‹ Charlotte de CordayChapitre 10 sur 89 · ARRESTATION · texte numérisé non relu

ARRESTATION

PREMIER INTERROGATOIUt: DE CHARLOTTE DE CORDAY (ij.

L'an deuxième de la République française , le samedL 1 3 juillet, sept heures trois quarts de relevée ;

Nous , Jacques-Philibert Guellard , commissaire de police de la section du Théâtre-Français , instruit par la clameur publique qu'il y avnit un grand rassemblement dans la rue des Cordeliers, et que ce qui donnait lieu à ce rassemblement était le bruit de l'assassinat commis en la personne du citoyen Marat, député à la Convention nationale , nous sommes sur-le-champ porté à la maison dudit citoyen Marat, demeurant rue des Cordeliers , n° 3o, où étant monté au premier étage , et entré

(1 j M. réditeur de la Revue rétfospeciive , recueil aussi curieux qu'important, dans lequel celte pièce et la suivante ont été insérées (avril 1835), a bien voulu m'autoriser aies réimprimer ici. C'est un acte d'obligeance dont je suis très reconnaissant , et d'autant plus que ces actes n'avaient pas été publiés dans les journaux du temps. Une noie de la Revue nous apprend que les originaux de ces précieux documens furent adjugés, le 13 décembre 1834, lors de la vente de la belle collection de M. Cochard, de Lyon, à M. Fontaine, libraire dans la même ville.

clans une pièce servant d'antichambie , cclairée d'une croisée ayant vue sur la cour, nous y avons trouvé différens citoyens armés , et une citoyenne dont on tenait les deux mains, et qui avouait d'avoir porté un coup de couteau au citoyen Marat , dans l'instant qu'il était au bain , dont on nous a dit que le citoyen Marat était expiré.

Et à l'instant nous étant transporté dans une petite pièce à gauche , ayant vue aussi sur la cour, nous avons aperçu dans une petite pièce adjacente , et où était une baignoire , une grande quantité de sang sur le carreau , et que l'eau de la baignoire était toute teinte du sang qu'avait perdu ledit citoyen Marat.

Etant de suite entré dans une autre pièce servant de chambre ù coucher, et ayant vue sur la rue par deux croisées à grands verres de Bohème . à gauche de la porte où est un lit , nous y avons trouvé étendu le cadavre dudit Marat, assassiné par un couj) de couteau , et auprès dudit cadavre avons aussi trouvé du sang.

Et par devant nous est comparu le citoyen Phihppe- Jean Pelletan , chirurgien-consultant des armées de la république et membre du comité de santé , demeurant rue de Touraine, faubourg Saint-Germain, lequel nous a dit et fait remarquer que le coup porté audit Marat a pénétré près la clavicule du côté droit, entre la première et la seconde vraie-côte , et cela si profondément , que l'index a fait écart pour pénétrer de toute sa longueur à travers le poumon blessé, et que, d'après la position des organes, il est probable que le tronc des carotides a été ouvert; ce qui indique encore la perte de sang c|ui a causé la mort, et qui sortait à flots de la plaie , au rap-

port des assistants. Et a ledit citoyen Pelletan signé au présent, à l'eftet de constater la véracité dudit rapport.

Pelletan.

Et de suite nous commissaire susdit, après avoir donné acte audit Pelletan de sa comparution , dire, rapport et iléclaratiou, avons examiné le cadavre et avons reconnu, autant qu'il était en nous , la vérité du rapport qui nous avait été fait, et ayant jeté les yeux à côté du cadavre, nous avons trouvé un couteau à manche en bois d'ébène, dont la lame, toute fraîche remoulue, nous a paru être teinte de sang , et avoir été l'instrument avec lequel ledit Marat avait été assassiné dans son bain.

Etant de suite repassé dans la première pièce servant d'antichambre, où nous avions d'abord trouvé la femme prévenue d'avoir commis cet assassinat , l'ayant fait passer dans une pièce servant de salon , et garnie de deux croisées ayant jour sur la rue des Cordeliers , nous l'avons interrogée de la manière et ainsi qu'il suit , en présence des citoyens IMarino et Louvet , administiateurs au déj)artement de la police à la mairie , survenus à l'instant et au bruit de cet assassinat. Avant de procéder à cet interrogatoire , de l'avis desdits citoyens administrateurs , avons pensé qu'il était à propos de faire part de cet horrible attentat aux Comités de salut public et de sûreté générale de la Convention , ainsi qu'au Conseil de la commune ; ce que nous avons fait à l'instant.

