‹ Charlotte de Corday et les GirondinsChapitre 39 sur 97 · Scène V. — Achat d'un poignard chez un coutelier de Paris · texte numérisé non relu

Scène V. — Achat d'un poignard chez un coutelier de Paris

Scène VI. — Intérieur de Marat. Monologue de ce dernier. Il se laisse aller à ses pensées ambitieuses. — Charlotte se présente à la porte. Refus de l'admettre. Elle insiste. Le domestique rapporte à Marat que la personne qui demande à être admise auprès de lui est jeune, belle, distinguée, et qu'elle a la voix la plus douce, mais quelque chose d'inquiet, d'agité. — Marat hésite; il a des pressentiments funestes, cependant il se décide à faire entrer l'inconnue.

Scène VIL — Charlotte Corday est introduite auprès de M.'irat. Après un rapide entretien, elle le frappe, et se laisse arrêter sans résistance; seulement, quand on veut la désar-

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mer. de crainte qu'elle n'attente à ses jours, elK- jette >on poignard au loin, en disant que celle qui a su venger son i>av> saura bien mourir.

ScKNK Vm. — Interro(;atoire de Charlotte dans la prison : — c'est l'interrogatoire de l'audience transporté sur la scèiK et placé à la Concierjjerie au lieu tlu tribunal.

SctM; IX. — L'audience. — LadéFensedeCliaM\rau-La;;ard('. Lettre de Char lotte à son père.

Scène X. — Le cachot des condamnés. Charlotte et le prêtre. " Je viens, dit celui-ci, au nom de riimiianité pour nous Fain comprendre la (;randeur et rénoruulé de votre crime et \oun r(''concilier avec Dieu. »»

Chaiu.ottk. — Mon crime? Mais (juel crime ai -je donc commis ?

Le Pii^.TRE. — Ciel ! l'effroi a troublé sa raison ; elle ne sait j)!us ce (ju'elle a fait... ^i'avez-vous pas tué Marat? Chaiilotte. — Oui, certes !

Le PiiKTHE. — Et l'assassinat n'est-il pas un ciime? Chaiilotte. — Sans doute; mais je n'ai pas assassiné, j'ai puni.

Le Prêthe. — [A part.) Elle n'est pas folle pourtant. (A Charlotte .) L'autorité seule a le droit de punir. Charlotte. — l'.t où est aujourd'hui l'autorité? Le Pnf.TUi . — D.ms la Convention...

CuARLOTTi . — ... La Convt'ution , j'y \ois dts tijjres et de> bourn'au.x , mais j)as un magistrat; et (piand le pouvoir est dans I.i main du crime, chaque citoyen devient lui-ménic l'autorit»'.

« Mais, objecte le Prêtre, qu'arriverait-il >i tout homme pouvait s'arroger à son gié le titre déjuge?

— L'anarchie, répond Charlotte, dans un Etat bleu organise, et l'ordre peut-être dans un Etat boulevei^sé par l'anarchie comme l'est la pau\re Eraiu*e. »

Li l'uÈTRE. — Cependant, vous ne pouxez le nier, votiv conscience \ous dit que nous êtes un assassin.

Charlotte. — IVon , mon Père... Ne connaissez-vous pas nn livre ou l'on voit une fennue enfoncer un i lou dans la lèle d<l'adversaire de son pays? où une autre cou|>c' la tête à reiiiivuii

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ilo son peuple?... Étaient-elles revêtues du caractère de l'autorité, ou n'étaient-elles que de simples filles d'Israël? Et ce livre, est-ce l'histoire d'une nation païenne, ou celle du peuple de Dieu?... iMoi , je n'ai pas donné le pain de l'hospitalité à rhouiuie que j'ai frappé comme Jahel; je n'ai pas loyé sous sa tente connue Judith.

Le Prêtre. — 0 Charlotte, Charlotte, combien vous vous abusez ! Sisara et Holopherne étaient des ennemis déclarés du peuple hébreu, Marat était votre concitoyen.

Charlotte. — Eh bien, le voleur domestique est plus danfrereux que celui qui vient du dehors; le citoyen qui se fait le tyran de son pays doit être plus sévèrement puni que l'envahisseur étranger qui se présente les armes à la main Dites

à ceux qui vous ont envoyé que je les remercie. Avant de me convertir, il faudrait me convaincre que j'ai commis un crime.

u Puisse le Souverain Juge, dit le Prêtre, voir en vous une Jahel ou une Judith ! »

Et il se retire.

