PRÉFACE. CXI
Satan ratifie le dire de Marat, et, pour (ôlcr Danton, il accorde trois jours de vacances à T Enfer :
Alors Satan : ïloiinenr aux Jacobins î Que ces trois jours se passent en festins, Qu'il soit chômé : (jue l'Enfer ait vacance! Pour toi, Danton, viens t'asscoir à ton rang; Viens au Sénat conter ton accident.
Danton va prendre la parole :
Mais avant tout on cherche dans V Enfer Ouelqnc damné, (juelqiie honnête frater Qui sache au moins mettre une tète en place; Car, fût-on diable, on ne peut avec grâce Parler sans tête, et rien n'est plus vilain Que de porter sa tête sur sa main.
L'opération terminée, Danton raconte Thistoirc de sa grandeur et de sa chute :
!.ors<|u'en septembre, et par mon ministère, De morts Fameux on combla la rivière, Mnl jusqu'alors n'avoit fait la poli«e, >ii gouverné plus en grand la justice.
Que n'ai-je au moins dépêché Hobespière .'
M Mais, loin de là, dit Danton, je l'ai hkhé comme un animal voracc sur le troupeau de la foule imbécile. » Ceci amène un portrait de l^obespierre, curieux dans |;i bouclie de Dant(>n :
Son appétit féro<e.
Son air de tigre, et son ca-ur plus atroce, Ses veux hagards, tel qu un ogre aHamé, Hnveur de sang, man{;enr de chair humaine. I.ivi<le, affreux, je h' crus tout formé Pour «iévorer h's baiiamls par ci>nlaiiie.
cxii PRÉFACE.
Dans cet espoir ayant brisé sa chaîne, Au milieu d'eux je le mis tout exprès.
J'admirois mon ouvrag-e, J'élois comblé, lorsque l'anthropophage, D'un tel régal tout à coup dégoûté, Plus noblement voulut être traité.
Un beau matin il lui prit fantaisie D'assaisonner de quelques Jacobins Ces ci-devants, ces fades muscadins Dont chaque jour sa table étoit garnie.
Monsieur Saint-Just veut que Fouquier-Thinville dépèce,
pour Sa Grandeur,
Ce pauvre Hébert , son propre pourvoyeur.
Ici, autre portrait finement dessiné et réussi du Père Duchesne :
0 toi, Marat, mon confrère et mon maître, Ami d'Hébert et rival de Satan , Toi qu'en son style Hébert passoit peut-être. As-tu pu croire un tel événement ?
Quoi! l'héritier de ta gloire immortelle, Ton sacristain , la fleur de ta chapelle. L'homme, après toi, l'effroi des ci-devant Qui pour toi seul faisoit briller sa hache, Fumoit sa |)ipe et peignoit sa moustache, Lui dépêché comme un chétif mortel , Pour Robespierre, au pié de ton autel M...
Tous ceux qui connaissent la feuille d'Hébert ont reconnu l'image qui se trouvait en tête de ses numéros : le Père Duchesne, orné de longues moustaches, une hache sur
1 Salie avait mis d'aboid : Ton disciple (idèl.
PUÉFACK. cxiii
l'épaule, la pipe a lu Ijouche, simm (ie >e> cJt'ux It.urneaux '. Puis la hèle carnassière poursuit la carrière de >e:> meurtres et s'attaque à Danton lui-même :
Aux fins iiioiceaiix ce monstre avoit pris goût, ])«; Monlajnards il voulut nii rajjoiit ; Lt la .Moiitajjric, Iimnble, respectueuse, Pleine crainour pour le tigre royal , Trouvant le Sire aussi doux que frugal , \'^i- >es regards s'estima trop heureuse.
Salle va se retrouver en l'ace de Saint-Just; il le traite cuiiime dans sa hrochure de Caen , qui n'était déjà <ju'une satire en prose : •
Lors le \ isir du tripot des tueurs, Saint-Just encor dans son aimable stvle, 'loujours galant, à la tonrhe docile Vint de son maitre annoncer les faveurs.
l>anton veut se justifier; on ne I écoule pas :
La chose est dure, il est \ rai ; mais enfin Sainl-Jusl ordonne et llobopierre a lai m. Mais, nie>i amis, sonjjez donc... — Point d'affaiit , I>élihérer, c'est blesser Uf)bespierre.
