AVANT-PROPOS. V
tous les hisloriciis comblaient d'éloges, el sur laquelle aucun d'eux ne donnait de fidèles renseigneniens.
Enfin, certain que M. Caille ne publiait rien, et que son grand âge ne laissait plus croire qu'il put s'occuper de la femme immortelle dont il s'était autrefois proposé d'écrire l'histoire, je repris le cours de mes investigations, et je complétai les documeus que j'avais eu occasion de recueillir. Tout était prêt : j'ai récemment profité d'une quinzaine de jours passés à ma campagne (i), pour rédiger mon travail et le mettre en état de paraître.
Loin de moi l'idée de faire l'apologie du meurtre, et de préconiser les assassinats politiques I mais l'attentat de mademoiselle de Corday, inspiré parla vertu la plus héroïque et dans les plus pures intentions , peut-il être confondu avec les crimes de quelques scélérats ignobles, portant une main parricide sur des héros ou
(i) Mthiil-Durand-siii-Vie , anondissement de Li-. sieux.
AVA>T-rROrOS.
des monarques? On ne saurait trop déplorer tant d'horribles fureurs : Henri IV fut dix-sept fois l'objet d'attaques fanatiques, que la Bible a représentées trop souvent comme des actions méritoires.
De nos jours, des monstres sans excuses comme sans vertus ont renouvelé sur le meilleur des descendans de Henri des entreprises atroces et acharnées, dont le succès eut allié à la juste douleur de voir succomber un grand prince éminemment homme de bien le bouleversement de la France et de l'Europe, et rejeté dans un océan de sang humain les destinées du monde.
Là tout est interverti : ce sont les adorateurs de Marat qui s'arment du poignard contre celui que Charlotte de Corday eût, avec raison, regardé comme le sauveur de la patrie et de la véritable liberté. En effet, c'est de la fureur des hommes de sang et de troubles qu'elle croyait sauver les Amis de la paix, auxquels elle avait destiné une Adresse qu'où trouva dans son portefeuille.
AVANT-i'noros. vij
Aussi l'attentat de la vierge héroïque a-t-il reçu, des écrivains les plus dislingues, l'ëloge équitable qui parviendra jusqu'à la plus lointaine postérité. La poésie, la peinture en firent le sujet de plusieurs compositions remarquables.
Toutefois cette noble action ne fut que l'erreur d'une grande ame. L'insurrection contre les jacobins expirait sous les coups de la trahison, dès le i3 juillet, le jour et presqu'à l'heure même où Marat tombait sous le fer vengeur. Les paroxismes de la rage anarchique ne firent que redoubler, et les adhérens de Marat, devenus plus furieux , signalèrent leur triomphe et leurs vengeances par des lois sanguinaires et par une année entière de massacres juridiques et d'égorgemens sur les rives épouvantées de la Seine, du Rhône et de la Loire.
Je termine en considérant brièvement ce qu'est l'assassinat , toutes les fois qu'il n'est pas l'effet immédiat et sans réflexion d'un mouvement de colère, de fureur et de vengeance.
Viij AVANT-PKOPOS,
L'assassinat réunit tout ce qu'il y a de plus monstrueux dans les actions de l'homme dépravé. Qu'est-ce, enefFet,que l'acte d'un scélérat qui, contre toutes les lois et contre toute raison, se donnant sa mission à lui-même, se fait à la fois accusateur^ juré, juge et bourreau? Alors, qui peut mettre à l'abri du meurtre le grand homme, l'homme vertueux, l'homme de génie, le chef et le père de la patrie, le sauveur de la liberté, le héros à l'existence duquel peuvent être attachés le salut ainsi que le bonheur d'une nation et même du monde entier ?. . . Flétrissons donc de toute notre indignation, frappons de toute la rigueur de la loi le monstrequi, outrageant lanatureetmenaçant la société, ose s'armer du poignard, et presque toujours a la lâcheté d'élaborer longuement, dans son atroce pensée, avec un horrible sang-froid, le projet et les moyens d'exécution de son attentat, parfois pins infernal que les machines épouvantables avec lesquelles il atteint et confond ceux qu'il croit coupables, ceux
AVANT- PROPOS. ix
qu'il sait iîinocens, sans distinction de sexe, ni d'âge, ni de position sociale, ni d'importance politique.
Louis DU Bots.
Vitré, 1" septembre 1838.
OFFRA\T ENFI\ DES DETAILS AUTH Ei\TIQl'ES SI:R LA PERSOWE
ET l'aTTEÎVTAT de cette nÉROINE ;
L'antiquité n'offre pas un plus généreux dévoûment que celui de mademoiselle de Corday, immolant à la paix publique (1), à la véritable liberté , au retoui* de la clémence, l'atroce Marat qu'elle en regardait justement comme l'ennemi.
Quelques femmes aussi, notamment Épicliaris, conspirèrent contre les tyrans; mais Charlotte de Corday, renfermant dans son sein avec modestie, avec une pudeur angélique , le secret de son noble projet; s'arrachant à ses amis, à ses parens, à son vieux père et à sa jeune sœur, sans en avoir à
(l) On voit, dans la lettre de mademoiselle de Corday à Barbaroux , qu'elle s'occupait sans cesse de ramener la paix. (Voir Pièces jusHficatives , N° xv.)
On trouva sur elle une adresse manuscrite qu'elle destinait aux amis de la paix.
