‹ Charlotte de CordayChapitre 86 sur 89 · A BARBAROUX · texte numérisé non relu

A BARBAROUX

Le fac-similé que nous publions ici reproduit la Lettre à Barbaroux telle qu'elle existe aux Archives Impériales, avec ses feuillets d'inégale grandeur, avec les signatures multiples qui couvrent ses marges, et les écritures du greffe qui viennent se mêler aux caractères tracés de la main de Charlotte de Corday.

Nous n'avons pas eflacé ces empreintes de la procédure criminelle : elles montrent qu'avant d'être acquises à l'histoire, ces pages ont été considérées comme de simples pièces à conviction , saisies suivant les formes de justice, et jointes au dossier du tribunal révolutionnaire ; mais en conservant ces mentions techniques, il nous a paru indispensable défaire connaître quelle est leur signification , et d'indiquer les ressources qu'elles offrent pour l'intelligence de la Lettre en elle

même, la classification de ses diverses parties et l'appréciation de son caratère moral.

Tel est l'objet de cette note, que, fidèle à notre plan (V. la préface, p. ii), nous n'avons pas voulu confondre avec le texte des pièces officielles. Nous l'avons fait précéder d'un exposé, dans lequel nous avons retracé les circonstances qui mirent Charlotte de Corday en rapport avec Barbaroux, l'un des députés réfugiés à Caen, et qui l'amenèrent à lui adresser du fond de sa prison l'expression de ses ilernières pensées.

Avant de se dévouer pour son pays, Charlotte de Corday s'était fait remarquer à Caen par son dévouement pour les malheureux, pour ses amis, et surtout pour les victimes des événements politiques. On la voyait fréquemment se rendre, accompagnée d'Augustin Leclerc, serviteur de madame de Bretteville, auprès des administrations, et solliciter avec zèle en faveur des proscrits, des prêtres emprisonnés, des religieuses privées de leur pension ou de leur asile (1). Au premier rang parmi ces personnes était madame Alexandrine de Forbin, qu'elle avait connue, dit-on, au couvent de l'abbaye de Sainte-Trinité, à Caen, et qui était devenue plus tard cha-

(1) « She seldom gave any opinion on the Révolution, but frequently attended the municipalities to solicit the pensions of the expelled religious or on any other occasion where she could be useful to her friends. » — Lettre écrite de Caen au moment de révénement et pubHée à Londres en anglais. Nous avons recueilli d'autres documents qui prouvent la parfaite exactitude de cette correspondance, que nous reproduirons elle-même dans toute son étendue.

noinesse d'un chapitre de Troyes (1). Madame de Forbiii s'étant retirée en Suisse après la suppression des ordres monastiques, le district de Caen la considéra comme émigrée, et suspendit le service de la pension qu'elle avait touchée jusque-là comme ci-devant religieuse.

Déjà des réclamations avaient été essayées, et les papiers de madame de Forbin avaient été transmis au ministre de l'intérieur. Ces démarches, commencées depuis six mois, étaient restées sans résultat.

A cette époque, Barbaroux, proscrit par suite de l'attentat des 31 mai et 2 juin, était venu chercher un refuge à Caen, où s'organisait la résistance des départements de l'Ouest contre l'usurpation de la Montagne. Le député des Bouches-du- Rhône, né à Marseille, pouvait être considéré comme le compatriote des Forbin d'Avignon, l'une des grandes familles de la Provence.

(1) V. rinterrogatoire de Charlotte, p. 41. — Charlotte ne fait pas savoir où elle avait connu Alexandrine de Forbin. Suivant la tradition , les deux jeunes filles auraient été élevées ensemble au couvent de TAbbaye-aux- Dames, de Caen. Le fonds de cette Abbaye, mis à notre disposition avec une inépuisable complaisance par le savant directeur des Archives du Calvados, M. E. Chatel, n'a pu nous fournir aucune indication sur ce point. Il n'y existe pas de liste de pensionnaires.