Premièrement , à elle demandé ses nom , surnoms , âge, qualité, pays et demeure :

A répondu se nommer Marie- Anne-Charlotte Corday, ci-devant d'Armont , native de la paroisse de Saint-Sa-

90 CHAULOTTE IHi tOBPAY.

Uuniu-<ies-Liyueries, ci-devaut diocèse de Sees, âgée de vingt-cmq ans moins quinze jours , vivant de ses revenus , et demeurant ordinairement à Caen , lieu de sa résidence, et présentement logée à Paris, rue des \ieux- Augustins, hôtel de la Providence. -tir^ -Ai i.

■ — A elle demandé depuis quel tems elle est à Paris . et quel a été l'objet de son voyage dans cette ville:

A répondu y être arrivée de jeudi dernier, avec un passeport qu'elle avait obtenu à Caen , dont elle est partie le mardi d'avant , et être venue dans celte ville sans aucun dessein.

— A elle denwndé s'il n'est pas vrai que , heure présente . elle s'est introduite chez le citoyen Marat , qui était alors au bain , et s il n'est pas également vrai qu'elle a assassiné ledit Marat avec le couteau que nous lui représentons à l'instant :

A répondu que oui , et qu'elle reconnaît le couteau.

— Interpellée de nous déclarer ce qui l'avait déterminée à comnietti-e cet assassinat :

A répondu que , ayant vu la guerre civile sur le point de s'allumer dans toute la France , et persuadée que Marat était le principal auteur des désaistres , elle avait préféré faire le sacrifice de sa vie pour sauver son pays.

— A elle observé qu'il ne nous paraît pas naturel qu'elle ait conçu ce dessein exécrable de son propre mouvement; et interpellée de nous déclarer les personnes qui l'ont engagée à cet assassinat , ainsi que de nous nommer la personne qu'elle fréquente le plus ordinairement dans la ville de Caen :

A répondu qu'elle n'a communiqué son projet à ame qui vive; qu'il y avait quelque tems qu'elle avait le

passeport qui lui a sei'vi pour venir à Paris ; qu'en partant mardi dernier de Caen , et quittant une vieille parente chez laquelle elle demeure (la citoyenne Coutellier de Breteville) , elle, répondante , a seulement dit qu'elle allait voir son père ; que très peu de personnes fréquentaient la jnaison de cette parente, et qu'aucune n'a jamais rien su de son dessein.

— A elle observé que , suivant sa réponse antécédente , il y a tout lieu de croire qu'elle n'a quitté la ville de Caen que pour venir commettre cet assassinat dans la personne dudit citoyen Marat :

A répondu qu'il est vrai qu'elle avait ce dessein , et qu'elle n'aurait pas quitté Caen si elle n'eût eu l'envie de l'effectuer.

— Sommée de nous déclarer où elle s'est procuré le couteau dont elle s'est servie pour commettre ce meurtre , et sommée de nous dire quelles sont les personnes qu'elle a vues depuis qu'elle est à Paris , et enfin de nous rendre compte de ce qu'elle a fait à Paris depuis le jeudi qu'elle y est arrivée :

A répondu avoir acheté le couteau dont elle s'est servie pour assassiner Marat, ce matin, à huit heures, au Palais-Royal , et l'avoir payé ^o sous ; qu'elle ne connaît personne à Paris, où elle n'est jamais venue; qu'arrivée le jeudi , vers le midi , elle s'est couchée, n'est sortie de son appartement que le vendredi matin , pour se promener vers la place des Victoires et dans le Palais- Royal; que, l'après-midi, elle n'est point sortie; qu'elle s'est mise à écrire difFérens papiers que nous trouverons sur elle ; qu'elle est sortie ce malin , a été au Palais- Koyal vers les sept heures et demie ou huit heures , v a

92 CHARLOTTE DE COBDAY.

acheté le couteau dont nous avons parlé ci-dessus ; a pris une voiture place des Victoires , pour se faire conduire chez le citoyen Marat , auquel elle n'a pu parvenir ; qu'alors , retournée chez elle , elle a pris le parti de lui écrire par la petite poste, et , sous un faux prétexte, de lui demander une audience ; qu'elle , répondante , sur les sept heures et demie du soir, avait pris une voiture pour se présenter chez le citoyen Marat, y recevoir la réponse à sa lettre; que, crainte d'essuyer encore un refus , elle s'est précautionnée d'une autre lettre qui est dans son portefeuille , et qu'elle se proposait de fnire tenir audit citoyen Marat , mais qu'elle n'en a point fait usage , ayant été reçue à sept heures ; enfin que son projet n'était point un projet ordinaire.

