‹ Charlotte de Corday et les GirondinsChapitre 23 sur 97 · CUV PRÉFACE · texte numérisé non relu

CUV PRÉFACE

Malheureusement la lettre étrange du sieur Richardet ne fut et ne pouvait être prise au sérieux par personne.

Madame de Saint- Just ne dit qu'un mot pour la faire tomber : c'est que son fils n'avait pas été malade!

Il résulte de l'interrogatoire du 8 octobre que Saint-Just avait quitté Blerancourt cinq semaines auparavant, par conséquent le 1'^ octobre (1786).

Il était revenu de Paris le 16 du même mois.

Ce n'est pas en quinze jours qu'il aurait pu subir un traitement de nature à coûter deux cents francs.

La maladie et la guérison n'étaient donc qu'une fable imaginée par quelque officieux maladroit. Saint-Just, on doit le reconnaître, a eu le mérite de ne pas recourir à cette défaite grossière. 11 en a fait justice par son silence et par la franchise de ses aveux.

Si l'on examine en elle-même la lettre que le chevalier d'Evry déclarait contrefaite^ on voit qu'en effet l'écriture est renversée de droite à gauche, comme il arrive lorsque quelqu'un veut déguiser sa main. On remarque aussi que le prétendu docteur s'est gardé de donner son adresse. Cette circonstance seule rendrait ses déclarations très-suspectes. Mais le style, digne de l'orthographe, n'a rien de médical : c'est l'œuvre d'un charlatan et non d'un médecin. Il y a donc eu là une supercherie tentée probablement par quelque homme d'^iffaires de la rue Fromenteau ' , peut-être par celui-là même qui avait négocié la vente de l'argenterie , et qui était intéressé à la rentrée en grâce du coupable auprès de la mère de famille; celle-ci ne s'y arrêta pas un instant, et l'autographe du sieur Richardet fut joint au dossier comme pièce à conviction.

' Petite ruelle mal famée de l'ancien Paris, entre le pays Latin et le' quartier de la Montagne Sainte-Geneviève.

PRÉFACE. CLv

Les faits étant désormais acquis, quoi jugement doit-on porter sur leur moralité? Quelle peut Ttre leur influence sur l'appréciation du caractère de Saint-Just? Nous ne pensonsj)as qu'il faille demander compte à l'homme politique d'une faute de jeunesse commise dans la vie privée; et si le parti auquel appartenait Saint-Ju>l avait respecté l'honneur de ses adversaires, nous aurions laissé à d'autres le soin de publier ces pièces. Malheureusement il n'en a pas été ainsi. Les calomnies les plus odieuses ont été proférées systématiquement par les hommes de la Monta^jne contre les hommes les plus purs du C(Mé droit.

Petion a été accusé de s'être laissé corrompre h prix d'arp^ent par le ^gouvernement nîifilais, et d'avoir détourné trente mille livres par mois sur une somme de six millions aflectée au Ministère des affaires étrangère^'. {\Lmitenr du 17 vendémiaire (8 octobre I70;i), t. Wll, p. 58, édit. Pion.)

Guadet, lui aussi, se serait vendu aux puissances étrangères, et aurait acheté et pavé pour cinq cent mille francs de biens nationaux ^ !

L'austère Gensonné, resté volontairement dans les fers.

* a Sont en outro prévenus losdits accusés.

Savoir: Petion, de s'être prèle au divertissement des six millions décrétés pour les affaires «Hrangères dans le cours de la léj;islation , et d'avoir concouru ;i en di'toumer la destination en recevant personnellemont 30,000 livres par mois;

I)e s'être laisst» corrompre à prix d'arj^ent par le ^gouvernement anglais et d'être devenu l'un des corrupteurs dans le sein même de la Convention nationale, n 'Moniteur du H (utolire 1793, t. XVII. p. 58, édit. Phm.)

