PAR ADAM LUX
DÉPUTÉ EXTRAORDIMâIBE DE MAYENCE.
L'assassinat n'est permis que quand il s'agit d'uu homme dangereux pour la liberté , et quand cet homme, s' élevant au dessus des lois , leur ravit la possibilité de le punir pour ses forfaits. L'assassinat est donc permis, par exemple , pour un général traître à la pairie , qui se trouve au milieu de son aimce égarée par lui ; d'un magistrat usurpateur, dans telles circonstances, où, avec sa tète tombée, l'usai-pation doit finir. L'assassinat n'est pas permis quand ces circonstances ne s'y trouvent pas ; il n'est pas permis quand l'usurpation , se fondant sur l'anarchie par un pareil acte , ne peut que recevoir des forces nouvelles ; car l'anarchie est l'hydre de la fable , une tète coupée en produit trois autres. Voilà pourquoi je désapprouve l'assassinat de Marat. D'ailleurs , même
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dans des monstres , le caractère d'un Représentant du Peuple , étant d'une nature particulière , exige aussi des considérations particulières. Voici des motifs qui , joints à ceux que je n'allègue pas ici, me fout un devoir de déclarer que j'abhorre tout assassinat, et que je ne prêterai jamais mes mains pour l'exécuter. A cette déclaration solennelle, je resterai toujours fidèle avec la même fermeté avec laquelle je rendrai justice à la vertu sublime, une vertu aussi exaltée qu'elle s'élève au dessus des considérations que je viens de présenter. Commençons par détruire les préjugés du vulgaire , jugeant la valeur des actions selon les évènemens , et non selon les intentions des agens. Supposons, par exemple, que les mœurs de Rome fussent déjà aussi dépravées pour donner plus de complices à Manlius, le séducteur du peuple indigent, et soyons sûrs, alors, que son assassin Servilius Ahala, au lieu de la couronne civique , n'aurait trouvé que l'échafaud. N'oublions pas que sous Tiberius deux historiens devaient mourir pour avoir fait l'éloge de Brutus et Cassius , et que presqu'un siècle devait s'écouler avant qu'on osât faire publiquement et impunément l'éloge de ces tyrannicides. Mettons donc à part les considérations que les craintifs ont toujours pour la domination actuelle : devançons la période de sa durée , probablement très courte, et anticipons les sentimens qu'aura sur l'action de Charlotte Corday la postérité toujours équitable.
Une fille délicate , bien née , bien faite , bien élevée , animée d'mi amour ardent de la patrie en danger , se croit obligée de s'immoler pour la sauver, en ôtant la vie à un homme qu'elle pense être la source des malheurs publics. Elle prend celte résolution le 2 juin ; s'y affer-
mit le 7 juillet ; quitte son loyer paisible : elle ne se contie à personne ; nialj^ré la clialeur excessive , elle fait un grand voyage à ce dessein : elle arrive, sans appui, sans conseil, sans consolateur. Elle conçut , elle exécuta un projet qui, selon ses espérances, devait sauver la vie à des milliers d'hommes. Elle prévoyait son sort : elle ne pense pas à la suite, elle garde toujours sa fermeté, sa présence d'esprit , sa douceur , depuis le commencement de son emprisonnement, pendant quatre jours, jusqu'à son dernier soupir. Avant sa mort, elle écrit cette fameuse lettre à Barbaroux , lettre dont je suis trop pénétré pour oser en faire l'éloge; lettre dont il n'existera jamais de semblable ; lettre qui fera , qui étonnera des héros dans la postérité. Charlotte Corday, ame sublime, fdle incomparable ! je ne parlerai point de l'impression que tu leras sur le cœur des autres ; je me bornerai à énoncer les sentimens que tu as fait naître dans mon aine. Le mercredi 17 juillet, jour de son exécution, vers le soir, je fus surpris de ce jugement précipité dont je n'ignorais cependant aucun détail : j'en savais à peu près assez pour conclure que cette personne devait montrer un courage extraordinaire. C'était la seule idée de ce courage qui m'occupait dans la rue Saint-Honoré, en la voyant approcher sur la charrette; mais quel fut mon étonnement, lorsque, outre une intrépidité que j'attendais^, je vis cette douceur inaltérable au milieu des hurlemens barbares I... Ce regard si doux et si pénétrant! ces étincelles vives et humides , qui éclataient dans ces beaux yeux, et dans lesquels parlait une ame aussi tendre qu'intrépide; yeux cliarmans qui. auraient dû émouvoir les rochers! souvenir unique et immortel! regards d'un ange qui pénétrèi'ent intimement