La dernière scène se passe entre Charlotte et le bourreau . Elle écrit la lettre à Doulcet de Pontécoulant. Le bourreau s'étonne de tant de calme et de courage : il n'a jamais vu personne marcher ainsi à la mort.

i< C'est, dit-elle, que je ne suis pas une criminelle. Je n'ai jamais haï personne, si ce n'est l'ennemi de mon pays, rhomme que le Tout-Puissant a livré entre mes mains pour le punir... Je vais demander mon salaire comme l'ouvrier qui a accompli sa tâche et fini sa journée; je vais rejoindre, dans les espaces célestes, tous ceux qui depuis le commencement du inonde ont souffert la mort pour la patrie... Encore une douleur d'un instant, et mon âme aura rejoint les leurs!... Viens, partons î... »

Celte pièce n'est qu'une esquisse rapidement ébauchée: On doit regretter que l'auteur n'ait pas revu ce premier jet, qui avec quelque travail serait peut-être devenu une œuvre remarquable.

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11 est d'abord un fait très-siii^ulicr, c'est (jue l'écriNaiii allemand ait deviné si juste en représentant Boup:on-l.onj;rais comme T homme que Charlotte de Corday aurait pu aimer. Son induction, il le dit lui-même, était basée sur le passage delà lettre à Barbaroux, où Charlotte prévoit que Bougon- Longrais s'aflligera de sa mort. Celle induclion est aujourd hui ju^liliée par la découverte de documents qui n'étaient [)as connus en 1793 et qui sont même en partie inédits. Je suis convaincu que si Charlotte de Corday a distitujuc, a préféré quelqu'un, ce n'est ni B<'lsnnce, ni Barbarou.v, ni Boisjwgan de Minoré, ni tout antre, mais seulement Bou^on- Longrais. lilncore n'irais-je pas au delà de la nuance d'u[ie svmpalhie aiïectueuse. Quoi qu'il en soit, il est remarcpi.d)!»' que l'anonvme ait \\\ en ceci plus juste que tarit d auteurs contem[)orains. Il aura pensé, et a\ec raison, que le souvenir donné par Charlotte de Corday à liougon- f.onizrais dans la situation d'es()rit où elle se tr«)uvait indiquerait chez une femme un certain degré d alUMition , une de (es préférences qui se traduisent quehjuefois par un mot , et ce mot se trouve dans sa lettre à Barbaroux. On voit aussi j)ar les termes mêmes de cette lettre que Charlotte savait bien (juels étaient les sentiments de Bougon-Longrais pour elle. C'est ce que nous allons voir par les documents émanés de Bougon lui-même.

Voici le passage do la lettre de Charlotte a liarbaroux qui est relatif à lîou^on-I.ongrais :

Je NOUS prie, Citovni, tic faiif pai l «le ma lottie au ('ifovrn IU)n|;ou, procureur (|énéral sviidir du «li-partmienf. J«' im* la lui adresse pas pour plusieurs raisons, ci'alH>nl jo ne suis pas sûre que dans ce moment il soit à ll\reux, je crains de plus qu'ét.iiit naturellement smsihN', il ne soit affligé de ma moi l ; je le crois cepeudaut assez bon Citoyen pour se i«»nst)Ier par

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l'espoir de la paix; je sais combien il la désire, et j'espère qu'eu la lacilitant j'ai rempli ses vœux. {Y. Dossiers du procès de Charlotte Corday, 1" annexe.)

Celte lettre, dans la pensée de Charlotte de Corday, était destinée à être publiée : on comprend donc la réserve avec laquelle elle s'exprimait, et l'on aperçoit facilement que chacun des mots qu'elle emploie a une portée significative, une valeur secrète et sous-entendue. C'est ce qu'avait très-judicieusement entrevu M. de Senkenberg. Les documents qui sont venus confirmer son induction sont au nombre de trois :

1° M. Frédéric Vaultier, de Caen, dans les notes si précieuses qu'il a laissées sur Charlotte de Corday, dit :

Boufjou -Longrais , secrétaire g^énéral du département du Calvados en 1791, puis procureur général syndic en 1792. — Gétait un jeune homme de manières tout à fait distinguées, plein de talent et d'activité, d'un extérieur aimable et d'une élocution des plus faciles (quoique peut-être un peu empâtée), d'un esprit solide et cultivé. A l'époque de l'insurrection, et longtemps auparavant. Bougon avait été en relation d'amitié et de correspondance littéraire et politique avec mademoiselle de Corday. C'est à lui qu'elle empruntait les ouvrages de philosoj)hie moderne dont la lecture avait pour elle un attrait si décidé.