' Ha[)port de Baudot sur sa mission à Bordeaux. Moniteur du 13 brumaire an II; s<»ance du 12. On y lit : « (iuadel vous dis<iit qu'il luanpeait le pain des yauvres dan- une petite mi'tairie à lui appartrnanl... (iuadet venait d'acheter et de paver 500,000 livn»^ un emplacement . elc » %

CLVi PRÉFACE.

est traité de voleur par le Journal de la Montagne, qui consacre un article spécial, avec un titre en évidence, à cette odieuse calomnie '.

Roland, le plus intègre des hommes, a été impliqué dans le vol du garde-meuble^.

Et Yergniaud, le type du désintéressement, dut répondre à ses accusateurs : « Je ne me crois pas réduit à l'humiliation de me justifier d'un vol ^ î »

La question posée sur ce terrain , il devient de stricte justice de rechercher quels étaient les antécédents de ceux qui, non contents de faire tomber la tête de leurs ennemis, s'attaquaient d'une manière plus cruelle encore à leur honneur. Or, ces hommes qui ne respectaient pas même la probité de leurs adversaires, auraient dû se souvenir de leur passé et se montrer moins oublieux et moins rigides, d'autant plus qu'ils ont toujours pratiqué leur système de férocité implacable sous le manteau d'une incorruptible austérité. C'est au nom d'une vertu sans tache qu'ils se sont arrogé le droit de flétrir comme des fripons et des traîtres ceux qu'ils envoyaient à l'échafaud. En présence de révélations semblables à celles qui se produisent aujourd'hui et .qui ne seront pas les seules , on est forcé de reconnaître qu'avant d'être sans pitié pour les autres, il aurait fallu être sans reproche pour soi-même; car lorsque la sévérité du langage n'est pas justifiée par la pureté du caractère, elle prend le nom d'hypocrisie, et c'est une aggravation de plus ix ajouter au compte que les hommes de la Terreur doivent à l'humanité.

1 Voir le n° 37, 8 juillet 1793. Gensonné accusé de vol. '^ « .l'appelle sur ce vol la responsabilité de Roland et celle de toute la coalilioti dont il fait partie. » (Déposition de Fabre d'Églantine, procès de Brissot et complices, p. 225.) I ^ Mèrru' prorè-, iJnd.

PUÉFACK. CLvii

Ces Documents ont une autre utilité : ils servent à compléter la biogrnpliio de Saint-Just, dont les premières années sont si peu connues. On voit qu'il s était présenté pour entrer à lOraloire, et qu'il crovait avoir une vocation pour l'état religieux, tandis que d'autres conseils le poussaient dans la voie des sciences, la phvsique, la médecine, où de grands succès lui étaient promis. Interro«:é lui-même sur ce qu'il com[»te faire à l'avenir, il répond « qu'il est sur le point d'être placé dans les gardes de M. le comte d'Artois ', en attendant qu'il soit assez f/rniul pour entrer dans les gardes du corps » .

Cependant Saint-Just, dans le procès de F.oui> \NI, n fait entendre ces paroles restées fameuses :

f( On ne peut régner innocemment. Tout lioi e>t un rebelle et un usurfialeur. C'est un crime d'avoir «'le Roi »

(Jue serait-il arrivé si, au moment on Saint-Ju>l proférait ces paradoxes meurtriers, cjueltju un >'elait levé et

• Saint-Just, ijui demandait à élre place- dans les L-ardes du comte d'Ariois et qui était sur le />ojn/ d'y être admis . n'en a pas moins ailaqué le comte d'Artois au chant XIX de son Oryant en donnant à ce Prince l'attitude d'un poltron dans le duel i^u'il eut avec le Duc de Bourbon :

Un Kros nuagi' arrivait dans la plaine; CVtait l'epin «'t nionsicui Fenagon Qui s'a\arirai«Mit au maïul trot x'rs l'an'-ru'. l'epiii tremblait rt ilottait sur Tarroii , Et (-oni|M)sant sa ticre contenance, Mourait de |M'ur «'t criait : Vive Fiance!