Comment madame de Forbin , chanoinesse de Troyes ( c'est probablement à raison de ce titre que Charlotte, dans son interrogatoire, l'appelle toujours Madame), comment, disons-nous, était-elle obligée de s'adresser au district de Caen? Ne faudrait-il pas supposer que lors de la fermeture des maisons religieuses, Alexandrine de Forbin serait revenue demeurer à Caen auprès de son amie, et qu'elle aurait été portée sur la liste des émigrés du Calvados après son départ pour la Suisse? Mais cette liste , que M. Chatel a bien voulu rechercher pour nous , ne porte pas le nom de madame de Torbin.

Charlotte de Gorday songea à mettre cette circonstance à profit; elle dit elle-même que, « voulant faire finir l'affaire de madame de Forbin, elle alla trouver Barbaroux, qu'elle connaissait pour être l'ami de la famille de cette dame, et qu'elle l'invita à s'intéresser en sa faveur près du district de Caen » (Interrogatoire, p. 46). On a prétendu que le motif allégué par Charlotte n'était qu'un prétexte, et que son but était en réalité d'obtenir de Barbaroux un moyen d'entrer à la Convention ou de s'introduire chez Marat. On voit qu'au contraire elle lui demandait d'agir auprès du district de Caen, ce qu'elle n'aurait pas fait si elle avait eu la pensée secrète de se procurer des intelligences à Paris.

Barbaroux examina l'affaire qui lui était soumise, et il trouva la réclamation de madame de Forbin tellement juste, qu'il n'hésita pas, c'est lui-même qui parle, à y prendre le plus vif intérêt. Il pensa sans doute que le voyage fait hors de France par cette dame ne présentait pas les caractères d'un fait d'émigration. Mais il déclara, d'un autre côté, que les papiers avaient été mal à propos envoyés au ministre de l'Intérieur, et qu'il fallait avant tout les faire revenir de Paris. Il écrivit en ce sens à Du Perret, membre de la Convention et député des Bouches-du-Rhône, son collègue à double titre et son ami particulier. Du Perret servait déjà d'intermédiaire entre Barbaroux et madame Roland, alors détenue à l'Abbaye. Il était connu par son caractère ferme et courageux, et c'est ainsi qu'il se trouva mis en rapport avec les deux femmes les plus célèbres de la révolution. Barbaroux priait Du Perret, qui avait échappé à la proscription du 2 juin, de retirer les pièces en question du ministère de l'intérieur et de les lui envoyer à Caen. Cette lettre, dirigée par la voie de Rouen, ne parvint pas à son adresse. Du Perret déclara plus tard qu'il

ne l'avait jamais reçue. (Voir la lettre de Barbaroux à Du- Perret, p. 57, et la réponse de ce dernier à Chabot. Séance delà Convention. Moniteiw, 1793, n" 197.)

Barbaroux était à Caen depuis le 15 juin (1). Sa première entrevue avec mademoiselle de Corday peut se placer vers le 20 du même mois. Huit ou dix jours après, elle se présenta de nouveau à l'Intendance, où étaient logés les députés réfugiés. Les papiers de madame de Forbin n'étaient pas arrivés à Caen. Charlotte apprit alors à Barbaroux qu'elle s'apprêtait à se rendre en personne à Paris. Elle offrit de se charger des dépêches qu'il pourrait avoir à transmettre aux députés de son parti, et en même temps elle demanda pour elle-même une lettre de recommandation qui lui facilitât l'entrée du ministère.

Ces détails nous ont été transmis par Louvet et Meillan, qui se trouvaient alors h Caen, et par M. Vaultier, qui avait connu Barbaroux au moment de son séjour dans le chef-lieu du Calvados (2).

A l'Intendance, où nous logions tous , dit Louvet, s'était présentée, pour

(1) L acte d'accusation dressé contre madame Roland cite : 1° une lettre datée d'Evreux, le 13 juin 1793, écrite par Barbaroux à Lauze-Du Perret, dans laquelle on lit : x N'oubliez pas l'estimable citoyenne Roland , et tâchez de lui donner quelques consolations dans sa prison; » 2° une autre lettre datée de Caen, le 15 dudit moi; de juin, du même au même, dans laquelle on lit : « Tu auras sans doute rempli ma commission à l'égard de madame Roland , etc.. » Barbaroux est donc arrivé à Caen entre le 13 et le lo juin.