2 CUAllLOTTK DE COIUîAY.
tiui que ce soit fait confidence ; les trompant même sur la route qu'elle allait prendre , afin de ne pas les affliger d'inquiétudes et de pressentimens ; espérant emporter dans le néant d'une tombe anonyme l'admiration due àson héroïsme, puisqu'elle se promettait d'être massacrée avant d'avoir pu être connue!... Il y a, dans cette haute abnégation de soi-même , quelque chose de si extraordinaire , au dessus des proportions de la nature humaine, qu'il est à peu prés impossible de caractériser d'un nom convenable un dévoûment aussi sublime que nouveau.
L'écume du peuple français s'était épanchée en émigrations sur l'étranger, tandis que la lie des populaces fermentait en tous lieux, et surtout à Paris, portait partout le trouble, aigrissait d'un ferment inextinguible le fiel déjà si aigre des fureurs et des haines , et cherchait , par la violence, l'assassinat et les exécutions, à se maintenir dans l'usurpation des sommités de la société. Etrange canaille, qui, moins diverse qu'elle ne le paraissait , ici persécutait et jetait aux échafauds ses propres amis , en croyant stupidement obéir aux lois et servir la patrie ; et là martyrisait, à la voix d'un prêtre sans morale ou d'un noble sans gloire , avec la férocité hébétée des cannibales, tout ce qui lui était signalé comme
ami de la liberté , comme ennemi du fanatisme !
Dans un tel désordre d'idées , dans une telle anarchie de sentimens, dans une perturbation aussi anormale de convictions , la ligne délicate qui sépare le juste de l'injuste s'obscurcissait de plus en plus, fugitive , confuse , effacée aux yeux fascinés, même de quelques bons citoyens.
Il appartenait à l'illustre Normandie, auguste patrie des Tancrèdc et de Guillaume le Conquérant ; il était digne du sang de Corneille (2) , Romain égaré dans nos temps modernes, de donner naissance à l'héroïne tyrannicide qu'Adam Lux (3) eut raison de qualifier Plus Grande queBrutus.
(2) Mademoiselle de Corday descendait d'une sœiu- de Pierre et de Thomas Corneille. (Foir sa Généalogie; Pièces juslifica- Uves,lS° II.)
(3) Adam Lux. Ce jeune homme n'avait que 27 ans. II était envoyé de Maïence , avec Forster , fils du célèbre voyageur, auprès de la Convention nationale , pour solliciter la réunion de cette ville à la République française. Lux était docteur en philosophie à Maïence.
Comme les véritables amis de la liberté , il fut profondément affligé de l'attentat du 31 mai 1793, et publia courageusement deux brochures qui le firent proscrire par les Montagnai'ds. Le 6 novembre 1793 , il monta à l'échafaud en se félicitant tout haut de périr sous la hache qui avait tranché la tête de Charlotte de Corday.
4 CHARLOITE DE COUDA Y.
Mai ie-Anne-Charlottc de Corday, d'Armoiit, naquit le 27 juillet 1768(4), dans une chaumière de la commune des Ligneries (arrondissement d'Argentan) , département de l'Orne. Elle dut le jour à une famille antique , noble et pauvi'e de cette contrée , laquelle subsistait de 1 ,500 fr. de rcA enu , dans un état voisin de l'indigence, soutenue toutefois avec dignité. Son père, Jacques-François deCorday, d'Armont, était le troi-
L'une de ses brochures a pour titre : ydvis aux citoyens français. Elle a été réimprimée à la suite des Mémoires de madame Boland, t. ii, pag. 4C9 à 478. Datée du 31 juillet 1793 (jour de l'assassinat de JMarat), elle |>orle pour signature : Adam Lux, citoyen français.
L'autre est un éloge de Charlotte de Corday , dans lequel il propose de lui élever une statue avec cette inscripiion qui n'a rien d'exagéré : plus gp.axde que brltus.
Madame Roland , qui avait connu Adam Lux en prison, l'appelle un excellent homme. On lit ce qui suit dans un supplément aux Notices historiques sur la révolution , imprimé à la suite des écrits de cette femme illustre : « Plein des principes de Rousseau, il était accouru en France , croyant y trouver tous les hommes prosternés devant les autels de la liberté et de la philosophie. Quand il eut vu de près ceux qui la gouvernaient , et dont la farouche politique commençait à la couvrir de sang et de deuil , il ne put retenir son indignation. Il la fit éclater au milieu des éloges dont il honora le sublime dévoùment de Charlotte Corday. Plongé dans les fers, Adam Lux ne changea ni de sentimens ni de langage... Si la vertu avait voulu se choisir un temple dans le cœur d'un mortel , celui d'Adam Lux aurait obtenu la préférence.»
(4) Foir son Acte de baptême. (Pièces justificatives ^ N» i.)
ÉTIUE HISTOIilQUE. 5
siême de (|iia(re garçons, et avait en oulrc ((uatrc sœurs (5).
