrompues sont celles des pays où le gouvernement est le moins sage, et oîi l'opposition est la plus directe entre le bien général et l'intérêt du puissant , entre les biens des particuliers et le bien public. Mais le problème d'une législation parfaite n'est pas encore résolu : je ne puis qu'en souhaiter la solution, et si j'avais cent voix, je crierais à tous les coins de l'univers pour encourager les grands génies et les bons philosophes à la chercher. »
(Idem.)
« Un roi bienfaisant me semble un être presque' adorable; mais si, avant de paraître au monde, on m'eût donné le choix du gouvernement, je meserais déterminée par caractère pour une république. Il est vrai que je l'aurais voulue constituée comme il n'y en a pas actuellement en Europe. (Idem.)
« L'adversité est l'école des nations comme celle de l'homme, et je crois bien qu'il faut être épuré par elle pour valoir quelque chose. En nous faisant naître à l'époque de la liberté naissante , le sort nous a placés comme les enfants perdus de l'armée qui doit combattre pour elle et triompher; c'est à nous de bien faire notre tâche, de préparer ainsi le bonheur des générations suivantes. »
{Lettres à Bancal-des-Issarts .)
« Il n'est pas encore question de mourir pour la liberté; il y a plus à faire, il faut vivre pour l'établir, la mérilerj la défendre. » (Idem.)
(Après la fuite du Roi.)
« Enfin j'ai vu le feu delà liberté s'allumer dans mon pays, il ne saurait s'éteindre Les derniers événements l'ont alimenté; les lumières de la raison se sont unies à l'instinct du sentiment pour l'entretenir et l'augmenter. Je finirai de mourir quand il plaira à la nature; mon dernier souffle sera encore le souffle de la joie et de l'espérance pour les générations qui vont nous succéder. » (Idem.)
« On aura beau faire, oii répandra du sang-, mais on ne rétablira pas la tyrannie; son trône de fer e^t ébranlé dans toute l'Europe, et les efforts des potentats ne feront qu'en accélérer la ruine. Qu'il tombe lors même que nous devrions rester sous ses débris'. une génération nouvelle s'élèvera pour jouir de la liberté que nous lui aurons assurée et pour bénir nos efforts. » (Idem.),
« Les meilleurs patriotes me semblent plus occupés de leur petite gloire que des grands intérêts de leur pajs , et en vérité iis sont tous dos hommes médiocres quant au talent même. Ce n'est pas l'es prit qui leur manque, c'est de l'ame; il n'y a qu'elle qui puisse élever un homme à ce généreux oubli de lui-même, dans lequel il ne voit que le bien de tous et ne songe qu'à l'opérer, sans ^'occupt•r des moyens de s'en assurer la gloire. » {Idem.)
uLa postérité rend à chacun sa place, mais c'estau temple de mémoire : Thémistocie n'en meurt pas moins en exil, Socrate dans sa prison, et Sylla dans son lit.»
fMémoi'res.J
« Sublimes illusions, sacrifices généreux, espoir, bonheur, patrie, adieu ! dans les premiers élans de mon jeune cœur, je pleurais à douze ans de n'être pas née Spartiate ou Romaine ; j'ai cru voir dans la révolution française l'application inespérée des prin-
cipes dont je m'étais nourrie : la liberté, me disais-je, a deux sources, les bonnes mœurs qui font les sages lois^ et les lumières qui nous ramènent aux unes et aux autres pour la connaissance de nos droits; mon ame ne sera plus navrée du spectacle de l'humanité avilie, l'espèce va s'améliorer, et la félicité de tous sera la base et le gage de céile de chacun. Brillantes chimères, séductions qui m'aviez charmée, l'effrajante corruption d'une immense cité vous fait évanouir. Je dédaignais la vie^ votre perle me l'a fait haïr, une froide indignation couvre tous mes sentiments ; indifférente plus que jamais pour ce qui me concerne, j'espère faiblement pour les autres , et j'attends les événements avec plus de curiosité que de désir j je ne vis plus pour sentir mais pour connaître. »
(Notices historiques sur la Révolution, par madame Roland.)
« Danton conduit tout (9 septembre 1792); Robespierre est son mannequin, Marat tient sa torche et son poignard; ce farouche tribun règne, et nous ne sommes que des opprimés, en attendant que nous soyons ses victimes.
« Si vous connaissiez lesaffreux détails des expéditions, les femmes brutalement violées avant d'être déchirées par ces tigres, les boyaux coupés portés en rubans, des chairs humaines mangées sanglan-
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tes! Vous connaissez mon enthousiasme pour
la Révolution, eh bien, j'en ai honte 1 elle est souillée par des scélérats, elle est dcvcaue hideuse. ( Lettres à Bancal-des-fssarts).
Note P.
ip) Dans Ciistine aujourd'hui la valeur est punie.
