CCI.XN
^naiit dans le passé de toutes les iiii|juieté6 matérielles qu'on voit trop quand on est trop près... "
On comprend, en eiïot, que certaines évocations des mauvais jours de la Terreur pouvaient nuire à la polilicpie d'un journal qui défendait la Républicpie, dont le spectre rouge a toujours été le plus grand eruiemi.
La Gf'zettc de Franco^ au contraire, après un regret donné au drame de S* \ii lieniPs , faisait entrevcnr, non sans une certaine satisfaction secrète, la Ré|)ubli(jue se cachant derrière les drames révolutionnaires
« J..I Kévohition de juillet a pass** avec son lourd niveau sur la littérature draniati(|ue ronune sur tout le reste; elle a égalisé tous les (jenrcs, exa/jéré tous les moyens. Il n'v a plus de théâtre!... il n'v en aura <!«• lon(jtenq)s; et qu'impoitc alors que la Comédie franraise se transforme en Théâtn* de la Répuhli(jne. " f Numéro du '2<) a\ril.)
Enfin le Mercure dt; traivu, se dégageant des [iréoccupations de la politique, des espérances des uns, des regrets des autres, publia un article judicieux auquel nous empruntons^ (pielcjues lignes élégantes.
« ... (Juell»' admirahie fi/jurr (|ue relie de la Judith française! Ouri personna{;i- 4|U(' etdui dr Maral ! M. lU'jjnier a eu le tort dr nous n-tenir dans V intt'rimr i\i' r.liarlotte comme (lauN celui de lAmi du l'euple. Le spt'clateur s'attendait à être transporté sur la place puLlicjue, d.ins la Convention, au Trihtinal n'-Nidulionnairc . et surtout il lui fallait la grande machine d(> i)i{. Il jjiiillotinr ! ... Tel n'a pa> «lA le |M)iiit de \ue de fauteur : il élait donc inq ossihie que .sa pièce ne fût p.in un malentendu de cin(| actes entre le puhlic et lui. •• Mrrrurt' ilr hr/intf ttn t/i i -m niurnif <iit<L-, ISiU. t. XWIII, p. iW.)
Le succès fut \i>emenl contesté. Le nom de l'auteur no
ci:l\m bibliographie DRAMATIQUE .
fut prononcé qu'avec peine. La pièce passa cependant, grâce sans doute au jeu des acteurs, et elle se soutint sur l'affiche du 25 avril au 4 juin. Elle fut remplacée par le drame de Camille Desmoulins. On a vu qu'elle avait été imprimée et publiée chez Dumont et Barba.
CHARLOTTE CORDAY, Tahlenuœ dramntiques , par madame Louise Colkt. — Paris, Berquet et Petion. 1842. \ vol. in-S*".
Madame Louise Colet a publié, sans les faire jouer, deux drames tirés des annales de la Révolution, l'un sur Charlotte de Corday, l'autre sur madame Roland. Dans une préface remarquable, elle présente modestement ces drames comme de simples esquisses tentées à titre d'essai.
« La postérité, dit-elle, s'est faite vite sur les événements de celte époque. La Révolution et l'Empire sont nos âges homériques. Là se trouve notre poésie vraiment nationale : épopées et drames jailliront dans l'avenir de ces deux sources fécondes... »
Madame Louise Colet a joint l'exemple au précepte: elle a puisé aux sources qu'elle indiquait, et elle a enrichi les tableaux dramatiques qu'elle publiait de notes excellentes, d'autographes inédits, de portraits originaux qui prouvent qu'avant tout elle s'est inspirée de l'histoire.
' Il existe aussi une édition in-folio ou in-4'', suivant Quérard , papier colombier vélin, tirée seulement à vingt-cinc^ exem[)laires destinés aux grandes bibliothèques de l'Europe. (V. Constitutionnel du l\ aoul 184:2, et une deuxième édition in -8" dans les Charitfi des yaincus, Paris, 1846, Kené.)
