DÉFENSE DE SAIXT-BRICE GL'ADET
Je ne me dlssimiile, en prenant la plume, ni les préventions de l'opinion publique ni le peu d'intérêt qu'inspirera peut-êtie, au premier coup d'œil, un infortuné jeune homme plongé dans les prisons, ainsi que toute sa famille, sans appui, sans ami dans le sein duquel il puisse épancher les vives douleurs dont son cœur est abreuvé, et qui craint même de s'adresser à ceux à qui le saniï le lie pour réclamer les objets de première nécessité.
3Ion cœur me dit cependant que je ne suis pas coupable, que je ne suis ni un de ces vils scélérats habitués à plonger un poignard assassin dans le cœur de mon semblable pour le dépouiller, ni un de ces audacieux chef (s?"c^ de parti; qu'en un mot je n'ai jamais conspiré contre ma patrie, ni tramé aucun complot funeste à la liberté; qu'au contraire j'ai toujours marché dans le sentier du patriotisme le plus pur, du républicanisme le plus ardent; qu'en un mot, j'ai pu être égaré, mais non pas coupable.
Je n'imiterai pas, au reste, l'exemple de quelques persones [sic) qui, par l'intrigue et l'influence de leurs richesses, étant parvenues à s'entourer de certificats souvent mensongers, croient pouvoir égarer la justice du tribunal; je vais citer des faits, et je vais raconter ma vie depuis la Révolution, établir les uns par des écrits publics, et l'autre en apellant en témoignage tous ceux qui m'ont connu, et laissant à tous la faculté de me contredire.
J'arrivai enfin dans le sein de ma lamille vers la fin de septembre, et peu de temps après arriva mon frère, ex-député; il se jeta dans les bras de mon père, il me pressa contre son cœur, et, dans ce moment de surprise et de sensibilité, il obtint l'asyle qu'il réclamait. Mes interrogatoires doivent avoir fait connaître à mes juges toutes mes fautes, et sans doute cette réflexion ne leur écliapera pas, qu'il n'est que trop vrai que le patriote le plus ardent n'est pas exempt de tomber dans l'erreur, l'un par un excès de zèle, l'autre par sensibilité. Quant à moi, je ne puis résister à l'amitié fraternelle. Tel est mon caractère. J'aurais pu mépriser, vouer à l'exécration publique même un frère dans la prospérité, qui eût trahi les droits du peuple; mais ma sensibilité ne m'aurait jamais permis de livrer ce même frère, dans l'infortune, sollicitant une retraite. C'est de ce premier moment de sensibilité où mon frère, ayant touché mon cœur, disposa de moi , que dérivent toutes mes fautes. Qu'on distingue cependant l'erreur du crime, et qu'on ne croie pas que je me fusse jamais porté à aucun projet contraire à la tranquillité publique. J'ai bien pu servir des hommes pour les soustraire aux regards de la justice, mais ils auraient excité mon indignation s'ils m'avaient proposé quelque chose de contraire à ma patrie.
Ma conduite, mes motifs, mon patriotisme sont exposés avec sincérité. Je ne crains pas les démarches qu'on pourra faire pour en connaître l'exactitude. J'en ai assez dit pour les cœurs sensibles; quant à ceux qui conserveront encore quelque doute sur la pureté de mes intentions, je ne peux espérer de les ramener à des idées qui me soient favorables; mais je dirai à
ceux-là : Je ne sache pas avoir jamais fait tort à personne, mes mœurs ne furent jamais corrompues, je chéris toujours l'homme vertueux et tachai de l'être, je fus dès le commencement de la Révolution ardent patriote, j'ai été zélé républicain, j'ai volé avec zèle sur les frontières à la défense de ma patrie, j'y ai reçu une blessure honoi-able à l'œil gauche d'un éclat d'obuse (sic) ; j'ai toujours été fils respectueux, frère tendre, ami sincère.
Mais s'il existait quelque loy qui ne permît pas aux juges d'écouter les mouvements de sensibilité que je crois devoir inspirer, si ma mort était utile à ma patrie, je la supporterais en républicain, c'est-à-dire avec fermeté; ma conscience rassurée me donnera l'espoir que l'Etre suprême n'envisagera pas mon action du même œil que les hommes; je me réfugierais avec confiance dans son sein. Mais en tout événement, mon dernier vœu comme mon dernier cri sera Vive la République !
