‹ Charlotte de Corday et les Girondins (volume 2)Chapitre 87 sur 174 · DE BUZOT ET PETI ;N · texte numérisé non relu

DE BUZOT ET PETI ;N

(8 messidor.)

Continuation du procès-verhal de Laije et Oré commencé le 3 messidor. — Voyez ci-dessus, p. Io4-M0.-

Le huitième messidor, à quatre heures du malin , nous avons reçu une ordonnance qui nous a été expédiée par le C" Lagarde, agent national et porteur d'une lettre à lui adressée par le C" Serezac, juge de paix du canton de Castillon, qui nous instruit par la ditte lettre qu'il y a deux cadavres dans une pièce de bled *, a peu de dislance ou Barbaroux se tira le couip de pistoUet,

1 Nous devons à l'obligeance de M. Dauban la communication des Mémoires de Petion, encore inédits, et dont il prépare la publication. Nous y trouvons un passage qu'il est intéressant de rapprocher de ce procès-verbal :

« J'étois avec Guadet... Nous arrivons dans les champs, nous apercevons un seigle assez élevé, nous nous jetons dedans, nous nous y couchons à plat ventre, et nous nous mettons à raisonner sur notre position... A peine une heure étoit-elle écoulée que nous entendîmes quelques personnes rôder autour du seigle. Nous sortîmes nos pistolets de nos poches, et nous convînmes de 7ïous brûler la cervelle... Ces personnes s'éloignèrent, et nous respirâmes. »

C'était un dimanche... Les malheureux proscrits entendent les promeneurs, les enfants, les chiens qui sont sur le point de les découvrir... Pelion continue ainsi :

<i Nous fûmes plus de sept heures dans cette affreuse situation , sans boire ni manger, ni oser parler et respirant à peine... »

Ceci se passait le 2 juin -1793 aux portes de Paris... Le 26 juin 1794, auprès de Castillon, avait lieu la découverte du cadavre de Petion, gisant dans les blés de Saint-Magne. Cette effroyable agonie avait duré plus d'une année!

qui , d'après les signallements que nous lui avons remis, lui font présumer que c'est Buzot et Petion.

Nous sommes partis de suite avec les citoyens Nadal et Decaze, arrivés sur les lieux, réunis avec le citoyen Serezac, juge de paix, deux officiers municipaux de S' Magne et plusieurs bons citoyens de Castillon et de la ditte commune. Le juge de paix a dressé un Verbal de l'état desdits deux cadavres, des effets trouvés sur eux, le quel verbal, fait à notre réquisition, nous avons signé avec la municipalité et Boulanger Lanose, officier de santé par nous requis; mais véritablement étonnés de ce que sur les dits cadavres il ne se trouve aucun espèce de papier ni aucun argent; que dans la poche du gillet seulement de Buzot il fut trouvé une montre d'or; que Petion n'en avoit point; que, malgré la pestifération de ces deux cadavres , rongés par les vers et les chiens ', nous avons fait déchirer avec des outils leurs poches , sans avoir rien pu trouver, et avons pris des dits deux cadavres le signallement suivant :

Cheveux noirs;

Chenille - brun foncé, grosse étoffe, collet de velours rouge, revers même étoffe;

Culotte collant à moitié jambe, cotonade à petite raye, fonds bleu et blanc;

1 Entre le suicide de Petion et de Buzot, qui serait du 30 prairial, et la levée des cadavres, qui est du 8 messidor, il s'éîait écoulé environ huit jours.

2 Chenille, longue redingote servant de pardessus. On trouve fréquemment cette expression dans les ouvrages du temps écrits en slyle familier. Ainsi, pour aller de Paris à Versailles, on se mettait en chenille. C'est le synonyme de roupe. V. supra p. 149.

Bas de filoselle jaspé bleu et blanc ;

Souliers avec des courois, mouchoir de soye noir au col;

Gillet cotonade même étofle que la culotte;

Boutons noir au dit gillet; gillet de laine sur la peau;

Chemise de cotton blanc ; une montre en or trouvée sur lui.