DE CHARLOTTE DE COIlbAY. cciavh
Par sa date, le drame de madame Louise Colet procède de la Biofjraphie de Chnrlntte de Corday par Louis Dubois. On voit, en effet, par les pièces justilicalives qui suivent le texte, que l'auteur était en rapport avec l'historien de Charlotte (p. i08) : elle a donné de nombreux extraits tirés de son ouvrage , et elle y a ajouté d'amples citations empruntées aux Mémoires de madame Koland ; le facsimilé d'une lettre de Charlotte de Cordav au Comité de Sûreté générale, inconnue jusqu'alors et du plus haut intérêt; un [)ortrait de Charlotte gravé d'après une peinture à riiuile appartenant à M. de Saint-Albin '.
Au premier tableau, les Girondins sont a Caen. Ils délibèrent et sont divisés. Barbaroux se déclare contre NN impfren , qu'il soupçonne de trahison. (lUadet et lUizol repoussent ces sou[)Çons; ils veulent (jue, sous la coFiduite de ce
' Voici ce que M. de .Mirecourl a nconié sur ce portrait dans la biographie qu'il a consacrée à madame Louise Colet, p. 33 :
- l'ii jour, oWo ajtpn'nd (|iif» t<'rtaiii bourj;e<)is dr la rue Saint-Loui* possède un ina^nitiquc portrait de CI»ariott«* Corda) point i)ar David.
» Aussitôt rlh» dciiiando l'adresse du propriétaire i^e ce tableau, court lui rendre visite, et obtient de contempler l'image de la stoique républicaine.
« Charlotte est représentée en camisole rouge au moment ou elle >a monter à l'érbafaud.
•< Ine violente émotion saisit madame Colet, .ses yeux se mouillent de lannes , et le jour même , sous l'impression causée |)ar cette maf^iilique pt'intun*, elle (oni|K)>e un de ses plus remarquables |Miemes . Chttrlotte lurduij, tableau draniatique en vers, qui t)btient a sou auteur d'uni>ers<'U éloges. M
Il est possible que la pens(^o de prendre l'acte de Charlotte Corday pour sujet d'une trapédie ait étc^ inspirée par le portrait appartenant à M. de Saint-.\ll)iii et aujourdluii à l'un de ses (ils, .M. riuUpjH» de Saint-Albin; mais le« documents qui accompagnent celte pièce prouvent (|ue. loin d'être inqirovisée, elle fut ! ont (Mal>orée et prëpar('"^ |)ar les ««ludes \v< plus eonstiencieu- \ iions «jue le |Mirtroit, dont M. Philippe de Saint-Albin a bien voulu nous montrer l'origmal, n'est p;is de David; ce n'e-^t p;iN non plus une magnifique peimure. quoi(pie le -oit nue toile Ire--» unen-e.
ccLXvm BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE
"énéral, l'armée fédéraliste marche sur Paris. Charlotte Corday paraît en ce moment : elle est déjà connue des Girondins; elle vient leur annoncer son départ pour Paris. Elle trouve moyen de leur demander indirectement leur opinion sur Marat.
Buzot, Petion, Guadet, Barbaroux s'efforcent à l'envi de tracer le portrait le plus hideux de l'Ami du Peuple. (( Vovez. s'écrie Barbaroux ,
Voyez dans ses écrits ses préceptes sanglants :
De ses crimes futurs il déroule les plans.
rsiveler par la mort, telle est sa politique;
Et quand de l'utopie il passe à la pratique,
Le rêveur insensé devient un assassin,
Une fièvre homicide alors brûle son sein;
Comme des jours de fête il prépare d'avance
Ces massacres réglés qui déciment la France.
Quand les Septembriseurs aiguisent leurs poignards,
II est là , l'œil ardent et les cheveux épars.
Sa voix des carrefours fait rugir la tribune.
Il déchaîne les clubs, soulève la Commune,
Et, traînant dans le sang la Révolution,
^lonte de crime en crime à la Convention !
Charlotte s'étonne qu'on laisse vivre un tel monstre. Elle fait entrevoir par des mots ambigus la grande résolution que déjà elle avait prise avant cet entretien, et dans laquelle elle vient de s'affermir.
Dans la l'iance avilie il n'est donc pas un homme? Marat vit! Chaque jour son œuvre se consomme. Il vit, et pour frapper ce cœur de réprouvé Pas un bras résolu ne s'est encor levé!