(2) V. les Souvent)'* de Vinsurrection normande dite du fédéralisme, en 1793, par M. F. Vaultier, ancien doyen de la faculté des Lettres de Caen, publiés par iM. George Mancel. Caen, l.egost Clérisse , 1858. — Cet ouvrage renferme sur Charlotte de Corday des détails qui nous paraissent beaucoup plus véridiques que ceux donnés par Louis Dubois. Nous en ferons fréquemment usage dans le cours de notre publication.

parler à Barbaroux , une jeune personne grande et bien faite , de lair le plus honnête et du maintien le plus décent. Il y avait dans sa figure, à la fois belle et jolie , et dans toute l'habitude de son corps, un mélange de douceur et de fierté qui annonçait bien son âme céleste. Elle vint constamment, accompagnée dun domestique, et attendit toujours Barbaroux dans un salon par où chacun de nous passait à chaque instant. {Mémoires de Louvet, p. 114, édition Baudouin.)

Je me rendis à Caen vers la fin de juin, écrit Meillan, député des Basses - Pyrénées , et j'eus occasion d'y voir Charlotte de Corday, qui , peu de jours ensuite , délivra la France de Marat. J'étais un jour avec Guadet dans la grande salle de la maison que nous occupions : une jeune et belle personne se présente accompagnée d'un vieux domestique; elle demande à parlera Barbaroux; on le fait demander, nous les laissons ensemble. Elle lui demande une lettre de recommandation pour retirer de chez le ministre des papiers appartenant à une de ses amies, ci-devant religieuse; elle a cru devoir s'adresser à lui parce que son amie est, comme lui , du département des Bouches-du-Rhône. Barbaroux observe que la recommandation d'un proscrit est plus nuisible qu'utile, mais il offre d'écrire à son ami Duperret, dont il promet les bons offices. Elle accepte et se retire. {Mémoires de Meillan, p. 75, édition Baudouin.)

Meillan n'était arrivé à Caen que dans les derniers jours de juin. Son récit contient donc implicitement une date qui va être confirmée par M. Vaultier.

Un jour, dit-il , l'un des derniers du mois de juin, mademoiselle de Corday se présente à l'Intendance , accompagnée d'un domestique, et demande le député Barbaroux. Elle prétend avoir une affaire qui l'appelle à Paris : elle est chargée d'y réclamer au ministère de l'intérieur des papiers appartenant à son amie, mademoiselle de Forbin; elle désirerait, en conséquence, être recommandée à quelque député actuellement siégeant qui pût lui fournir le moyen d'être admise sans trop de difficulté dans les bureaux.

Elle offre d'autre part à messieurs les députés réfugiés de se charger pour eux de toutes les lettres qu'ils pourraient avoir à expédier à leurs collègues de Paris. Barbaroux, comme on le pense, promet et accepte avec empressement service pour service; seulement il est convenu que mademoiselle de Corday ne partira qu'un peu plus tard, et qu'elle reviendra à la huitaine chercher les dépêches qui seront mises alors à sa disposition. {Souvenirs du fédéralisme , p. 109.)

Les écrivains que nous citons croyaient que Charlotte de Corday n'avait eu que deux entretiens avecBarbaroux; nous savons aujourd'hui par elle-même qu'elle était allée le voir trois fois (V. interrogatoire p. -46). Il y a donc eu une première entrevue : c'est celle que nous avons placée vers le 20 juin, et qui coïncide avec la lettre de "Bn Pcrrot <!>■ Barbaroux (ï. '^ ,^ adressée par la voie de Rouen; — la seconde, qui vient d'être racontée par Meillan et Vaultier, est du 28 au 30 juin ; — la troisième eut lieu le 7 juillet 1793; la date en est écrite de la main même de Charlotte dans sa lettre à Barbaroux.