Pierre Corneille, père de notre grand trap-iqne et de l'auteur d'^ria/ic et dEsseJc, avait aussi, par ses deux fdles , donné le jour à de notables illustrations. C'est de Marthe Corneille que naquit Fontenelle; c'est de Marie Corneille que descendait au quatrième degré mademoiselle de Corday. îMarie Corneille , l'aînée des sœurs de l'auteur du Cidy du Menteur et de Id Toison d'or , avait épousé en secondes noces Jacques de Farcy , trésorier de France, à Alcncon ; Françoise , leur jeune fdle , fut mariée, en '1 70 1 , à iVdrien de Corday , capitaine des gardes du duc de Bourgogne; et leur fds, Jacques-Adrien, devenu le mari de Marie de Belleau de La Motte, laissa quatre garçons et quatre
(6) Il avait fait imprimer, en 1790 , une brochure de 14 pag. in-8 , contre le droit d'aînesse , dont il avait eu beaucoup à se plaindre , comme cadet de ÎSormandie. Elle est signée : << De Cor- » day d'Armont, citoyen de la paroisse du Ménil-Irabert, dépar- » tenient de l'Orne. » Dans l'interrogatoire que M. de Cord.iy subit à Argentan, le 20 juillet 1793, et dont nous parlons dans une note de la Pièce justificative, N" xvi , il dit que, dès les Assemblées provinciales , étant h la tète de l'administration de sa paroisse, il leur avait adressé un mémoii'e pour demander la supl)ression d'un droit onéreux. Il l'appelle sa brochure contre le droit d'aînesse , et parle d'un travail qu'il avait commencé sur les piincipes du gouvernement.
filles. Ce fut du troisième de ces fils (Jacques- François de Corday , d' Arment) et de sa femme (Jacqueline -Charlotte -Marie de Gautier des Autieux) que naquit, avec deux frères, une sœur aînée et une jeune sœur, la célèbre héroïne dont le bras purgea la France du plus hideux et du pkis stupidement féroce de ses démagogues.
Mademoiselle de Corday avait perdu de bonne heure sa respectable mère; son père fut obligé de se séparer de ses filles , qu'il plaça à cette Abbaye-aux-Dames que , dans la ville de Caen , avait fondée Mathilde, femme de Guillaume, le conquérant de l'Angleterre. Les deux sœurs y restèrent jusqu'à la révolution , sous la protection de madame deBelzunce, qui en était abbesse , et de madame de Pontécoulant , sa coadjutrice. La jeune de Corday se retira auprès de son père, qui était venu se fixer à Argentan ; Charlotte trouva un asile décent chez madame Coutellier de Bretteville-Gouville (6) , sa tante
(G) L'auteur de \a Mort de Marat, scènes historiques (1829 , 1 vol. in-8), désigne cette dame sous le nom de Bréterville , et mademoiselle de Corday sous celui deCtiarlotte Corday d'Armans : celte erreur dans le surnom de cette dernière a été commune à tous ses biographes. Madame Coutellier de Bretteville- Gouville , veuve , âgée de plus de 60 ans , femme d'une conduite respectable , demeurait à Caen , rue Saint-Jean , près de l'hôtel de Faudoas , prcsqu'en face de la rue des Carmes.
à la mode de Bretagne , veuve et sexagéiiaiie , dont elle ne se sépara que pour le voyage de Varis , en juillet i 793.
Quoiqu'elle appartînt à une famille noble , et que ses deux frères eussent émigré , Charlotte n'en fut pas moins conscieneicusement attachée à ce qu'offraient de pur et de vénérable les principes de cette révolution de 1789, qui fut pour le monde entier le signal de la résurrection de la liberté cl de l'égralité : ces biens , les plus précieux qu'il soit donné à l'honnne politique de goûter sur la terre : source inépuisable de généreux sacriGces , de nobles jouissances et d'actions héroïques.
Il n'en coûta rien à la belle ame de Cliarlottc de Corday de renoncer aux vanités de la naissance : elle avait trop élevé son esprit pour vouloir rien devoir à un effet du hasard ; elle se sentait assez grande par elle-même pour n'avoir pas besoin d'un éclat factice ; elle était assez généreuse pour faire sans regret, à l'avantage public, le sacrifice et l'hommage de ses prérogatives.
Dans la retraite du couvent où les jeunes fdles allaient alors , durant de longues années , apprendre péniblement beaucoup de futilités , soit dévotieuses, soit mondaines, Charlotte avait trouvé le temps de la méditation , l'occasion de
la mélancolie , et les moyens de satisfaire son goût pour l'étude. Cette brillante histoire de la Grèce, ces vénérables annales de Rome , et surtout l'Histoire Philosophique des Deux - Indes (7) , avoient allumé dans son ame les sentimens plus intimes qu'expansifs d'une liberté qui devait affranchir le monde et réaliser le rêve séduisant de l'amélioration du sort des hommes, en fesant tomber les barrières absurdes et tyranniques qui les séparaient en castes ; en brisant les obstacles odieux qui arrêtaient le talent, la vertu et l'humanité devant le succès et la gloire ; en rendant égaux entre eux les enfans des familles nobles auxquels un orgueil froidement inhumain avait jusqu'alors assigné une part différente dans l'hél'itage et l'amour paternel.
Ce fut à la fin de juin 1793 que je rencontrai mademoiselle de Corday, à Caen, chez M. Lévèque, président du Directoire du département, magistrat éclairé et dévoué , patriote sincère et courageux, républicain pur et humain, ennemi, comme moi, comme mes compatriotes, des anar-
(7) Les lectures favorites de mademoiselle de Corday étaient Corneille, Racine, Raynal et J.-J. Rousseau. Elle occupait ses loisirs de littérature et d'histoire, beaucoup plus que de politique. En 1793, on lisait surtout à Caen le Patriote français de Brissot j, qui s'était donné pour successeur Gircy du Pré, dont il sera question dans notre neuvième note.
ETUDE IIISTORIQIE. 9
chistcs el de ce jacobinisme envieux, malveillant et perséenteur , pour lequel la liberté n'était qu'une mégère furibonde lavant sans cesse et sans remords dans le sang ses bras ensaiiglantés.
