L. de Perret. — Mon ami, et le vôtre, il me semble
^ Une courte citation suffira pour en donner une idée : ' Quelle est ton opinion sur ce qui se passe? dit l'un des citoyens à l'af- (icheur. — Son opinion 1 répond un autre citoyen , il a couvert les murs de Caen de proclamations du Roi et de la Convention, des Royalistes et des lUtpuhiicains, des constitutionnels et des anarchistes, et il aurait une opinion !
" Lafjlcheur. Jl n'y a qu'un sot qui n'ait qu'une opinion. Il faut avoir des opinions assorties pour tous les temps : est-ce qu'on porte le rnômc liahit en luxer et en été? Kt en conscience, la vérité n'a-t-elle qu'une face.' »
DE CHARLOTTE DE roRhAY cxccu
Charlottt:. — Une cause comniuru- i i un dan^jer roniiuiiii unissent les vrais patriotes.
L. DE Pfrrft. — Notre cause! elle est perdue, le danger seul nous reste. Hier soir, uii dc'-cret a prescrit rap(>0!>ition de» scellés sur nos papiers. Prenez ganle i* vos paroles, si vou» restez longtemps dans Paris. Quant à Taffain* de %otre amie, mon concours est à votre service; mais, francliemcnt, je crain* de ne pouvoir vous être d'une grande utilité : le Miui>tn' m'a déjà porté sur la liste des suspects, et vous n'avez pas de pou- Noirs de votre amie pour agir en son nom.
Gharlottf. — N'en parlons plus... Je vous remercie de voi bonnes intentions; rien ne presse; vous avez le temps d'y réfléchir.
Maintenant, citoyen, et axant que je parte, permettez-moi un mot d'avertissement : fuve/ cette nuit, de Paris, fuyez avant que le soleil de demain ne soit levé; oh! fuyez loin de cette ville, le danger lest suspendu au-dessus de votre demeure; votre tête est menacée; à Caen, nous trouverez prot»?rtion auj)rès de ceux de votre parti, et vous jxiurre/ t«>rtilier leurs faibles mains par \otre présence; fuy«'z!
L. DE Perret. — Mon poste est à Paris; c'est là que mon devoir me retient,
Charlotte. — Adieu donc! et rappelez -vous, citoyen patriote, de mon avertissement avant qu'il ne soit tmp tard. Adieu. {Exit.)
L. DE Perret. —Ses paroles n'ont pas un accent onlinain*. Gomment une fille de province ' peut-elle savoir de» secrets dont je n'aie pas la clef? Elle me regardait, en me |».irlanl, avec une pénétration... Sa langue ne siiiiblait pas dire la moitié de ce (piVIle savait... Mais qiul puissant motif arrêtait ses paroles' Est-ce une de ces fanatiques que nos temps Hé\reux ont transbuniiées en prophètes?... Je m'y perd»...
Scène II. — Le jardin du Palais- Uoyal. — Le peuple, assemblé en foule, gesticulant et parlant.
« A country maiden. L'autour a repn%4'nié Charlotte coCDine ëUal
d'une naisiiance el d une ligure arihifKT.it
dessu.<.) Nous croNoiis donc ■; ■■■tru ..
vinciale el non un<' iiHe do^ • ,
Oïl.
ccccLii BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE
Premier citoien. — Aux armes!
Deuxième citoyen. — Mort aux aristocrates!
Troisième citoien. — Mort aux Girondins! {Un orateur monte sur une chaise et dénonce Les Girondins.) Faut-il attendre qu'ils tirent leurs poi{jnards pour nous en frapper ou prendre les devants contre eux? [Longues déclamations.) Il faut assommer ces monstres! {Charlotte, qui est entrée pendant cette scène, écoute.)
Premier citoyen. — Longue vie à Marat!
Deuxième citoyen. — C'est l'ami du peuple!
Premier citoyen. — Ainsi que Danton et Robespierre!
Tous. — Voilà nos amis!
Une voix. — Marchons sur la Convention et réclamons un décret contre les riches !
Une autre. — Et le partage des biens! Que nul n'ait plus le droit de porter de soie ni de velours!
Tous. — Marchons! {Ils s'en vont en chantant la Marseillaise.)
Charlotte, à une citoyenne. — De qui donc demandent-ils la mort?
