Partie de Caen le mardi 9 juillet , par la dili
(21) Lellre à M. de Corday d'Armont , Pièces justificatives-, XVI.
gence, elle arriva à Paris le jeudi I I , vers midi, et alla descendre dans la rue des Vieux-Auguslins, à l'hôtel de la Providence , qui était tenu pai* Graulier. Fatiguée de la voiture et de l'insomnie, Charlotte se mit au lit à cinq heures du soir, et dormit jusqu'à huit heures du matin , avec toute la tranquillité du courage et de l'innocence.
C'était le 12 juillet : on lisait ce même jour, dans la Chronique de Paris, et c'est une remarque à faire , d'autant plus que l'article , assurément, n'était motivé ni par une confidence, ni par un pressentiment fondé : « On dit Marat très sérieusement malade j s'il quittait la vie, on en trouverait sans doute quelques motifs secrets, car chacun sait que la mort des grands hommes a toujours quelque chose d'extraordinaire, n
On avait lu la veille , à l'assemblée de la Commune de Paris, une lettre du maire de Strasbourg, qui en communiquait une reçue de la capitale, et adressée à un de ses administrés. Cette lettre contenait les passages suivans : (( La Montagne, la Commune, la Jacobiniére, et toute la séquelle scélérate , sont à deux doigts du tombeau— D'ici au 15 juillet, nous danserons. Je désire qu'il n'y ait pas d'autre sang répandu que celui des Danton , Robespierre , Marat et com-
28 CHARLOTTE DK CORDAT.
pagnie Vive la république! vive Wimpffen!
vivent les Normands , Bretons , Marseillais , Lyonnais, et tous les autres républicains! — » Il n'y avait là évidemment qu'une allusion à la marche des insurgés sur Paris.
L'héroïne , bien affermie dans ses résolutions, se rendit chez le député Du Perret, qui était sorti , et aux filles duquel elle remit quelques imprimés et la lettre de recommandation de Barbaroux. Le soir, elle revint,* mais Du Perret ne put la conduire que le lendemain au ministère de l'intérieur. Comme elle n'avait point de procuration de mademoiselle de Forbin , il fut reconnu qu'elle ne pourrait obtenir, en faveur de cette chanoinesse , les pièces qu'elle réclamait.
Après avoir payé sa dette à l'amitié, Charlotte ne s'occupa plus que d'exécuter son projet.
C'est sans fondement qu'on a dit que Claude Fauchet, évéque et député du Calvados, avait conduit mademoiselle de Corday dans les tribunes de la Convention. Elle n'aimait pas ce prélat, qui pourtant se comporta courageusement dans les temps difficiles, et périt sur l'échafaud avec les Girondins. La Convention lui était d'ailleurs devenue odieuse; elle n'y alla pas, et n'eut avec Fauchet aucune entrevue ni aucun rapport.
Un billet (22) qu'elle écrivit ce jour même, dès le matin , à Marat, resta sans réponse; un second, qu'elle portait pour être remis dans le cas où elle ne serait pas reçue, fut trouvé sur elle. Dans le premier, elle lui demandait un entretien pour une heure de l'après-midi, et annonçait qu'elle lui ferait connaître (f les malheureux évènemens qui se passaient à Caen. » Le second billet, écrit dans l'après-dinée, avait pour objet de se plaindre de n'avoir pas été reçue, et sollicitait une entrevue pour le lendemain. Elle espérait parvenir à son but, en disant à Marat « qu'elle avait à lui révéler les secrets les plus importans pour le salut de la république, et que , d'ailleurs, elle était malheureuse et persécutée pour la liberté. » Dans sa lettre à Barbaroux , elle convient qu'elle « a employé un artifice perfide pour que Marat pût la recevoir. » iNIensonge magnanime ! Quand la vérité se montre~t-elle assez belle pour t'être préférée? a dit, en parlant de Sophronie , le chantre de la Jérusalem délivrée (23).
Mademoiselle de Corday voulait pourtant par-
(22) Ce billet, envoyé pai' la petite poste, et un second saisi sur mademoiselle de Corday , se trouvent dans les Pièces justificatives, N°' ixetx.
(23) Le Tasse (Ger.,lib. ii,c.ii,ott. 22) parle du mensonge de
venir jusqu'à l'ennemi, puisqu'elle n'avait plus l'espoir de le rencontrer à la Convention , où sa maladie l'empêchait depuis plusieurs jours de se rendre (24). Ce misérable était, en effet, très ma-
Sophronie. On peulen faire une juste application à mademoiselle de Corday, dans cette circonstance :
Cosi al publico fato il capo altero Offerse, e'I volse in se sola raccorre. Magnanima menzogna ! or quando è il vero Si bello , che si possa a te preporre?
Traduction. Ainsi la jeune héroïne dévoue ses jours au danger commun , et veut le rassembler tout entier sur sa tète. Généreux mensonge ! quand la vérité eut-elle plus de droits à nos hommages?
(24) Dans la séance du 1 2 juillet (veille de l'assassinat de Marat), la Société des Jacobins avait arrêté , sur la motion d'un de ses membres , nommé La Faye , qu'une députation irait « visiter Marat, qui ne peut plus assister à ses séances. » Le député Maure rendit compte, séance tenante, de la visite qu'avec David il venait de faire au malade. « Nous venons de voir , dit-il , notre frère 3Iarat. . . Nous l'avons trouvé dans le bain : une table, un encrier , des journaux, des livres auprès de lui, s'occupant sans relâche de la chose publique. Ce n'est point une maladie ; c'est une indisposition qui ne prendra jamais les membres du côté droit : c'est beaucoup de patriotisme pressé, resserré dans un très petit corps. Les efforts violens du patriotisme , qui s'exhalent de toutes parts, le tuent. Il se plaint de la Convention , qui a négligé de lire plusieurs vues de salut public qu'il lui a adressées. »
David * , parlant à la Convention Nationale , dans la séance du 1 5 , s'exprima en ces termes : « La veille de la mort de Marat , la Société des Jacobins nous envoya, Maure et moi, pour prendre
* Plus célèbre comme peintre que comme député.
