ACTE SECOND
La scène s'ouvre dans une rue de Paris. On aperçoit quelques rares passants , puis des gendarmes conduisant des condamnés à la guillotine, au milieu des huées du peuple, seul bruit qui rompt le silence mortel des rues.
Adam Lux et Chauveau-Lagarde se rencontrent ; ils se reconnaissent, ils ont été élevés ensemble. Lux est venu à Paris pour effacer la trace de profonds chagrins ; il ne trouve autour de lui que les plus sombres tableaux. A ce moment même passe un cortège de prisonniers dont Gliauveau lui fait connaître les noms : Madame Roland, Picot-Limoëlan ' (sic).
Pour se consoler de cette horrible réalité, il ne reste à Lux qu'à se réfugier dans les domaines inaccessibles de l'idéal et de rimagination. Ici s'engage entre Lux et Ghauveau une longue conversation philosophique sur l'enthousiasme et le positivisme. Lux défend les rêves sublimes du possible; Ghauveau invoque les droits de la réalité. Sans doute Adam Lux était de la nature la plus enthousiaste, et avait écrit une thèse intitulée : Enthusiasmus pliUosopldcè consideraius, sur l'enthousiasme. Mais un tel entretien pouvait-il trouver place dans les circonstances données? Lux ne connaît pas seulement Ghauveau-Lagarde ! Antoine de Gorday, le frère de Gharlotte, a été élevé avec eux, en sorte qu'une liaison ancienne et intime
contre Maillard, Président du Tribunal du Peuple le 2 septembre,
AUX PRISONS (sic).
Les xMdmoirrs de Buzot disent aussi (p. 304) : « Il exisîe un acte daté du 9 septembre dans lequel Maillard prend le titre de Juge sou-* verain de ces fameuses journées et d'autorité constituée pour le Peuple. » Mais les Mémoires de Buzot n'ont été publiés qu'en 1823 par M. Guadet, et les papiers du Comité de Sûreté générale étaient restés inexplorés jusqu'à ce jour. Comment madame de Westphalen pouvaitelle être instruile à Hambourg d'une circonslance si peu connue en France? Peut-être i)ar les émigrés français qui fréquentaient sa maison et que leur rang mettait en position d'être informés de particularités secrètes non encore livrées au public. (V. ci-dessus, p. ccxxv.)
* PicoL-Limoëlan avait figuré dans le procès de la machine infernale pl de Georges (1804), époque à laquelle ce drame était écrit.
DE CHARLOTTE DE COHDAY. ccxxix
nuit ces trois persouiiajjos , qui ne so sont jamais connus. Voici donc la fable qui commence à se mêler à riiistoireî Adam I.iix parle de Charlotte Cordav avec feu ; il est facile d'entrevoir qu'il Tainie. et que c'est là le mot d'un mvstère <ju'il confiera plus tard i\ Cliauvcau-Lagarde.
* ScÈNK II. — ^Tonolo|fU('deCliauveau-Laf;arde sur Adam Lux, le rêveur, épris du merveilleux en toutes choses.
ScKNES III à V. — Intérieur de la famille de Cordav, repas du soir. Charlotte est prête à partir pour l'Anjjleterre ; ellr fait à ses parents des adieux exprimés dans les termes les plus poétiques : u Par le soleil qui se couche là-has ; par l'étoile du soir qui se lève. pf)ursuivant sa carrière immortelle, cette imaye de l'amour immuable, je me souviendrai de vous à tout jamais! Vous serez le soleil, et moi l'étoile... »
Le père de famille répond à ces élans romanesques par des recommandations plus positives; il treud)le pour les jours de Charlotte. Celle-ci jure qu'un [jlaive nu ne lui ferait pas peur; (ju'elle a vu à Paris les frmmes jouer du couteau... En même temps elle en saisit un sui- la table, et fait le {jeste de porter un coup '. — M. de Cordav père en{ja[je s.i fille à se calmer. Il char(;e son fils Antoine, qui doit accompagner sa sœur en -\n(;leterre, de prévenir leur oncle <!<• Londres que les choses vont bien; qu(? trente mille citovens marchent sur P.iris, décidés à mourir ou à sauver l.i République. Ce mot décide des résolutions et du sort de Charlotte. — Trente mille hommes vont exposer leur vie; la sienne ne peut entrer en balance avec tant d'existences! Sa mission lui appar.iit avec clarté; l.i volonté i\i\ destin est manifeste, sa main en sera l'instrumeiil ! Rien ne jxiurr.i lui ravir les palmes qui l'attendent. — Adieux. — l>épart de Cli.ulotte.