Là , dans une réunion peu nombreuse, jeune, ardent d'espoir et d'enthousiasme, désintéressé et dévoué, je chérissais d'amour et de vénération cette république qui , par l'effet d'une inexpérience excusable, était pour moi la plus belle et la plus pure des maîtresses ; cette république ([ui fit des martvrs empressés de la plupart de ses amis, de l'élite de ses apôtres; cette république dont les adorateurs renégats se ployèrent si vite et si facilement au despotisme de Bonaparte, aux titres nobiliaires, s'cmpressant (dans leur dévoùment sans bornes, comme ils disaient effrontément) de brûler, ainsi que Clovis, ce qu'ils avaient adoré, et d'adorer ce qu'ils avaient brûlé : Sicambres peu fiers, qui n'attendaient pas Tordre d'un Rcmi pour courber la tète devant leur nouveau culte.
Chez l'excellent Lévêque, je me trouvai plusieurs fois avec ce Bougon-Longrais (8), procu-
(8) Jean-Chai-les-Iiippolyte Bougon de Longrais , né à Caen , vers 1 76a, seciélaire général du département du Calvados, en 1 79 J , puis procureur général syndic ; il pi il une pari très aclive à Tin-
CHARLOTTE DE COnDAY.
reur général syndic du département , dont l'éloquence tirait un vif éclat de sa voix imposante et sonore ; avec le vénérable Le Normand , collègue de Lévèque, si touchant dans ses discours profondément empreints de conviction et de vérité ; loyal , franc , courageux sans ostentation , simple avec dignité , attendrissant dans ses affectueuses harangues ; avec quelques uns des députés girondins et de leurs généreux collègues ; avec Barbaroux, si remarquablement beau ; avec Buzot , vraiment éloquent et brillant ; avec le
suiTCction de juiu 1793 , el fut proscrit; obligé de se cacher , il tomba dans les mains des Vendéens, qui ne l'auraient pas plus épargné que les jacobins; le prince de Talmout le sauva. C'était vers la fm de brumaire an ii (la mi-n>vemlre 1793), à l'époque du siège de Granville. Ce fut dans la même retraite que tous deux furent pris à la Basouge-du-Désert , près de Fougères. Bougon fut, comme mis hors la loi , exécuté sans jugement , à Rennes , le 15 nivôse (4 janvier 1794).
Il avait eu avec mademoiselle de Corday quelques rapports qu'entretenait leur goût commun pour la littérature. Bougon- Longrais avait une belle et noble figure; il s'exprimait avec autant de facilité que d'élégance et d'énergie.
A l'époque du 31 mai 1793 , les administrateurs du département du Calvados étaient MM. Lévèque , président; Le Clerc, Le Fevre, Le Normand, Mériel , Petit et Thiboust d'Anisy, tous hommes de courage qui n'hésitèrent pas à ftiire tout ce qui pouvait dépendre d'eux pour soustraire la France à l'ochlocratie jacobite. M. de Pontécoulant, aujourd'hui pair de France, était président de cette administration, lorsque, en septembre 1792 , il fut nommé député h la Convention nationale.
ÉTUOB HISTOniQUU. I I
Spirituel Loiivet; avec rcunal)lc Girey du Pré (9), chantant en vers ingénieux l'amour de la liberté et la haine de l'anarchie.
A ce foyer de vertus civiques, il était impossible que les amcs , même vulgaires , ne reçussent pas une forte trempe et de libérales déterminations, et n'en sortissent pas plus fortement pénétrées d'amour pour la patrie et d'aversion
(9) Girey du Pré, né à Rouen, vers 1770, liltéraleur et poète, collaborateur de M. Bignon , diplomate distingué , aujourd'hui l'un des plus illustres membres de la Chambre des Pairs, et de M. Méchin, aujourd'hui préfet du Nord, dans la rédaction des Actes des Martyrs , journal spirituel en vers et en prose , qu'ils opposèrent aux Actes des Apôtres. Girey est surtout connu par le Noël très spirituel qu'il composa contre les jacobins à la fin de 1792. Comme ces couplets sont devenus fort rares, nous avo.is cru devoir les réimprimer parmi nos Pièces justificatives, N^'iv. Proscrit après les fâcheux évènemens de juillet 1793 , il avait suivi le sort des députés girondins , qui de la Bretagne avaient gagné le département de la Gironde. Il fut arrêté avec le député Birotteau, le 2 brumaire an n (23 octobre 1793) , à Bordeaux , chez madame Bernadot , sur la rivière , près de la porte de La Grave. Il y avait pris le nom de La Noue. Transféré à Paris, il fut livré au tribunal révolutionnaire, et condamné à mort, le 30 brumaire an ii (20 novembre 1793). Le président du tribunal , qui cherchait à le compromettre , lui demanda ce qu'il pensait de Brissot , dont il avait été le collaborateur dans la rédaction du Patriote français : «J'affirme, répondit courageusement le proscrit, que Brissot a vécu comme Aristide, et qu'il est mort comme Sidney. »
L'auteur de Tarlicle Girey du Pré, dans la Biographie des
pour les égorgeurs de septembre , que j'avais, avaut le 31 mai, entcudus, avee une si profonde indignation , hurler , sanguinaires et dévorans , aux portes et dans les tribunes du sénat conventionnel.
J'avais d'abord remarqué mademoiselle de Corday pour sa beauté noble à la fois et gracieuse* Sa taille était au dessus de la moyenne et pouvait même passer pour grande (1 0) ; ses formes paraissaient être classiquement proportionnées. Jeune, fraîche, si touchante et si belle, élégante.
Contemporains ^ s'est trompé lorsqu'il a dit que , quelque tems avant son jugement, Girey avait composé eu société avec le jeune Bois-Guyon, adjudant-général, des couplets (jue la France a répétés , et qui commencent par ces mots :
Veillons au salut de l'empire !
