LETTRE
écrite par Salle, Représentant du peuple.
Député de la Meurthe,
à son épouse au rnomeiit de son exécution '.
Quand tu recevras cette lettre, ma bonne amie, je ne vivrai... que dans la mémoire des hommes qui m'aiment. Quelle charge je te laisse! trois enfants, et rien pour les élever^ ! Cependant console-toi, je ne serai pas mort sans t'avoir plaint {sic)^ sans avoir espéré dans ton courage ; et c'est une de mes consola-
^ Ce n'est pas au moment de l'exécution que celte lettre a été écrite, c'est la veille du jugement, qui ne fut prononcé et exécuté que le \^^ messidor.
2 Buzot dit dans ses Mémoires, édition Dauban, p. 48 :
" Salle est encore moins fortuné que nous; il a laissé sa femme et trois enfants, dont un est à la mamelle, avec les trois cents livres qu'il possédait, dans une ville de Bretagne, où la charité d'un pieux ecclésiastique a bien touIu les recueillir. A Quimper, il manquait de tout; un ami lui prêta quelques assignais , dont il lui reste à i)eu près quatre-vingts livres. )>
Cependant l'Assemblée de résistance avait encore en caisse après la déroute de Brécourt 1,028,255 livres, plus certaines autres sommes montant à 200.000 livrer. (Mémoire de la Barbarie Saint-Front, aide de camp de Wimpfien, rédigé par Caille.) Les Girondins ne songèreflt pas à y puiser le moindre subside, et nous ne songerions pas nou5-mêmc à leur en faire un mérite, fi leurs advorsairos n'avaient eu rindignit(' de les accu.ser de prévaiicalions.
PHÉFACK. cxxvii
tions de penser que tu voudras bien vivre à cause dr t<»n innocente famille. Mon amie, je connois ta sensibilité, j'aime à croire que tu donneras des pleurs amères (sic) à la mémoire d'un homme qui vuiiloit te rendre heureuse, qui faisoit son principal plaisir de l'éducation de ses deux Kls et de sa fille cln-rie. Mais pourrois-tu né{;li(;er de son/;er que ta secondr pensée leur appartient? Us sont privé.s d'un |K*re, et ils peuvent (In moins par leurs innocentes caresses te tenir lieu de celles que je ne puis plus te donner.
J.olotte, j'ai tout fait |)Our me conserver; je croyois me devoir a loi et surtoul à mon pays. 11 me sembioit qur Ir [jcuplr .i\oit les veux fascinés sur les sentiments de ton malheureux mari, qu'il les ouvriroit un jour et pourroit apprendre de moi combien ses intérêts m'étoient chers; je crovois devoir vivre aussi jx)ur recueillir sur le compte de mes malheureux amis tous les monumensque je croyois utiles à leur mémoire; enfin je devois vivre pour toi, pour ma f.iinille, |)our mes enfàns. Le ciel en dispose autrement. Je meurs sans a>nir à mt" reprocher d'avoir <"om promis la sûreté de ma conservation par aucum* imprudence; ma bonne amie, je mruis tranquille!
J'avois promis dans ma Déclaration a mou dép^krtement. Ion des événements du Ml mai. que je saurois mourir; au pie<l de l'échaffaud , je crois pouvoiV affirmer que je tien<lr.ii ma promesse'. Mon amie, ne me plains pas; la mort, à ce cpi'il me semble, n'aura pas pour moi des anj^oisses bien douloureuses; j'en ai déjà fait l'essai. J'ai ét«'* pendant une année entière
' Voici le passage auquel Salie fait allusion et qui se trouve effoctivenieiil (lar;s sa DiTlîtration à son départerrcnt, en date du 3 juin 1793. (V. ci-dessous la Bibliographie de Salle (jui floil suivre.)
« Je suis prêt à mourir s'il le faut pour mon l>a>», et trop convaincu |>ar ramerlumi' dont j'ai l'Anu* abreuvée , que dans le triste riat où do» .s4Nliti«>u\ ont rrduit la lilM'rt»', il rst plus rruri d'avoir à vivrr que de inontor a rrilialaud ou df jn-rir m)Us h* cout<*au di-s <oii.Npirat«urN. Je reconuitandr C4>tte drelaration a meH amis, |>arcc qu'elle sert au t<*moif;na;:f constant t|uc la fuit»- a la(|uiMle jr me d«^tcriiiin«' est un devoir <|ui m'e^l in)|HTieus4>iiieiit roiniiiaiide par I amour de mon |m>>.