ÉXLliE iIISTOniQi;E. 31
lade : mit' sorte do lèpre, qui le rendait encore et plus abject et plus hideux , couvrait son corps défaillant dont la mort allait s'emparer.
Il habitait la rue des Cordeliers (25^, dans la section du Théâtre-Français. C'est là que Charlotte se décida à se faire conduire, et à faire tous ses efforts pour pénétrer dans l'antre où ce farouche démagogue semblait être inaccessible. Elle descendit de voiture, et se présenta chez
de ses nouvelles. Je le trouvai dans une attitude (jui me frappa. Il était dans sa baignoire, un billot de bois auprès de lui, et sur lequel étaient de l'encre et du papier. Sa main échappée écrivait ses dernières pensées. Il me dit sans charlatanisme : « Je m'occupe » du salut public. » Hier le chirurgien qui l'embauma me fit demander de quelle manière je comptais l'exposer aux regards du peuple dans l'église des Cordeliers. J'ai pensé que son corps, couvert d'une lèpre causée par son sang brûlé , ne pouvait être découvert ; mais j'ai cru qu'il serait intéressant de l'offrir dans Tattitude où nous l'avions trouvé la veille. »
(25) La maison de Marat portait le no 20 de la rue des Cordeliers , qui depuis a pris le nom de rue de l'École de Médecine. Le principal locataire de cette maison était un dentiste nommé Antoine de La Fondée. Il fut entendu comme témoin devant le Tribunal révolutionnaire. M. Gustave Drouineau a donné quelques détails curieux sur cette maison, dans le livre des Cent-et-Un, 1. 1. Il y décrit l'appartement qu'habitait Marat. Il paraît que le n" 20 de 1 793 est aujourd'hui le n° 1 8. Ce n» est désigné comme le 30^ de la rue des Cordeliers dans le procès-verbal (du samedi 13 juillet) rédigé par le commissaire de police Guellard du Mesnil, qui donne aussi une description du logement de Marat. (Voir, Pièces justificatives, ]\'° xi.)
lui, le 13 juillet, vers sept heures du soir, par conséquent en plein jour.
Marat était au bain ; il était occupé à écrire. Marie-Barbe Aubin, portière de la maison, et Catherine Evrard, refusèrent l'entrée de l'appartement, malgré les vives instances de Charlotte de Corday. Marat, entendant qu'il était question de la même personne qui lui avait écrit une lettre, et peut-être touché, tout barbare qu'il était , des doux sons de la voix de l'héroïne , se décida à la faire introduire auprès de son bain.
Il commença par l'interroger sur ce qui se passait àCaen; ensuite il lui demanda les noms des députés réfugiés dans cette ville, et ceux des administrateurs des départemens du Calvados et de l'Eure, qui se trouvaient alors réunis dans la ville d'Evreux. Quand il eut écrit ces noms sur ses listes de proscription, il dit avec cette voix rauque et sépulcrale qui ajoutait plus d'horreur encore à sa figure sinistre et à ses féroces expressions : (( D'ici à peu de jours, je les ferai guillotiner à Paris. » Cette menace décida de son sort.
A ces mots , l'ange de patriotisme et de liberté, s'approchant de plus près du monstre satanique , tire de son sein le couteau à gaîne
ÉTtDE HISTORIQUE. 33
qu'elle avait acheté au Palais-Royal ('iO), et l'enfonce tout entier dans le cœur du scélérat (27). Le coup était si bien assuré et la blessure si grave, qu'il ne put proférer que ces paroles : « A moi, ma chère amie, à moi! n
Aux cris du moribond qui ne peut exhaler que ce peu de mots , et qui rend, avec des flots de sang et quelques ràlemens sourds , son ame de cannibale , les femmes de la maison , et Laurent Basse , qui pliait les feuilles de Marat , se précipitent dans la chambre. Charlotte, qui se serait retirée si le passage eût été libre, n'avait pas essayé de fuir ; elle se tenait debout prés de la fenêtre. Basse se précipite sur elle, et a la barbarie de la renverser à coups de chaise (28). A ce
(26) Ce couteau était à manche d'ébène, fraîchement émoulu , de ceux qu'on emploie à découper. Mademoiselle de Corday l'avait acheté au Palais-Royal , le matin même du jour où elle s'en servit.
(27) Ce fut le docteur Pellelan qui assista , dans la rédaction de son procès-verbal , le commissaire de police Jacques-Philibert Guellard-du-3Iesnil. (Voir, Pièces justificatives , N" xi.)
(28) Dans son excellente Histoire de la Révolution française , M. Thiers dit que « le commissionnaire la renversa d'un coup de chaise , et que la gouvernante la foula aux pieds. » Cette gouvernante, qui se fesait appeler Albertine Marat, n'était point mariée, mais elle vivait maritalement avec l'Ami du peuple. C'était alors une femme de vingt-cinq à trente ans : elle est morte à Paris, en février 1824.
bruit et aux cris des femmes , les autres habitans de la maison et les voisins accoururent : queltjues gardes nationaux du poste du Théâtre- Français , avertis par la rumeur publique , n(» tardèrent pas à arriver.