Ces couplets avaient été imprimés dès 1791. Quoi qu'il en soit , Girey du Pré alla à l'échafaud en chantant des chansons patriotiques dont plusieurs étaient de sa composition.
(10) Le passeport (jui fut délivré à niademoiselle de Corday, par le maire de Caen (le 8 avril 1793, pour aller à Argentan, et qui lui servit ensuite pour aller à Paris trois mois après), donne le signalement suivant : « Taille de S pieds 1 pouce ; cheveux et sourcils châtains ; yeux gris ; front élevé ; nez long ; bouche moyenne; menton rond fourchu; visage ovale. » Ces détails sont à peu près exacts : mademoiselle de Corday avait des yeux bleus de la plus aiigélique expression ; son nez était bien profile , et Contribuait beaucoup à donnei- à sa figure, d'un ovale parfait, un air très noble. Elle signa sur ce passeport ; Map.ie Corday. (Voir Pièces juslificativci, N" xii.)
ÉTUDE HISTORIQUE. l3
modeste dans sa pose toujours naturelle, elle voilait d'une teinte de mélancolie la vivacité de ses regards (11); les plus harmonieuses couleurs paraient ses lèvres et ses joues; les onduleuses boucles de ses cheveux bruns et l'arc bien dessiné de ses noirs sourcils donnaient à sa figure, d'un ovale régulier, lapins ravissante expression ; son œil bleu, à la fois spirituel, tendre et modeste, ajoutait un charme infini aux modulations douces et pures de son organe vocal ; sa parole précise , élégante et réservée était remarquable par la justesse, la mesure, la netteté, et par le naturel d'une simplicité noble. Si l'on pouvait noter, dans tout le charme de leurs nuances, les inflexions délicates du timbre des phrases qui ont longtemps ému, j'aurais pu , durant plus de dix ans , rendre sensibles, sur le papier, les intonations harmonieuses et séduisantes de la voix de mademoiselle de Corday.
Ce n'était, au surplus, que par hasard qu'on la rencontrait dans le monde ; elle quittait peu madame de Bretteville , qui vivait fort retirée.
(n) 31. Yaultier, professeur de littérature française à l'Académie deCaen, qui habitait, en 1793, dans le voisinage de mademoiselle de Corday, et qui la voyait quelquefois, dit, dans des notes qu'il a bien voulu me communiquer , que « l'expression la plus remarquable de la physionomie était le calme , la décence et la Êtravité. »
lij CHARLOTTE DE CORDAY.
Toutefois, je l'ai vue à quatre reprises, sans me douter de la haute supériorité de cette angélique créature. Avec une sorte de pudeur féminine, qui tenait autant à des sentimens naturels qu'à une bonne éducation , elle évitait toutes les réunions d'hommes, les sociétés nombreuses, et surtout les occasions de se faire remarquer. Pourtant nous assistâmes ensemble , rapprochés par hasard, à cette assemblée centrale de résistance à l'oppression qui tendait à mettre en action positive le célèbre axiome dont l'application est si délicate : l'insurrection est le plus saint des devoirs. Oui, nous croyions alors, dans toute la sincérité de notre foi politique, accomplir ce devoir sacré, en présence et vengeui'S de la justice déjà violée, et de l'humanité qui devait bientôt l'être.
Cette assemblée auguste, j'ose le dire, et après quarante - cinq ans écoulés , je n'en suis que plus convaincu, cet aréopage improvisé électrisa momentanément la ville de Caen, où se trouvaient réunis plusieurs députés illustres et proscrits (12), quelques envoyés des sociétés popu-
(12) Les députés réfugiés à Caen étaient Buzot, Salles, Pélion, Talady, Corsas, Kervelegan , Molievaut , Barbaroux , Louvet , Giroust, de Cussy, Bergoening, Le Sage (d'Eure-et-Loir), Meillan , Hem y-la-Rivière, Duchàtel , et quelques littérateurs de leurs
ÉTL'IiK illSTORigUE. l5
lairc'S et des déparfcnu'iis voisins , queltiues tlijjiies militaires, dont le courage inconsidéré, tralii et compromis, alla s'évanouir sans fruit auprès de la ville de Vernon (1 3).
Je me rappelle toujours que , assis auprès de mademoiselle de Corday, à un déjeuner de quinze personnes, nous parlâmes de littérature et de politique : elle me cita, comme ses lectures favorites , J.-J. Rousseau et Raynal, ces éloquens et fiers amis de la liberté, ces adver-
amis, tels que Girey du Pré, l'Espagnol Marchena, et Honore Rioufle, qui fut tribun sous le consulat et préfet sous l'empire, Lanjuinais n'avait fait que passer par Caen pour y embrasser ses collègues.
(13) L'engagement de Vernon (le 13 juillet, le même jour et presqu'à la même heure où mademoiselle de Corday frappa Marat) fut plutôt une échauffourée qu'un combat. Les insurgés , à la tète desquels n'était pas encore venu se placer le général Wimpfen, étaient malheureusement sous les ordres du comte de Puisaye, qui les trahit et les abandonna. Il s'était tenu à quelque distance dans un château. Quelques coups de canon furent échangés. Les deux troupes se retirèrent sans trop savoir ce qu'elles fesaient, les Parisiens sur Vernon, les insurges sur Évreuv. La trahison s'en mêla, le découragement la suivit, et l'affaire fut ainsi terminée à l'avantage des jacobins qui , voyant qu'on ne les poursuivait pas , s'avancèrent de Vernon sur Évreux , puis sur Lisieux , et arrivèrent triomphans à Caen.