"Je liaurai mourir quand il le faudra, j'en|M»re n'être janiai»indignr d'eux
•• SkçMt : S%MJC. -
cxxvin PRÉFACE.
dans des travaux de toute espèce, je n'en ai pas murmuré. Au moment où l'on m'a saisi, j'ai dix fois présenté sur mon front un pistolet qui a trompé mon attente. Je ne voulois pas être livré vivant. Toutefois j'ai cet avantagée d'avoir bu d'avance tout ce que le calice a d'amer, et il me semble que ce moment n'est pas si difficile.
Lolotte, renferme tes douleurs, et n'inspire à mes enfans que des vertus modestes. Il est si difficile de faire le bien de son pavs î Brutus en poignardant un tyran, Gaton en se perçant le sein pour lui échapper, n'ont pas empêché Rome d'être opprimée. Je crois m'être dévoué pour le peuple ; si pour récompense je reçois la mort, j'ai la conscience de mes bonnes intentions; il est doux de penser que j'emporte au tombeau ma propre estime, et que peut-être un jour l'estime publique me sera rendue'. Mon amie, si je ne me trompois pas, tu pourrois alors espérer des moyens suffisans pour élever ta famille. Je te laisse dans la misère; quelle douleur pour moi ! et quand on te laisseroit tout ce que je possédois, tu n'aurois pas encore de pain, car tu sais, quoi qu'on ait pu dire, que je n'avois rien. Cependant, Lolotte, que cette considérai ion ne te jette pas dans le désespoir. Travaille, mon amie, tu le peux ; apprends à tes enfans à travailler quand ils seront en âge. 0 ma chère ! si tu pouvois de cette manière éviter d'avoir recours aux étrangers! Sois, s'il se peut, aussi hère que moi; espère encore, espère dans celui qui peut tout. Il est ma consolation au dernier moment. Le genre humain a reconnu depuis longtemps son existence, et j'ai trop besoin de penser qu'il faut bien que l'ordre existe quelque part, pour ne pas croire à l'immortalité de mon âme. Il est grand, juste et bon, ce Dieu au tribunal duquel je vais coinj)araître. Je lui porte un cœur sinon exempt de foiblesse, au moins exempt de crimes et pur d'intention; et,
' Le vœu de Salle a été exaucé. La loyauté de son caractère a été reconnue par des écrivains consciencieux qui l'ont sponlancment proclamée;. Ainsi on lil dans la Biographie des Contemporains ce passage :
Salle, qui n'était âgé que de trente-quatre ans, doit surtout sa perle à sa conslunle bonne foi, et lut du nombre de ceux dont V inflexibilité devait succomber dans un ten)|)s si difficile, i)uisque leur art se bornait à travailler au bien de leur pajs. Ilabbe et Saintc-l'reuve, v" Sallk.i
PUÊFACE. Lxxix
coiiiiiie dil si bien Kousseau, r/w/ s'endort dans le sein d'un père nest pas en souci du réveil^.
Baise mes enfans, aime-les, ôlève-les; consolt-ioi , console ma mère, ma famillt'. A<lirii pour toujours.
Ton bon airii, Salle.
La IcUre de Sallo ciil un (cl nuccùs dans le (uihlic (jue les rédacteurs du lu finhlicrun en liront un tirajje à part qui forma une [xUile l)ro<liure de deux feuillets ( quatre pa^es in-S"), et se vendit dans les bureaux du journal dr» T imprimerie du Rèjjuhlicfim f/nurni.s^ rue de \ arennes, l . G., 11° G5*2. Klle existe sous cetti; forme à la liil)liotlir(|ue impériale LIi", 1It>:^ in 8". Pièce.
Salle avait un frère, Jean Salle, qui était maire de la ville de Vézelise depuis 1701.
Après le "2 juin, il fut suspendu de »îes fonctions par arrêté du département , et plus lard mis en ct.it d'arrestation. Il publia alors un Mémoire qu il adressa au Conseil du
' i'.e sont les dorniéros paruios do Julie iiiMiranle d;uis hi Aouiv/Zc Uéloïse, t. IV, p. 315, édil. de «THi.