Le second tableau nous montre Charlotte dans sa chambre, a Caen. Elle va partir. Elle s'émeut au souvenir de ses parents. Mais elle ouvre la Bible qu'elle lisait au couvent
dp: CHAULOTTE de COHDAY. cclmx
et elle lomhe sur l'épisode de Juditli '. Llle lève les yeux, et elle aperçoit le portrait du grand Corneille, son aïeul.
.0 toi qui m'instruisis à ces vertus romaines, Corneille, noble sang qui coule dans mes veines, Gloire de ma Famille, oh ! reviens ici-bas. Viens de mon faible cœur apaiser les combats!
... Si tu revivais dans nos temps san^juinaires . Ton cœur s'indignerait des publiques misères. En place d'une lyre, homuie vraiment Romain. Le poignard de Brutus viendraif armer ta main.
C'est la première fois que la parenté entre Corneille et Charlotte de Corday apparaît dans un drame. Llle avait déjà été signalée [)ar les érudits. (Odolant Desnos, en l'an N ; Lepan, en 1817; .M. Taschereau, en 18'J8. V. ci-dessus,
p. (.CLXIV.)
Les auteurs dramati(|ues ne s'étaient pas encore emparés de cette donnée féconde. Madame Colet en a eu la primeur, parce qu'elle a su s'itispirer de Louis Dubois. Mal-
' .Ma vieille liible!... .\utrefois au couvent.
Dans le cloître de->erl , je la li>ais souvent Vo\ous :...
I Elln ouTir la II, 1,1,. i
toujours Ju(.illi ! toujours la inéinc |)age ! Ost etran;;e ! Pour inui Dieu inar(]ua ce pansage, etc.
Une note de inudamo Louise Colel indique (^ouel de Ciironville, l'un des l)ioj^raj»lie.> de CharloUe, cuihine étant ici .'•on aulurilé. l.'esl une ernur. Couel de Ciii()n\ille ne dit rien de .««enibialjîe; il cite beaucoup d'hérornes de ranliquilé, Palm\re, Daphné, Épicharis..., niais il ne prononce pas le nom de Judith.
.M. Esquiros a revendiciué contre .M. de Lamartine la |>aternilê de celte idée, qui serait une | uro création de sa pari. (V. CharlotU Corda\j,\\^vy[ Isquiros, p. <Làla noie, édition des rfi7/é*f ' ■ . Bry
aiiu'*, édili'ui .) A l^cn , on nows a afliinM' (jue r'étail i. fort
ancienne, antérieure aux reciierches de .M. Esquiros. Nous aurons plus t.«rd à discuter celle «pu'>lion l)i ' ne. Ce qui est rerlain. c'est
que la prioriu* de l,i publication .1, . a à .M. ii.Hquiros.
ccLXX BIBLIOGRAPHIE DLUMATIQUE
heureusement il avait fait lui-même fausse route, et il l'a induite en erreur sur un point essentiel. "Charlotte de Corday n'était pas seulement la petite-nihce de Corneille, elle était sa petite-fille en ligjie directe au cinquième degré.
Au troisième tableau, Charlotte est à Paris, dans l'hôtel do la Providence. — Au tableau suivant, elle est au Palais- Royal, où elle achète le couteau fatal.
Madame Louise Colet a représenté Charlotte attendrie à la vue d'un enfant qui joue dans le jardin du Palais-Royal 5 il sourit et tend les bras à la jeune fille. Celle-ci est émue, sa résolution chancelle, il y a là un contraste saisissant... Aussi un critique a-t-il pu dire que ce moment était le plus pathétique de la pièce. Madame Colet est encore la première qui ait mis cette scène au théâtre \ Elle a été plus tard reprise par divers, notamment par Ponsard, et nous aurons à en suivre le développement, à montrer le chemin étrange que peut parcourir la légende, les écarts auxquels elle aboutit.
Nous passons ensuite (cinquième tableau) dans la demeure de Marat.