Cette affaire , dont le résultat, bien imprévu, fut si déploi-abie , se passa sur le territoire de Brécourt (commune aujourd'hui réunie à celle de Douains , canton de Vernon , département de l'Eure) , à peu de distance delà grande route de Paris.
l6 CIlARf.OTTE DE CORDAY.
saires incorruptibles de toutes les tyrannies et de toutes les inhumanités.
Pendant cette terreur, si funeste aux généreux principes comme aux patriotes généreux , proscrit, bien jeune encore , obligé de cacher , durant quelques mois, mon séjour et ma tète, moi, alors débile et mourante créature, que mon prétendu fédéralisme avait signalé comme ennemi de la république, quoique je ne le fusse réellement que de l'anarchie et des égorgemens , pendant cette période sinistre, j'ai perdu , entre autres écrits fort regrettables , deux petits billets de Charlotte de Corday. S'il m'en souvient bien, ils signifiaient peu de chose en eux-mêmes (1 4) ; mais les caractères en avaient été tracés par cette main sublime qui , seulement quelques jours après, dirigeait vers le cœur de Marat le fer tyrannicide qui, sur l'autel de l'humanité, en immola le bourreau.
Si ma gaîté naturelle a été tant de fois offusquée par la mélancolie ; si j'ai conservé quelque mépris, quand je ne leur devais, peut-être, que
(14) Le premier de ces billets avait pour objet de me demander le supplément au Contrat social de J.-J. Rousseau, par Gudin ; le second m'annonçait le renvoi de celte très médiocre composition. Je possède une assez curieuse collection d'autographes ; mais ces deux billets seraient pour moi d'un plus grand prix que tout ce que j'ai réuni jusqu'à ce jour.
de la pitié, à ces spéculateurs, sans conviction, de professions de principes et d'envahissement d'emplois : ces dispositions de mon ame proviennent de l'épocpie où je vis tomber sans vengeance Charlotte de Corday et ces Girondins dont les ombres sanglantes, m'apparaissant dans les longues nuits de 1793 à 1794, troublaient mon sommeil si rare , détruisaient ma santé déjà si faible , glaçaient mes pensées d'avenir, et , dans le cours de trois années entières , me rendirent la mort prochaine et désirable.
Il faut avoir vu ces tems d'instruction sévère, pour apprécier la vanité , la folie de ces républicains qui rougiraient de leurs lubies s'ils savaient combien peu de liberté survivait alors, combien l'égalité était chimérique, combien l'humanité était outragée, avec quel mép'ris de l'homme et de la loi on jetait aux échafauds ces innombrables victimes que ne protégeaient nullement ni les souvenirs de l'origine , ni l'extrême jeunesse, ni l'innocence du sexe, ni les illustrations de la science , ni les lauriers de la gloire ! Ils ne croiraient guère à la durée d'une république , s'ils savaient avec quelle scandaleuse facilité les adorateurs de ce fantôme démocratique, svcophantes sans pudeur et renégats sans vergogne, sortis mourans de lassitude et d'effroi
18 CilARI-OTTE DE CORDAY.
du cauchemar de 1 794, se réveillèrent peu d'années après , accoutumés à la bassesse et disposés au joug, flagorneurs et séides du prince, comme ils l'avaient été de la canaille.
Après des victoires éclatantes, de déplorables catastrophes et de funestes trahisons , la liberté était attaquée par ses propres enfans , les plus dangereux comme les plus violens de ses ennemis. Dumouriez avait passé à l'étranger, en lui livrant un ministre et quatre représentans du peuple ; la révolte vendéenne dévouait les patriotes au fer impitovable des plus stupides barbares; le tribunal révolutionnaire, à peine créé, avait eu la lâcheté d'absoudre Marat justemeni accusé ; la populace parisienne avait consommé le grand attentat du 31 mai, et vingt-un députés proscrits, toute la noble Gironde et ses amis, étaient, en attendant l'échafaud, ou prisonniers à Paris, ou fugitifs loin de la capitale.
Une généreuse insurrection en faveur des lois et de l'humanité se préparait dans soixante des quatre-vingt-six dépai temens qui composaient alors la France. La Normandie et la Bretagne rassemblaient leurs meilleurs citoyens, et, sans cesser de combattre la Vendée, organisaient la résistance à l'oppression, et préparaient le châtiment des anarchistes séditieux , massacreurs de
septembre et voleui-s du Garde-Meuble. Cacn ,
Cité républicaine et fière ,
comme nous chantait Girey du Pré (15), avait recueilli dans son enceinte la plupart des députés proscrits. On se préparait à marcher sur les brigands qui prétendaient être Paris, sous la conduite du défenseur victorieux de Thionville, du bon et brave, mais faible Félix WimpiTcn, qu'attendaient à quelques jours de là les trahisons, la calomnie et la proscription. De toutes les bouches sortaient des imprécations contre les noms abhorrés an farouche Robespierre, de Danton , et surtout du vil Marat , noms odieux retentissant dans toutes les indignations ; mais Marat, l'anarchie et le massacre incarnés , semblait être le plus hideux Satan du Pandémonion jacobin, parce que, plus cyniquement populaire, plus affreux de figure et de voix , il avait l'air d'un énerguméne, et parce que son nom se trouvait toujours mêlé à toutes les saturnales de l'ochlocratie , des meurtres et des pillages.