Cependant on avait retiré de sa baignoire Marat qui, porté sur un lit dans la pièce voisine, ne donna aucun signe de vie. Le docteur Pelletan constata que le coup de couteau avait pénétré près de la clavicule du côté droit, entre la première et la seconde des vraies-côtes , à une si grande profondeur, que le tronc des carotides avait été ouvert. Vainement le chirurgien de La Fondée , principal locataire de la maison , avait essayé d'arrêter le sang avec des compresses : le tigre avait vécu.
La garde allait conduire mademoiselle de Corday au poste voisin; la foule encombrait la rue et demandait à grands cris la tête de l'assassin. Le limonadier Berger, qui la conduisait, s' étant aperçu qu'elle désirait « être livrée à la fureur du peuple, » la fit remonter chez Marat, où , peu d'instans après, arriva Guellard-du- Mesnil , commissaire de police de la section du Théâtre-Français. C'est sans doute de l'action de Beiger que Charlotte veut parler quand elle dit dans sa lettre à Barbaroux : « Je m'attendais
bien à mourir dans l'instant. Des hommes courageux et vraiment au dessus de tout éloge m'ont préservée de la fureur bien excusable des malheureux que j'avais faits. Comme j'étais vraiment de sang-froid, je souffris des cris de quelques femmes. »
Ainsi la conscience de la bonne action qu'elle croit avoir commise , la jouissance anticipée du retour de la paix et de la concorde auquel elle a foi , ce prix obtenu de son dévoûment , impriment à ses traits, comme ils sont dans son ame, la sérénité, la dignité , le bonheur , qui ne la quitteront plus, ni devant le commissaire de police , ni devant ses juges, ni sur l'échafaud, non plus que la fierté modeste et l'inébranlable assurance dont parle ÎNI. Thiers dans son His~ toire de la Révolutioti.
Quatre députés, Maure, Chabot, ex-capucin, le boucher Legendre , et Drouet qui, en 1 791 , avait tant contribué à l'arrestation de Louis XVI dans la ville de Varennes, se présentèrent bientôt au domicile de leur collègue, où ils s'étaient rendus d'après l'avis donné par le commissaire de police aux comités de salut public et de sûreté générale. Ils assistèrent à la fin de la rédaction du procès-verbal que dressait le commissaire. L'héroïne ne dissimula rien, et, dans les
réponses qu'elle fit , on doit remarquer la suivante : « Ayant vu la guerre civile sur le point de s'allumer dans toute la France , et persuadée que jNIarat était le principal auteur des désastres, j'ai préféré faire le sacrifice de ma vie pour sauver mon pays. « Ce furent Chabot et Drouet qui se chargèrent de la conduire , dans un fiacre , à la fameuse prison de l'Abbaye.
La populace, furieuse de se voir enlever sa proie, hurlait épouvantablement, et suivit la voiture pendant une portée de fusil. Les deux députés , ayant enfin obtenu un peu de silence , haranguèrent la foule qui , reconnaissant leur voix, et sûre du prochain supplice de Charlotte, laissa enfin partir la voilure.
Drouet, dans son discours à la Convention (séance du 14 juillet), assure que, entendant les clameurs qui demandaient sa tête, Charlotte de Corday tomba un instant en faiblesse; mais que, reprenant promptcment ses sens, elle témoigna un grand étonnement de ce que les amis de Marat ne lui avaient pas arraché la vie. Elle s'attendait, dit Drouet, à être massacrée. Sans doute, et, nous le répétons, tel avait été son espoir j il était fondé sur la férocité de cette tourbe d'assassins qui , le 2 septembre , dix mois auparavant , avaient égorgé tant d'infortunés, et pro-
ÉTUDE lilSTORIQL'E. 37
ineiiè jusque sous les fenêtres du Temple les membres palpitans de la princesse de Lamballc.
Drouet et Chabot lui firent subir un interrogatoire qui dura une partie delà nuit. Elle termina ses déclarations par cette phrase prononcée d'un ton calme et même d'un air satisfait : (( Quant à moi, j'ai rempli ma tache; d'autres feront le reste (29). »
Ce fut dans la séance du 14, lendemain de l'assassinat , que Chabot, au nom du Comité de sûreté générale , dont il était membre ainsi que Drouet, fit à la Convention le rapport le plus mensonger des faits que nous venons de raconter. On remarque dans ce récit les passages suivans : « Cette femme m'a paru être une de celles qui sont venues, pendant la législature, solliciter Guadet d'être favorable aux conspirateurs du Calvados ; et vous savez combien il les a secondées. Elle a l'audace du crime peint svu^ la figure ; elle est capable des plus grands attentats : c'est un de ces monstres que la nature vo-
(29) On lit ainsi cette phrase dans le Républicain français du 16 juillet : 0 Moi, j'ai rempli ma tâche; les autres finiront l'ouvrage.') Cet ouvrage fut mal fini : le jour même (13 juillet) où mademoiselle de Corday immolait Marat, l'armée fédéraliste , délaissée par Wimpffen, et trahie par Puisaye , éprouvait un échec qui termina la plus généreuse et la plus mal-conduite des entreprises, dans la plaine de Brécourt.
