‹ Charlotte de CordayChapitre 28 sur 89 · DE QUELQUES NOTICES SUR L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

DE QUELQUES NOTICES SUR L'HISTOIRE

ET LE RÉCIT DE MES PÉRILS DEPUIS LE 31 MAI, Par J.-B. Louvet, l'un de» Représentans proscrits en 1793 (I).

A l'Intendance, où nous logions tous, s'était présentée, pour parler à Barbaroux , une jeune personne grande , bien faite, de l'air le plus honnête et du maintien le plus décent. Il y avait dans sa figure , à la fois belle et jolie , et dans toute l'habitude de son corps, un mélange de doucevu" et de fierté qui annonçait bien soname céleste. Elle vint constamment accompagnée d'un domestique, et attendit toujours Barbaroux dans un salon par où chacun de nous passait à chaque instant.

Depuis que cette fille a fixé sur elle les regards de l'univers, nous nous sommes mutuellement rappelé toutes les circonstances de ses visites, dont il est clair maintenant qu'une grâce sollicitée pour quelques uns de ses parens n'était que le prétexte. Son véritable motif était sans doute de connaître quelques uns des fondateurs de

(1) Ces Mémoires , auquel l'auteur joignit , depuis , quelques notes , sont datés des Grottes de Saint-Émilion , dans la Gironde, aux premiers jours de novembre 1793. L . D. B.

CUARLOTTE DE CORDA Y.

cette république pour laquelle elle allait se dévouer; et peut-être, elle était bien aise aussi qu'un jour ses traits fussent bien présens à leur mémoire. Ils ne s'effaceront pas de la mienne , ô Charlotte Corday ! C'est en vain que tous les dessinateurs Cordeliers paraîtront conspirer ensemble pour ne donner qu'une copie défigurée de tes charmes; tu seras sans cesse devant mes yeux fière, douce, décente et belle, comme tu nous apparus toujours; ton maintien aura cette dignité pleine d'assurance , et ton regard, ce feu tempéré par la modestie, ce feu dont il brillait lorsque tu vins nous rendre ta dernière visite, la veille du jour où tu partais pourallerfrapperun liommedont ils ne feront pas non plus oublier l'horrible difformité , quelques efforts qu'ils tentent pour le représenter moins hideux.

Je déclare, j 'affirme que jamais elle n'a dit à aucun de nous un mot de son dessein, et, si de pareilles actions se conseillaient , et qu'elle nous eût consultés , est-ce donc sur Marat que nous eussions voulu diriger ses coups ? ne savions-nous pas bien qu'il était alors tellement dévoré d'une maladie cruelle, qu'il lui restait à peine deux jours d'existence ?

Humilions-nous devant les décrets de la Providence , c'est elle qui a voulu que Robespierre et ses complices vécussent assez longtems pour s'entre-détruire, assez longtems pour qu'il fût bien prouvé devant la nation française, à qui cette révélation funeste finira par ouvrir les yeux , que les uns étaient de traîtres royalistes , et l'autre le plus ambitieux des tyrans.

Au reste, dans la tourmente des grands évènemens qui se passaient à cette époque , peu de personnes ont assez

remarqué ce qu'il y a tic sublime daiis la fière concision des réponses de cette fille étonnante aux vils coquins qui l'ont jugée; combien elle est magnifique aussi d'expressions et de pensées cette épître immortelle que , peu d'beures avant sa mort, elle adressa à Barbaroux, et que, par un profond sentiment de délicatesse républicaine qui ne pouvait affecter que cette grande ame, elle eut soin de dater de la chambre de Brissot 1 Ou rien de ce qui futbeaunedemeurera,ou cette épîti-e doit passer à travers les siècles. 0 mon cher Barbaroux! dans ta destinée, pourtant si digne d'être désirée tout entière, je n'ai jamais vraiment envié que le bonheur qui a voulu que ton nom fût attaché à cette lettre. Ah I du moins , dans son interrogatoire , elle a aussi prononcé le mien I J'ai donc reçu le prix de tous mes travaux, le dédommagement de tous mes sacrifices, de mes peines, des inquiétudes dévorantes que j'endure dans ton absence, ô Lodoïska!..,. Oui, quoi quil arrive, j'ai reçu du moins ma récompense : Charlotte Corday m'a nommé; je suis sûr de ne pas mourir I... Charlotte Corday, toi qui seras désormais l'idole des républicains dans l'Elysée où tu reposes avec les Vergniaud, les Sidney, les Brutus, entends mes derniers vœux , demande à l'Eternel qu'il protège mou épouse, qu'il la sauve, qu'il me la rende Si ma Lodoïska devait tomber sur un échafaud, ah I du moins que je ne tarde point davantage à l'apprendre , et bientôt j'irai dans les lieux où tu règnes me réunira ma femme et m'entretenir avec toi I

Je parcours ce dernier paragraphe et ne me dissimule pas que , après l'avoir lu , plusieurs personnes crieront au fanatisme : fanatisme, soit; ce ne sont pas les hommes

froids qui font les grandes choses. Il était fanatique aussi ce jeune homme dont l'histoire redira l'action. Eh ! que je regrette de ne pas me rappeler son nom 1 La belle Corday venait d'entrer en prison, un jeune homme accourt , demande à se constituer prisonnier à la place de Charlotte , et à subir le châtiment qu'on lui prépare. Je n'ai pas besoin d'ajouter que les Cordeliers ne lui accordèrent qu'une partie de sa demande ; ils ne le laissèrent pas longtems survivre à celle pour laquelle il avait voulu mourir (*).

(*) Un autre (il était député extraordinaire de Mayence, et s'appelait Adam Lux) , pénétré d'admiration , fit à la iiâte un petit discours sur l'action de Charlotte Corday , et poussa le courage jusqu'à imprimer cette apologie , en proposant d'élever à cette héroïne une statue , avec cette inscription : Plus grande que Brutus. Aussitôt on le jeta à l'Abbaye. En y entrant , il s'écria , dans un transport de joie : « Je vais donc mourir pour Charlotte Corday. » On lui coupa la tète quelques jours après.

{Note de Louvet.)

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