‹ Charlotte de Corday et les Girondins (volume 2)Chapitre 119 sur 174 · DE GUADET, SALLE ET BARBAROUX · texte numérisé non relu

DE GUADET, SALLE ET BARBAROUX

« L'arrivée de Guadet et de Salles à Bordeaux y fut annoncée, par les émissaires de la faction anarchique, comme un sujet d'allégresse; la multitude égarée témoigna le lendemain le plus vif empressement pour voir marcher à Téchafaud des hommes qu'elle regardoit comme des traîtres et des conspirateurs. De bonne heure la place et les salles de la maison où ils dévoient être jugés furent remplies d'une multitude immense; Salles et Guadet comparurent enfin devant le tribunal de sang que présidoit alors le scélérat Laconibe, digne agent du parti de Robespierre : toutes les formes nécessaires à leur condamnation consistoient, comme étant mis hors de la loi, à être reconnus : on prit donc leurs noms seulement et leurs qualités. Rien n'auroit égalé Tair de triomphe et d'insolence qu'affecta le président du tribunal, en interrogeant les deux victimes dévouées, si le calme et le sang-froid avec lesquels elles répondirent n'eussent été plus étonnants encore : debout devant ce tribunal composé d'hommes féroces, Salles et Guadet avoient repris l'attitude qui convient à la vertu en présence du crime, et aux talents en présence de l'ignorance rampante et cruelle : quelque prévenus que fassent les spectateurs, peu résistèrent à l'ascendant vainqueur que leur donnoit sur tous les esprits le sentiment de leur conscience et de leur caractère; leur contenance étoit la même qu'à la tribune de la Convention, lorsqu'ils luttoient contre les Marat et les Robes-

pierre. Quand Salles eut décliné son nom, et (|u"il l'entendit répéter dans la lecture de l'acte d'identité, il s'cfperçut qu'on ne l'avoit pas exactement écrit. Il prit la parole : — Je demande, dit-il, que mon nom soit rectifié; il importe à mon honneur qu'il passe à la postérité sans équivoque; il est trop beau de mourir pour la liberté, pour souffrir qu'il puisse être confondu dans l'histoire avec quelque nom étranger; je m'honore de celui que je porte, et plus encore de la gloire qui y sera attachée aux yeux de la postérité, qui jugera entre vous et moi'. — L'inébranlable fermeté de ces deux amis, le caractère de grandeur et d'énergie {ju'ils développèrent dans ces derniers instants, plongea tous les assistants dans une admiration difficile ;i décrire : le silence étoit profond, lorsque les émissaires de la faction firent entendre des cris de vive la république! à bas les traîtres! ces cris, répétés au loin, firent diversion à l'étonnement de la multitude; le jugement de mort fut prononcé au milieu de ces clameurs, et quelques lieures après. Salles et Guaclet parurent liés et garrottés, pour être conduits à l'échafaud qu'on avoit préparé sur la place de la Révolution ^.

1 M. J. Guadel rapporte ainsi les réponses de Sailo c' r'e Guadet devant la Commission militaire. « Quel est ton nom? dil-on au ]iemier. — Salle, représentant du peuple. — Ci-devant représentant? ~ Non! représentant. » Cette réponse fit impression. Quand vint le tour de son collègue : « Je suis Guadet, dit -il. Bourreaux, faites votre office; allez, ma tète à la main, demander votre salaire aux tyrans de ma patrie! » (Les Girondins, t. II, p. 490.)

- Au peuple accouru sur leur passage, Guadet disait : « Citoyens, voilà le dernier de vos représentants fidèles. » [Les Girondins, t. If, p. 493.) Ou, suivant une autre version •. « Regardez-nous bien; voilà les derniers de vos représentants fidèles. »

» Arrivés en cet endroit, ils se dirent le dernier adieu de l'amitié ; ils voulurent j)arler au peuple, mais des roulements de tambour couvrirent leurs voix, et on n'entendit que ces dernières paroles de Guaclet prononcées avec force • — Peuple ! voilà l'unique ressource des tyrans; ils étouffent la voix des hommes libres pour commettre leurs attentats. — Ils montèrent à l'échafand, el ils reçurent la mort avec courage'.

» Ouelques jours après, Barbaroux fut traîné expirant à ce même échafaud : épuisé de douleurs, la mort «ju'il avoit voulu se donner dut être, pour son àme allaissée, le terme le plus doux; il soutTroit trop pour désirer qu'elle fut prolongée : on ne put recueillir aucun de ses sentimens; seulement on lui entendit prononcer le nom de sa mère, qu'il chérissait de l'amour le plus tendre, et il mourut rempli de sa pensée, qui, après avoir fait le charme de sa vie, sembla le suivre dans ses derniers moments pour en adoucir l'amertume et les douleurs. » (Desessarts^, Procès fameux jugés avant et depuis la Piévolution. — Paris, an IV. Tome XII, pages 82-84.)

Un mois après la condamnation de Guadet , et huit jours avant le ix thermidor, la famille Guadet fut con-

1 Suivant M. Chauvot [Hisloire du barreau de Bordeaux), Salle aurait fait preuve d'un étonnant sang-froid au moment de l'exécution. ^ L'instrument de mort étant venu à s'arrêter, le bourreau n'en apercevait pas la cause. Salle, qui avait conservé toute sa présence d'esprit, lui expliqua pourquoi la machine ne fonctionnait pas, et deux minutes après sa tête tombait.

damnée en masse par la Commission militaire. Elle se composait de :

Guadet (Jean), âgé de soixante-dix ans, père du Député;

Marie Guadet, âgée de 63 ans, sœur du précédent;

Madame Bouquey, née Thérèse Dupeyrat, sœur de la femme de Guadet;

Robert Bouquey, mari de Thérèse Dupeyrat,

Et Xavier Dupeyrat, père de la précédente.

Nous donnerons seulement quelques extraits de leurs interroiïatoires, soit devant le Comité d'instruction, soit devant la Commission même.

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