Un monologue de l'Ami du Peuple nous ouvre le secret de son âme et de ses desseins. Les vers sont beaux , mais ils ne sont pas tracés d'après nature. Nous regrettons que
* Cette scène est empruntée à M. Esquiros , qui la donne comme historique et la place lo 12 juillet, vers le soir. (V. loc. cit., p. 15.) Il ajoute que l'enfant qui jouait avec Charlotte introduisit ses petits doigts fureteurs sous son fichu rouge et en tira le sinistre couteau. Or, ce couteau n'a été acheté que le samedi matin 13 juillet, jour de la mort de Marat. (V. Interrogatoire de Charlotte Corday du \^ juillet 1793, Dossier, p. 50.) Il n'y a pas d'ailleurs de témoin possible pour un pareil fait. Il faudrait supposer qu'il a été raconté par Charlotte elle-même, et elle n'en a rien dit.
nE CIIAIUJITTK DE rOHhAY. cclxxî
l'auirur nnit pas ru sous les yeux le journnl de Mar.il: rlle ne lui aurait pas fait dire :
Rientôl ;"• <rfle terre il Faiidrail dire adieu.
Le néant vient après!... ^!ais s'il était un Dieu ?
S'il devait me ju(;er? ali ! j aurais peur peut-être.
Marat n'avait ni les doutes d'Hamlet ni ses craintes. La dernière ligne de l'Ami du Peuple, le matin du L^ juillet, est une invocation au poignard de Brutus, qu'il aurait \oulu diriger (-(intre les monarques de l'Lurope '. On sent quel parti un écrivain dramatique travaillant, comme madame Colel, d après les sources, pouvait tirer d un pareil rapprochement. Le poignard de lirutus entrant sous le fichu de Charlotte de Cordav chez Marat, et se levant sur lui au moment otî il l'invoquait contre le roi de Prusse! c'était là une donnée bien autrement |)uissanle qu'une réminiscence de Ducis.
Le sixième tableau n'est (|ue la mise en scène des réponses de l'accusée devant le Tribunal révolutionnaire, et le septième, qui rej)résenle le trajet funèbre sur la charrette,
' Marat rt'|iiO(hail avec violence à Carra, envoyé près de humouriez en septembre 1792. de n'avoir pas coupé la retraite au Despote Guillauvie et de ne l'avoir juis emmené captif à Paris, (".arra si» défendait en disant (pje le roi de Prusse avait levé le canjp trop vile jx)ur qu'on pût le prendre. Alors, répliquait Marat, il fallait le poignanier. V. le Publicist'- de la Rholutiun française, par Mak.\t, l'Ami du Peuple, du samedi 13 juillet 4 793.
• Deux mots à Carra : Tu dfiiiandi's dts |»r«'UNe> , rralln-. Us voici dans t»'> r«^pons«'s im^iiu'. Tu dis ipu- tu n'arrivas que \v 30 M»pteiiil>rp, qu»* le
Irndpniain l«'s «Minomis levcn-nt l«' camp Que faisois-lu donr ? ïM-ct'
ainsi (pi'imissouTjt l«s CoiisuI.h Itomains, qut* parlui^ tu \«u\ >iii;:iT. On otoit le puiijnard de Brutus ? »
On se rappelle que la mort de Marat est du samedi 13 juillet. Il fui donc frappé le jour même où il avait signé de sa main celte singulière évocation du poignard de Brutus.
fCLXXii BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE ^
se termine à la place de la Révolution, par ces vers que prononce Charlotte :
« Regardez ! à la mort je monte le front haut : Le crime fait la honte et non pas Féchafaud. »>
L'amour de Barbaroux et de Charlotte n'apparaît que dans le lointain, et quoique délicatement touché \ et atténué autant que possible, il est encore regrettable, puisqu'il n'est pas dans la vérité, et que le mérite de l'auteur a été de rester scrupuleusement fidèle à l'exactitude historique.
Le Constitutionnel , dans ses numéros des 12 et 26 juin 1842, publia en feuilleton la préface de madame Colet et diverses scènes de son ouvrage, alors qu'il était encore inédit.
Le Journol des Débats du V"^ septembre 1842 consacra au compte rendu de la même pièce un feuilleton signé de M. L. Alloury. Nous en donnons un extrait :
(( De ces deux compositions {Charlotte Corday et Madame Roland)^ la plus importante est celle qui a pour sujet Charlotte Corday; on voit que l'auteur y a mis tout son talent, toute son âine...