« Souffrir et mourir est tout ce qui me reste ù faire, c'est l'affaire de la nature; mais mti j'ai lâcli»' de \ivre de manière à n'avoir j a> besoin de sonj^er à la mort, et mainlenanl qu'elle approche, je la mus venir sans effroi. (Jui s'endort dans le sein d'un jtère n'fst ftas en souci du rèved. n
Ai'lre rt niiniscence. Julie dit : " Je lui porte (à Dieu) ma \ie entière, pleine de j)échés et de fautes, mais exemple des remords de limpie et des crimes du mt'chaiil. » Salle: u Je lui jK)rle (à Dieuj un co-ur sinon excmjjt de faiblesses, au moins exenipt de crimes et pur d'intintion, » C'est la même penst'e, ce «ont en partie les mêmes mots. Cet empire de Jean-Jacques sur les hommes de son siècle, s'exerçant >ur tou^ les actes de leur vie et s'i'tondant jusqu'aux |M)ries de la mort . au moment du drrnier supplice, nous parait remarquable. Tous dans le* divers partis étaient disciples de Ilouss«»au et rin\o<piaient au «iré de leur> passions. Salle professait «lu moins la m rilable doctrine du iii.iltre, «jui plai.ait au-de>su> de tontes les \erlus, de ton»* les pro:rè*. l'hiimaniti', l'horreur du sanp.
cxxx PRÉFACE.
département de ia Meurthe'. Dans ce Mémoire, il donne de nombreuses preuves de son patriotisme, avec des pièces justilicatives à l'appui. Sa démonstration paraît convaincante. Mais il ne se borne pas là. 11 raconte qu'après la journée du 1 juin, les corps constitués de la ville s'étant assemblés pour délibérer sur les événements du jour, il fit sa profession de foi et déclara :
«... Que si son frère étoit coupable, il seroit le premier à lui enfoncer le poignard dans le sein, etc.. » Y. infrà, , p. 344, la lettre du frère de Buzot et autres analogues.
Et il ajoute :
« Chargé comme député de l'Assemblée de porter son vœu au département, je renouvellai, en présence du Conseil asse«iblé, la même déclaration. «
Le mémoire se termine ainsi :
«... Pour ne laisser aucun doute sur son civisme, il va se pourvoir à la Convention nationale, pour être autorisé à changer un w^m 'proscrit en celui de Dunumt^ qui est celui de sa mère.
» Signé : J. Salle.
» De la maison de ma détention , aux ci-devant Dames Précheresses de Nancy, le, etc.. »
Suit cette apostille :
« Je soussigné Commissaire -inspecteur des maisons de détention de Nancy, déclare qu'après avoir lu ce Mémoire, je n'ai rien vu qui choquât les loix de la République, qui fût contraire au bon ordre et aux mœurs, et dût empêcher
1 MÉMOIRE pour .JEAN SALLE, Républicain français et négociant domicilié à Vézelise, présenté au Conseil du Déparlement de la MeurLlie. Saii.s date, avec cette seule inscription surmontée d'un bonnet de Liberté : lieyne de la République française.
IMIKFACK. cxxxi
l'impression. Nnncy, ce 1«S octobre 17ÎK5, Tnii II dr la K..., etc. »
Salle laissait en mourant sa femme et trois rnrants san-^ ressources, deux fils oX une fille.
La veuve obtint, le 8 messidor an III, une ()ension annuelle (le deux mille li\res (V. ci-dessous, (). 27 I , que le gouvernement de la Hestauration aurait eu le tort, dit-on, de réduire à cinq cents francs, tort qui ne saurait se comprendre après la conduite de Salle envers Louis XVI fiu2l juin 1791 et au 21 janvier 1793. Elle mourut le 19 juillet I.S^Jl.
Le (ils puîné, Nicolas Salle, né en 179:{, pendant l;i proscription de son pôro, ne survécut pas aux misères (jui avaient accompagné sa naissance. Il moiirul a l'Age de deux ans.
L'aînt', Jean-Baptiste Salle, né le 25 si'plj'mbre I78S, lut placé au Prylanée a Paris, puis au (iollége dr Marseille, ensuite a celui de Nancy. Il avait été admis, par la [irotection de Tourcrov, à l'Kcole militaire de l'ontaincbleau. Lorsqu'il en sortit, il partit pour rL>pagne, et devint, a vingt et un ou vingt-deux ans, aide de camp du ( omte Helliard, gouverneur de Madrid. Il lut lue par les l^spagnols en juillet 1«S0Î> ou ISH» Il donnait les plus belles espérances. (J^iot/mphie dis hommes marquants biv r ancienne prorincv de Lfrrainr, par Micbel.)
Marguejite-Caroline- Henriette Salle, née le 1(1 mai 17! M, est morte le l*"' septembre IS.M). Llle est représentée aujourd bui par ses deux enfants, M. le docteur Cloutai, dv Nancy, <'t madame Kaynel-\ illars, demeurant a (diavaillez, près Vézelise.
cxxxii PRÉFACE.