La citoyenne. — Des Girondins, parce qu ils sont tous les ennemis de la République et que Marat dit qu'il faut abattre cent mille têtes.
Charlotte. — Et quel est leur crime?
La citoyenne. — Leur crime? Ils nous font mourir de faim, ils trament un complot pour assassiner la moitié de Paris, ils veulent ramener les nobles; Marat seul, notre ami, a découvert la chose à temps.
Charlotte. — Je suis étrangère et aimerais bien voir Marat, votre ami. Est-il à la Convention?
La citoyenne. — Non, pauvre âme! il est malade chez lui, épuisé pour la cause du peuple. Ah ! c'est là un homme pour les pauvres! Danton et Robespierre sont bons, mais ils ne valent pas Marat. {Exit.)
Charlotte. — Je ne j)uis y tenir plus longtemps, tout mon sang est en feu; la vie des meilleurs citoyens n'est qu'un jeu pour d'infâmes assassins n'ayant ni cœur ni âme, bêtes sauvages aux pieds desquelles la France est prosternée, comme si
DK CHAHLOTTK DE COHDAY. ccccuii
elle était ploii(;ée dans le drlire!... Marat, ton arrél e$l tciAW- • ma \ ie pour la tienne...; le ciel pri-nd pitié de toi t-n finissant tes crimes... lit vous tous qui souffre/, courage! Si ma vie peut arrêter le hras eiisan^jlanté du tyran, ce jour fermera ta liste fatale!... Voilà uiu' boutique qui m'offre dans ce rouleau à la lame aiguisée tout ce (|u'il faut pour Tac complissenicni de mon dessein. {Elic entre dans la houlû^ue ifun coutelier et en ressort en cachant un couteau.) Oli 'dire que ce%\ la voie du salut pour le pays et que pas une goutte de sang n'a encon* souillé celte main! Il le faudra cependant!... Faisons ce sacrifice à la mort pour acheter leur vie. {Elle s'assied sur un banc ; une petite Jillc accourt vers elle.) Dites-moi Notre nom, mon enfant.
L'e.nfant. — Marie.
Charlottk. — Un beau nom! .Vvez-vous votre maman?
I/knfant. — Oui; elle est avec Louise.
Chaiu.ottf. — Va que faites-Nous loul le jour"*
L'enfant. — Je joue.
Charlottk. — Et êtes-vous bien heureuse?
L'enfant. — Qu'est-ce (|ue cela?
GuARi.oTTE. — 0 ciel! (juelle ij;norance forluniV! Klle ne sait ce cjue c'est que le bonheur! (I>é\eInpjK uu-nt!», etc. y .**a vie, pure et sans trouble, s'écoule limpide comme le tours d'un rui>seau sous un beau ciel d'été... etc.
L'enfant. — Pourquoi regardex-vous ainsi et parlez-vous au ciel?
Charlotte. — Parce cjue le cic! est brillant et ^pleiidide... Mais voyez, mon enfant, votre mère \ous chenhe. Ne m'oubliez pas quand vous reviendrez jouer, dans ce iiia(;niH<|uc jardin, avec vos amies. I*eut-étre ce> Uinbons |iarviendronl-il» à aider votre jeune mémoire'. Adieu, mon enfant. {La petite Jille s'en va en courant.) Combien la vie es! élrangrî les enfants continutMit leurs jeux ; des milliers d'hommrs m? I^%enl et ?c couchent en paix dans ce même Paris, ou l.i guilloiine
* Voici donc l'épisode de l'enfant arriM'o *i Mn ê\Hi^^; «jif^ Iri caresses, les contes; après les contes, \vi bonbons I V. a-àmim p. cccxxxix.
ccccLiv BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE
fauche des têtes comme les moissonneurs abattent les épis du blé , et des gens , par centaines , vivent de cette vie horrible , courbes sous un destin fatal qui peut les atteindre avant leur réveil !... Mais maintenant, marchons sur les traces du monstre et tâchons de découvrir sa caverne ; elle ne peut être inconnue dans ces lieux. [Charlotte demande l'adresse de l'Ami du Peuple; on lui indique la rue de l'Ecole-de-Médecine.)