» Madame Colet nous a donné Charlotte Corday pour ce qu'elle était, c'est-à-dire pour la petite-nièce du grand Corneille, pour une jeune fille de noble naissance, aux mœurs douces et délicates, à l'esprit cultivé, gracieux, avec une teinte de mélancolie et de causticité; en politique, rien qui ressemble au fanatisme grossier du temps, mais une admiration calme et
' V. 'l-'- tableau, p. 14, et 4^ tableau, p. 65 :
L'amour, ce sontiinent n'est-il i)as dans mon âme? Incertain , vague encor, mystérieuse flamme , Ima^e qui me suit, rêve (\m in'attendrit, \i->ion qui m'attache au destin d'un prosciit! Que l'exil avec lui serait doux ! Sa jjensée Me trouble. ... Lui peut-être m'aimait!
DE CHARLOTTE l)K CORDAY. (XLXxiii
n'îflirliic pour ranliqiiilé, pour J. J. Rousseau et pour l'rloquente et romanesque Gironde. Nulle vanité, nulle prétention à la gloire, même à celle de son dévouement : délivrer son pays, se résigner et mourir, voilà tout son rôle. En somme, il V a beaucoup d'art ou de bonheur dans la manière dont Tanteur a su marier la candeur et la modestie de la jeune fille avec la fermeté, la constance et l'énergie de riieroine. C'est un caractère achevé.
»... Mais ce <jue madame Golet a tenté de plus hardi, de plus périlleux, c'est de retracer dans toute leur hideuse nudité les mœurs populaires de 93.
M ... Nous avons le tableau complet d'une journée, v compris la guillotine, pour l'appeler par son nom. Le peu|>le de 93, le peuple de Marat, hurlant la CarmarjnoU; , dansant autour de la fatale charrette, vomissant l'injure et le sarcasme sut la victime, et battant des mains au bourreau, voilà le chœur de cette tragédie! Eh bien, nous <jui ne craignons pas les hardiesses littéraires, nous craignons l'effi't de celle-ci; nous le craignons encore moins parce que ces souvenirs sont près de nous, que parce qu'ils sont tout simplement horribles. C'est au moins un scru[)ule que je soumets au goût e.xercé de madame Colet. Je doute que les mœurs de 93 puissent passer telles quelK s sur la scène dans toute leur crudité comme elles sont dans l'histoire et dans le Moniteur. Je u'ai pas besoin d'appreiidn- à madame Colet que la vérité de l'histoire et la vérité de l'art ne se ressemblent pas tout à fait.
» La vérité du Moniteur est trop vraie, si on p» ut le dire. Pour la faire accueillir, le poëte est obligé de la refaire à son image et de lui donner l'auréole et le sceau divin de l'idéal. •
Nous nous pormettroiis de ne pas partager sur ce point l'opinion d'un critique aussi distinf^ué ({uo M. Alloury. Sans contcslcr les droits de ridéal, nous ne saurions adinellrc qu'en matière historicjuo il existe une vérité trofj traie. C'est, hélas! le contraire «pii n'arriv»? (|ue trop souvent.
Aussi, loit» de blAiner madatne Colet d'avoir sui\i le Minii-
ccLXXiv BÏBLIOGUAPHIE DHAMATIQUE '
tem\ nous la louerons d'avoir été au delà, d'avoir recherché les documents authentiques à une époque où ils étaient à fjeine connus, et d'avoir donné la préférence à la biographie de Louis Dubois sur le roman de M. Esquiros, quelque séduisant que fût ce roman.
INous avons cherché d'autres comptes rendus dans les recueils littéraires du temps, nous n'en avons trouvé aucun dans la Revue de Paris ^ non plus que dans la Revue des Deuœ-Mondes.
Mais nous avons été plus heureux dans la Revue Britannique^ dirigée alors par M. A. Pîchot. Elle publiait les lignes suivantes dans sa Chronique littéraire, juin 1842 (5^ série, vol. IX, p. 440) :
... « Madame Louise Colet a osé évoquer deux grands caractères de notre Révolution : Charlotte Corday et Madame Roland. lui|ontMnspiré un double poëme. Il y a chez cette jeune et cbaleiireuse muse de notre midi une vive sympathie pour tous les héroïsmes. Elle comprend d'instinct le génie sous toutes les formes qu'il revêt dans la fiction et dans l'histoire : c'est le secret de tant de nobles pensées et de tant de beaux vers, dont quelques-uns ont obtenu des couronnes académiques. Mais ce qui nous charme dans le talent de madame Louise Colet, c'est que son enthousiasme pour la gloire n'étouffe pas sa sensibilité de femme. On l'admire quelquefois, on l'aime toujours. Nous l'avions déjà comparée à Félicia Ilemans, et nous maintenons cette comparaison en lisant son nouveau volume. On a d'abord quelque peine à se faire à ce vers alexandrin traduisant le style révolutionnaire; mais cette traduction est faite; avec tant de goût, les paroles historiques y sont reproduites avec une simplicité si sévère, que la rime n'en altère en rien la vérité. Lisez surtout l'interrogatoire de Charlotte Corday, cette Judith moderne.