Kl la tète de Danton roule avant qu'il ail pu faire entendre un mot d'explication ni de défense. Puis >oici
' Il 1) e^l peul-èlre pus inutile du riippolcr ici quelle était rorigiric de ces emblèmes. A cttle épcipie on Ncndait et on criait dans les rues do Paris des fourneaux iiorlalifs; un in;ircluuul ambulant ijui se livrait ù ce genre d'industrie était connu sous le nom do Vvre Duchesne, des royalistes, d'alwrd , prirent ce nom pour en faire le titre d'un journal ; puis leur idée fui empruntée par lléberl , qui donna à sa leuilh' la triste c(''l('lirité (|ue l'on s.iil, et con.>er\a rimai:e |irimiliNe rrpréM'nlanl doux fourneaux. (V. la raono^Tapliie de .M. (',. Hrunel sur le Père t>ui:hcsur d'llél)ort, |>. li.)
cxiv PRÉFACE.
la conclusion et la mjorale qu'il adresse à son inlenial auditoire :
Ainsi, messieurs, Robespierre aujourd'hui Vous reste seul ; et quant à moi peut-être , 3Ioii malheur vient d'avoir voulu paroitre Et plus subtil et moins diable que lui. Au demeurant, et vous pouvez m'en croire, Tout est au moins là-haut pour votre gloire.
C'est un plaisir de les voir s'escrimer, S'entre-manger, se ronger, s'assommer, De leur pays jadis assez aimable Faire un enfer plus noir que celui-cy, * Crier, chanter, blasphémer comme ici , Et sans façon donner Dieu même au diable. Pour mettre au pas l'Honneur et la Raison, Le souverain les a mis en prison.
Il n'est permis de raisonner qu'aux betes, iNul n'est savant sans l'ordre du Tribun, (Rois des François^), et défenses sont faites Aux gens d'esprit d'avoir le sens commun.
Ce trait, le meilleur peut-être de la pièce, terminait d'abord le discours de Danton. Le surplus du manuscrit est d'une autre encre, et doit avoir été écrit dans des conditions difl'érentes. La fin nous paraît visiblement plus faible que la première partie; l'écriture est à peine lisible; nous l'avons déjà dit : Salle ne devait pas voir les caractères qu'il traçait. On ne peut s'empêcher de ressentir une impression pénible
' Tel était le premier jet. Salle a corrigé et substitué ces vers :
Les brigands seuls par l'ordre du Tribun Ont la parole, et défenses sont faites...
La première version trahit mieux la pensée de Salle, qui était d'accuser sans cesse ses adversaires d'aspirer à la royauté.
PHEFACK. cxv
a raspect de ce manuscrit, qui atteste l'allreuse situation de celui qui l'écrivait.
Satan répondait à Diuiton, nous ne citerons que le dchut dv, son discours, qui nous semble être une réminiscence de Méfiée :
I il^ (le la miil, «Ira^jons, monstres divers,
I.iiliii>. démons, puissances des Enfers, I)i{jnes soutiens rie mon illustre empire. Ecoutez-moi
Ceci ne rappelle-t-il pas, toute distîuire gardée, les beaux \ers de Corneille ?
« Et vous, troupe savante en noires barbaries^ rillcs de l'Arliéron , |>estes, larves, Furies, Fières sœurs, si jamais notre commerce étroit Sur vous, sur vos serpents me donna quelque droit . Sortez de vos cachots avec les mêmes flamme> Et les mêmes tournumts dont vous gennez les «îmes; Laissez-les (|uelque temps reposer dans leurs Fers ; Poui- mieux a(jir |)Our moi faites trêva aux enfers l
L'idée de celte trêve est celle même du début du conte, seulement Salle la travestit en trois jours de vacance et de festins. Il ne serait nullement étonnant que, nourri comme tous les contemporains de souvenirs classiques, il n*eùt eu un lointain souvenir, volontaire ou nofi, de l'invoration célèbre (le 3/er/rV (acte 1", scène iv).
lN)Ur conclure, Satan oiïre à Danton de partager avec lui la rovaiité de retifer :
Vu veux riujner? et dans quels autres lieux Pour les plaisirs |H)urrois-tu trouver mieux ' La Fone ici Fait seule la puissatu'e.