Scène III. — L'appartement de Marat, nu et sale. — Il est assis à une petite table, écrivant, vêtu d'une vieille robe de chambre, sans cravate. — Un imprimeur attendant des épreuves, et des afficheurs.
iMarat donne ses ordres aux imprimeurs et afficheurs, etc.; ensuite, dans un monologue, il revient à ses préoccupations et à ses inquiétudes : les traîtres remplissent les rangs de l'armée et les bancs de la Convention; l'or de l'Angleterre et l'espionnage de l'Autriche corrompent tout; Robespierre et Danton pourraient lui inspirer quelque confiance, si l'un n'était un être corrompu, si l'autre n'était un pur pédant.
Marat. — Moi seul connais l'opération propre à nous guérir de tous nos maux : il nous faut trois cent mille têtes pour que la cure soit complète!...
Albertine. — Votre bain est prêt.
Marat. — Et moi aussi. Ma plume, mon papier, de l'encre, une tablette pour écrire dans ma baignoire...
Il passe dans une salle de bains contiguë. — On entend une violente altercation. — Charlotte veut forcer les portes; Albertine s'y oppose. — Marat donne l'ordre de la faire entrer. — Elle salue Albertine avec grâce. — Celle-ci, tout en murmurant, la fait asseoir dans la pièce attenante au cabinet.
Marat, de son hain, après quelques questions préliminaires. — Je connais tous ces traîtres (Petion, Buzot, Roland, Louvct, Bar?)aroux), j'en ai la liste; avant huit jours, ils auront monté sur l'échafaud : la guillotine les attend. Alors malheur à Caen et à ses habitants! Je te le dis, jeune fille, il me faut cinq mille têtes des plus notables, d'hommes et àa femmes , aussi, entends-le bien. Tu es de Caen, et tu dois connaître ceux qui trahissent : dénonce-les-moi, donne-moi les noms de ceux que lu connais; p('u importe qu'ils soient tes amis; traite
HK CHARÎ.OTTE DK CDRDvY ccccix
comme ennemi quiconque Favorise !«;> conspirateur»; ne pa» Udénoncer, c'est se rendre son complice. Femmes, filles, *<rur4, amants, tâtcront tous de la {îuilloline sils dérobent un rriiiiinel à ma venjjeance!
Chari.ottk, lie su place. — Citoyen Maiat, je connais \oln' zèle et je suis prêle à vous venir en aille. J'ai là <|uelque chosique vous serez aise de voir; puis-je niapprocber de \ou>1
Makat. — Oui. viens, je prendrai de tes mains, ce que lu as à m'offrir, tu peux entrer. [ChartoUe tire son couteau, pénètre dans la salle de hains , frappe Marat ^ et ressort en jetant l'arme au loin.)
Maiiat. — Au secours! au secours! je meurs!
Albertine accourt en poussant des cris perçants et s'évanouit. — Les imprimeurs et autres ouvriers entrent; ils s'emparent de Charlotte. — Albertine, revenant à elle, s'élantx* sur Charlotte et veut la tuer. — Fritervention dci soblats.
Aluertink se désole. — O Marat! .Maratî
Ciiahi.otte. — Ciel! est-il possible! cet homme était aimé! {Le peuple se jette sur elle; les soldats la proteyent avec peine.) Non, livrez-moi à leurs mains : les homuies tpii pleurent cetti* mort sont di(jnes d'être mes assassins!
Le co.MMissAiMF, en echarpe. — Où est la miurtricre?... Quoi! une simple jeune fille!... <Jui ^ous a envoyée |»onr commettre ce crime? Êtes- vous lloyaliste ou Girondine^ Parlez.
Charlotte. — Je suis Patriote et H«publicaint'
Le commissaire. — Ou»*l motif a |mmiss«- votn* br.i>
Charlotte. — L'amour de la rraiici-, la haine des tyrans. '
'Pois. — Livrez-nou>-la. nous allons la déchirer |tar morceaux !
Charlotte. — Oh! Faites-moi m«»urir d'un s«ul coup, mon
œuvre est accomplie!
Le commissaire. — Ou ri I iii>truuMiil »h cet horiible
attentat?
Alblrtink, tendant le couteau. — Le voici. Lai^Mi-iuoi le
lui plon(;er dans le sein!
Le commissaire. — Kst-ce là l'arme?
Charlotte. — Assez. J'uxoue le fait. Ne croyei pw que |jm
ccccLvi BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE
peur! Je ne suis qu'une femme; je ne suis pas habituée à verser Je sang, non, en vérité!...