3B MIAIII.oriK l>K ilUtDA^.
mil (le Iciiis m li-iiis poiii le iiiallMMii de rimniaiiiti'. » A|)ns avoir payé (^e liilmt à ses |)i«'v<'ii(i(>ns , 1(; riippoi (ciir ja(()l)iii ne p<*ij( poiiilanl s'ciiiptVlicrdc rccoiinailre «pic, « avec (le Tt-spiil, (les {jrace.s, une (aille el nii port siip(il)rN, cllr paraît êli'c «riin (ourage capable de (oui ciideiireiKlic. » Il <()ii(iiiue, étonne de ce que rii('T(Mne ne s'es( pas suicidée : « Cc((e l'ciiune a eu , peudan( j)rès d'une denii-heure, les moyens de se d('-(i uirc; el , lors(pron lui a dit «pT» lie |)oilciai( sa (c(c sur l'é-chafaud , elle a répondu jiai un soin'ire de mépris. » Chahol l'ait ensui(c counaîd'e (ju'on a ( ion vé sur l'assassin de raijMul, des assijjiials et une montre d'or (îiO); (pie son ex(rai( d(^i>ap(ême ainioneait
(30) On sViii|>ar.i de ces vuo fr. Ont jxninjuoi elle n'avail pas, le jour de sa (oiulnninnlion , de (jiioi payer les 8C fr. qu'elle dcvail an coinirrf;»' ih i'Ahhayc, el doiil elle rliarpca son défenseur, M. Chauvraii «le Ka(jar(lc, cpii s'empressa de lesatfiuiller le lendemain, (^ouel de (iironville, d«'jii <ilé, rapporte, page I30,raiierdole suivanle qui prouverait, s'il ('tait nécessaire de le faire, que riiéroïne ne cessa do conserver sa présence d'esprit et môme s;i f;aile. • ( llialMil \oiilail se réserver sa monire. — « Laissez-la-moi, i> lui dit-elle; oubliez-vous (pie len eajjucins font vo'U de pauvreté?» Les ibo ft'ancs en argent ge composaient de S& écus de G livres; les HO francs, en |tapier-nionnaie , consistaient en un assignai de ceiil francs e( <|iia!re de dix francs chaipic. La moniri' (l'or portail le nom de l)ul>osi|, horloger à ("aen. On Irouva encore sur madenjoiselle det^orday la clef de sa malle, mi dé a coudre eu aigeni , un peloton de (il blanc , e( la gaine fa(;on de
ÙTIIDE IIISTORigti-:. 30
<pi (lie riait à{;ée (le vingt-cinq ans moins quinze jours (31). « Interrogée, continue Cliahot , sur les motifs qui l'ont portée au crime, elle avai( répondu que, ayanf vu la guerre civile prèle à s'allumer, et persuadc'C que iMarat en éfait le principal auteur, elle avait fait le sacrifice de sa vie pour sauver son pays, et qu'elle n'a commiini({ué son projet à personne. » Le rapporteur fermine en réclamant « un redoidilement d'énergie cou Ire les conspirateurs de Caen el contre leurs complices de Paris , qui correspondent avec eux, et qui siègent jusqu'au sein de la Convention. »
Un discours fr('néliquc de Drouel vini couronner cette œuvre solennelle; et la Convenlion ne manqua pas d'en ordonner l'impression,
rhaprin du «^outeau qu'elle avait payé (juarante sous. Ce dernier ohjet était dans son sein, ainsi que deux papiers attachés ensemble avec une épingle : l'un était son extrait de baptême , Taulrc un projet manuscrit d'Adresse aux Français.
(31) Ce renseignement et les autres, sur le lieu de naissance de mademoiselle de Corday, sont erronés, el onl induit depuis on erreur tous ses biographes, tous, sans exception. «Son baptistère , dit Chabot, daté du 28 juillet 1768, porte qu'elle est née de messire Jean-Fiançois Corday , écuyer , et de dame Charlotte Godier, son épouse, fille du seigneur de....; qu'elle a eu pour parrain son parent, ci-devant seigneur de.... »
La plujiarl de ces indications sont fausses. (Voir, Pièces jus- (ificaHve$, N" i.)
ainsi que de l'interrogatoire que les délégués du comité de sûreté générale avaient fait subir à mademoiselle de Corday.
Un décret rendu dans la même séance chargea « le tribunal révolutionnaire d'instruire tout de suite contre l'assassin de Marat et ses complices. »
En conséquence, le tribunal révolutionnaire, saisi de l'affaire, ne perdit pas de tems, et s'empressa de livrer aux bourreaux la victime dont l'immolation lui était confiée.
Cependant, pour remplir dignement l'intervalle de l'entr'acte , le lendemain (lundi 15), la Convention décréta (( qu'elle assisterait en corps aux obsèques de Marat. )< Elle chargea « David et Maure de se concerter avec la section du Théâtre-Français pour ordonner le convoi et en fixer le jour. »
Ce fut le 1 6 juillet au matin que l'héroïne fut transférée de l'Abbaye à la Conciergerie, où, à huit heures du soir, elle écrivit , avec tant de sang-froid et de présence d'esprit, la belle lettre à Barbaroux, qui fut lue le lendemain, lors du jugement, au tribunal révolutionnaire (32).
(32) Voir cette lettre « charmante , pleine de grâce, d'esprit et d'élévation , » comme dit M. Thiers , que nous avons déjà cité : Pièces justificatives, N° xiii.
ÉTUDE BISTOBIQLE. 4l
Le jugement fut prononce le mercredi 17, et ce fut l'alTairc d'une demi-heure, tant était expéditif le tribunal que présidait Montané , et dont Fouquier de Tainville était accusateur public (33).
Ce dernier qui , en quelque sorte , ne fesait encore que préluder à ces atrocités qui lont rendu si fameux , fit faire par le greffier la lecture de l'acte d'accusation. Charlotte de Corday venait d'être introduite et de s'asseoir sur le banc des accusés ; elle s'avança avec une dignité modeste et une sérénité de visage comme de conscience qui ne se démentirent pas un seul moment durant les débats ni lors du prononce du jugement. On remarqua sa stature, à la fois forte et légère, la grâce et la pudeur de son maintien, ses longs cheveux bruns tombant négligemment d'un simple bonnet jusque sur ses épaules, ses beaux veux bleus dont l'éclat était tempéré par de longs cils , l'ovale si pur et si noble de sa belle figure, son teint gracieusement coloré, et le calme de sa grande ame se manifestant par l'accent enchanteur de l'organe le plus mélodieux et par la physionomie la plus angélique. C'est cette mélodie d'une des plus tou-
''33; Voii-, Pièces jHstificaliie^, >" xi el XMi.