Mesnil , autre administrateur du département , avait afiirmé à M. Vaultier :

« Qu'à Li>lcux, au retour de la campagne de Brécourt, Bougon lui avaii communiqué une vingtaine de lettres par lui reçues de Charlotte et toutes relatives à des sujets de littérature et de politique. »

Nous avons trouvé dans les Archives municipales de Caen un passe-port délivré à Bougon-Longrais le 43 juin 1793.

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Le signalement que contient ce passe-port donne un aperçu de sa personne. En voici le texte :

Passe port (telivrc au citoyen J. C. Ilypolitf Jîolgon, 1*iocureiir fftMiéral Syndic du Département du Calvados, natif et domicilié à Caëii, â(jé de vingt-sept ans :

Taille de cinq pieds trois pouces,

Cheveux blonds ,

Yeux bleus,

Nez {jros a<|uilain ,

IMenton rond ,

Yisa^je oval.

Pour aller dans l'intérieur de la République.

Le portrait de Bougon- Longrais au physionolrace existe dans les collections de MM. Léon de la Sicotiére et Charles Renard, de Caen. Nous le reproduirons, et il trouvera sa place parmi les figures (jui appartiennent à l'histoire de Charlotte de Cordav.

2° Les dix-huit lettres possédées par Bougon- Longrais pouvaient avoir été saisies sur lui lors de son arrestation et se retrouver dans le Dossier conservé à Rennes, lieu de sa condamnation.

Ces lettres n'y étaient pas : mais il s'en est rencontré une sur laquelle nous ne comptions pas et qui, sans avoir l'intérêt cju'aurait oITert la correspondance de Charlotte, est néanmoins de la plus grande importance. C'est la lettre d'adieux écrite par Bougon- Lot)grais à sa mère le matin même du jour où il fut exécuté.

De la prison de Rennes, le 5 janvier 4794 , le dernier de mes jour?, à huil luMin*- du matin.

Ma tendre et respecta bU' mère, Dans fpiel moment je V(»u> t'< i i> î Ou'alle/.-xniis .i|)|»h n.iu-... I

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Ne soyez plus inquiète de mon sort, bientôt il va être ter^ miné! Ah! ma mère, que votre courage ne vous abandonne pas dans ces instants cruels; le mien est inaltérable et brave la mort et les bourreaux.

Qui Teùt cru que les soins que vous donniez à mon enfance, que- l'exemple si cher de vos vertus , que les travaux de ma jeunesse, que mes efforts suivis de quelques succès, que cette carrière brillante qui semblait s'ouvrir devant moi, que ce témoignage fréquent de l'estime et de l'amiiié publiques, ne dussent me conduire qu'à ce terme fatal, l'échaffaud. L'échaffaud ! jMais ce nom, jadis si affreux, ne rappelle plus maintenant l'idée de l'infamie et du crime. Depuis les malheurs de la France, il a été trop de fois honoré et annobli.

Je ne vous parlerai ni de mon jugement ni de mes juges; bientôt un tribunal supérieur prononcera sur leur sentence et calmera mon ombre irritée. Ils doivent lire cette lettre; j'en ai dit assez.

Les citoyens de Gaen, ceux du Calvados, en se rappelant quelle fut parmi eux ma conduite et quels furent les derniers actes de mon administration, sauront quel crime l'on m'impute, ^la signature aux arrêtés relatifs à l'insurrection départementale du mois de juillet dernier, voilà la cause ou plutôt le prétexte de ma mort.

Au reste, j'ai entendu les motifs de mon jugement; la seule faveur que je demande à mes juges, c'est de les faire imprimer comme ils les ont lus.

Mais prêt à rentrer dans le sein de l'Éternel, ces tristes détails s'échappent aisément devant moi et font place à des considérations plus puissantes.