Albertine. — Laissez-nous faire, nous allons la pendre dans la rue.
Le commissaire. — Arrêtez! respectez la loi, qui ne manquera pas de punir le crime. Soldats, gardez -la bien; conduisez-la à la prison. {Ils sortent en tumulte.)
Scène IV. — La Conciergerie. — Charlotte, assise, écrivant. — La femme du geôlier.
La femme du geôlier a pitié de Charlotte; elle lui apprend que M. Corday, son père, est passé en Angleterre, ainsi que sa sœur; que Franquelin est mort de douleur et d'amour pour
elle, etc Un soldat de garde à la prison lui a rapporté tous
ces bruits. Charlotte la conjure de lui permettre de parler à ce soldat. — Celle-ci y consent, quoique ce soit au péril de sa tête. — Elle va chercher le soldat, c'est Robert Lamont!... — Long entretien. — Charlotte s'enquiert du sort de Franquelin, ce côté faible de son cœur. — Robert répond qu'il n'a pas péri, mais qu'on a perdu ses traces. — Quant aux Girondins, leur armée a été dispersée à Vernon, ils ont fui loin de Caen, leur cause est désespérée. — Charlotte ne peut en entendre davantage. Elle veut espérer toujours. Les vents glacés du JNord sont les instruments de Dieu aussi bien que le soleil fécond de l'été. La mort des Girondins et leurs souffrances sont des semences qui fructifieront un jour et dont l'avenir récoltera la moisson
Le geôlier introduit un artiste. — Ce dernier demande à Charlotte la permission de terminer l'esquisse qu'il a commencée le matin pendant les débats de l'audience.
Charlotte. — Puisse la vue de ces traits susciter une pensée mâle dans la poitrine d'un homme de cœur, lui donner le courage de mourir pour la patrie. Peintre, tu es libre de faire usage de tes pinceaux.
L'artiste se met à peindre. — Bientôt le geôlier entre avec les exécuteurs. — Charlotte fait ses adieux à Robert, et s'adressant à l'artiste : « Je n'ai rien à vous offrir pour tout le mal que NOUS vous êtes donné, rien , si ce n'est cette boucle de cheveux. {Elle en coupe une.) Ce sera un souvenir d'une jeune fille de
DE CHARLOTTK DE roMhAY. rcrcivii
Normandie qui inuurut pour sauvrr son p.iv> oppriuic uar un rruel tyran. Grâci? au Ci.l, il n'élait pa^ rr.ui.ai,. Kl iiuin. tenant {S'adrcssant à texécuteur.) je suis prèle; reiiipli^>4.*x votre office, on va voir qui de fious fera le mieux »oii dexoir envers l'Klat, vous en prenant ma vie, moi en vous la donnant. » (Pendant ce temps on lui a coupé les cheveux , et on la revêt de la chemise rouye, un bonnet de liherté est placé sur sa tête, ses poiynets sont (jaroltés.)
Le commissaire. — Tout ei-t-il prêt ?
Le geolikh. — Oui, tout; la cliarrette attend
Le commissaihe. — Ne perdons pas notre temps avec de pareils scélérats.
Chahlottk. — Citoyen comnii-s.»irr, je ue \rux pa.-. ^..,,, faire pertlre votre temps, mais vous ar( ordere/. bi«n quelque^ ntinutcs de plus à une feminr (pT.) un homme pour ses ajustements et ses dernières recommandations? Voyez, je sui'* proie. Ma toilette, quoique {jrossière, est encore assez bonne pour paraître devant la Haute Cour de rimmorlalité !
Le coMMiï>SAiiiK. — .Marclions.
(Lt!J tambours buttent, tous s'en vont. Hobtrt rejoint le reste des soldats.)