42 CHARLOTTE DE COIVDAY.
chantes voix que j'aie entendues, que M. Chauveau de La Garde appelé «l'accent d'une voix presque enfantine qui se trouvait toujours en harmonie avec la simplicité de ses dehors et l'imperturhable sérénité de son visage, w
Après les premières questions usitées en pareil cas , le président lui ayant demandé si elle s'était pourvue d'un défenseur, elle répondit qu'elle avait choisi un ami, mais que, n'en ayant point entendu parler depuis, elle pensait qu'il n'avait probablement pas eu le courage d'accepter sa défense. Cet ami, qu'elle avait eu occasion de voir chez madame de Pontécoulant, abbessc de Caen, pendant qu'elle était pensionnaire à l'Abbaye-aux-Dames, était le neveu de cette religieuse respectable : c'était M. Gustave Doulcet de Pontécoulant , ancien souslieutenant des gardes-du-corps, qui, dès les premiers jours de la révolution, avait embrassé généreusement la cause de la liberté, et qu'elle avait vu depuis, lorsqu'il était président de l'administration du département du Calvados, avant d'être nommé député à la Convention nationale,
La lettre que Charlotte de Corday lui avait adressée ne lui parvint que le samedi '20 juillet, (juatre jours après le jugement et l'exécu-
ÉTUDE HISTORIQIE. 43
tion. Le gendarme même que raccusateiir public avait chargé d'une autre lettre pour M. de Pontécoulant , et qui avait pour objet de le prévenir que mademoiselle de Corday l'avait demandépour son défenseur, n'avait pastrouvéchez lui ce député qui, comme un grand nombre de ses collègues proscrits ou prés de l'être , ne se tenait guère dans son domicile habituel. C'est ce qui fit croire à l'accusée que M. de Pontécoulant n'avait pas voulu la défendre, et que pai' conséquent il appartenait à la Montagne. L'erreur était grande , car ce député avait voté, dans le mois d'avril précédent (le 14), pour l'accusation contre JNIarat, et , poursuivi par les sectateurs de ce factieux, fut obligé d'aller cacher sa tête et même son nom dans l'humble atelier d'un menuisier, en Suisse (34).
Comme il fallait au moins un défenseur nommé d'office, le président du tribunal , avant aperçu dans la salle M. Chauveau de La Garde, illustre avocat, qui encore depuis accrut sa célébrité, et qui , pour d'autres affaires, se trouvait là, le chargea de la défense de l'accusée (35).
(34) Voir les lettres imprimées dans les Pièces justi/icalives j Xos xvni à xxir.
(35) Il a rédigé sur cette affaire une iNole que nous réimprimons dans nos Pièces justificatives , IN" xxiv.
44 CIIAULOTTE DE CORUAY.
Il n'hésita pas à prendre place auprès de sa noble cliente : elle ne le connaissait pas; elle jeta sur lui quelques regards d'inquiétude ( comme il le dit dans la Note que nous citons), parce qu'elle craignait qu'il entreprît une justification qu'elle aurait infailliblement désavouée.
Les dominateurs de cette époque ne permirent pas d'imprimer les débats tels qu'ils avaient eu lieu; ils voulurent, sans trop s'écarter pourtant de la vérité , essayer d'en atténuer l'effet. C'était bien assez de cet effet que l'accusée avait produit sur l'audience tout entière , juges , jurés et spectateurs. On a remarqué (dit M. Cliauveau de La Garde) qu'ils « avaient l'air de la prendre elle-même pour un juge qui les aurait tous appelés à son tribunal suprême : » tant agissait fortement, même sur les plus fanatiques adorateurs de Marat , cette imposante héroïne rendant en solennelles paroles l'expression des opinions professées par la partie saine de la nation, et bravant sans jactance la populace et les bourreaux tant du tribunal que de la place aux supplices.
Cène fut que dans les journaux du 23 juillet que la séance du tribunal révolutionnaire, tenue pourtant le mercredi 17, put être livrée à
ÉTL'DK IIISTORIQL'E 45
l'impression et à l'avide curiosité du public. Cette séance ne fut même imprimée que dans les Moniteurs des 29 et 30, où l'on sembla ne les morceler ([u'à dessein d'en affaiblir l'intérêt.
A l'aide de la Note de M. Cliauveaii de La Garde, nous allons essayer de rendre plus complète et plus véridique la narration de cette cause vraiment célèbre.
On procéda à l'audition des témoins , qui étaient tous à charge, au nombre de quatorze.
Le premier appelé fut la femme Eviard , qui demeurait chez INIarat, et qui raconta assez fidèlement ce qui s'était passé lors de la première tentative de mademoiselle de Corday pour pénétrer chez ce député , dans la matinée du 1 3 juillet, et ensuite lors de l'assassinat du soir. Comme les détails de ce meurtre étaient inutiles, Charlotte interrompit la déposition par cet aveu loyal : « Oui , c'est moi qui l'ai tué. n — Alors le président Montané lui demanda quels étalât les motifs qui l'avaient engagée à commettre cet assassinat. (( Ses crimes , » réponditelle. (( Qu'entendez - vous par ses crimes? — Les malheurs dont il a été la cause depuis la révolution. )) Après cette réponse, le président ajouta : u Quels sont ceux qui vous ont engagée à commettre cet assassinat? » Elle repartit :
•46 CHABLOTTE DE CORDAY.