(15) Voir, Pièces justificatives , N° v, le Chant de Girey du Pré aux Hommes du Nord (les Normands, ses compatriotes). On trouvera à la suite les deux chansons de la Bretagne contre Paris ^ dont parle Chabot dans son rapport du 14 juillet. Ces deux chansons , fort inférieures au chant de Girey du Pré, sont sous les N"" VI et vu.
Charlotte de Corday crut fermement que , en fesant tomber ce monstre sous le fer vengeur, elle allait enlever à l'anarchie son chef, et à la guerre civile son motif; elle espérait prévenir l'effusion du sang humain , et conserver ces myriades de têtes dont Marat avait tant de fois demandé la chute (16). Humaine, généreuse, prête à tous les sacrifices , elle se rappela sans doute les augustes tyrannicides qu'a célébrés l'antiquité ; et , sans hésitation , sans trouble , sans orgueil , la vierge héroïque prit la route de Paris pour consommer au plus tôt son attentat.
Sans rien découvrir de ses projets , même à ses meilleurs amis, après avoir pris toutes les précautions pour que, dans les derniers adieux qu'elle alla leur faire à Argentan, son père et sa sœur ignorassent ce qu'elle serait devenue, Charlotte de Corday monta en diligence pour Paris le 9 de juillet.
Louvet a dit dans ses Notices pour l'Histoire : (( Elle vint, constamment accompagnée d'un domestique, et attendit toujours Barbaroux dans
(16) Voir {Pièces justificatives, No m) les extraits de quelques écrits atroces de Marat , d'après lesquels on le jugeait généralement à Caen et partout où on refusait de faire de la liberté une furie sanguinaire.
un salon (1 T) par où ({uelqii'un de nous passait à
rhaque instant Une grâce sollicitée pour
(pielqu'un de ses parens n'était sans doute que le prétexte de ses visites ; son véritable motif était sans doute de connaître ([uelques uns des fonda-
(17) A riîôtel de Tancienne Intendance, rue des Cannes.
J'ai lieu de croire que , si mademoiselle de Corday s'adressa (h' préférence à Barbaroux , c'est paice que, ce dcpulé étant de -Marseille , il pouvait mieux la servir dans les démarches d'obligeance qu'elle voulait faire pour mademoiselle deForbin, appartenant à une famille du Midi. Huit jours après une première visite dans laquelle Barbaroux promit à mademoiselle de Corday lies lettres de recommandation , elle vint les chercher , alors comn'ie auparavant, accompagnée d'un domestique. Je lis ce qui suit dans une note que M. Vaultier a bien voulu me communi- (]uer : « Durant l'entretien que Barbaroux eut alors avec elle, Pétion survint et adressa quehpies mots à la belle aristocrate qui venait voir des républicains.^ — « Vous méjugez aujourd'hui » sans me connaître , citoyen Pétion, répondit-elle ; un jour vous » saurez ce que je suis. »
« Barbaroux , de qui je tiens ces faits, continue M. Vaultier , se reprochait de n'avoir pas , dès lors , apprécié sa gi'ande ame; au surplus, il déplorait le coup perdu sur un être usé par des maladies honteuses, et qui, d'ailleurs, n'était que le mannequin de Robespierre et de Danton. « Si de telles actions se conseil- » laient , ajoutait Barbaroux , ce n'est pas sur Marat que nous » aurions dirigé les coups. » Tout le monde connaît les deux lettres que mademoiselle de Corday écrivit, de sa prison, à son pèie et à Barbaroux. Peu d'heures avant de quitter Caen pour la Bretagne , ce député me parlait de la lettre qui lui était destinée : i ne l'avait pas reçue , et ne la connaissait , comme le public , que par les journaux. «
teurs de cette république pour laquelle elle allait se dévouer. »
Louvet s'est trompé ; du moins tel n'était pas le seul motif de mademoiselle de Corday . Elle avait voulu profiter de son voyage à Paris pour tâcher d'y rendre service à une de ses amies, qui avait été élevée avec elle par madame de Belsunce, et qui , retirée en Suisse , avait quelques réclamations d'intérêt à faire au ministre de l'intérieur : cette amie était mademoiselle de Forbin , chanoinesse. Pour pénétrer jusqu'auprès du ministre, Charlotte croyait avoir besoin de protection, et c'est pour en obtenir une qui fût efficace, qu'elle s'adressa à Barbaroux, ami du député (non encore proscrit) Lauze Du Perret. Mais si Louvet n'a pas connu alors le vrai motif de la visite de mademoiselle de Corday au député Barbaroux, il a du moins peint avec beaucoup de vérité cette angélique créature. « A l'Intendance, où nous logions tous, dit-il, s'était présentée, pour parler à Barbaroux, une jeune personne grande, bien faite , de l'air le plus honnête et du maintien le plus décent. Il y avait dans sa figure, à la fois belle et jolie , et dans toute l'habitude de son corps , un mélange de douceur et de fierté qui annonçait bien son ame céleste. »
11 est faux que cette sublime héroïne ait été déterminée par des sent imens vulgaires et personnels. On a dit à tort cpi'elle avait voulu venger sur INIarat , soit le comte de Belsunce , égorgé à Caen, soit l'émigré Boisjugan de Maingré, soit le député Barharoux. Elle ne pouvait imputer à Marat l'assassinat du major Belsunce (18) (pii avait péri, en 1 790, victime des vengeances populaires, ni le supplice de Boisjugan, fusillé en 1792, comme émigré pris les armes à la main. Peutêtre la beauté du jeune et éloquent Barbaroux ne fut pas absolument étrangère à la détcimination patriotique de mademoiselle de Corday ; mais ce fut assurément sans qu'elle s'en doutât. Les sonores intonations de cette voix méridionale qui retentissaient , énergiques de conviction et de douleur, dans les assemblées populaires de Caen, durent puissamment affecter l'ame d'une jeune et sensible femme, déjà si favorablement prévenue en faveur de la cause des Girondins ,
(1 8) Le comte Heni-i de Belsunce, major en second du régiment de Bourbon, infanterie, se trouvait en garnison à Caen. Il eut le tort de se livrer inconsidérément, avec toute la pétulance de son âge, à des démonstrations hostiles contre la révolution et la garde nationale : il fut la victime des vengeances populaires qu'il avait provoquées. Sa tante , abbesse de l'Abbaye-aux-Danies (la Trinité) de Caen , y avait eu pour coadjutrice madame de Pontécoulant qui lui succéda.