Scène v. — Un rolta;;e ci\ An(;Ielerre où KliM' el *on père se sont réfujjiés et attendent le retour de Robert cl «le Fran- «juelin. — .M. Cordav assis d.in> un j;rand fauteuil
-M. (>)rdav pleurt.' Charlotte, et pourtant il «n serait lier si Toryueil pouvait encore trou\er accès dans >on ctcur. Mai» le clia(;rii» ne lai>>«' piu^ <!«• place a un senliment autre que la douleur. Heureusement qu'il lui nste |h*u de temps à «ivre, et (jue râ{jc abrégera ses .souffrances
Iliise cherche à relever le courajje de son père. Révérer, adorer même les j;raiids morts commt* «le» >aiiit» ot un article
de leur foi Pour elle, Charlotte est une sainte, MUta^oir
cessé d'être sa >ceur; elh' déplore sa p«Tte, et en même leinp» elle croit sentir près d'elle sa prés«'nce bii-n-aina'-** M. Cor- «lav n'a pas ces illusions «h- la jeunes.^e. l'.li»*- |HMit x«»ir Charlotte reine «les « i«iix «•! dans toute m i;loirf; il la *<»il, lui, s«)us la hache san|;lante ««>nton«lue avec !«•» aMa**in« cl \c% vils criminels. Seulement, yrAce l'i Dieu, cet MMiilUin^ ne sau-
ccccLViii BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE
raient attcindro son âme ni renipéclier de recevoir la récom"
pense duc à sa noble action Et si , dans des temps meilleurs,
la France inscrit sur les tables de son histoire le nom de ceux qui Tauront le plus honorée, elle y réservera une place pour Charlotte Corday d'Ârmans.
Robert arrive avec Franquelin. — Celui-ci est pâle,
avant à peine conscience de lui-même. — Robert le porte sur un fauteuil et embrasse Elise. — Il raconte dans un récit qui n'a pas moins de cinquante-sept vers tous les détails déjà
connus de la mort de Charlotte Il n'est interrompu que par
un accès de folie auquel Franquelin est en proie Pour lui ,
Charlotte n'est pas morte, car il a son portrait; ils croient l'avoir tuée, mais il l'a sauvée, il l'a défendue jusqu'à la mort. — Il tombe sans connaissance, et expire les yeux attachés sur le portrait.
Élise. — Il est allé la rejoindre!... Un même amour, une même vie, une même mort les a réunis !
M. Corday. — Oui, dans un monde inconnu le repos commence pour eux, pour nous la douleur reste. La vie est un de ces amis importuns qui foulent trop longtemps le seuil de la
maison Elle m'accueillit avec faveur, elle me quitte au
milieu des revers. Puissiez-vous, mes enfants, ne jamais être réduits à maudire l'existence ni à désirer sa fin ! [Le rideau tombe.)
Cette tragédie est incontestablement une œuvre consciencieuse, élaborée avec soin dans ses détails, écrite avec talent dans les scènes principales. Le caractère de Charlotte, le plus difficile à rendre, si tant est qu'il puisse être rendu , est à la hauteur du sujet. Le monologue qui ouvre le second acte, dans la cour du grand manoir, est bien en situation et digne de l'héroïne normande. La scène des adieux, celle du rêve (quoique déjà un peu trop mélodramatique), le dialogue avec de Perret (acte lY, scène i), les réponses au commissaire chargé de l'arrestation, toutes ces parties nous ont paru excellentes, et nous avons traduit lit-
DE CHARLOTTK \)K COHDVY rcccm
loralement |w.(ir (jiio le public fratirais piU en ju^or Mais .1 côté de ces qualités, de ces beautés méiue, on rogrclU* de trouver des fautes graves qui les déparent.
La première est rinlroduction dans le drame des amours d'Élise et de Robert Lamorit; c'e>t la un bors-d'œuvre absolument intolérable. Tout le premier acte e>l absorbé par cet épisode parasite qui reparaît encore dans les scènes m cl IV du second, et la scène v du quatrième, ('/est en réalité une pièce dans une autre. Nous admettons que les tableaui soient tracés avec un babile pinceau , qu'ils rappellent certaines pap:es de Waller Scott; mais 7W7i vrat lac lorug.
L'unité (l'intérêt est une règle de tous les pavs et de tous les temps qu'on doit respecter, d'autant plus qu'on n'observe pas les deu\ autres unités.
La seconde objection est tirée de l'amour de Franquelin. Oue des étrangers comme M. Gasc (V. ci-des>us, p. cccvi) ou comme l'anonvme anglais aient admis cette légende sur la foi de M. de Lamartine, la responsabilité retombe sur r historien français, qui a eu le tort de couvrir de son nom illustre une amourette d'opéra-comi(jue.