Ce jour, qui était un dimanche, une grande revue de la garde nationale de Caen était passée sur le cours, dit de la Reine, par le général Wimpfen, et à la suite, un bataillon de volontaires devait être formé pour rejoindre à Evreux l'armée fédéraliste. Charlotte de Corday assistait à cette revue. La pensée de frapper Marat était conçue depuis le 2 juin, mais le moment de l'exécution n'était pas encore arrêté dans son esprit; elle déclare elle-même « que ce qui la décida tout à fait, ce fut le courage avec lequel les volontaires s'enrôlèrent après la revue du 7 juillet. » Elle vit tous ces braves gens prêts à risquer leur vie pour avoir la tête d'un seul homme qui leur échapperait probablement ; elle se dit que Marat ne méritait pas tant d'honneur, et qu'il suffirait du bras d'une femme pour faire justice de ses crimes. Ce sont ses propres paroles (V. lettre à Barbaroux, p. 1 , verso ). Il semble qu'elle ait été enflammée en ce moment d'une sorte d'émulation patriotique, et qu'elle ait juré intérieurement de prévenir l'arrivée des volontaires sous les murs de Paris. Ainsi, sous le coup de cette impression, elle arrête l'heure de son départ, jusque-là restée incertaine; — elle se rend directement à l'Intendance, et va réclamer à Barbaroux la lettre qu'il lui avait promise. Là, c'est encore elle-même qui nous l'apprend

dans son interrogatoire, elle parle à un grand nombre de députés, contrairement à ce qu'elle avait fait lors de ses précédentes visites (1): elle s'entretient avec eux de l'ardeur des habitants de Caen à marcher contre les anarchistes de Paris, et elle s'affermit, par l'échange de sentiments communs, dans la résolution qu'elle a prise. On raconte que, dans cet instant, Petion, étant survenu, adressa quelques compliments à la belle aristocrate qui venait voir des républicains. «( Citoyen Petion, répondit Charlotte, vous me jugez aujourd'hui sans me connaître; un jour vous saurez qui je suis. » J'ai entendu, dit M. Vaultier, ces paroles répétées mot pour mot, de la bouche de Barbaroux. — (Souvenirs du fédéralisme,"'^. 104.)

C'est probablement à ce propos que Charlotte de Corday fait allusion elle-même dans sa lettre, lorsqu'elle écrit à Barbaroux : <( Vous vous souvenez comme j'étais charmée du courage de nos volontaires et je me promettais bien de faire repentir Petion des soupçons qu'il manifesta sur mes sentiments.

— Est-ce que vous seriez fâchée s'ils ne partaient pas? me dit-il. »

Petion supposait, suivant M. Michelet, qu'elle avait là

(1) D. Comment et où elle a connu les autres députés dont elle a dit cidevant le nombre ?

R. Qu'étant tous logés à l'Intendance, elle a été trois fois voir Barbaroux et a vu les autres en même temps.

D. Si elle leur a parlé ou à quelques-uns d'entre eux?

R. Qu'elle a parlé à beaucoup d'eux la dernière fois qu'elle a été à l'Inteodance.

D. Sur quoi roulaient les conversations?

R. Sur l'ardeur des habitants de Caen à s'enrôler contre les anarchistes de Paris. (Interrogatoire, p. 47.)

sans doute quelque amant dont le départ l'attristait. M. Michelet ne connaissait peut-être pas le propos rapporté par M. Vaultier d'après Barbaroux (1). Ce mot, adressé par Petion à la belle aristocrate^ prouve que les soupçons qu'il manifesta, et qui blessaient Charlotte, étaient purement politiques. Mais nous admettons pleinement les lignes suivantes de l'éloquent historien, qui peignent très-bien Charlotte et Petion. — «( Le Girondin, blasé après tant d'événements, ne comprenait pas le sentiment neuf et vierge, la flamme ardente qui possédait ce jeune cœur; il ne savait pas que ses discours et ceux de ses amis, qui dans la bouche d'hommes finis n'étaient que des discours, dans le cœur de mademoiselle de Corday étaient la destinée , la vie, la mort. »

Charlotte de Corday venait donc demander à Barbaroux la lettre qu'il s'était engagé à lui remettre huit jours auparavant. Barbaroux avait oublié sa promesse (2), il s'excusa, et le jour même il écrivit à Du Perret; sa lettre est datée du dimanche 7 juillet (V. 1" dossier, p. 57). Le lendemain, il envoya à Charlotte de Corday un paquet cacheté contenant diverses brochures politiques et la lettre pour Du Perret; à cet envoi était jointe une lettre adressée à Charlotte elle-même, et dans laquelle il lui demandait le détail de son voyage ( interrogatoire p. 53). Meillan rapporte qu'elle le remercia par écrit et lui promit de l'informer, non du détail, mais du succès

(1) Cette parole avait bien été publiée par Louis Dubois, mais ce n'est que par les Souvenirs du fédéralisme qu'on a su que M. Vaultier la tenait de Barbaroux lui-même, et ce dernier ouvrage est postérieur à Ihistoire de la Révolution de M. Michelet.