Iluiiil»'»"'. ^iiiiinis. «lis millions de ••njet>
PRÉFACE
Cuisent pour nous au fond de nos palais; Nos mets sont fins , nos viandes délicates ; Nos droits fameux datent d'avant les temps ^ L'Or^jeuil, la Mort sont nos Constituants, Et les Démons sont des aristocrates.
Règ7ie avec nous sur ces affr«*ix domaines.
Danton s'incline, non sans une joie secrète; il rècjne, el ses compagnons ont par brevet l'emploi de rôtir les muscadins, qui arrivent par centaines.
Marat les guide, et sous l'œil de leur maître,
Remplis d'ardeur, nos bouillants Cordeliers
Prennent la fourche, attisent les brasiers,
Y font couler des torrents de leur rage.
En un clin d'œil font tout cuire et bouillir,
Et les enfers virent avec plaisir
Qu'ils n'éloient pas étrangers à l'ouvrage.
Ainsi Danton et ses nobles amis
Chez les démons se trouvèrent lotis.
Rien crédités d'un diplôme bonorablej
Et pour Hébert , il reçut du Sénat
Le digne emploi , la charge respectable
De desservir la niche de Marat.
Ce dernier mot confirmerait l'hypothèse d'un premier chant qui aurait eu Hébert pour objet. L'auteur avait laissé en suspens la réponse que Satan allait faire à Hébert , mais il n'a pas voulu terminer sans en finir avec le Père Duchesne, et il lui a décerné la charge de desservant de Marat.
Ce conte renferme t-il une satire dirigée contre Danton? Nous ne le pensons'pas. Sans doute Danton reçoit quelques épigrammes sur son ministère pendant les journées de septembre, sur sa conduite au 2 juin, sur son ambition de
PRKFACE. f.xvii
réipicr : mais en réalité celui qui est en hutte aux Iraits de Salle, c'est Robespierre, (]ui est représenté comme une béte fauve, un tigre royal, un bu\eur <le sang, un mangeur de chair humaine.
Danton est raillé, Robespierre est maudit. L'un a le beau rùle de la pièce : il est la du()e, mais aussi la \ictime; l'autre est le persormage odieux, le tvran et le bourreau, et à vrai dire. Salle a eu en vue plutôt un parti qu'un homme, ainsi qu'on le voit ji chaque ligne, et notamment dans ces vers qu'il prête a Satan :
Vous les voyez, ct'S ÎSIonfafjnards célrbres, Ces liers tribuns de qui les noms fameux Ne provo<juoient que pifurs, que cris funèbres. Si donc pour nous, mais pins en<'or pour eux . (Qui nous servit avec plus de constance?) A notre euipiie ils ont (-on(|ui.s la France. r,a faim, la peste, et la {picrre et la mort, l'.nfans hideux si cliers an sombre bord, FU'(jnent là-haut, v sf>nt en permanence; Nul privilège euHn n'existe plus.
I/Ivsj)rit, les Arts, la liaison, la fieautc. Monstres d'aisance et d'inégaliti'.
Comme la t«iurlx.* et la crasse ignorance, Mis an niveau sont damné.s par avance.
\ovez tomb«*r ici-bas à la fois
B<»ur{|;«'ois, marr]uis, prêtres, femmes aimables .
Mis en morceaux, fusilles, déchins,
El par milliers aux enfers délivrés,
A ((uelle épo4|ue a jamais écialante
ÀNons-iious fait moisson plus abondante?
Les XTS de Salle sufit Iracés au ronraiil «le 1 1 plume
cxviii PRÉFACE.
presque sans ratures, comme s'il avait écrit en prose. 11 montre ainsi cette facilité que Barbaroux lui reproche avec raison dans le genre tragique, et qui devient une qualité dans le genre léger du conte. Salle manie bien l'ïambe, qui est l'arme de la raillerie. Les allusions malicieuses, les épigrammes et parfois les traits piquants jaillissent de source. 11 y a des mots qui mériteraient d'être retenus, dans cette production qui n'était pas faite pour voir le jour et qui a pourtant soutenu l'épreuve de la publicité. L'édition do iM. Moreau-Chaslon a été promptement épuisée, et sera bientôt suivie d'une seconde, à laquelle nous savons que M. Moreau-Chaslon joindra la réimpression de la réponse de Salle à Saint-Just , et différentes autres pièces intéressante^.