Encore pourrait-on répondre, que dès 1797 le baron de Senkenberg avait deviné le rcMe de Bougon- Longrais; qu'il avait entrevu que Charlotte avait inspiré, partagé peul-élre un sentiment amoureux; et (jue c'est précisément l'.Vnglelerre qui vu possède la preuve (V. ci-dessus, p. «.cxi cl suiv.). Mais cet amour admis, n'élait-il pas po>siblr de le faire moins fade, plus nii^le (jue c«*lui «le la piècr anglais? L'auteur l'a (pialilié lui-même, <'n diNant que Franquelin n'est que le clair de lune de Charlotte '. Ou était alor* U
' Acte III, scène 11 . p. JO :
llrr failli inailo mine. miM BOOKlit, wjr ten ^^ Extinguinliiil , u lh« iiioon i» bjr thr »ua
ccccLX BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE .
nécessilé de donner à son héros ce caractère reflété, plus pâle que le rôle secondaire de Lamonl? Pourquoi ne pas supprimer ce beau ténébreux? Pourquoi cette scène enfantine du portrait donné par Charlotte à Franquelin et passé par elle autour de son cou? La légende elle-même ne va pas jusque-là. Un tel surcroît de détails romanesques est de l'invention de l'auteur anglais et doit lui rester pour compte.
La scène v du quatrième acte ne serait pas tolérée sur un théâtre français. La pièce finit nécessairement après que Charlotte a été conduite à l'échafaud : comment imaginer que le spectateur puisse entendre en récit ce qu'il vient de voir en action? La narration de Robert, qui a près de soixante vers, est donc une redite inutile par elle-même et d'une longueur démesurée. Le dialogue entre Corday père et Elise devisant sur la mort de Charlotte, les consolations chrétiennes de la fille, l'oraison funèbre mise dans la bouche du père, tout cela ne supporte pas même la critique et doit être retranché.
Celte pièce oflre donc le singulier spectacle d'une œuvre qui, bonne par elle-même, est gâtée par ses accessoires. Peul-ôtre y a-t-il moyen de se rendre compte de cette singularité. L'auteur, qui n'a rien donné au hasard, n'a pas écrit sans intention cette longue exposition qui occupe tout le premier acte; il a voulu évidemment préparer la résolution de Charlotte de Corday, expliquer son action, la mettre aux prises avec la Terreur, dont elle va exterminer l'un
When he is présent, drawing ail her light Frorn liis reflected beains when he's away; So I frorn her draw light when ail is dark !
« Sa foi fait en moi le néant, la nuit, et de même que la Lune effacée par le Soleil , tant qu'il est sur l'horizon , ne reçoit , quand il est disparu , que la luinière rélléchie par ses rayons, ainsi je ne suis éclairé que par elle lorsque les ténèbres s'épaississent autour de nous. »
DE CliAULiUTE DE COUDAY. ixjccixi
des agents. De là l'épisodo de Ikoherl Lamoril vi les paroles de Charlolle quaiid il est arriHé :
Yourif» Kaiiiont is ain.'sted, and in pri-^on,
CIlAni.OTTK.
And doomed to de.nh, that is a certain issue, My sister, 1ck>, will perisli; al! llie (jood \\ il! be destroyed, ihe vile alone reinain.
Voilà le lien entre la digression des amour> d'Kli>e et le drame de Charlolle. C'est par la mOme raison que Tauteur fait répéter sans cesse a Charlolle que I échafaud a déjà moissonné des centaines de milliers de \ictimes. Tout ceci repose sur une erreur : la Terreur du Tribunal lié>olulionnaire était à peine commencée lorsque Charlotte frappa M. irai. Il faut chercher ailleurs les causes de sa résolution; ces rauM*> sont bien autrement sérieuses et profondes qu'une arrestation ou que des eiéculions imaginaires. Nou> aurons a \cs rechercher, a les signaler; ce sera notre lAche, un des clia- [)ilres les [)lus laborieux de notre li\re. .Mais suis entrer dans ces éludes intérieures, qu'un étranger ne pou>ait aborder que didicilement, il pouvait s'éclairer par les interrogatoires de Charlotte, s'en tenir à ce (ju'elle dit, a ce qu'elle a révélé d'elle-même.