— A elle demandé comment elle est parvenue , cette seconde fois , auprès du citoyen Marat, et dans quel tems elle a commis le crime envers sa personne :

A répondu que des femmes lui avaient ouvert la porte; qu'on avait refusé de la faire entrer auprès de Marat, mais que ce dernier, ayant entendu la répondante insister, avait lui-même demandé qu'on l'introduisît auprès de son bain ; qu'il avait fait plusieurs questions à la répondante sur les députés de présens à Caen , sur leurs noms et ceux des ofticiers municipaux; que la répondante les lui avait nommés , et que Marat ayant dit qu'ils ne tarderaient pas à être guillotinés , c'est alors qu'elle , répondante , a tiré son couteau qu'elle portait dans son sein , dont elle a aussitôt frappé ledit Marat dans son bain.

— A elle observé si, après avoir consommé le crime , rlle n'a pas cherché à s'évader par la fenêtre:

A vépomlu que non ; qu'elle n'a ou aucun dessein de s'évader par la fenêtre , mais qu'elle se serait évadée par la porte si on ne s'y fût pas opposé.

Nous avons fait fouiller la déposante , et dans ses ])Oches se sont trouvés les objets ci-après , savoir : i" 25 écus de 6 livres ( 5o écus) ; 2° un dé d'argent; 3° 1 5o livres , en un assignat de 1 00 francs , et quatre autres assignats de i o livres chacun ; 4" une lettre à l'adresse de Marat , ainsi qu'elle nous l'avait déclaré plus haut; 5° un passeport au signalement de la répondante, délivré à la municipalité de Caen, le 8 avril , et visé le 23 dudit mois ; 6° une montre d'or faite par Dubosq, de Caen ; 7° une clef de malle et un peloton de fd blanc : tous objets non suspects ; mais dans la gorge de la répondante fut trouvée une gaîne en façon de chagrin , et servant au couteau avec lequel la répondante a assassiné ledit Mavat ; et, en sa présence, nous avons présenté le couteau à ladite gaîne, qui nous a paru y aller. De plus, dans la gorge, se sont aussi trouvés deux papiers attachés ensemble avec une épingle, dont ayant fait lecture, nous avons reconnu que l'un était son extrait de baptême , et l'autre une diatribe en forme d'adresse aux Français, dont il a été fait lecture en présence des citoyens Maure. Legendre, Chabot et Drouet , membres du Comité de sûreté générale et de la Convention , alors intervenus par un arrêté dudit comité.

— Demandé à la répondante qu'il y a tout lieu de croire qu'elle nous en impose en disant que personne n'était instniit , vu la quantité de numéraire dont elle est munie, et qu'il est difficile de se procurer, surtout pour une fille de son àgc :

94 t;HARLOTTE DE CORDAT.

A répondu que ce numéraire est en partie de celui qu'elle possédait , et qu'elle a pris ces 5o écus afin de suppléer au peu d'assignats qu'elle avait, ne voulant rien demander à personne.

— Interrogée si la répondante est fille : A répondu que oui.

— Interrogée si, ce matin, elle ne s'est point présentée à Sainte-Pélagie ou autre prison de cette ville :

A répondu que non ; qu'elle ignore même où sont les prisons.

Lecture laite à la répondante dudit interix)gatoire et de ses réponses , a dit pour réponse contenir vérité, et a signé.

Corda Y ; Maure aîné; Legendre; Marino; François Chabot; Drooet ; Locvet.

Sur la demande à nous faite par les citoyens administrateurs de police , dénommés ci-dessus, de la personne de ladite Marie-Anne-Charlotte Corday, avons ordonné qu'elle serait remise à leur garde , pour être par eux ordonné ce qu'il appartiendra. Et à l'égard des objets cidessus énoncés , nous nous en sommes chargé pour les tous remettre à qui il sera ordonné.

Guellard-Ddmesnil, Commissaire.

En conséquence d'une vive réclamation du tribunal révolutionnaire, vous voudrez bien , citoyen, remettre au porteur le procès-verbal et interrogatoire qui constate l'horrible attentat commis sur la personne du représerttant Marat.

Les administrateurs au département de police , FlQUEï, Y. Mazel.

PIÈCES JCSTIRCATIVES. 95

Reçu du citoyen Guellard, commissaire de police de la section du Théâtre-Français , expédition du procèsverbal fait à roccasion de l'assassinat du citoyen Marat , avec le couteau et sa gaine ; l'extrait de baptême de la prévenue du crime , et un autre écrit en forme d'adresse aux Français , trouvé sur elle, et encore une lettre qu'elle se proposait d'écrire à Marat.

Lanot.

A Paris, le 1 4 juillet 1793.

CHARLOTTE UE OOBDAY. 97

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