Pour apprécier le mérite de l'œuvre de Salle, il faudrait la comparer avec des productions analogues. Il existe une publication presque sur le même sujet et sous le même titre : le Jour val de Vautre monde, par Simon Barjée. Paris, an m de la République \ H y a trois numéros mêlés de
1 Journal de Vautre monde, ou Conversation fraternelle du diable avec saint Pierre sur des objets de grande importance, par Simon Barjée; in-8", l'an mil sept cent de tous les diables. — Nouvelles recrues arrivant en enfer. Réjouissances à ce sujet. Intrigues de Robespierre en l'autre monde. Ses relations scandaleuses avec Proserpine. Sédition aux enfers. Châtiment des conspirateurs. Rapport de l'Avocat général près du tribunal de Pluton, avec figures. 2'" éd., à Paris, chez la citoyenne Toubon, Tan IIl^ de la Rép. franc. (Bibl. nal. Le-, 81 7. j
La gravure qui accompagne le deuxième numéro offre seule un intérêt tragique; elle représente la lunette d'une guillotine autour de laquelle sont des groupes de têtes coupées, les unes hurlant, les autres paraissant sourire. Au-dessous on distingue le fer triangulaire de la guillotine accosté de deux têtes, le tout entremêlé de guirlandes de feuillage. Nous ne pourrions dire si toutes les têtes sont des [lortraits, seulement elles sont au nombre de vingt-deux, ce qui pourrai! faire croire à une allusion aux vingt et un Girondins et {)eut-être à Charlotte de Corday, car on remarque une tête de femme
PHI- FACE. rxix
prose et dt vers, mais il nous est impossible d'eu extraire une pensée, une lijïne. Les titres seuls présentent avec le conte de Salle une ressemblance qui va presque jusqu'à Tidentité. Il aurait pu y avoir la matière d'une comparaison intéressante; malbeureusement sous ces annonces on ne trouve que le vide, et cependant en son temps la brochure a eu plusieurs éditions dans un mois.
INou< ne conriaissons qu'un poOme écrit par un des linmmes (le la Kévolulion (\uou puisse comparer a celui de Salle, c'est YOrf/mit de Saint-.lust, écrit aussi trùs-probablemerit pendant la captivité de six mois que Saint-Just subit du 30 septembre I78r) au 30 mars 1787 dans une pension de force de Paris, pour une faute grave envers sa
qui >o d('lach(' du .uroupt' iMiiieijijl et ic i»'rnjine. Erj haut <lo la lt,»vure, qui est de J. B. Loumon. on lit : Tableau d'histntre milurelle ilu Diable, Avis aux intrigants; Et en has :
C«î niélanso «st affr»'U\, mais \\ t-st iM*cessairp. Mort t«'riil)le aux tjraiis, |>«'riss«' l'urhitrainv
Glons encore comme analogues les productions suivantes, toutes postérieures à la mort de Salle :
Pbkmikhk skanck dks Jacobins aix knkkhs, soi s i.a imiksjdenck DK Mirabkat, in-S*», une feuille d'impression. Cette brochure est sifinik* Piraiit; elle n'est pas datre, mais d'après le ccmlenu ofi \oit qu'elle est p«)stérieure au 9 llietinidor. \.os j)ersonnaj;es mis en scène s<.»nt Miraheaii, Barbaroux, Petion, (iuadel, Brissot, Chnumelte. (x)uthnn. Saint-Just. Ilanriot. On y voit aussi lij:urer Hobespierre, Anacli;i!- - Clootz, tous les héros, en un mol, qu'enfanta I aiin.ur du hii-n |iiil Sans intérêt. — Bibl. imp., Lb ^« 4383. pièce.
RecKPTION d'un GIIM.OTINK l»VN< I. \ UkIM Bl.lylK HKS .MoKT>, bfo-
chure d'une feuille, sij:n«*e SAl KHAH.Itl.t >L' , secrétaire d'fltal de la K»'publique des morts. I)e l'imprimerie de (iulTroy, in-H". Bibl. inip.. Lb *' 4354. Brochure thermidorienne, poslt-neure à lu tentative d,isassinat conmii^e ^ur Tallien et à la fermeture des Jacobins. — A.vm / intéressante et renfermant (pjelquj's renseifineinenls anjrdoliques »ur certains |M»rsoniiams de la Kévf»lntion : Vadier humas, etc.
cxx PRÉFACE.
mère ^ Mais quel que soit le talent qui brille dans cette œuvre où le futur sectaire de 1793 s'est montré l'élève de Voltaire et le maître de Parny, nous ne pouvons rapprocher ces pages licencieuses des rimes honnêtes qui faisaient le passe-temps du pauvre prisonnier.
