PÉRIODE ANCIENNE
La liste des œuvres draniali(|ues dont Cliarlolle de Cordav a été l'objet est déjà fort longue. Nul sujet historique, tiré soit de l'ariliquité, soit des temps modernes, n'a été traité autant de fois ', et cependant un siècle ne s'est pas écoulé depuis l'événement qui a donné naissance à tant de compositions diverses. Ceci, au reste, seconiprend. H va là une tragédie toute faite. L'action, les caractères, l'intérêt tragique, rien n'y manque. Les auteurs ont été naturellement tentés par la facilité apparente du succès. De là 1rs nondjreuses tragédies, les drames en prose, mélodrames,
' D'après la Bibliorjraphie dramatique do Dclandine (I \ui. lll-^ , Pari;? et Lyon, 1K18, Dil»!. nnf.. C. V). le sujol traite le plus grand nombre de fois serait Conolau, sur lequel il a ol6 compost) quin/.e ira^t'dics et plii-^ieurs opiTus . el trois tragédies .ingiaises, outre ceil»* de Sliaks|teare. Aiexjudrc^ Ij)lu<jenit' , Joseph, ne dépassent pj"» le nombre de dix, et les sujets modernes ne l'atlt-i^nent pas encore. On connaît deux pièers sur Caïuill*' DesmuuUns, sur Madame R>>in\d d< n\ hur Hohfspierre (juatre, sur Marie- Antoiuitte six, -ur Louis W I huit, etc.
cLXii BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE
vaudevilles, qui ont paru tant eu France qu'à l'étranger. Il en est résulté un véritable corps de bibliographie , que pour plus d'ordre nous avons divisé en deux périodes : la première commence en 1793 et finit avec la Révolution et la République, en 1804. La seconde s'étend du premier Empire jusqu'au jour où nous 'écrivons : elle n'est pas encore close et ne paraît pas devoir l'être de longtemps.
Nous avons compris dans cette bibliographie quelques pièces qui par leur titre sembleraient appartenir à Marat. La confusion n'est qu'apparente, les titres ayant changé avec les époques. Ce qui pendant la Terreur était placé sous les auspices de Marat, porta plus tard le nom de Charlotte de Corday, lorsque ce nom cessa d'être proscrit. Nous n'avons donc éliminé que les pièces consacrées exclusivement à l'Ami du Peuple, telles, par exemple, que Mm^at dans le souterrain, de Cammaille Saint-Aubin, épisode de 1792, et même les CatUinas moderoies du citoyen Férou, tragédie en vers dans laquelle Charlotte n'est que désignée et ne paraît pas sur le théâtre. Nous avons au contraire fait figurer dans notre catalogue les compositions qui tout en prenant Marat pour titre, mettent en scène Charlotte de Corday, de manière à réunir les œuvres qui se rattachent à un fait indivisible, le drame du 13 juillet 1793.
Nous avons donné le plus de place qu'il nous a été possible à l'analyse des pièces étrangères qui n'ayant pas été traduites en français sont peu connues dans notre pays. On s'étonnera peut-être de l'absence de pièces italiennes. Cette lacune tient à ce que la censure des divers gouvernements de l'Italie prohibait de la manière la plus rigoureuse la représentation de sujets empruntés à la Révolution française. C'est ce qui nous avait été dit parles libraires auxquels nous nous étions adressé, et nous a été confirmé par les per-
DE CHARLOTTE DE COUDAY. cLxm
sonnes qui connaissent le mieux l'Italie, notamment M. le professeur Bosellin^, à Modène, M. H. Mairan, l'un des plus (idèles habitués de la Dibliolhè(jU(; nationale, etc.
Celte observation s'applique aussi à l'Lspagne et au Portugal. Notre autorité pour le premier de ces pays est M. de Iloman, pour le second M. Jordào.
Nous nous sommes elTorcé de rechercher et de rejiroduire les comptes rendus des jouit^aux, souvent plus intéressants que les pièces dont ils contiennent l'analyse. On y trouve une grande variété de jugements, les uns sur les faits considérés en eux-mêmes, les autres au point de vue littéraire, ce qui permet de suivre la marche de la critique, se transformant avec le cours des années.
Ces comptes rendus nous initient en outre à une foule de détails curieux pour l'historique des représentations, la création des rôles, le jeu des acteurs, leurs costumes, les mouvements de roj)inion, les impressions du parterre Parfois aussi la politique >ient mêler ses accents passionnés à la littérature du théùlre.
