‹ Charlotte de CordayChapitre 30 sur 89 · EXTRAIT DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

EXTRAIT DE LA FRANCE

sous LE UÈGNE DE L\ CONVENTION (l).

C'est lorsque le crime asservissait la France qu'une femme, entraînée par un mouvement héroïque, vint immoler le monstre qui répétait dans tous les instans du jour : << Il faut abattre deux cent mille tètes. » Le 1 1 juillet, le bruit se répand tout à coup que I\Lirat vient de recevoir la mort. C'est une femme, c'est Charlotte Corday qui a tranché ses jours.

Née dans le département de l'Orne, Charlotte Corday appartenait à une famille distinguée ; elle était âgée de vingt-cinq ans ; ses traits nobles et élevés annonçaient la lierté de son ame ; elle avait conservé dans ses manières une candeur qui la rendait plus belle encore. La révolution s'était offerte à son iujagination sous un aspect enchanteur; le nom magique de liberté avait égaré son esprit ; sa pensée errait sans cesse au milieu des grands hommes de l'ancienne Rome ; ses nuits entières étaient consacrées aux méditations sur les ton)beaux et les ou-

(i) 1820, 1 vol. in-S (par M. le vicomte de Coniiy, alors souspréfet à Gannat).

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vrages des plus illustres écrivains de l'antiquité. Son anie s'indignait d'entendre les lâches tyrans de la France dégrader le nom de liberté : elle résolut d'immoler le plus abject et le plus féroce d'entre ces hommes : il lui sembla que , frappant Marat , elle renverserait la tyrannie.

Livrée tout entière à cette pensée , Charlotte Corday quitte la maison de son père, et part pour Paris. Elle avait d'abord conçu le dessein de se rendre auchampdela fédération, le 1 4 juillet, et là, en présence du peuple, de percer le cœur de Marat. Cette résolution ne put point êti'e exécutée : la fête qui devait être célébrée le i4 juillet fut rémiie à celle du i o août , époque plus chère aux conventionnels, puisquecejouravait éclairéles funérailles de la monarchie.

Charlotte Corday résolut alors de se rendre dans la salle de la Convention, de s'asseoir quelques instans sur ces bancs où siégeait Marat et de le frapper au milieu de ses complices ; mais les sentinelles qui veillaient aux portes de cet antre repoussèrent Charlotte Corday à l'instant où elle se présentait. Elle s'informe alors de la demeure de Marat ; ou l'y conduit. Cependant elle ne peut pénétrer jusqu'au repaire du tigre. Le crime, toujours défiamt, a conçu des soupçons. Charlotte Corday est repoussée et se détermine alors à tromper Marat , en lui écrivant le billet suivant : « Citoyen, j'arrive de Caen. » Votre amour pour la patrie me fait présumer que vous » connaîtrez avec plaisir les malheureux événements qui » ont lieu dans cette partie de la république. Je me pré- « senterai chez vous vers une heure ; ayez la bonté de » me recevoir et de m'accorder un moment d'entretien.

" Je vous nieUral à même de rendre un yrand service à >> la France. »

Le lendemain , Charlolte Corday se présente de nouveau chez Marat. Une femme , que ce monstre appelé son amie , vient encore lui disputer l'entrée. Marat l'a entendue ; il ordonne qu'on l'introduise. Il était dans son bain. Sa figxire hideuse était couverte d'une lèpre qui enveloppait tout son corps d'horribles plaies. Depuis longtems, il tombait en dissolution, et les vers avaient déjà rongé la moitié de leur proie.

Marat demande à Charlotte Corday les noms des conspirateurs réfugiés à Caen. « Bientôt, » dit-il, « ils rece- " vrontleur châtiment. » — » Reçois le tien, >• s'écrie Chailotte Corday ; et , d'une main assurée , elle plonge un poignard dans le cœur deMarat. — « Je me meurs, «s'écrie le monstre. Des femmes accourent, insultent l'héroïne. Elle reste immobile, et fixe sur ces femmes des regards de pitié.

L'action de Charlotte Corday porte l'effroi dans l'ame de Robespierre et de ses complices; déjà ils voient dans l'ombre des glaives vengems s'agiter sur leurs têtes et sont en proie aux horreurs du supplice

Charlotte Corday est chargée de fers. Des cannibales demandent sa tête à grands cris. Elle n'est point émue. Un mélange de fierté et de candeur imprime à ses traits l'énergie de son ame. On l'interroge : c'est là que son héroïsme se montre dans toute sa puissance.

Le tribunal de sang condamna Charlotte Corday à la mort. Elle entendit avec intérêt les expressions de Chau-

veau La Garde : c'était le défenseur que , par dérision , les juges bourreaux avaient choisi pour plaider la cause de cette liéroïne

En entendant prononcer sa condamnation , un mouvement de joie se peignit dans ses traits. Elle écouta la lecture de son arrêt comme si elle recevait sa récompense. Charlotte Corday regarda avec dignité Chauveau La Garde, et lui adressant sa parole : « Vous qui m'avez » si bien défendue,» dit-elle, «je vois que mes biens sont » confisqués , et je ne puis reconnaître ce que vous avez » fait pour moi; mais je dois quelque chose dans ma pri- » son, et, pleine d'estime prur vous, je vous charge » d'acquitter ma dette ><

Charlotte Corday fut conduite à sept heui'es sur la place de la Révolution. Des furies et les assassins de septembre couvraient toutes les rues sur son passage. Altérés du sang qui leur était promis , ils fesaJent retentir l'air de mille cris féroces. Charlotte Corday conserva un impertubnble sang-froid; la sérénité de ses traits annonçait le calme de son ame. Plusieurs spectateurs saluèrent l'héroïne avec respect ; d'autres lui donnèrent presqu'à haute voix des applaudissemens.

Elle monta, sans pâlir, les marches de l'échafaud, et reçut la mort avec le même courage qu'elle l'avait donnée. Sa tête fut montrée à cette multitude qui, avide de se repaître du sang des victimes, se pressait aux pieds des échafauds. Des outrages attendaient Charlotte Corday : les bourreaux lui donnèrent plusieurs soufflets. Cependant les êtres cruels qui entouraient l'instrument du supplice éprouvèrent eux-mêmes un sentiment d'indignation ; ils firent cette fois châtier cette abjecte férocité

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qui souvent fut répétée sur la place funèbre où le sang de Louis XVI avait coulé ( i ).

(() Les autres historiens de celle époque ont aussi cité, avec de justes éloges, le nol)ie attentat et le courage de mademoiselle de Corday. M. de Lacretelle jeune , dans son Précis de V Histoire de la Convention nationale., peint riiéroïne comme entraînée par un zèle ardent pour la liberté. M. de Toulongeon , dans sou Histoire de la Révolution, dit en propres teiines : « Ce ne fut ni » un émissaire gagné, ni une fanatique armée par la vengeance; elle » conçut à froid le projet de finir les malheurs de sa patrie , et se ï dévoua.» L. D. B.

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