mon cœur, qui le remplirent d'émotions violentes, qui me furent inconnues jusqu'alors; émotions dont la douceur égale l'amertume, et dont le sentiment ne s'effacera qu'avec mon dernier soupir I Pendant deux heures , depuis son départ jusqu'à l'arrivée à l'échafaud , elle garda la même fermeté, la même douceur inexprimable : sur sa charrette , n'ayant ni appui ni consolateur , elle était exposée aux huées continuelles d'une foule indigne du nom d'hommes. Ses regards, toujours les mêmes, semblaient quelquefois parcourir cette multitude, pour chercher s'il n'y avait point un humain... Elle monta sur l'échafaud. . . Elle expira. . . , et sa grande ame s'éleva au sein des Caton, des Brutus et de peu d'autres , dont elle égale ou surpasse les mérites. Elle s'éleva et laissa à tout homme humain des souvenirs, et à moi des douleurs et des regrets intarissables. Charlotte, ame céleste, n'étaistu qu'une mortelle? L'histoire a-t-elle ton semblable? Triomphe, France, triomphe, Caen ! car tu as produit une héroïne dont à Rome ou à Sparte on cherche en vain un semblable exemple. Elle quitta la terre qui n'était plus digne d'elle ; elle passa comme un éclair ; mais , Français , elle nous laissa le souvenir de ses vertus : ce souvenir si aimé et si doux ne sera jamais perdu pour mon cœur, il augmente et soutient mon amour pour cette patrie , pour laquelle elle voulut mourir , pour m'encourager à aimer cette patrie, dont j'ai l'honneur d'être un fils adoptif , je n'aurai plus besoin désormais de me ressouvenir des Spartiates et des Romains ; car il me suffira de penser continuellement à Charlotte Corday , dont l'héroïsme et les vertus sont au dessus d'une plume aussi grossière que la mienne ,
mais dont j' ho noierai la mémoire par mes mœurs. La seule idée de cet ange allant à la mort me fera mépriser la puissance de ses bourreaux (1) : son souvenir suffira pour élever mon ame au dessus de l'intérêt personnel , pour m' engager à l'obéissance aux lois dont nous attendons le règne ; ton souvenir m'engage et m'excite à toutes les vertus républicaines , et par conséquent à la haine implacable des ennemis de la liberté, des fripons , des anarchistes et des bourreaux..,; usurpateurs du 31 mai, vous qui , pour échapper aux supplices mérités par vos forfaits, avez trompé les Parisiens et les Français I je cherchais ici le règne de la douce liberté ; mais je trouvai l'oppression du mérite et de la vertu, le triomphe de l'ignorance et du crime. Je suis las de vivre au milieu de tant d'horreurs que vous commettez , et de tant de malheurs que vous préparez à la patrie I il ne me reste plus que deux espérances : ou, par vos soins, en victime de la liberté, de soufïrir, de mourir sur cet échafaud ho-
(i) S'ils veulent aussi me faire l'honneur de leur guillotine, qui désormais à mes yeux n'est qu'un autel sur lequel on immole les victimes, et qui , par le sang pur versé le 1 T juillet, a perdu toute ignominie ; s'ils le veulent, dis-je , je les prie, ces bourreaux, de faire donner à ma tête abattue autant de soufflets qu'ils en firent donner à celle de Charlotte; je les prie de faire pareillement applaudir à ce spectacle de tigres par leur populace cannibale. Ah! Parisiens! est-ce vous qui restez paisibles, pendant qu'on commet dans vos murs autant d'horreur qu'autrefois on voyait de galanterie?... Tu me pardonneras, sublime Charlotte, s'il m'est impossible de montrer dans mes derniers moments le même courage et la même douceur qui te distinguaient : je me réjouis de la supériorité; car n'est-il pas juste que l'objet adoré soit toujours plus élevé et toujours au dessus de l'adorateur?
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norable, ou de concourir à faire disparaître vos mensonges, qui sont la véritable source du fédéralisme et de la guerre civile, afin que votre tyi'annie finisse avec l'erreur, qu'au même lieu de sa mort , l'immortelle Charlotte Coi"day ait une statue avec cette inscription :
Plus grande que Brutusf
Paris, le 19 juillet 1793, l'an deuxième de la République une et indivisible.
Adam Lux , Citoyen français.
IMÙCIÎS JUSTIFICATIVES. 175
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