Custine (Adam-Philippe, comte de Gustine) né à Metz en 1740, fut destiné en naissant à la carrière des armes; dès l'àgc de sept ans il était sous-lieutenant , et ce fut en cette qualité qu'il fit la campagne des Pays-Bas sous le maréchal de Saxe en 1748. Réformé à la paix il vint finir ses études à Paris. En 1758 il commandait une avant-garde en Westphalie sous le prince de Soubise, et Frédéric le cite dans ses mémoires. Le ministre Choiseul fit créer pour lui un régiment de dragons du nom de Custine. Lors de la guerre d'Amérique il commandait l'un des régiments de l'expédition. Il se distingua en plusieurs occasions et principalement à la prise de Yorck-Town ; il fut nommé à son retour maréchal de camp et gouverneur de Toulon ; en 1789 la noblesse de Lorraine le nomma député aux États-géné-
raux, où il appuya tous les projets de réforme et de liberté. Eq 1792 il commandait Parmée du Rhin j il remporta plusieurs avantages et se rendit maître de Mayence, puis il s'empara de Kœnigstei» et de Francfort; mais bientôt attaqué par les Prussiens, il fut obligé de battre en retraite ; accusé de trahison par la Convention et do complicité avec les Girondins, il se rendit à Paris pour se justifier, et fut condamné à mort et exécuté le 28 août 1793.
« Custine a vécu, dit madame Roland dans ses MémoircS;, ses biens sont confisqués ; sa belle-fille, jeune et charmante femme enceinte qui partageait ses journées entre son beau-père traîné au tribunal et son mari détenu à la Force, est emprisonnée sitôt après l'exécution du premier. Elle fait une fausse couche, qu'importe à ces tigres I l'accusateur public avait reçu d'elle deux cent mille livres pour sauver l'innocence; il les rend, mais il fait arrêter celle qui pouvait dénoncer son infamie. »
(( Custine, le fils du général, assassiné comme son père pour avoir trop bien servi cette république maintenant anéantie. C'était un jeune homme de la plus haute espérance, celui dont Mirabeau avait fait l'éloge dans sa correspondance secrète sur la Prusse. Il mourut en souriant comme devait mourir un homme loué par Mirabeau. »
(Mémoires de Louvet.)
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Nous transcrivons ici les deux dernières lellres de Custine fils à sa femme, pensant qu'elles seront lues avec intérêt.
A neuf heures du matin.
« Je ne puis mieux commencer ma dernière journée, qu'en te parlant des tendres et douloureux sentiments que tu me fais éprouver j je les repousse quelquefois et quelquefois ils ne peuvent être éloignés. Que vas-tu devenir? te laissera-t-on du moins ton habitation , du moins ta chambre ? tristes pensées 1 tristes images !
J'ai dormi neuf heures, pourquoi ta nuit n'at-elle pu être aussi calme ? car c'est ta tendresse, non ta peine, qu'il me faut.
Tu sais déjà le sacrifice que j'ai fait; j'ai un pauvre compagnon d'infortune qui t'a vue petite et qui a l'air d'un bon homme ; on est trop heureux en finissant ses maux de soulager ceux d'un aulre. Fais savoir cela à Philoctéte.
J'ai oublié de te dire que je m'étais défendu à peu près seul j et seulement pour les gens qui m'aiment.
A quatre heures du soir.
« Il faut te quitter... je t'envoie mes cheveux dans cette lettre. La citoyenne.... promet de te remettre l'un et l'autre, témoigne-lui-en ma reconnaissance^
C'en est fait, ma pauvre Delphine, je t'embrasse pour la dernière fois 1 Je ne puis pas te voir, et si même je le pouvais, je ne le voudrais pas.
La séparation sérail trop difficile ; et ce n'est p?is le moment de s'attendrir.
Que dis-je, s'attendrir ?... Comment pourrais-je m'en défendre à ton image ? il n'en est qu'un moyen celui de la repousser avec une barbarie déchirante mais nécessaire. Ma réputation sera ce qu'elle doit être et pour la vie, c'est chose fragile par sa nature. Des regrets sont les seules affections qui viennent troubler par moments ma tranquillité parfaite. Charge-toi de les exprimer, toi qui connais bien mes sentiments, et détourne ta pensée des plus douloureux delouSj car ils s'adressent à toi.
Je ne pense pas avoir jamais fait à dessein du mal à personne^ j'ai quelquefois senti le vif désir de faire le bien. Je voudrais en avoir fait davantage^ mais je ne sens pas le poids incommode du remords. Pourquoi donc éprouverais-je aucun trouble! Mourir est nécessaire et tout aussi simple que de naître. Ton sort m'afflige, puisse-l-il s'adoucir! puisse-t-il même devenir heureux un jour! c'est un de mes vœux les plus chers et les plus vrais. Apprends à ton fils à bien connaître son père; que des soins éclairés écartenldeluile vice; et quant au malheur, qu'une ame énergique et pure lui donne la force de le supporter.
Adieu, je n'érige point en axiomes les. espérances de mon imagination et de mon cœur , mais crois que je ne te quitte pas sans désirer de te revoir un jour !
J'ai pardonné au petit nombre de ceux qui ont paru se réjouir de mon arrélj toi, donne une récompense à qui te remettra cette lettre. «