CHAULOTTE DE CORPAY,
par les malheurs et la beauté du proscrit ; mais, ee qui la dominait et Tentraina, ce fut l'amour de la patrie et de l'humanité. Au surplus, comment une femme resterait-elle froide devant tant de causes d'émotions nobles et pures, quand les liommes eux-mêmes sont toujours séduits par la beauté du corps , de la figure et de la voix même d'un simple acteur débitant un rôle emprunté? Qui ne sait quel effet d'admiration exerçait sur les populations de l'Egvpte notre illustre Kléber, leur apparaissant beau comme un ange, formidable comme le dieu de la guerre? Nul autre motif, je ne crains pas de le répéter, ne mit le poignard à la main de Charlotte de Corday, nul autre absolument que le désir de venger l'humanité et de prévenir la guerre civile. Il ne faut pas réduire à de vulgaires proportions les actions héroïques (1 9); ce serait des-
(1 9) L'éditeur de l'ouvrage intitulé Les Femmes, par Ségur, dit à tort, dans une note du quatrième volume , que « le fanatisme politique n'a pu être la cause de ce crime (l'assassinat de Marat}. » Il ajoute : « D'ailleurs, on voit, par l'interrogatoire de cette femme, qu'il y avait de Taliénation dans son esprit. » C'est ce (lue n'ont pas reconnu du tout les auteurs les plus recommandablesqui ont ])arlé de mademoiselle de Corday, tels que J.-B. Louvet, dans ses IVotices; M. Beaulieu, dans la Biographie Universelle; M. de Conny, M. Chauveau de La Garde, 3L Du Rosoir, M. Thieis, etc. (Voir PiccesJHslificatives, N"' xxiv , x.wui , wix.xxx , xxxi et xxxji.j
ÉTIDE niSTOUiytE. 25
cendre, du haut de l'autel dans le plus bas de la nef et même dans les cryptes , les statues des dieux. Charlotte dit d'ailleurs, dans sa lettre à Barbaroux , après avoir immolé Marat : (( C'était une bête féroce qui allait dévorer le reste de la France par le feu de la guerre civile.» Cette phrase toute simple résume les vrais motifs de l'action et du dévoûment de l'héroïne (20). Le dimanche 7 juillet, une revue des volontaires qui s'étaient inscrits à Caen pour marcher contre l'anarchie avait été très brillante. Mademoiselle de Corday a dit depuis , dans sa lettre à Barbaroux : « Vous vous souvenez comme j'en étais charmée, et je me promettais bien de
(20)Couetde Gironville , qui composa , en l'an iv ,un ouvrage aride, diffus et plein de bévues, sur mademoiselle de Corday , rapporte en note , page 62, l'anecdote suivante : « Je sais , d'un citoyen de Caen , qui connaissait particulièrement la parente chez laquelle elle fixait son domicile habituel , que celle-ci , dans les premiers jours qui devancèrent l'exécution du projet de son amie, se plaignant de lui voir l'air d'un mécontentement impatient, et l'ayant surprise plusieurs fois à répandre des pleurs , lui demanda le sujet qui lui donnait une si sombre humeur : « Je pleuie , lui ré- )' pondit-elle , sur les malheurs de ma patiie , sur ceux de mes pa- » rens , et sur les tiens aussi , ô mon amie ! car qui peut m'affirmer » que tu ne seras pas toi-même frappée de ces coups de foudre » qui ont déjà privé de la vie un si grand nombre d'honnêtes ci- » toyens? Tant que Marat vivra , il n'y aura jamais de sûreté pour » les amis des lois e( de l'humanité. »
26 CHARLOTTE UE COKDAY.
faire repentir Pëtion du soupçon qu'il manifesta sur mes sentimcns.... Enfin j'ai considéré que tant de braves gens, venant à Paris pour chercher la tête d'un seul homme, l'auraient peutêtre manqué, ou qu'il aurait entraîné dans sa perte beaucoup de bons citoyens. Il ne méritait pas tant d'honneur; cela suffisait de la main d'une femme. »
Son parti fut donc pris , et son départ arrêté pour le mardi suivant :
Comme elle le dit elle-même ( Lettre à son père) (21), elle avait cherché à persuader à ses parens qu'elle passait en Angleterre, afin de leur dérober la douleur d'une mort qu'elle attendait obscure de la fureur des partisans de Marat. Elle avait espéré que, avant d'être connue , ils l'auraient égorgée dans l'antre même de ce démagogue. Un des témoins entendus dans le procès (le limonadier Berger, qui l'avait arlêtée ) déposa « qu'il vit bien qu'elle désirait être livrée à la fureur du peuple. » Assurément, telle était son espérance.
Nous verrons que le sort disposa d'elle autrement.