" Les pièces justiHcatives du nouveau \olume de madame
DE CHAULOTTE I)K CORDAY. cclxw
Colet ont de 1 importance, et les futurs historiens de la Révolution y trouveront de quoi (;laner. »»
La Revue indépcndaiite , if du 1'"' oclohre, Bulhlin hibliofjrajjhique , p. '2*^, contenait aussi un article rurieux.
Cette Revue, rédigée par Pierre Leroux, madame Sand, et dirigée plus tard par Pascal Duprat, avait été fondée pour et par la démocratie, (llatin, Bihl. hist. rt rrit., p. ii.) Elle professait hautement les idées de la Montajine. Klle ne pouvait donc laisser passer itiapercu l'ouvrage de madame Colet, et c'est surtout au point de vue des partis politiques qu'elle l'examine.
« Le li\ re de madame Colet est un superhe manifeste en fa- \«'m ilii parti de la Gironde... Madame Colet a chanti' en vers éner(ji(pies l'âme et Ir bras de ce parti, madame Roland «t mademoiselle Cordav. Ou'une femme donc soit l'historien et le poëte de cette faction frinrlle, siins caractère, mais non pas sans poésie...
" Sin()ulière destinée du parti girondin d'avoir en pour poète, |K)ur politique et pour homme d'action, trois femmes. "
L'auteur de l'article, signé T., conteste la légitiruite du tvrannicide... « A tant faire que de com[)ren(lre l'assassinai, dit-il, mieux valait com()refidrc la Hévolution. »»
Lt il ajoute ce monstrueux paradoxe :
<' Il rst hieii plus facile, mêinr .lU point de \ ne du dmii. de justifier les massacres de Septembre que le meurtre de Marat; car, dans le premirr cas, c'est un acte |>ublic, concerté entre plusieurs hommes, et certainement accepté pai r(q»ini«»n à ce moment-là '. »>
' Sans vouloir disiuler ici celle a(>ulo^ie alruco et dérisoire du massacre des Prisons, nous ne pou>on> la laisser (MiMter san* un démenti énergique, u Les massacres sont lé^^ilnnés |>ar un acte pulilic. • —
ccLxxvi BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE
Le critique condamne aussi la mise en scène de Marat, comme étant fausse d'un bout à l'autre dans le livre de madame Colet.
u II fallait bien justifier son héroïne et charger Marat. Ce n'est pas ainsi que M. Esquiros a interprété la Révolution dans son roman de Charlotte Cordaj. Il aime la femme qui meurt par conviction, comme une Romaine ou comme la digne fille de Corneille... mais il comprend aussi Marat, l'homme bouc émissaire de la Révolution, le martyr d'une idée supérieure à la conviction de Charlotte Corday.
» Si nous considérons le livre de madame Colet au point de vue littéraire, nous reconnaîtrons volontiers que son style est quelquefois vigoureux et original. Son vers est franchement
Lequel?— a Ils ont été ratifiés par l'opinion du moment.» — L'opinion, au contraire, n'a jamais transigé un seul instant avec les meurtriers : à Paris et dans la |jrovince, dans l'armée (V. INJichelet, vol. Vil, chap. 7, p. 196, le peuple et V armée eurent horreur du massacre), et à la tribune (V: Discours de Salle, ilfomï. XV, p. 398, édition Pion), partout ils ont été flétris, poursuivis; plusieurs ont été condamnés et exécutés. Nous publierons leurs procès, le récit de leur mort; on verra s'ils ont invoqué un acte public pour se justifier d'avoir tué des prisonniers sans défense et mangé du cœur et du foie humain. Nous produirons les procédures qui établissent ces ftits judiciairement par l'aveu même des coupables.