Une def, jointe a la seconde édition, avertit que Pépin désigne le fierc do Charleniagne, cl (^harlema«:ne c'est Louis XVI. Une autre n(»le aj)prei:<t en outre «pi'il s'ai'it là d'un combat sini:ulier qui avait eu lieu au Hois de Boulogne. On ne p«*\it <lonc tb-^igiuM \A\\> clain-menl la rencontre des «leux prmces. I.e comte d'Artois s'était bien conduit. (V. Mftn. de Hezental, l. Il, p. Int.) Il y avait dès lor- ' i^ une

ingratitude et (iin' iiiiumu*' tlaii> !(•> mt- -.llln'|ue^ ^ -i.

CLviii PRÉFACE.

lui avait prouvé, son interrogatoire à la main, que six ans auparavant il n'avait d'autre ambition que d'être le garde du corps de cet usurpateur, le complice de ce rebelle, et que pour partager son crime , ce crime nouveau de royauté originelle, il ne lui avait manqué que la taille ou Tâge? Et pour emprunter à X Orcjant une dernière citation, Saint-Just aurait pu se souvenir qu'il avait lui-même écrit ces vers :

Le Richelieu , moins altéré de sang , Etait meilleur, sans en être moins grand.

(Chant XIII, t. II, p. 51.)

et ceux-ci, non moins curieux :

Je veux bâtir une belle chimère, Gela m'amuse et remplit mon loisir.

Pour un moment , je suis Roi de la terre : Tremble, méchant, ton bonheur va finir.

Pour annoncer la majesté royale,

Je ne voudrois ni gardes ni faisceaux :

Que Marius annonce sa présence

Par la terreur et la clef des tombeaux;

Je marcherais sans haches , sans défense ,

Suivi de cœurs et non pas de bourreaux.

(Chant III, t. I, p. 39.)

Quel contraste entre ce langage et celui que Saint-Just devait tenir quelques années après, et quelle condamnation il en ressort des doctrines qu'il pratiqua par celles qu'il avait chantées en très-bons vers.

Nous avions été amené, par le rapprochement des dates, à penser que Y Orfjanl de Saint-Just avait été composé

PRKFACK. eux

pendant qu'il était détenu chez la dame Sainte - Marie. iM. Edouard Fleurv rapporte (p. 4i) le témoignante d'une personne qui prétendait avoir connu Saint- Just, et qui possédait une notable portion du manuscrit d'Oiyant. Elle aflirmait que ce poôme avait été écrit pendant les loisirs de sa détention chez les Pères Picpus de Vailly. Sauf l'indication du lieu qui serait erronée, il y aurait dans ce récit la confirmation de notre hypothèse.

Le poC^me (ï Or(/nfi( est considérable : il contient |)lus de trois jTiille vers. C'est, sous une forme allé«;orique, une satire complète du temps. Une note de la clef mise à la lin de la seconde édition nous informe que le poème repose sur (( une analojjie générale des mœurs avec la folie, et renferme plusieurs épisodes sur des faits connus »; et en effet, outre le duel notable dont nous avons déjà parlé, il s'y rencontre des allusions fort transparentes à l'affaire du Collier (ch. VIII, t. 1'"', j). 12'ij, à la liaison du duc de Brissac avec madame du Barry (ch. xvii, t. Il, p. lOG), etc.

L'auteur a passé en revue la société tout <Mitière : la cour, rarmée, l'Lglise, le palais, le théâtre, les hommes de lettres. Tous les morceaux ne sont pas égaux, il y a de la diffusion, des longueurs, des passages obscurs; mais on ne peut méconnaître que ce soit une œuvre étonnante pour un jeune homme de dix-neuf ans : richesse et variété des pensées, légèreté et érudition du style, de la grûce alliée parfois à la profondeur; on y trouve tous les élément^ d'un talent déjà mur à sa naissance.

Mais quel usage Saiiit-Just a-t-il fait de ces dons précieu\ (ju'il tenait de la nature et de l'étude? liélas! il faut le reconnaître, l«f |Jus triste, le plus condamnabb* abun' Celle plume, (|ui e>t maîtresse d elle-même, «jui peut, (|fti «^ail tout (lire, elle Miinble escla\e d une idée \\\*' * 1' înbin ité.

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