K Personne; moi seule j'en ai conçu l'idée. »
On continua l'audition des témoins. Le commissionnaire Laurent Basse fut entendu. Il était occupé à ployer les numéros du journal de Marat lorsqu'il accourut au secours de l'assassiné, qui venait de proférer ces mots : « A moi, ma chère amie , à moi ! » Il raconte que , pour qu'il fût impossible à l'accusée de s'évader, il lui barra le passage avec des chaises , et « qu'il lui en porta même un coup sur la tète. ))
Assurément, il n'était pas difficile de lui fermer le passage de la porte ; elle eût pu se retirer, mais elle ne cherchait point à s'enfuir. Elle aurait voulu, disait-elle avec vérité , a immoler Marat sur la cime de la Montagne; j'étais bien sûre alors de devenir à l'instant victime de la fureur du peuple, et c'est ce que je désirais. On me croyait à Londres; mon nom eût été ignoré. »
Deux autres femmes comparurent ensuite : une cuisinière, et la portière de la maison qu'habitait Marat. La sœur de la femme Evrard fut entendue à son tour. L'accusée reconnut la vérité de leurs dépositions.
Un sixième témoin ayant déposé qu'il avait vu , le 1 2 du mois, l'accusée venir à la mairie demander à parler au maire Pache , elle déclara
KTUDF. IlISTOBIQfE. 47
que le témoin en imposait, et qu'elle ne savait même pas où était rHùtcl-dc-Ville.
Le président appela ensuite madame Graulicr, qui tenait l'hôtel où mademoiselle de Corday était descendue. Ce témoin parla de ce qui s'était passé dans sa maison , où Lauze Du Perret était venu chercher l'accusée; du voyage de Charlotte au Palais-Royal , et des questions que la déposante liii avait faites sur Caen et l'insurrection.
Les débats devinrent alors plus vifs.
L'accusée, répondant aux diverses interpellations du président, déclara qu'il y avait à Caen un comité central de Résistance à l'Oppression , auquel assistaient les députés proscrits et les envoyés de ceux des départemens qui étaient dans l'intention de venir à Paris mettre un terme à l'anarchie et aux proscriptions ; que, parmi les députés, on remarquait Henri-la-Riviére , Kervélégan , Guadet , Lanjuinais , Pétion , Barbaroux, Buzot, Valady et Louvet ; que Barbaroux ne connaissait nullement le motif du voyage qu'elle avait entrepris à Paris ; que les journaux qu'elle lisait le plus habituellement étaient Perlet (36) , le Couiner français (37) , le Courrier
(36) Journal de Perlet : Gazette quotidienne de 8 pages in-8.
(37) Par l'abbé Poncelin : Gazette quotidienne , comme la
universel (38), le Courrier des Départemens y du député Gorsas , et le Patriote français ^ de Brissot et de Girey-du-Pré -, que les conventionnels réfugiés à Caen y fesaient des proclamations (39) et même des chansons (40) ; qu'elle fréquentait peu de monde à Caen , où elle voyait pourtant quelques officiers municipaux et l'abbé Du Vivier de Jumilly, curé constitutionnel de la paroisse Saint-Jean; mais qu'elle n'allait à confesse à aucun prêtre, soit assermenté, soit réfractaire; que, depuis l'attentat du 31 mai, jour de la proscription des députés patriotes, elle avait conçu le projet de délivrer la France de l'anarchie, en immolant Marat. «Je savais, » dit-
précédente et comme celle qui suit, 8 pages in-8. Elle prit ensuite le titre de Courrier républicain.
(38) Le Courrier tmiversel, ou VEcho de Paris, des déparlemens et de l'étranger, par Husson. Cette feuille , in-4 , changea souvent de titres. Ces trois journaux étaient en faveur des principes de la révolution.
Le Courrier des départemens , par Gorsas , était composé d'une feuille in-8 , qui paraissait aussi tous les jours , ainsi que le Patriote français , petit in-4 , qu'avait fondé et rédigé Brissot , (jui se donna pour associé , et bientôt ;iprès pour successeur, Girey-du-Pré, dont nous avons parlé ci-dessus, Notes 9 , 12 et 15.
(39) On les trouve réimprimées dans les Mémoires sur la Révolution en tête de Quelques Notices, par J.-B. Louvet.
(40) Voir ces chansons dans les Pièces justificatives, fi"' V, VI et vil.
ÉTUDE mSTOr.IQljE. 49
elle, <( qu'il pervertirait la Franee ; j'ai tué un honinie pour en sauver cent mille. J'étais républicaine bien avant la révolution , et je n'ai jamais manqué d'énergie, m Le président lui ayant demandé l'explication de ce dernier mot , elle répondit que, dans cette circonstance , l'énergie était la vertu de « ceux qui mettent de côté l'intérêt particulier, et savent se sacrifier pour leur patrie. »
Le tribunal entendit ensuite quelques autres témoins, tels que le dentiste de La Fondée, principal locataire de la maison liabitée par Marat; une femme Le Bourgeois , qui prétendit faussement avoir vu mademoiselle de Coidav dans une des tribunes de la Convention ; l'évêque constitutionnel du Calvados, Claude Fauchet, député, à qui l'on imputait à tort d'avoir vu l'accusée, et de l'avoir conduite aux séances de la Convention nationale; et le député Lauze Du Perret, qui raconta francbement ce qu'il avait fait et vu.
Un huissier du tribunal révolutionnaire vint présenter à mademoiselle de Cordav le couteau dont elle s'était servie pour assassiner Marat, et lui demanda si elle le reeonnaissait. Il était encore taché de sang. A cette vue, une émotion d'horreur parut sur le visage de l'héroïne; elle en détourna ses regards, r(^poussa le couteau
50 CHARLOTTE I>E COBDAY.
avec la main, et dit d'une voix altérée : « Oui, je le reconnais, je le reconnais ; c'est le même dont je me suis servie pour assassiner Marat. »
On fit lecture des deux lettres qu'elle avait écrites la veille : l'une, à son père ; l'autre, au député Barbaroux (41). Elle les reconnut, et pria qu'on les fit parvenir à leur adresse : c'est ce qu'on ne fit pas.