La réunion de ces documents nous a paru être le cortège obligé de I œuvre de Salle, qui, comme nous l'avons dit, n'est pas seulement une tragédie, mais une page d'hi>toire, et une partie intégrante de l'histoire dont nous avons entrepris de réunir les matériaux. Une simple nomenclature d'ouvrages rares, introuvables, n'aurait eu qu'une \aleur de curiosité. Nous avons préféré une revue contenant la substanct; des [)ièces, quelques citations des meilleurs passages, €t au besoin des digressions touchant au fond même du sujet principal, que nous traiterons ultérieurement. C'est ainsi que nous explicpions rt (jue nous espérons justifier le titre de : Biblinf/rnjj/iic dramatique- historique de Charlotte de
Corda y.
CLXiv BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE
L'AMI DU PEUPLE ou la Mort de Marat, fait historique en un acte^ suivi de sa Pompe funèbre, représenté pour la première fois sur le théâtre des Variétés AMUSANTES, boulevard du Temple, le 8 août 1793 (vieux style), par le citoyen Gassier Saint-Amand '.
PERSONNAGES : ACTEURS
Marat Le citoyen Clairville.
Charlotte Cordai La citoyenne Lévêque.
Laurent Basse Le citoyen Rousseau.
Evrard La citoyenne Sevrait.
Cuisinier Le citoyen Saint-Hélène.
La scène est à Paris, dans un appartement de Marat.
Celte pièce, donnée le 8 août 4793, vingt-six jours après l'événement, est probablement la première qui ait été jouée sur le théâtre; elle est de la plus grande simplicité et se compose de douze scènes qui représentent l'intérieur de Marat, ses occupations de journaliste, son mariage verbal avec Simonne Evrard, sa mort. Charlotte de Corday ne joue un rôle actif que dans les scènes xi et xfi.
L'auteur a mis en scène les personnages avec leurs noms propres : Laurent Bas, la femme Evrard, maîtresse de Marat; le citoyen Cuisinier, officier du poste de garde nationale qui vint procéder à l'arrestation'^. Il place dans leur
1 On voit par le Journal des Affiches, Annonces et avis divers, que la pu'oJicalion de la pièce imprimée eut lieu en prairial an II. V. le numéro de ce journal du octidi 8 prairial an H, qui contient l'annonce de cette publication chez la citoyenne Toubon. Paris, ^794. In-S» de vingt-deux pages. Prix : 4 1.
^ Le Catalogue de Soleinne dit : « C'est un cuisinier (lui fait l'éloge de Marat, » n' 246ii. On voit la méprise. Martin Cuisinier était limonadier, place Saint-Michel. (V. Dossiers, p. 33.)
DE CHARLOTTE DE CORDAY. clxv
bouche le texte m^me des paroles qui ont été recueillies par riiistoire, ainsi qu'on peut le voir dans ce monologue de Charlotte qui résume ses lettres et ses interrogatoires.
Voilà donc le jour dr ma venjjeance arrivé! Aiijour<riiiii , je délivrerai ma patrie du monstre <|ui la gouverne'. Ma vie, sans doute, paiera le prix de la sienne? Que m'importe? Comme un autre Brutus, j'aurai sauvé mon pavs. Rien ne coûte à mon cœur quand il sajjit de Tintérêt commun. J'éprouve dans «r mrmienf une douce sensation quand je pense qu'une reiiniH'. oui, une femme, aura sauvé la Fran<M'.
O Vengeance! Vengeance! c'est toi qui soutiens mon courage. Que ne puis-je du même coup frapper tous ceux qui, comme lui, profitent de la cn'tiulité du Peuple pour le tromper! Un temps viendra où les François reconnoissans rendront justice à ma mémoire! 0 mon père! pardonne? à ta tille d»disposer d'elh' sans ton consentement; mais l'intérêt de mon pavs rexi|;e. Que suis-je sur la terre? Cn être inutile. Je me dois à ma patrie; le sacrifie»,' de ma vie est trop peu pour payer le bonheur de la Républic|ue. En poignardant Marat, je porte l'épouvante dans le ((eur de ses complices, je satisfais ma \ engeance et j'assure la félicit»'* des François. Ne donnez point de larmes à ma mémoire, elle est sans tache. Que le succès réponde à mon espoir, j'aurai assez \écu. (Scène xi.)
Pompe Funèbre. — Le tlu'àtre représente une place publique, au milieu de laquelle est élevée une estrade. Quatre candélabres antiques remplis de parfums brûlent aux quatre coins.
Marchf. — Six guerriers la lance baissée,* deux tambours «ouverts de noir...