Ces réserves nous étaient imposées par les nécessités de la critique historique. I.a tragédie (jue nous venons d'analyser n'en a |)a> moins un intérêt très-reel qui e.sl dan-» son originalité indi\iduelle. C'est a>ant tout une pièce anglaise divisée en (pialre actes, suivant la structure nalionalr. conune la Mmd of Sonnundy (N. ci dessus, p. i.\c). I*e* entrées et les surlie> sont nidiquée> par les mots sacramentels (e;i/t'r, tu// ou e./ruw/) I "•• •"• dishn::ue nrlirirnil
ccccLXii BIBLIOCxRAPHIE DRAMATIQUE
des pièces allemandes par la tournure des idées. On n'y trouve ni les tendances philosophiques, ni les élans d'un enthousiasme voisin du mysticisme, comme dans les drames de Senkenberg et de Bamme, de Zschokke et de madame Wetsphalen. Ce n'est pas le génie de la Vérité qui apparaît au milieu de vapeurs nébuleuses et qui parle le langage de la rêveuse Allemagne, c'est l'accent de la libre Angleterre, le pays classique de l'indépendance politique. La haine de |a tyrannie, le mouvement des factions, les passions des masses populaires sont représentés avec une franchise et une énergie toutes britanniques. On sent la tradition du Julius Cœsar dans le discours de Buzot, qui rappelle celui de Brutus, dans la peinture des groupes du Palais-Royal, qui font penser aux citoyens du Forum si admirablement saisis et contrastés par Shakspeare. L'adoration de la mob pour Marat est bien rendue, ardente chez les hommes, tendre chez les femmes du peuple, qui voient en lui un ami plus à leur portée que Danton et Robespierre. Mais c'est par des propos vrais, pris sur le fait, que cet effet a été atteint, et non en faisant appeler Marat le Zeus antique siégeant sur la montagne (V. ci-dessus, p. cccxcviii), mot qui assurément eût été fort peu compris par les sans-culottes de 1793.
L'idée d'introduire sur le théâtre le peintre qui termina dans la prison le portrait commencé à l'audience est neuve; c'est la première fois qu'elle apparaît dans un drame. Ce trait semble avoir frappé l'imagination anglaise. Déjà, nous le savons, M. Ward avait consacré une toile à la représentation de cette scène, et en 1863 la cour du prince de Galles en Faisait l'objet d'un tableau vivant. C'est très-cerlaineinont une combinaison heureuse dont on peut attendre un grand effet; mais il est regrettable que l'anonyme n'ait
DE CHARLOTTE DE COKDAY. (XCCLxiii
pas connu la riolico écrilc; par llauer (ju par ses enfants sous sa (llclùe; il aurait pu tirer de ce document, éminemment pathétique, un parti bien autrement avantajieux qu'il ne l'a fait : l'introduction de son artiste innommé, au quatrième acte, se réduit :i ime honne intention; ce n'est pas assez.
Nous avons du nous montrer sévères sur certains points envers cette tragédie, mais ses défauts ne nous ont point fait oublier ses mérites. Nous avons dit les uns et les autres, en usant librement des droits de la critique, et nous aimons à croire que l'auteur ne s'en [daindrn pas, puisqu'il les a proclamés lui-même dans sa préface.
Ces lignes étaient écrites et livrées a Timprimerif ilepuis longtemps (septembre 1871), lors«|u'une correspondance s'est engagée entre M. Giles et nous (janvier IST'i) nu sujet de sa pièce. Il a bien >oulu nous faire savoir dans quelles circonstances et dans (pielles vues il l'avait composée. Architecte fort occupé à Londres, il avait été obligé, par suite des fatigues de sa profession, d'en interrompre les travaux. Pour utiliser ses loisirs forcés, il se livra a Tétudc de la littérature, et remarcjuant qu'en Angleterre le niveau du théûlre allait en s'abaissanl et descendait a des compositions tout à fait inférieures par la faute des enlre|»reneurs de succès dramali(|ues, il \nulut montrer <ju'on pouvait combattre ces tendances fnnesles, <|u il compan* aux ravage.^ de l'absinthe, par le choix de sujelî» |)lu> sains, plus nobles, plus dignes de la scène et du publia- ' '"•"'t im^i <|ii'd fut
' • I saw lia' Kii-'lixli Sui'<' <«•. und I ihuuglil i roui 1 urtlo .i> ' (ir^t «87*.)