Quant à la comparaison entre Charlotte de Corday et les massacreurs de septembre, tout à l'avantage de ces derniers, le critique de la Revue indépendante ne pouvait être plus mal inspiré en jetant ce défi téméraire à la raison. Il ignorait sans doute qu'au nombre des victimes se trouvaient des hommes compromis dans l'affaire dite des Troubles de Caen (3 nov. 1791), et arrêtés sous les yeux de Charlotte, ses amis certainement, ses parents peut-être. En frappant Marat, elle ne vengeait pas seulement leur mort, mais elle empêchait le retour imminent de ces exécrables boucheries. C'est ce qui a fait dire à un contemporain, tout aussi démocrate en 1793 que la Revue indépendante en 1842, mais mieux informe et plus équitable :
« Le 2 septembre ne fut pas un jour ordinaire. Il eut plus de vingt-quatre heures , et peut-être la minute de l'assassinat de Marat fut-elle la dernière minute du 2 septembre. » (Lavallée , Voyage dans les départements de la France, Calvados, 1793, p. 40.— bur Lavallée et ses opinions, V. la Bioijraphie des Contemporains de Rabbe et Sainte-Preuve, hoc verbo.)
DE CHARLOTTE DE GORDAY. cclxxvii
coupé et souvent pittoresque. La phrase est abondante et riche, mais elle manque de légèreté et de transparence. Cette fois encore le poète de la Gironde, comme Charlotte et madame Roland, a montré les qualités mâles qui manquèrent toujours à leurs héros. »
L'ouvrage de madame Colet eut nouTseulement les suffrages de la presse, mais les honneurs de la mode. Son livre avait paru en juin 1842. Deux mois après, la Psyché, le Constitutionnel y dans leur revue des modes, indiquaient le Bonnet à la Charlotte Corday comme faisant partie de la toilette des dames. (V. Constitutionnel du 7 août 1842.)
On nous assure qu'une nouvelle édition de cet ouvrage , épuisé depuis longtemps, se prépare chez Dentu, et paraîtra avec de nombreuses améliorations et augmentations.
CHARLOTTE CORDAY, dratne en trois actes, mêlé de chants, par MM. Dumanoir et Clairville \ représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Gymnase dramatique, le 44 juillet 1847, publié chez Michel Lévy. Paris, 1847, in-18 anglais.
Distribution de la pièce.
PERSONNAGES : ACTEURS
Henri de Belsunce, officier de l'armée vendéenne M. Dressant.
1 Le citoyen Nicolaï, dit Clairville, qui jouait le rôle de Marat dans la pièce de Gassier Saint-Amand en 1793 (V. ci-dessus, p. cliv), était le père de M. Clairville, le collaborateur de Dumanoir pour la Charlotte Corday du Gymnase.
ccLXXviii BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE
Barbaroux,) ,, ,, . ,. j M. Deschamps.
Louvet, '(députes girondins j j^j l^^.^^^^^ ^,3
Wimpfen, général, commandant l'armée
du Calvados M. Pastelot,
Chabot, 1
Drouet, membres de la Convention. M. Monval.
Legendre, I
Camusot, propriétaire M. Pérès.
Ribouillet. portier "M. Landrol père.
Laurent Basse , commissionnaire M. Bordier.
Madame veuve de Bretteville Madame Lambquin.
Charlotte Corday d'Armans Madame Rose Chéri.
Catherine Evrard, compagne de Marat. Madame Anna Chéri.
Madame Richard , femme du geôlier. . . Madame Marthe,
Un avocat.
Quatre députés girondins.
Soldats.
Hommes du peuple.
S'adresser pour la musique à M. Heisser, etc.
Acte I". — La scène représente une rue de Caen, madame de Bretteville brode à la porte de sa maison. — Charlotte, assise près d'une fontaine, tient un livre à la main; Barbaroux, Louvet et les autres Girondins forment un groupe au milieu de la rue et s'entretiennent à voix basse.