* Celle invention est directement contraire à la vérité*. On connaît la H'ponse de Chnrlutto à Fouquier-Tinville qui lui disait : « Il fjul que Noim soyez hion exercée h ce crinio! — Oh! le monstre' il me prend pour tin assassin! » Olle ré|»onse, telle qu'un coup do f«)udre, lernjina la .«w'-ance. Note de Chauveau-La};arde. — Ségur. Le» FfmmeM, vol. III, |i. oT}. On sait aus-i l'horreur (pie fil «'prouver S <"' ' "•■ la vue du couteau (pj'un liin»ier lui pre>eiilait coMune piice iC-
lion. (Mémo note.)
ccxxx BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE
Scènes VI et VJI. — Lux et Chauveau-Lagarde. — Lux confie à Ghauveau-Lagarde le secret dont il lui avait annoncé la révélation. Ce grand secret, c'est le projet qu'il a conçu de tuerMarat; Chauveau-Lagarde l'en détourne. Marat, suivant lui, n'est pas la tête de son parti; il n'en est que la main puissante, mais servile. Il faudrait frapper plus haut, et à quoi bon ? IVe serait-ce pas couper la tête de l'hydre et multiplier le monstre au lieu de le détruire? D'ailleurs, Lux n'est pas intéressé dans la querelle, puisqu'il n'est pas Français. Ce mot provoque de la part de Lux une belle réponse et un beau vers :
Wo Ungliick droht , da ist mein Vaterland. Où règne le malheur, là je vois ma patrie.
Lux insiste pour que son ami l'introduise auprès du Tribunal révolutionnaire. Refus absolu de Chauveau.
Scène VIII. — Robespierre, Danton, SaintJust et Marat sont réunis dans la maison de ce dernier. Ils se consultent sur ce qu'ils doivent faire des Girondins. — Robespierre propose de simuler un assassinat commis sur Marat, de l'attribuer à la Gironde, et de motiver ainsi la mise en jugement de ses membres '. Marat accepte ce plan avec joie : on sent percer en lui Tcnvie d'acquérir une nouvelle popularité pour se faire nommer dictateur. On arrête ensuite une nouvelle liste de proscription. Discussion entre Robespierre et Danton. Saint- Just (-herche vainement à les apaiser. Marat se plaint d'être souffrant, et congédie l'Assemblée ; resté seul, il se réjouit de la division de ses rivaux et s'apprête à en profiter. Semblable a Sixte -Quint, il jettera le masque quand il en sera temps, « et alors, malheur à toi , peuple, s'écrie-t-il ; je serai sévère, plus sévère que lui (Sixfe-Quint), et je régnerai comme lui, quoique sur- un trône d'une autre espèce 2. »
Chœur.
' Voyez dans la tragcklie do Charlotte Corday, par Salle, acte IV, scène v, p. 73, une invention sennblable. Ces fictions avaient alors cours sur les thôâlrcs do tous los peuples, on Allemagne et en Angleterre, aussi bien (ju'en France.
2 Comparez cette scène à celle où Ponsard a mis en présence Rolxîspierre, Danton et Marat. Acte IV, scène vu, vin et ix,
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