• a II faut siippdsrr. dit lo Catalogue do Soloinnc, (jui* l'autour partageait un peu les s<'ntiments de Charlotte (^onlay. n Kn elTol . (îassier Saint-.4mand n'était pas maratisie : mais les paroles qu'il met dans ''' bouche de (-harlolte de Corday n'en sont pas moins d'une élrangi hardiesse.
En 1793 ,'\\ était le régisseur des Variétés. (Voyez Brazior, Histoire lien Pftitt tfkiâtres, l. I'"-, p. 1S7.) Kn IKI i, il fil paraître des ouvrages royaliilca, cl des ml sous-préfet de la Hcstauralion.
CLXvi BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE
Chœur de femmes vêtues de blanc avec des voiles noirs.
Deux enfants portant des inscriptions Liberté, Egalité.
Chœur de Romains, la statue de Brutus sur l'épaule.
Encens et candélabres où brûle de l'encens.
Romains portant , l'un 5 l'inscription Innocence, l'autre, Justice.
Le corps de Marat sur un lit de parade porté par quatre Romains ; sa plaie est découverte , et le poignard est à côté de lui.
... Evrard, couverte d'un voile noir et accompagnée de deux femmes, porte son cœur sur un bassin.
La marche défile à pas lents au son des instruments guerriers et plaintifs. Après chaque roulement de tambour, on chante le chœur suivant sur l'air : Je m'abandonne..., de Mengotzi :
0 sorl funeste !
Un fer barbare
Dans le Ténare ,
Plonge Marat.
(Roulement de tambours.)
Qu'à l'instant même Par le supplice La mort punisse Cet attentat.
Députés, peuple, gardes nationau:^.
Après avoir fait deux fois le tour du théâtre , on pose le lit de parade sur l'estrade.
Alors un Romain chante le couplet suivant, que l'on reprend en chœur :
AïK de la Romance de Charlotte.
0 jour affreux ! ô jour funeste !
La France a perdu son ami.
Mais de ta demeure céleste, Marat, sois encor notre appui, etc.
Après le couplet, l'on entend gronder le tonnerre, le ciel s'ouvre à la lueur des éclairs. Une pluie de roses tombe sur le corps. Alors on entend une musique douce; la Liberté descend dans un nuage avec la Renommée, qui sonne de la trompette.
DE CHAULOTTE DE CORDAY. ci.xvii
A son aspect, chacun s'agenouille; la Liberté prononce un «liscours. {Nous le supprimons, vu sa longueur.)
Après ce monologue, la Liberté pos<»ra une couronne sur la tête (le Maiat ; ensuite elle UKnitera au ciel , la iîenoinniée sonnera la trompette. Ton battra aux champs.
Le rideau baisse.
Il peut nous paraître étrange aujourd'hui de voir sur la scène une Pompe funèbre. C'était alors la mode. Les funérailles de Hoche nous en offrent un exemple remarquable'.
Le Journal fies Spectacles rendit compte de cette pièce dans son numéro du 40 août 1703. Après l'analyse succincte de l'ouvrage, il ajouta :
Nous avons ru occasion de faire remarquer ailleurs qu'un trait hist<)ri({ue ne sufBt pas toujours pour fournir le siijrt d'une pièce, celle-ci vient à l'appui de notre obs<'rvation. Mais devroit-on se f>ermettre de montrer aux spectateurs indi{piés une action aussi révoltante qu'un assassinat? Non, à moins que le criminel n'expie aussitôt son forfait. De là sans doute les punitions et les échafauds que Ton voit sur la scène anglaise, tableaux pour le moins aussi horribles «pic le premier, tableaux <jui rentrent dans la classe de ceux que l'art ju<li<Meux doit, suivant ses préceptes, éloigner de nos veux.
Le caractère de Chailotte Corday n'est pas assez développ/' dans la pièce de M. (iassier, et il ne nous retrace pas toute la fanati<pie énergie de celte femme. Il aurait «cependant fallu que cela lut ainsi, 1* jxiur conserver la vérilc tians le fail historique; 2" {>our mettre plus d'action, du mouvement, d'intérêt et de contj-aste dans cet ouvrage.
• a D'après le vonu formd par (jueUjues personnes de voir rrpri'stnilor sur le» divers llieàlres de Paris lu scène louchiinle dis fun-niillcs célébrées en l'honneur du géncVal Hoche, les Ihéâires de la Uépublujuc et des Arts, de Fevdeau , etc., etc., se disposent à donner au public la représentation de relie cén-monie luj;Lbre, et Ion y entendra le chant de Chérubini , qui remplit lime d'une mt^lancolie aussi douce que son auteur. » [La Toilette , vendémiaire an VI.)