On entend le tambour : ce sont les volontaires de Caen qui partent pour rejoindre l'armée de WimpfTen sous les murs d Evreux. — L'entretien s'engage entre les Girondins et madame de Bretteville; celle-ci, tout en se déclarant royaliste, leur avoue l'intérêt qui l'anime pour ces braves jeunes gens qui vont peut-être se faire tuer à Paris. On voit par sa conversation qu'elle suit avec sa mère les séances de l'assemblée de résistance, et qu'elle va écouter les discours de Barbaroux , qu'elle applaudit à ses éloquentes invectives contre Marat — Cependant Charlotte semble
indidérente à tout ce qui l'entoure, plongée dans une lecture
DE CHAULOTTK l)K CnUhAV cci.xxix
qui absorbe son tattention. A. peine peut-on lui arracher
ces paroles : « Moi faible femme, quelle part m'esl-
il permis de prendre aux agitations de ce pavs ? Ma pitié aux victimes, ma sympathie aux proscrits..*... c'est 4out ce que je puis donner' » — Charlotte sort; Rarbaroux veut savoir quel est le livre qu'elle lisait <i attentivement : c'est la Nouvel le Ilcloisc!
Il est vrai que le volume n'est coupé qu'à une seule paj^e.
« A son Aize, dit madame de Bretteville, j'aurais tnnt In' mais telle est l'insouciance qu'elle a rapportée du couvent
— Du couvent, reprend Barbarnux en souriant, \n\]s vovez que nous avons bien fait de les su[)primer. »
Alors madame de Bretteville prend la défense du couvent de l'Abbaye aux Dames, et elle est amenée à confier à Barbaroux qu'au moment où la Révolution éclata , sa nièce devait épouser M. Henri de ïîelsunce, neveu de la supérieure de cette abbaye; mais depuis huit mois M. de Bel-
zunce a disparu sans que Charlotte ait laissé paraître le
moindre re^jret. Madame de Bretteville confie à IWirbaroux qu'elle la croit insensible, indifTérente ju^^qu'à la sécheresse de cœur. — Rarbaroux ne peut être de cet avis; un mvstére doit se cacher sous cette apparence trompeuse. Sa curiosité est piquée, il surprend (Charlotte absorbée dans une nouvelle lecture. Cette fois, c'est la //ï7i/<' qu'elle lit, la Dib/r ouverte au Livre de Jinirir, avec c»'s mots sonlii:nés au cravon :
« Skh;nkiu, i:r skua in mom mkm lii.opiiKix viww voTnF, NOM oi 'il pkuissf dk i.v main I» inf: kf.mmk ' »
Madame de Bretteville préfén- naturellement ccttr lecture à la Noun-Nr Ilvloisv et autres roman»^ du menu* ^MMire, et pour efTacer cette rpi^rammc (pli r«'t()mbe sur Louvet, elle prie celui-ci de raccomp«j;ner jusqu'à 1 épli*«*
ccLWX BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE
de Saint-Jean. Louvet lui offre son bras et s'éloigne avec elle après un petit air chanté en duo avec Barbaroux.
Scène iv. — Resté seul avec mademoiselle de Corday, qui le rappelle, Barbaroux se méprend sur ses intentions et lui adresse ce couplet, sur l'air de la Vicomtesse Lolotte. Nous ne citons que la fin :
Du haut de votre ciel si doux , Ang^e, vous bravez nos querelles.
L'orag^e qui gronde sur nous N'a pas même mouillé vos ailes.
Mais il s'est trompé, Charlotte n'a voulu que lui confier son dessein de se rendre à Paris, pour solliciter en faveur d'une de ses amies, mademoiselle de Forbins. Barbaroux, tout en n'approuvant qu'à demi sa résolution, lui promet une lettre de recommandation pour Duperret, et se retire.
Scènes y, vi. — Ici les événements se succèdent avec rapidité.
Le comte de Belsunce paraît, — enveloppé naturellement dans un grand manteau; — il apprend à Charlotte qu'il a été condamné à mort par contumace, par le Tribunal révolutionnaire de Paris.
(( Mais pourquoi êtes-vous proscrit? Quel est votre crime? Quelle est la cause de votre départ subit? — La Vendée, répond Belsunce, où mon père mourant m'avait fait jurer d'aller défendre la cause du Roi. »
Il a obéi; mais, au siège de Nantes, il a failli frapper son frère qui sert la cause républicaine. Désormais il ne peut plus continuer cette lutte fratricide. 11 est revenu, bravant la mort, pour passer quelques instants auprès de Charlotte. Leur entretien est interrompu. — Belsunce s'enfuit.