« Singulière occupation, a dit l'un de nos amis, et plus singulière préoccupation pour un homme qui portait en lui, avec le sentiment de ses dangers, de ceux de ses parents et de ses amis, les destins de la Hberté et de la patrie. » (A propos cV autographes , p. 35.) Cette observation est juste, mais au moment où M. de la Sicotière écrivait ces lignes, la relation anonyme sur les derniers jours des Girondins à Saint-Ém.ilion n'avait pas encore été publiée par M. Dauban. On ignorait, ce que l'on sait maintenant, que depuis la querelle suscitée à Tallien par Robespierre, les proscrits attendaient avec impatience le résultat de la lutte engagée.
(( Si Robespierre triomphe, disaient-ils, il devient dictateur, il ne nous reste plus qu'à fuir la France, et ils s'étaient procuré des passe-ports pour la Suisse. S'il est culbuté, sa mort doit s'ensuivre, et avec lui tombera le gouvernement révolutionnaire, auquel succédera le règne de la justice; alors notre innocence sera reconnue, et nous pourrons encore servir notre pays. Attendons cet événement! »
' Saint-Just a mis en tète de son poëme un avertissement fort original. 11 dit : « J'ai vingt ans, j'ai mal fait, je pourrai mieux faire. » Il est né le 25 août 1767. V. son Histoire, par M. Hamel, P"" vol., p. 32, édit. de Belgique. Il touchait donc à sa vingtième année pendant les premiers mois de 1787, et dès lors ces dates permettent de supposer qu'il aurait employé les loisirs de sa détention à écrire ou à achever les vingt chants de VOrgantj qui ne renferment pas moins do trois mille trois cents vers. Ceci n'est au reste qu'une conjecture de noire part, mais le fait d'un emprisonnement disciplinaire est certain. Nous ne dirons pas comme Saint-Just, les pièces sont au Comité, mais elles sont aux Archives de l'Empire et de la Préfecture de police. Nous les publiois in extenso ci-dessous.
I»HKKACK. TAXI
Une lueur il espoir avait donc lui pour ces infortunés et pour la patrie; ils pouvaient, sans être inlidèle^^ au sentiment (lu bien public, se laisser aller à quelipie joie, a d innocentes distraclions. C'est précisément a celte même i()oque que se place la composition du conte écrit par Salle; il attendait un événement qui était bien procbe en ellet, il voulait alors recueillir sur ses amis déjà frappés de mort tous les monuments utiles a leur mémoire. NOir /////ri sa dernière lettre à sa femme, p. cwvii.) « Hélas! ajoute la relation en parlant des proscrits, ils ne les ont pas vus ces jours de gloire pour la Convention, ces jours de bordieur pour le peuple français! »> Ils touchaient au terme de leurs souffrances; surpris brus(|uement au milieu de la nuit, ils durent renoncer a toutes leiirs espérances, a la \io qu'ils s étaient repris à aimer, à leur ju>tification qui les préoccupait plus que la vie elle-même.
Salle tenta de se brûler la cer\elle, le coup ne partit pas; il fui chargé de chaînes et conduit sur une charrette u l^ibourne, et de là à Bordeaux.
Nous avons pu retrouver sf)n interrogatoire, qui est long et dans lequel Salle s(? peint lout entier. Nous l'avons publié intégralement p. 17 'i; nous ne voulon> en extraire (jue deux passages qui termineront cette esquisse biographique.
Les réponses de Guadet avaient été hautes et (iéres :
D. Sais-td s'il existe dans Ki (lonveiition (|iu*l(|uc nouveau coin plot f
W. Je n'ai eoniui (|ue <-elni qni existe ni.iinleiiant. par l(H|nel on prive le peuple de ses droit.s et on usurpe >a pMi>j»ani«- î
Salle a en facr de lui ini personnage dont nous aurons
<:xxii PRÉFACE.
beaucoup à nous occuper, l'acteur Compain, d'histrion devenu démagogue.