Wilh respect lo our Thfaiii^ Ui.) #ic a. j ' •« ' ^ ** <*t'^'
ccccLXiY BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE
amené à traiter un épisode de l'histoire contemporaine qui ' rappelle les temps antiques par l'élévation et l'énergie des caractères qui s'y développent. Une haute pensée morale a donc inspiré ce travail. Nous nous félicitons de l'avoir pressentie en donnant à notre compte rendu une étendue qui permet d'apprécier l'importance de l'œuvre. Nous sommes fiers, en outre, de l'hommage indirect rendu par une nation étrangère à une figure que nous admirons. C'est avec étonnement que nous avions remarqué le silence de la littérature anglaise sur Charlotte de Corday. La tragédie de M. Giles nous prouve que celte indifférence n'était qu'apparente. Bien plus, un tel choix fait dans un but de moralisation du théâtre et pour retremper la veine affaiblie de l'art dramatique est un suffrage significatif que nous recueillons «avec bonheur.
La pièœ actuelle n'a pas été représentée à la scène. Elle n'a pas été non plus passée en revue (revieuwed) par la presse. M. Giles nous apprend même qu'elle a reçu peu de publicité et qu'elle n'a pas été lue en Angleterre par plus de vingt personnes. La France en aura donc pour ainsi dire la primeur.
Nous ne changeons rien à nos jugements sur l'œuvre de M. Giles; il verra, nous l'espérons, dans la franchise de nos critiques une preuve de la sincérité de nos éloges.
in the hands of illiterate managers whose sole objc( t is lo imake a sensation and so gel money for a time. This System resembles the habit of drinking absinthe which intoxicates the drinker with pleasure, but requires lo be increased in quantiiy or power at each succeeding de se until the drinker loses ail taste and relish for healthy food. »
a Tlie object of my Préface was lo shew lliai the fauil of this System lay more with the managers Ihan the public, jusl as the fatal evils arising from absinthe are due more to the temptiitive offered by the a Spirit Shop » than to any désire on the part of Ihe people for unhealthy food... » (January 7 (872. ^
DE CHARLOTTE i)E CnUDAY. . rxcLXv
Les trois pièces qui suivent ne nous sont parvenues que depuis Timpressiori. Ne pouvant les replacer à leurs dates, nous les insérons ici suivant leur ordre chronolofiique.
THE MAID OF NOlîMAM)^. I7!>',, pnr Ldmi m-Joun EViŒ, auteur du Donneitr vieille, et ci-devunt du Collège de Penibrocke a riiiiversité de Can»l)ri«l;:e, aujourd'hui des théillres de Worcesler, N\ olvcrhampton et Shrew>l)urv.
Cette tragédie est celle que nous avons annoncée, n" \, p. cxc, sous le titre de Id Jeune Normande. Nous l'avons trouvée à la dernière heure, grAce aux recherches faites pour nous à Londres par la maison (ialignani. La pièce fut jouée sur le thèAtre de Wolverhaniplon cl imprimée chei Longman, in-S", avec celle épigraphe :
Dire«iie, prisco nAtu« ah Inarhu.
Ml iotemt. an |au|>rr. rt intiiiiA I)e genXp f ub dio morrru , Victima nil miaermotiâ Orri.
Il(iii4cr. Carmen f iii . liv II.
Llle est dédiée par l'auteur à Loki» Valkntu '.
«... L'hisloire des événements publics, dil-il dans cette dédicace , olFre un écueil lorsqu'on la repri'>ente sur la v ène : c'est qu'elle perd son charme par le mnn(|ue de nouveauté.
' V. l'arliclo conwcn' jwr la Hioijra^thte de$ cantrt$if4jraiii» u Lord Valonlia. ronnu p.ir lit Hrhitmn Ae \ oyiitfrM au.r Itulf, «lir /#• èorrfi de lu vïtr Houye et m Abyfninie, 3 vul iii-4 , Ii4.luilrm rrâiK4â».
ccccLXvi BIBLIOGRAPHIE DRAMATIQUE
Il n'y a pas de meilleur moyen de remédier à ce défaut et de réveiller l'attention du spectateur, que d'introduire dans la pièce des incidents inattendus. J'ai donc mieux aimé créer le caractère imaginaire de Théodore, que de fatiguer les auditeurs en restant dans le cercle des faits historiques — »
DRAMATIS PERSONNE (sic).