Non, ma mère, il n'en coûte pas à votre fils de quitter la vie; depuis longtemps elle avait cessé d'avoir des charmes pour moi. Eloigné de vous, ])rivé des personnes qui m'avaient été les plus chères, ne voyant plus pour ainsi dire dans les Français que des hommes lâches ou féroces, témoins les proscriptions sanguinaires qui poursuivent les vertus, le courage «-•l le^ talents au milieu de la terreur qui glace toutes les âmes et éteint tous les sentiments généreux, sans espoir de voir

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bientôt finir cette crise terrible, que nie reste-t-il à désirer, si ce n'est de mourir !

Kncore si dans mes derniers instants j'avais pu , coiniiie ma cbèrc Cordais, m'ondormir au sein d'une illusion douce et trompeuse, et croire au retour prochain de Tordre et de la paix dans ma patrie... Mais non, j'emporte avec moi l'idée déchirante que le san(j va couler à plus ijrands flots!

(3h ! (^iiAiiLOTTE Coudais ! oh ! ma noble et {;énéreuse amie! toi dont le souvenir occupa sans cesse ma mémoire et mon cœur, attendN-moi , je vais te rejoindre ! Le désir de te ven{;er m'avait fait jusqu'à ce jour supporter l'existence. Je crois avoir assez satisfait à ce devoir sacré; je meurs content et di^^ne de toi.

Adieu, ma tendre mère, adieu! L'instant approche, on me presse, on m'enlève jusqu'à la douceur de m'iMitretenir plus lonjjtenips avi-c vous. Adieu !... jt; vous embrasse, vous et mes amis fidèles qui sont tous encore présents à ma mémoire et auxquels je consacre, ainsi (pi'à vous, tous mes sentiments, tous mes homma(;es et mon dernier soupir.

Si(jn(- : i\\\. Ilv. lîouGON-Lox<;nAis,

E\-Pro(urour gén(''ral syndic du Calvados.

(.Vrchivesde la Cour d'aj)p<'l de Rennes, d'après une copie certifiée de M. le (jreffier en chef de la Cour.)

Celle lellrc remarquable n'a pus besoin de commentaires, ou du moins ils ne seraient pas ici à leur place. L'apostrophe à Charlotte de (^orday dans ce moment suprême dit assez quels élaitîiit les sentiments de Bou«;on-l^on'irais pour elle :

Les partageait-elle? et dans (juelle mesure?

C'est ce que pourrait dire le document suivatil.

3' Kn 1«(>S, il a élé vendu aux enchères pid)liques a I^ondres une collection d'autographes, parmi lesquels figurait ime lettre de (Charlotte de Cordiiy à Ibu^on- Longrais, r homme qudlv aimait à (.avfi.

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Celte collection était celle de sir Henri Nottingham : Tarlide qui rendait compte de cette vente était de M. Philippe Burty.

Nous avons fait de vains efforts pour obtenir de plus amples renseignements. Quoique notre demande ait été accueillie par M. Burty avec la plus grande bienveillance, nous n'avons pu savoir ce que cette lettre est devenue. Nous faisons appel à tous ceux qui s'intéressent aux recherches historiques pour nous venir en aide et compléter cette annonce si curieuse quand on la rapproche de la lettre de Bougon- I.ongrais, r homme que Charlotte aurait aimé.

La scène entre Charlotte et le confesseur, sans être vraie, est très-admissible et nous semble fort heureuse, en ce qu'elle a permis à l'héroïne d'ouvrir son âme et à l'auteur de nous «Ti faire sonder les mobiles. Le point de vue auquel l'auteur allemand s'est placé pour la justification de l'action de Charlotte de Corday est le seul qui soit juridique et vrai, philosophiquement et historiquement.

(( Je n'ai pas assassiné Marat, dit Charlotte, je l'ai puni. — Mais, objecte le prêtre, le droit de punir ne repose que dans les mains des pouvoirs publics. — Sans doute, réplique Charlotte, mais quand ces pouvoirs sont livrés à des bourreaux, quand ces mains sont celles du crime, l'individu reprend ses droits et il redevient juge, il est lui-même l'autorité. ))

Ces principes sont justes, et il impossible de disconvenir que quand les pouvoirs sociaux sont tournés contre la société elle-même par ceux qui en sont dépositaires, les individus ont le droit de s'armer à leur tour pour se défendre et faire cesser cet état de choses, qui, sans cela, n'aurait pas de

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limites. C'est le retour à rélat de nature par suite de 1 anarchie qui brise le pacte social.