Il adresse à Salle des questions qui auraient pour résultat évident de compromettre les personnes chez lesquelles le proscrit a trouvé asile. Mais ces questions insidieuses échouent et n'amènent que de nobles réponses, à la confusion de l'interrogateur.
D. Du jour où le décret d'arrestation fut rendu, à celui de ton départ de Paris, quelle fut ta retraite dans cette commune?
R. La reconnaissance m'empêche de répondre; puisse celui qui m'a accueilli lire cette réponse! il verra que j'y songe.
Et plus loin :
D. Sais-tu dans ce département la retraite de quelques-uns de tes collègues ?
R. Le citoyen qui m'interroge est trop honnête pour.croire que si je connoissois de telles retraites je les indiquasse.
Du reste, Salle professe hautement les opinions qui l'ont fait proscrire. « Le 31 mai n'a été, dit-il, et n'est encore, suivant lui, qu'une sédition, un attentat à la liberté, un acte d'oppression envers la représentation nationale. J'ai approuvé comme citoyen les mesures qui avaient été prises pour résister à l'oppression dont nous étions victimes à Paris; mais je n'ai exercé aucune fonction àCaen. »
On reconnaît son caractère railleur, prêt à saisir le côté ridicule des choses, dans cette réponse qu'il fait à une question absurde de Compain :
D. Quels sont les membres des factions d'Jlébert, Danton, Robespierre et autres dernièrement abattues, avec qui tu as été en correspondance?
R. Je ne connoissois aucun des personna^fes cités que par les excès dont ils se sont rendus coupables lorsque j'élois à la
PRÉFACE. ,:xxiii
Convention, excès que je n'ai cesH- de dénoncer, dévouement qui m'a Fait proscrire. (Jnant à la dernière partie de la question . il m'est iiiipossil)le d'y répondre tant elle est vague et insi{;nifiante, l'usage actuel étant de traiter de conspirateurs tous ceux qui se permettent même une faute de police'.
Et enfin il termine par ces belles paroles :
T). Sais-tu s'il existe dans la Convention quelque complot contraire à l'ordre actuel des choses?
R. Je connois un (;rand complot, c'est celui qui existe pour Tordre actuel des choses, en conséquence duquel complot, moi, Représentant <iii j)euple, et plusieurs de mes collègues aNons été Frappés d'une manière illégale et vexatoire, et presque tous les fonctionnaires publics se trouvent nommés par l.i volonté (le quelques indi\idiis et plus parle peuple.
A travers l'embarras de la rédaction on trouve dans ces paroles réner^iie et la dij»iiilé que Salle conserva jusqu'au dernier instant.
Jullien voulut s'assurer [»ar ses veux de la réalité de son triomphe. Il osa se mesurer avec des hommes qui étaient d'une autre taille que la sieruie : mal lui en prit. Il eut d'abord la sinj^ulière idée de demander à Salle s'il a>ait
' Salle n'cxafiérait pas. On |MMiir.iii i m-r d'inn»»iiil)i;»l)|ps exciiqdes à l'appui (io ce qu'il avance. Brune, dans sa mission à Itonleaux, nous donne un curieux spécimen de ce ridicule. (V. Lettre de Brune au Comité de Salut public du 21 so|>leinl)re 170.3 ... " La situation de la poste aux chevaux est telle que je ne puis me refu.<er à l'r'vidence de In o/Mv/iiration criminelle qui tend à détruire la correspondance entre les i'it(i\en> et le> autorité's popukiircs de la Héj.ublitpie .Soinenl les Ueuf^
traînent Us chaises de poste r, [Herur rflrnaprrtive , l, II, p. Ï*H ,
Paris, 4H34.) Il nous semble qu'au lieu de traiter les biPuTB de conspirateurs, il aurait été plus jusie île sen prendre aux auloritis cliarj;ées d«' l'enlrelii'n de» routes.
('/est aini>i que madame (<hal^Tin, accusée d'avoir recelé cimpiante livres de l>ou^ie provenant du pasillon de la Muette, fut condanuxW» à unnl |>our avoir cons/vir»^ la ruiri" il.- Ii lU-publupie p.ir .iiif JiI.m-idalion. f V. infrn. p. HÎO.'
cxxiv PRÉFACE.
connu Juilien de la Drôme à la Convention et ce qu'il en pensait. Salle, avec sa bonhomie malicieuse, lui répondit qu'en eiïet il s'était trouvé quelquefois avec ce député, qu'il le croyait un bon homme, c'est-à-dire, ajouta-t-il, une bonne bête. Or Juilien, l'interrogateur, le proconsul de Bordeaux , était le fils de Juilien de la Drônie.