(Cette pièce est tout entière de la main de Saint-Brice Guadet.j
La Commission, composée comme nous l'avons dit précédemment ', prononça en ces termes :
« La Commission militaire, convaincue que Guadet
1 Six Juges sont nommés avec un Président,
Lacombe en est le chef, cet homme a du mérite; Il vous donne la vie ou bien la mort subite. C'est un fier patriote. On ne fait pas long feu, De la vie au trépas il n'est point de milieu.
[Les Verroux, chant II, p. 17.)
« Lacombe ! A ce nom justement abhorré , je cherche si ma tête est encore sur mes épaules. Fouquier-Tinville ne fût jamais qu'un apprenti en«omparaison de ce monstre... Ce tribunal, nommé commission militaire, était composé de sept membres, mais Lacombe seul le dirigeait
père; François Bouquey, dit Robert, ci-devant procureur de Saint-Émilion; Tliérèse Dupeyrat, femme Bouquey; Marie Guadet et Xavier Dupeyrat, ont recelé chez eux plusieurs conspirateurs, ordonne qu'ils subiront la peine de mort et tous leurs biens confisqués. (2 thermidor an II; 20 juillet I 794.)
J. B. Guadet Saint-Brice fut condamné le 3 thermidor avec neuf autres personnes, parmi lesquelles on remarque Tliérèse de Marcellus. Les considérants portent que les condamnés « se sont montrés les Ennemis du » Peuple, en favorisant les conspirateurs mis hors la » Loi, en n'adoptant pas la Constitution républicaine, » en tenant des propos contre-révolutionnaires, en saf- » fligeant des victoires remportées par les armées de la » République, en ayant peu de confiance dans les Assi- » (/nats, et en désirant la Contre-Révolution. Peine de
et englobait dans sa personne les sept pèches capitaux. Les juges siégeaient avec le chapeau à panaches sur la tète et le sabre au côté. On leur avait conféré des grades d'adjudant général, de capitaine, et pour (}u'ils parussent être membres d'un conseil de guerre. » Sainte-Luce Oudaille, Histoire de Bordeaux pendant dix-huit mois, p. 75 à 80.
Le même auteur raconte comment Lacombe dirigeait les débats devant la commission dont il était le président, 11 faisait lire d'abord par le greffier la loi du 27 mars 1793, puis il prenait les noms et prénoms de l'accusé et lui disait : « Tu es un Aristocrate. » Si l'accusé se troublait et se défendait mal, il prononçait immédiatement sa condamnation; s'il se défendait avec énergie, il l'interrompait bientôt en lui disant : « Tais-toi, le Tribunal est fixé sur ton sort. » 11 donnait alors le signal à ses collègues, qui se levant faisaient groupe autour de lui et se rasseyaient après quelques instans d'une délibération apparente. La sentence de mort était invariablement prononcée et portait que l'exécution aurait lieu immédiatement sur la place de la Révolution. Le Bourreau, qui ne désemparait jamais du cabinet du Président, saisissait le malheureux, lui coupait les cheveux, le faisait sortir par la petite porte. Une nuée de Furies courait au lieu du supplice et C|jait par les rues : « En voilà un, en voilà un bravo ! »
» mort et confiscation des biens. » (3 thermidor an II ; il juillet 1794.)
Le 2 août, la Commission militaire fut suspendue, et le 15, Lacombe, son Président, était condamné à mort, à raison des exactions commises par lui dans l'exercice de ses redoutables fonctions.
Au bas du portrait qui le représente avec un costume militaire, on lit le quatrain suivant :
En nie voyant frémis et recule d'horreur,
De PIulus j'eus la soif, du Tigre la fureur.
La Balance en mes mains au gré de mon caprice
Penchait pour l'or, le sang, et jamais la Justice.
La Commission militaire, présidée par Lacombe, avait prononcé, du 23 octobre 1 793 au 29 juillet 1 794, 291 condamnations à mort, à Bordeaux.
Nous insérons ici, par forme d'annexé, les interrogatoires du capitaine Granger, qui commandait le navire r Industrie y sur lequel les Girondins firent la traversée de Brest à Bordeaux. On y trouvera quelques détails dignes d'intérêt sur les proscrits.