Cependant il est une objection fréquemment répétée et qui trouve ici une réponse parfaitement judicieuse : « Où s'arrétera-t-on, dit le prêtre, dans cette voie, et qu'arrivera-t-il si chacun s'érige en juge? »

(c L'anarchie dans un Klat bien organisé, Tordre peut-être dans un État livré lui-même à l'anarchie. »

Ce mot a sa profondeur : pour que des actes semblables à celui de Charlotte de Corday soient légitimes, il faut que le pouvoir porte une atteinte violente à la vie, à la liberté, aux droits les plus sacrés des personnes auxquelles il doit protection. Dans ce cas, si la société est entre les mains de brigands, il est évident que l'en délivrer c'est faire chose juste et nécessaire.

Celte manière de poser le problème n'est pas d'un esprit vulgaire, et il ne serait pas surprenant que sous le voile de l'anonvme se cachAt quelque nom, qiiel(|ue homme éminent de l'Allemagne philosophitjue.

Nous avons dit en outre (jue c'était le point de vue histdriquemenl vrai, et en elFet c'est (Jiarlotte elle-même qui parle ain^i dans son adresse aux Trançais.

« O France ! ton repos dépend de l'exécution de la loi : je n'v porte point atteinte en tuant Marat condamné par l'univers; il est hors la loi... Huel tribunal me jugera? Si je suis coupable, Alcide l'était donc lors(ju'il détruisait les monstres. » (Dossiers , etc., p. <»l.)

Et ces idées étaient conformes au droit des gens; ain>i on lit dans de Vattel, t. Il, di. in, ,^ .{ :

« Pour ce qui est des monstres, cjui, sous le titre de souverains, se rendefit les fléaux et T horreur de l' humanité, ce sont des bêles féroces dont I homme de cœur peut avec

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justice purger la terre. Toute l'antiquité a loué Hercule de ce qu'il délivra le monde d'un Antée, d'un Busiris, d'un Diomède. »

Telles étaient les idées ayant cours alors; ainsi Rémi, député à la Convention, avait dit lors du procès du Roi : « Apprenez aux peuples à punir les tyrans d'une manière digne d'eux. Hercule ne s'amusait pas à faire un procès en forme aux brigands qu'il poursuivait, il en purgeait la terre : c'est celle de Scévola et de Brutus. »

Aussi la Convention, dans l'article 27 de sa Déclaration des Droits de l'homme, écrivit-elle ces principes : Que tout individu qui usurperait la souveraineté soit à l'instant mis à mort par les hommes libres. Et dans l'article 34 : « Il y a oppression contre le corps social lorsqu'un seul de ses membres est opprimé. » (Acte constitutionnel et Déclaration des Droits du 24 juin 4793.) Reste la question de savoir quand il y a usurpation de la souveraineté , quand il y a oppression du corps social. L'expulsion violente et l'arrestation de vingt et un députés de la Convention étaient-elles un cas de ce genre? et Marat était-il justiciable de ce droit confié ou plutôt de ce devoir imposé à tout homme libre? Tel est le problème. Aussi Charlotte a-t-elle dit : « Quel tribunal me jugera? » Nous répondons : « Celui de l'histoire. »

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CHARLOTTE CORDAY ou la Judith moderne, trngédic en trois actes et en vers. — A Cnen, ù l'imprimerie des Nouveautés. i707.

PEIiSOySAGES :

Marat, député.

Charlotte Corday.

ErcÉME, amu? de Charlotte.

OcTAviLS, brigand de ce nom et confident de Maral. D'Ak;lkmont, prétendant à la main de Charlotte'. Ernest, citoyen de Caon.

Hahitans de la ville de Caen.

Solfiais du parti de Marat.

Dix Vieillards de la ville de Caen.

La scène se passe aux deux premiers actes dans la ville de Caen, qui est censée dërlarée en état de rébellion, et le troisième acte au camp des ennemis qui assiègent la ville.