Cheveux grisâtre', chenille brun clair avec collet velour rouge";

Gillet de laine sur la peau , chemise de cotton ;

Gillet d'étofTe blanchâtre, boutons jaulnes;

Culotte courte vellour cotton canellé grise;

Bas à grande raye bleues fonds blancs;

Souliers avec des courois ^

L'Expédition du Verbal du juge de paix ayant été faite, avons expédié vers le citoyen JuUien tant les armes '', montre, mouchoirs et chapeau trouvés sur les

1 V. Récit de mes périls, p. 4 06, par Louvet : « N'avions-nous pas avec nous ce Petion dont la figure étoit si généralement connue, et qui , de peur d'être trop méconnoissable , s'avisoit d'avoir, à moins de quarante ans, la barbe et les cheveux blancs. »

2 Je possède un portrait original de Petion par Guérin. Il est représenté avec un habit dont le collet est en velours rouge.

3 Mémoires de Buzot, p. 36 : a Nous n'avons rien dépensé pour nos commodités, pour notre aisance, à l'exception de deux vestes de laine et d'une culotte neuve, que la nécessité nous a fait acheter pour cet hiver. Nous portons les mêmes vêtements déchiquetés ou rapiécés que nous avions en quittant Gaën; les autres, en petite quantité, sont ou égarés ou perdus; et les bas, les chemises, dont nous faisons usage, ne sont pas même à nous. »

* Les armes... Lesquelles? Sans doute celles que Petion et Buzot portaient en sortant de Saint-Émilion. « Ils étaient armés, dit Troquart, chacun d'un sabre et d'une paire de pistolets. » (V. son inter-

dits cadavres ou à cotté deux; et, après une fumigation avec diverses plantes odorifférantes , nous avons mis le tout dans un sac sur lequel le juge de paix a apposé le scellé, et remis le tout au citoyen Romis, de Castillon, ordonnance par nous requis, à la charge d'en donner quittance.

Et, attendu que ces deux cadavres corrompent la

rogatoire, p. 148 ci-dessus.) Il aurait été intéressant de savoir si les pistolets étaient chargés, ou s'ils paraissaient au contraire avoir été décliargés; si les sabres étaient tirés du fourreau. Le procès-verbal ne le dit pas ; il n'indique pas davantage les lésions qui auraient pu déterminer la mort. On est donc réduit sur ce point à de simples hypothèses. Troquarl déclare avoir ouï dire à Buzot qu'il se brûlerait la cervelle. Tout porte à croire qu'il aura exécuté ce dessein , arrêté depuis longtemps entre lui et Petion. ( V. leur testament collectif.) Quoique les signalements soient donnés avec de grands détails, les traits du visage n'y sont pas décrits, ce qui peut faire supposer qu'ils avaient été mutilés par l'explosion des armes à feu , et qu'une décomposition plus rapide avait dû s'ensuivre. D'un autre côté, les vêtements ne sont pas percés, comme ils n'auraient pas manqué de l'être si les coups eussent été portés dans la région du corps. Il est donc probable que Petion et Buzot auront suivi l'exemple de Barbaroux, et se seront tiré chacun un coup de pistolet dans la tête. — On a dit qu'ils s'étaient empoisonnés : on voit que rien n'autorise cette supposition. 11 est impossible d'admettre que des hommes poursuivis avec acharnement, et décidés à ne pas tomber vivants entre les mains de leurs ennemis, aient eu recours à l'agonie lente et incertaine du poison.