Le président lui ayant demandé si, pour porter un coup aussi sûr, elle ne s'était pas exercée d'avance — " Oh ! le monstre,» interrompit-elle, (( il me prend pour un assassin ! ... »
f( Cette réponse (dit M. de La Garde qui nous l'a fait connaître), telle qu'un coup de foudre, termina la séance. »
Aussitôt l'accusateur public, Fouquier de Tainville , résuma les débats et prit ses conclusions pour la condamnation à mort. Le président ajouta : (( Les débats sont terminés ; le défenseur a la parole. » — « Pendant que l'accusateur public parlait, dit M. Chauveau de La Garde, les jurés me Pesaient dire de garder le silence ; et le président, de me borner à soutenir que l'accusée était folle. Us désiraient tous que je l'humiliasse. »
(41) Voir ces deux lettres, Pièces justificatives, N"" xv et xvi.
ÉTCDE HISTORIQUE. 51
Le défenseur se leva; et, comme il le dit dans la jNote très curieuse que nous ne Nous lassons pas de citer, « on entendit d'abord dans l'assemblée un bruit sourd et confus; et puis ensuite, si l'on peut s'exprimer de la sorte, comme un silence de mort qui me glaça jusqu'au fond des entrailles. » Quand il se fut un peu remis de l'émotion qu'il vient de peindre d'une manière si dramatique , l'illustre avocat, bien décidé à remplir son devoir, eut , comme il le dit , l'idée de se borner à une seule observation, qui convint parfaitement à sa cliente. Il raconte qu'elle le regardait de manière à lui annoncer positivement qu'elle ne voulait pas être justifiée.
Il se leva donc, et dit pour toute défense (ce qui suffisait bien pour une telle accusée et dans une telle circonstance) : « L'accusée avoue avec sang-froid l'horrible attentat qu'elle a commis; elle en avoue avec sang-froid la longue préméditation ; elle en avoue les circonstances les plus affreuses : en un mot , elle avoue tout, et ne cherche pas même à se justifier. Voilà , citoyens jurés , sa défense tout entière. Ce calme imperturbable et cette entière abnégation de soimême, qui n'annoncent aucun remords, et, pour ainsi dire, en présence do la mort même ; ce calme et cette abnégation , sublimes sous un
rapport, ne sont pas dans la nature : ils ne peuvent s'expliquer que par l'exaltation du fanatisme politique qui lui a mis le poignard à la main. Et c'est à vous, citoyens jurés, à juger de quel poids doit être cette considération morale dans la balance de la justice. Je m'en rapporte à votre prudence. ;)
Pendant ce discours, le beau visage de la noble accusée , toujours serein , prit un air de satisfaction.
Elle s'aperçut qu'un jeune homme cherchait à saisir ses traits pour dessiner sa figure ; elle se tourna vers lui, afin qu'il eût plus de facilité pour la peindre fidèlement. Ainsi nous furent conservés ces nobles traits faits pour l'admiration des hommes libres et les respects de la postérité (42).
(42) Il existe plusieurs portraits de mademoiselle de Corday, tous assez peu resserablans. Nous allons signaler les principaux :
r*. In-8 , sans nom de dessinateur ni de gi'aveur. Elle est coiffée d'un bonnet à papillons; ses cheveux lui flottent sur les épaules; un ample fichu lui couvre le sein et la poitrine. C'est le pîus ressemblant de ses portraits. On lit au bas : « Marie-Anne- Charlotte Corday , née à Saint-Saturnin-les-Yignaux, âgée de 25 ans moins 3 mois. A l'instant où elle s'aperçoit qu'un des auditeurs est occupé à la dessiner , elle tourne la tète de son côté. »
2°. In-8. Dessiné d'après nature par F. Bonneville, gravé par B. Gautier. On lit : « Marie-Anne-Charlotte Corday , ci-devant d'Armont, âgée de 26 ans, née au village de Saint-Saturnin-des-
Le président posa les trois questions suivantes :
Est-il constant que Jean-Paul Marat a été assassiné?
Marie-Charlotte Corday est-elle convaincue de ce crime ?
L'a-t-elle commis avec préméditation et dans des intentions contre-révolutionnaires?
Les jurés allèrent aux opinions. Comme on s'y attendait, leur déclaration fut unanime pour la condamnation ; et le président , au nom du tribunal, prononça la peine de mort contre
Ligneries , département du Calvados , assassin de J.-P. Marat , député de Paris, le 13 juillet 1793 , condamnée à avoir la tète tranchée le 1 7 , et exécutée le même jour à 7 heures et demie du soir. » Non ressemblant.
3°. In-4, gr.ivé au lavis en couleur par P.-M. Alix. ]l approche beaucoup de la ressemblance.
4". Tn-8. En tête de la brochure de Couet de Gironville , sans nom de dessinateur ni de graveur; mauvais travail; nulle ressemblance. L'héroïne est coiffée d'un chapeau d'homme , suivant la mode de cette époque.
5°. In-8, dans l'édition de l'Histoire de la Révolution , par M. Thiers, publiée par M. Fume. Peu ressemblant.
6°. Peint par Brard (je crois) au moment où elle allait à l'échafaud. Ce portrait, assez ressemblant, et peut-être le plus ressemblant de tous , est conservé à Caen , chez madame Philippe-Delleville , veuve du député conventionnel du même nom.