CLXviii BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE
L'entretien de Marat avec son commis offre des longueurs, des répétitions, et il est à présumer que M. Gassier les fera disparoître, et qu'il sera moins Iouq quand il aura le temps d'être plus court.
Le baiser que Marat prend sur la joue de sa maîtresse ne lient -il pas de la trivialité, et une situation semblable devroit-elle trouver place dans un sujet si sérieux?
Le compte rendu se termine par cette réflexion : « La cérémonie de la pompe funèbre est assez bien ordonnée; mais nous ferons observer à l'auteur qu'il n'est rien de plus maladroit que de charger du rôle de la Liberté l'actrice qui vient de remplir celui de Charlotte Corday. » Était-ce une maladresse? Il est permis d'en douter, surtout lorsqu'on sait qu'à Caen on promena dans une fêle publique une statue de la Liberté à laquelle on avait donné les traits de Charlotte de Corday.
On a beaucoup parlé du mariage Hbre de Marat; ce genre d'union conjugale avait été mis à la mode par Jean-Jacques Rousseau ^ Le mariage de Marat n'était toutefois connu que par la déclaration du citoyen Guirault devant le conseil de la Commune. Nous avons trouvé dans les papiers relatifs à l'apposition des scellés chez Marat une pièce plus positive. C'est la promesse de mariage faite par Marat à Simonne Evrard, signée de lui et datée du l*"" janvier 1792. Nous
* llousseau, s'étant retiré à Boursîoing, invita deux de ses amis à goûler flans un appartement retiré. Là, il les prit à témoin de ses engageinents irrévocables avec la citoyenne Thérèse Levasseur; il termina cet acte important par un discours sur les devoirs du mariage, où son âme s'exalta tellement qu'il fit fondre en larmes et son épouse <'X ses amis.
Cette anecdote donna lieu à un intermède mêlé de musique qui (levait être joué le jour de la translation des restes de Rousseau au Panthéon bur le théâtre de l'Égalité, faubourg Saint-Germain, Section Marat. (16 brumaire an III, n« 36 du Journal des Spectacles.)
DE CHARLOTTE DE CORDAY. clxix
allons transcrire cet étrange et curieux document. Mais voici d'abord la déclaration de Guirault, telle qu'on la trouve dans le Journal de I^nn's du 1ï juillet 1703, p. S'iT) :
H Le citoyen Guirault vient demander au Conseil qu'il fas>e lever les scellés apposés chez Marat ; il se plaint de ce que Ir Jii(jc de Paix et son [jreffier n'ont pas encore rempli cette foimalit»'*; il v a peut-être, dit-il, p.irmi rc^^ papiers des notes contre Custines ; il y a en outre des ouvrages manuscrits de physique et de médecine; il faut en faire un tria|fe et les transmettre à la postérité par la voie de l'impression. Marat, ajoute-t-il, étoit fort pauvre; dans le tems que Lat'avette le poursuivoit, il étoit sur le point de passer en Anjyleterro pour V trou\er des inovens de subsister de son travail, lorsiju'une jeune citoyenne le prit en amitié, vint à son secours et le retira chez elle. Il fut longtemps tenu r.jché rue Saint-Honon-, à la porte Saint-Denis; il est venu ensuite demeurer riie des Cordeliers.
>» Marat fut reconnoissant : dans un jour parf.iitcment beau, il se mit à [jenoux avec cette citoveinie, lui donna la main m lui déclarant à la face du ciel que jamais "SI n'auroit d'autre «'"pouse qu'elle. Ainsi fut céb-bré le uïaria[jedece{;rand homme, sans le ministère de notairr ni de prêtre, etc. '. »»
Voici maintenant la pièce véritable :
Procès- ver bal de scellés du citoyen Marat du Vi juillet \im.
II s'est trouvé d.uis un petit portefeuille une promesse dr
> On voit ici rimitalion flagrante de J. J. Rou?«cau. On la retrouve frc'quemmenl dans les romans de cette époque. Nous citerons par exemple Aldomen ou le lionhcur dnus iobscurHi', par le C. Pinkrt. Paris, l'an III'" de la Hupublique , in- 18. Le fronlis(>ico représente un citoyen et une citoyenne, Spillvcad cl Julie, qui sunisscnt devant la nature, avec ces deux vers :
I.,a nature «mj son M'in offrit à N'urs drMrs Les aiiiial)lcs \(*rtu.s «t l<s plu^ doux plaiAirs
C'est la représentation graphique de la scène raconti'-e par Guirault.