Celle Iragédie, ornée dune jzravure de .Mcrmant formant frontispice, se trouve sous deux formats dill'érents, l'un in-X". l'autre in-lS. La gravure représente Charlotte a\('c un manteau, une tunique, les cheveux bouclés lomhant sur les épaules, les bras nus et un poignard à la main. Dans le fond, la lente d'un camp est entrouverte. Au bas on lit ces vers in.scrils dans un cartouche :

Tandis que Ton treinhloit an seul nom de .Maial, De cf monstre t riul j'ai su purger l'Ltal ;

' L'auteur dit dans sa Préface (p. ix) : « Il est aist» de reconnoilro dans d'Ai^'lenionl l'illuslre personnage qui fut supposé avoir st»cond»» Charlotte dans l'exécution de son projet. ■ Nous avouons n'avoir pu de\iner(piel é'iail cet illustre personnage dési^iné par l'ati? " finyme. M. Charles Hi-nard , do Caen, divers*» dans la lul>li de la

Révolution, parliculièremenl de la Nillo qu'il habile, n'a rien pu di^ couvrir ni sur l'auteur de cette tragëdio ni sur ce d'Aigleiuont.

ccxN BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE

J'osai braver la mort , et par ce sacrifice ,

. Du Siècle j'ai bien mérité ; Mais si ce Siècle ingrat ne me rend pas justice, Je l'obtiendrai de la jDOstérité.

L'auteur de celte pièce n'est pas connu : il ne craignait pas d'afficher les sentiments les plus royalistes, et dès lors il est facile de comprendre qu'il ait gardé l'anonyme. Quoiqu'il régnât à celte époque une grande liberté, un retour au régime de la Terreur n'était pas impossible; le 18 fructidor était même considéré comme une réaction terroriste. On comprend donc que l'auteur, qui fait dire à Charlotte.:

Nous ne combattons point pour ravir des trésors , ^lais pour défendre Dieu, Louis et la Patrie,

ne tînt pas à signer son œuvre. Aussi au-dessous de la dédicace on ne trouve que plusieurs lignes de points.

Chari.ottk, je dédie cet ouvrapc à tes mânes

La Préface est intéressante au point de vue de l'histoire littéraire; elle montre comment on comprenait à cette époque l'art théâtral et quelle place on y donnait à la vérité, qui est aujourd'hui la première préoccupation lorsqu'on traite un sujet historique.

« Le dévouement de Charlotte Corday, dit cette préface, est un de ces traits dont les enfants de Melpomène enrichiront sans doute un jour le théfitre. On peut appeler l'héroïne de cette tragédie la Judith de notre siècle. » Et ceci posé, l'auteur refait l'histoire de la Révolution sur le

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modèle de l'histoire sainte. Caen de\ient une nouvelle i)éihulie, Marat un second Ilolopherne, plus sanguinaire et plus hideux que son prédécesseur. Il ne pouvait être représenté sur la scène, assassiné dans sa baijînoire, et pour se conformer au précepte de Boileau , l'auteur suppose que « Marat, à l'exemple des mille et un proconsuls (jui oui désolé le pays, menace les habitans de Caen des chàtimens les plus atroces, parce que cette ville refuse de reconnoître les lois de la Hépubli(jue. Déjà même il a fait empoisonner les sources qui leur fournissent de l'eau; le siège est devant Caen comme il l'a été devant Marseille, Nantes, et toutes les villes de la Vendée. Marat est prêt à se rendre maître de Caen et à faire égorger tout le monde indistinctement, lorsque Charlotte forme le dessein généreux de sauver ses concitoyens en plongeant un poignard dans le sein du brigand. Le succès couronne sa haute entreprise, et la gloire immortalise son nom. »

Voilà le plan que l'auteur a suivi et les moyens qu'il a emplovés à peu près pour joindre à l'unité de temps les unités de lieu et d'action. « Ouebjues personnes lui reprocheront pcut-ctrc d'avoir altéré les faits; mais une tragédie n'est point la narration d'un événement ou d'un trait cjutlconque : il est permis au poCte d'ajouter ou de changer selon que l'exigent les convenances théAtrales. Si celui de Charlotte Cordav filt arrivé il v a deux cents ans, cette observation serait inutile. »

Ceci dit sur sa théorie, voici maintenant comment Tauleur rappli(|ue : Charlotte est veuve d'un ollicier mort pour ftnn liui. I) Aiglemont prétend à sa main. Charlotte lui remet l'épée de son époux, et lui laisse entrevoir «juelle sera la récompense de sa victoire sur Marat. D' Aiglemont part a la tète des guerriers de Caen, «pii ont a h ur Irle un dra-