On trouvera ci-dessous, page 198, le récit détaillé des derniers instants de Salle d'après un auteur contemporain, Desessarts, complété par MM. Guadet et Chauvot. Il reste lui-même jusqu'au bout vaillant et digne, portant haut son titre indélébile de Représentant du peuple, et n'abdiquant rien, pas même son originalité toujours reconnaissable, soit que devant la Commission militaire il demande au greffier de rectifier son nom mal écrit pour qu'il passe à la postérité sans équivoque, soit que sur l'échafaud il aide le bourreau troublé à faire fonctionner la machine de mort (V. p. 199 et 200). Mais il est une dernière pièce que nous ne pouvons nous dispenser de reproduire, quoiqu'elle soit fort connue, parce qu'elle termine admirablement une existence si noblement remplie.
C'est la lettre de Salle à sa femme, datée de Bordeaux, du 30 prairial an II ; c'était la veille de sa mort, nous voulons dire de son martyre, car nulle victime de la Révolution ne fut plus irréprochable et ne mérita mieux cette palme trop souvent prodiguée par l'esprit de parti. Pureté de caractère, élévation de talent, ardent patriotisme. Salle avait tout ce qui constitue le grand citoyen , et cependant il est un des plus inaperçus de cette pléiade brillante qui formait l'élite de la Constituante et de la Convention, et que la hache aveugle décima, pour le malheur de la France et de l'humanité. Mais s'il resta par sa modestie l'un des soldats obscurs de cette milice courageuse, il pouvait par son raé-
PHKFACK. cwv
rite aspirer à réclat du premier rau^. Nous serons lieurruv d'avoir mis en lumière quelques-uns de ses litres ouhli»'^, (juelques-uns des traits qui font du député de Vézelise une des (ij;ures les [)lus svmpiilhi(|ues de lii llévolution française. Ses derniers adieux , empreinis tout à la fois «le simplicité et de grandeur, achèvent le portrait dont nous n'avons pu tracer qu'une esquisse bien imparfaite.
C'est dans fc Réjnihlirnin /rnîirahs ipir l<i IcUr»' de Salle a sa femme parut pour la première fois, le 0 >entAse <iii \ 2ï février 17ÎJ7). (.e journal, (juoique peu connu et rarement cité, était injj)orlant. Publié par lîrctssard el Cliazot, il avait le format ih-loli(> du Moniteur; sa rédaction était soignée, littéraire même. C'est au liêffub/irnifi l'rnnratA que Doulcet de Pontécoulanl adressa les lettres qui le justifiaient de ne pas avoir défendu Charlotte de Cordav...
Un avertissement mis en léle «le la lettre de Salle explique comment elle ne parvint à son adrt'sse (jue trois années entières après axoir été écrite. L ami (jui a\ail rrru la lettre en dépôt l'avait cachée dans la doublure de son habit , puiN il avait émigré, et il n avait pu s'acquitter du mandat qu il avait reçu qu à son r«*lour de lémigration. N oici au reste dans son entier Tarticle du Hèjmblirnin /rnnraix :
DlI'VnrKMKM OK I A MURTIIK.
Nancy, 29 pluviùso (an V).
I II iié{;<KM.inl «Ir iM)!re coiiimUMf, ami dt* Sali»', qui mininr Mot (raiitrt's fnt ol)li|jé de fuir, anjuiinriioi d< ninm, viiiil dt' n'Hietlie en rt- inoiiicnt mémo à l'épouse de SalK' l.t N'ilrr qiif cvA inforlnné lui «crivil le |oiii <lf son e\«i-iilion a lUir-
oxxM PRÉFACE.
deaux. La citoyenne Salle, qui est actuellement à Nancy, nous en a laissé prendre copie sur l'original, signé de la main même de son mari.
Suivant le Précis historique, etc., cette lettre fut confiée à un ami détenu dans la même prison, qui l'aurait fait parvenir quelque temps après à la veuve de Salle.
La pièce originale appartient aujourd'hui à M. le docteur Contai, de Nancy, petit-fils de Salle.