7*. Le beau tableau de M. Scheffer , dont il existe une petite lithographie.
Marie-Charlotte Corday, et la confiscation de ses biens au profit de la république. Ensuite il lui demanda si elle désirait parler sur l'application de la loi : elle ne daigna pas répondre. Elle se fit conduire par les gendarmes auprès de son défenseur, et lui adiessant la parole avec autant de dignité que de douceur et de grâce , elle lui dit (43) : « Monsieur, a'ous m'avez défendue d'une manière délicate et généreuse; c'était la seule qui pût me convenir : je vous en remercie. Elle m'a fait avoir pour vous une estime dont je veux vous donner une preuve. Ces messieurs viennent de m'apprendre que mes biens sont confisqués ; je dois quelque chose à la prison (44) ; je vous charge d'acquitter cette dette. »
Aussitôt après ce discours, reconduite à la Conciergerie, d'où elle ne sortit plus que pour aller à l'échafaud , elle reçut l a visite d'un prêtre qui lui offrit son ministère religieux ; elle le refusa avec douceur, et reconduisit poliment en ces termes : h Remerciez de leur attention pour
(43) On verra ce discours rapporté d'une manière un peu différente dans la IVote de M. (^liauveau de La Garde , Pièces justificatives, ]N'° XXII.
(44) Elle devait à la prison 36 fr. que M. de La Garde paya e 18 juillet.
moi les personnes qui vous ont envoyé; mais je n'ai pas besoin de votre ministère. »
Lorsque le bourreau entra dans la prison pour conduire la victime au supplice, il la trouva écrivant tranquillement une lettre qu'elle demanda la permission de terminer et de cacheter. C'est la lettre à M. de Pontécoulant , qu'elle accuse injustement , parce qu'elle ne savait pas que ce député n'avait reçu ni sa demande, ni la communication de l'accusateur public (45).
Comme si le ciel eût voulu témoigner à la terre son indignation contre le supplice de celle qui méritait des autels , un orage violent éclata au moment de l'exécution, qui eut lieu vers sept heures du soir. Revêtue de la chemise rouge que la loi infligeait aux assassins, Charlotte parcourut , sur le char de mort , l'intervalle qui la séparait de la Conciergerie à la place de la Révolution. Elle traversa les flots d'une populace sanguinaire qui avait la stupidité de ne pas apprécier son auguste attentat , et qui avait la lâcheté de lui hurler des injures. Fière et modeste, plus belle que jamais , sublime de résignation et de gloire , et jouissant déjà de son
,45) Voir, Pièces justificatives, N°' xviii à xxii.
56 CHARLOTTE DlC CORUAY.
immortalité , heureuse d'ignorer l'échaufFourée de Brécourt, et par conséquent croyant à la prochaine répression des anarchistes , elle prit en pitié cette canaille frappée d'aveuglement, et s'avança vers la mort sans faiblesse. Un journal de cette époque (/e Républicain français du 1 8 juillet) eut le courage de s'exprimer ainsi : « L'approche du supplice ne l'a point ébranlée ; même sur l'échafaud, son visage était serein et ses joues avaient le coloris ordinaire (46). »
Cette pudeur qui ajoute tant à la grâce des femmes se manifesta indignée quand le bourreau mit à nu son beau col sur lequel la hache de la mort allait si tôt se précipiter ; ce fut le seul sentiment, et la crainte n'y était pour rien, que l'héroïne manifesta à son heure suprême.
Aussitôt après l'exécution, quand le valet de
(46) M. Beaulieu s'exprime ainsi dans la Biographie universelle, art. CoRDAY (Charlotte) : « I.a(ière républicaine... entendit son arrêt de moit avec calme ; ses traits n'éprouvèrent pas la moindre altération ; enfin cette force de caj-actère , presque surnaturelle, se montra avec la même énergie au milieu des huées de la populace rassemblée sur le chemin du supplice. Sa belle et noble figure était animée des couleurs les plus vives et les plus naturelles ; elle inspirait à la fois de l'intérêt , de l'étonnement et de la terreur. Lorsque l'exécuteui- lui enleva une partie de ses vétemens , le sentiment de la pudeur offensée s'exprima dans ses traits : la |iertP de la vie , qu'on allait lui ravir à l'inslanl même , était ce qui paraissait l'occuper le moins. »
Sanson (47) prësenla la tête au peuple , et que ee misérable eut la bassesse atroee d'y appliquer un soufîlet , on crut s'apeicevoir que les joues de la victime se couvrirent d'une rougeur prononcée que l'on attribua au ressentiment pudique de l'affront qu'elle subissait (48;.
Ainsi péiit, à vingt-quatre ans onze mois vingt jours , l'héroïne la plus courageuse qu'ait produite la révolution , et la plus étonnante peut-être dont il soit question dans les annales de l'histoire : pure, vertueuse , dévouée à l'humanité, à la liberté, à la patrie, leur fesant le sacrifice même de sa gloire ; désintéressée dans son action ; ne s'armant que d'après ses convictions personnelles ; conservant , en piésence même du supplice, le sang-froid de ses résolutions; sanctifiant, en quelque sorte, l'assassinat par le but le plus généreux, par le motif le plus humain ; et recevant enfin des hommes sincères de tous les partis (49) l'hommage qui lui est dû dans nos cœurs et dans l'histoire.
(47) A cette époque, le boun-eau de Paris s'appelait Sanson. Le valet qui exécuta mademoiselle de Corday avait nom Le Gros.
(Voir, Pièces justificatives, N° xxiii.)
(48) Voir, Pièces justificatives, N° xxv.
(49) Voir, Pièces justificatives ,^°' xxvià xxxii.
PIÈCES JUS riFICATIVES.