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peau blanc sur lequel on lit : « Guerre aux hommes de sang : Louis, justice, humanité. » Mais d'Aiglemont est vaincu, fait prisonnier, et pour comble de honte, Marat ne daigne pas le garder, et le renvoie chargé de fers en lui disant :

Retourne, va creuser loi-même ton cercueil

Dans cette heureuse ville où se plaît ton org^ueil;

Je saurai me venger quand je l'aurai soumise.

Jusques aux pieds des murs, gardes, qu'on le conduise...

C'est alors que Charlotte conçoit la pensée De tenter à son tour une affreuse conquête.

11 faut, dit-elle à sa confidente,

Il faut quitter ce seuil , il faut orner ma tête De fleurs , de diamans , de rubis précieux ; De ces frivolités qui fascinant ses yeux , Contre Marat enfin me prêteront des armes*.

Eugénie.

Eh quoi ! vous oseriez, sur la foi de vos charmes...

Marcher cette nuit même au camp des ennemis.

Notre salut le veut, le Ciel me le commande; Ma vertu m'y contraint, et mon Roi Le demande.

Charlotte part avec sa suivante Eugénie ; elle harangue en passant les dix vieillards de la ville [preshyteros civï-

' Unxit se rnyro oplimo, et discriminavit crinem capitis sui, et imposuit milrarn super caput suum, et induit se vestimentis jucundilatis suœ, induilque sandalia pedibus suis, assumpsitque dextraliola, f'i lilia, et inaures, et annulos, et omnibus ornamentis suisornavit se. Judith, cap. x, v. 3.

DE CHARLOTTE DE CORDAY. ccxxiii

tatis , c. \ , V. G.) Marat la reçoit dans sa Icnle , et comme ce Montagnard dont la véritable Charlotte parle dans sa lettre à Barbaroux , il lui offre à j>remiùre vue sa fortune et sa main. Il tombe mùme à ses genoux. Charlotte feint d'ùlre confuse :

Tant (riionneurs à la f«>is ! tievois-je Ir pn'voir!... Agréez les transports de ma reconnoissanre, Et soyez sûr, Maral, i\v mon obéissance.

Ma H AT.

Je ne ('(nninande pas : mon amour trop ardent S'est expliqué peut-être un peu trop vivement. Vous devez pardonner au zèle qui transporte. Mais pressons notre livmen, permettez (jue je sorte, Que j'aille de la pompe ordonner les apprêts; Demain, sans différer...

D'Aiglemont arrive là, on ne sait trop pourquoi. Charlotte le congédie, et quand l'heure est venue, elle se rend dans le pavillon où Marat raltcnd impatiemment. Son confident Octavius lui dit :

^Tarat, impatient.

Va toujours ronsuméde l'ardeur la plus tendre,

(M monlrc le paviUon où Charlotte doit enlnr.) Dans ces lieux, près de lui, vous invite à vous rendre. (Charlotte entre seuhî dan» le paviUon.)

Chœurs. — Attaque des habitants de Caen. — Arrivée de d'Aiglemont à la tête d'un corps de troupes. 11 s'écrie :

Amis, sauvons Charlotte et fraj)pons \v bri|;and !

CH.\IlLOTTK, tenant encore à U main un poignard i nsaiiRlanlé, «url *iu paviUon et Uil enUmlru i-c« parole» de Irtomphe :

Voyez-le baigné dans son san(; î

D'Al(;i.KMONT.

La crainte est cnror dans mon nrur.

Charlotte, achevez, \otre ouvrage.

(.cxxiv BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE

One l'hymen en ce jour Récompense votre courage, Récompense votre amour!

Couplet filial du chœur.

L'auteur de cette pièce a tout calqué sur l'Écriture sainte, sauf le mariage dont l'histoire de Judith ne parle pas et qui est tout à l'avantage de la Judith moderne.

L'auteur annonce dans la Préface qu'il n'a entendu traiter pour cette fois que le dévouement de Charlotte; que son interrogatoire et sa mort doivent être l'objet d'un autre ouvrage... de manière à faire revivre un jour Charlotte Corday (il devrait dire Charlotte d'Aiglemont) dans le cœur de tous les honnêtes gens. On ne peut regretter beaucoup qu'il n'ait pas tenu parole.