Les Mémoires de Petion, dont nous avons eu connaissance au cours de l'impression, prouvent que Petion, comme Buzot, voulait se brûler la cervelle, et qu'il songeait à ce mode de suicide dès les premiers moments de sa proscription. On y lit :

P. 55 : « Je me familiarisois avec l'idée de me brûler la cervelle. J'ai placé cent fois mes pistolets, l'un à ma tempe, l'autre dans ma bouche, afin de m'assurer que je ne me manquerois pas... »

P. 64 : « Mon intention n'étoit pas de me laisser arrêter; je persevérois dans la résolution de me brûler la cervelle. »

A ces deux passages il faut joindre celui que nous avons cité plus haut, p. 152.

salubrité de l'air, avons requis la 3Iunicipalité de Saint Magne de faire faire l'inhumation, et nous nous en sommes convaincus par notre transport sur les lieux.

Considéi-ant qu'il est instant pour la chose publique de découvjir si ces deu.v cadavres ont été Pillés, avons écrit au maire de Castillon, à celhii de Saint Magne et de S'* Terre, de mettre le plus grand secret et la plus grande cellerité à faire ensemble et tous à la fois une visite scrupuleuse, stricte, de toutes les maisons voisines où les dits Petion et Buzot se sont omicidés; interpeller les enfans ' pour en recueillir des notions, et faire les arrestations nécessaires, à la cliarge d'en prévenir le Comité révolutionnaire de Libourne.

Sur le soir, nous sommes transportés à Saint-Emilion, où avons requis le juge de paix et la Municipalité de se transporter avec nous dans la maison de Guadet père % et, après avoir vérifié les scellés, ils ont été levés,

1 Interpeller les enfants. — Ainsi on interroge les domestiques, les ouvriers (vignerons), les enfants; on lâche les chiens à la poursuite des proscrits. Cette science des perquisitions indique à quel point les pratiques de la vieille procédure inquisitoriale étaient profondément enracinées dans les mœurs du temps. C'est ce que Laye et Oré, dans leur procès- verbal , appellent avoir la tactique. On retrouve les mêmes procédés à Caën. Des chiens furent lâchés à la recherche du curé Gombaut. {Crimes de la Révolution, Prudhomme, VI, p. 197.)

2 « En dehors et tout près de la ville de Saint-Érailion, au nord, était la maison de Guadet père. Vaste par elle-même, elle était encore entourée de constructions accessoires, mais du reste séparée de toute autre habitation. » J. Guadet, les Girondins, t. II, p. 375. V. aussi l'ouvrage du même auteur sur Saint-Émilion , 2^ édition, et le plan qui s'y trouve annexé, lettre P. « L'espèce de mansarde, sans ouverture apparente, où se tenaient Salle et Guadet, forme adjonction à la construction principale du côté du couchant. Elle existe encore telle qu'elle était en 1794. » P. 208. « Une table, deux chaises, remplissaient presque ce réduit; une maigre lumière y était tamisée par les intervalles des tuiles. » Éloge historique de Guadet, par Louis Lussaud , p. 86.

et une exacte recherche a été faite, soit dans la cache, soit dans les autres endroits de la maison, sans avoir recouvert aucuns papiers.

Le neuf messidor, avons continué nos recherches chez Robert Bouquey, et dans une vache de voiture de peau (avons) trouvé un habit d'uniforme national, ayant au retroussi des grenades en étoffe rouge, une chenille drap de Silésie fonds vert et bleus mélangé, une autre chenille même étoffe couleur vulgaire merdedoy, une autre chenille en drap vert bouteille, un sarrau de cavalier en toille, collets et passepoil rouge, deux chemises de cotton et un sac de soldat peau de veau vellu, lesquels effets ont été reconnus n'être pas a Robert Bouquey, et par la taille avoir appartenu soit à Salles, Barbaroux, Petion et Buzot, que nous. Commissaires, avons mis dans un pacquet, pour être représenté tant à Robert Bouquet qu'a tous autres.

Chés Pariset, chés Troquart, nous n'avons rien trouvé.

Fait à Emilion le dit jour neuf messidor, seconde année républicaine.

(Signés) P Oré aîné, Laye, Coste j"®, Battu.

Pour copie conforme :

Plenaud, Rossecasse.

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