Tel n'était pas pourtant le goût des contemporains. Ainsi un auteur d'un certain mérite, qui a laissé des éphémérides sur cette époque, écrivait en 4797 :

u C'est aussi une plume exercée qui s'est occupée de Charlotte Corday ou la Judith moderne. La gravure qui la représente est très-jolie, le dialogue est vif et animé; mais l'histoire a été singulièrement altérée. Au reste, ce ne serait pas un crirne si les malheurs particuliers de Charlotte étaient digues du cothurne; mais la fière Melpomène rejette toutes ces infortunes bourgeoises pour ne gémir que sur les révolutions des empires et les grandes catastrophes des Rois. » {Souvenirs et Mélanrjes littéraires, etc., par M. de Rochefort (Labouisse). Paris, [HIC). p'voL, p. 1G2.

> De nouvelles recherches nous ont appris qu'en 4789 et années précédentes le Lieutenant parliculier civil et criminel au Bailliage et Siégo pré.sidial de Caen était un iM. d'Aigremont. Peut-être est-ce à lui qu'il élaiL fait allusion par l'auteur de la Nouvelle Judith?

DE CHARLOTTE DE CORDAY. ccxxv

CHARLOTTE CORDAY, Trmœrspiel in ffmf Arten mit C/iœrcn, etc. (CHARLOTTE CORDAY, trnfjédie en cinq actes avec chœurs , ornée d'un portrait sur cuivre '. — Hambourg, iSOi, chez R. C. Hoffmann.)

Celte pièce avait été attribuée à A. W. Schlegcl par iM. Quérard, dans l'article de la France littéraire perinfliquc qu'il avait consacré à Charlotte de Cordav ^. Mais M. F. L. Hoffmann, de Hambourg, ayant démontré, dans les Feuilles (le l ittérature et (I e cr itiquc , que cette attribution était une erreur, M. Quérard publia la rectification suivante, qui fait connaître le véritable auteur de la pièce :

« Ce drame, dit -il, a été composé par une <iame de Hambourg, née le 8 décembre 1758, morte le 10 mai 18 iO, madame Angéle-Christine Westphalon, née de Axen, épouse du négociant et sénateur Jean-Ernest-Frédérii Wostphalcn, dont la maison était le point de réunion de beaucoup d'hommes spirituels et où étaient accueillis avec la plus affectueuse hospitalité les émigrés français les plus marquants, parmi lesquels se trouvaient le duc d'Orléans, Louis- riiilippe , depuis Roi des Français, (jui se donnait pour un Américain, alin de rester inconnu; le général Dumouriez , etc. »

• Ce K)rtrait est gravé par Rosmœslcr. C'est la reproduction du portrait ex^rulé par Duplessis-Berlaux pour les Tableaux de la Hévo- I ut ion franr.iise.

'^ P. 443. a Charlotte Corday, etc., pièce estimée qui parait avoir pour auteur A. W. Srhlc-^el, «jui deux ans auparavant avait di^jà publié Lacr^jinas , tragédie. »

ccxxvi lUBLlOGRAPHIE DRAMATIQUE

« Christine Westphalen est aussi l'auteur d'uu poëme dramatique intitulé Petrarca (Hambourg, 1806), qui a paru également sous le voile de l'anonyme, et de beaucoup d'autres poésies. » {La Fra7ice littéraire périodique ^ vol. Il, p. 566.)

PERSONNAGES

leurs enfanls.

Jean-François Corday (pour Jacques-François).

Charlotte Godier, son épouse (Gautier).

Antoine ,

Adam Luchs, de Mayence, docteur en philosophie.

Chauveau-Lagarde, avocat à Paris.

Marat, ]

Robespierre , | „ . '

Danton l ^^P^^sentants du peuple.

Saint-Just, )

Le Président du Tribunal révolutionnaire.

Juges.

Accusateur public.

La Servante de Charlotte.

Anne, vieille gouvernante de Marat.

Etienne , cuisinier de Marat.

André, laquais de Chauveau-Lagarde.

Geôliers de la prison, huissiers du tribunal.

Officier, garde, peuple, prisonniers, serviteurs.

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