(2) a Barbaroux oublie sa promesse. Elle revient, il s'excuse et lui envoie la lettre le lendemain; elle l'en remercie par écrit, lui apprend qu'elle va partir, et lui promet de l'informer du succès de son voyage. Quand je n'aurais pas vu sa lettre , je ne m'en rapporterais pas moins au récit de Barbaroux. » ( Meillan , p. 76.)

de son voyage, mot à double sens qui paraissait se rapporter à l'affaire de madame de Forbin et qui se référait sans doute au grand projet que méditait Charlotte. Elle ne parle pas dans son interrogatoire de cette réponse écrite qu'elle aurait adressée à Barbaroux ; mais le fait n'a rien que de vraisemblable, et celui qui le raconte avait eu sous les yeux la lettre même de Charlotte. (V. p. ix, note 2.)

Cette correspondance était échangée , le lundi 8 juillet. Huit jours après — jour pour jour — Charlotte de Corday adressait à Barbaroux la lettre datée de la prison de l'Abbaye. — C'était l'accomplissement de sa promesse : elle lui apprenait tout à la fois le détail et le succès de son voyage.

La question de savoir si Charlotte de Corday aimait Barbaroux n'a jamais été agitée sérieusement, et, en tout cas, elle est depuis longtemps résolue. Cependant, puisqu'une opinion, si condamnée qu'elle soit, trouve toujours des partisans, et que cette vieille erreur s'est encore reproduite récemment (1), nous saisissons l'occasion qui se présente de la combattre une dernière fois et d'en démontrer la fausseté.

[i) Nous ne pouvons rapporter en quels termes. Nous dirons seulement qu'on a invoqué Tautorité de M. de Pontécoulant et de Thibaudeau.

Or, M. de Pontécoulant, en juin et juillet 1793, siégeait à la Convention, il ne pouvait donc rien savoir par lui-même , et ses mémoires , comme ses paroles , prouvent que jamais il n'a tenu le langage qu'on lui prête. (V. Souvenirs historiques de Doulcet de Pontécoulant, t. 1, p. 198 à 222 ; et notre ouvrage, p. 104.)

Thibaudeau, à la même époque do juin 1793, était en mission dans la Vienne ; en juillet, il était revenu siéger à la Convention. 11 lui était donc impossible de connaître ce qui avait pu s3 passer à Caen entre Charlotte do Corday et Barbaroux, et ce qu'il a dit de Charlotte dément le langage qu'on lui a attribué. « Marat n'eût pas échappé lui-même à l'échafaud si le bras d'une femme courageuse ne l'eût conduit au Panthéon. » {Mémoires ■sur la Convention, t. I, p. 45.)

Il est d'abord de toute évidence que si Barbaroux eût inspiré une passion à mademoiselle de Corday , celle-ci ne se serait pas immolée avec un dévouement qui était un véritable suicide. — Barbaroux était en sûreté à Caen. — Il n'avait aucune raison de redouter Marat. — Il n'avait eu rien de personnel avec lui. — Il a dit hautement après l'événement que s'il avait eu à diriger le coup, ce n'est pas sur Marat qu'il l'aurait fait tomber.

Un prétendu, amour pour Barbaroux ne peut avoir poussé le bras de Charlotte de Corday ; il l'aurait plutôt retenu s'il avait existé.

Mais les faits que nous venons de retracer détruisent jusqu'à la possibilité d'un sentiment de cette nature.

Les entrevues de Charlotte de Corday avec Barbaroux sont comptées. — Elles ont eu lieu devant témoins, sous l'œil d'un homme de confiance de madame de Bretteville, sous la surveillance du public, qui affluait dans le salon de réception de l'Intendance.

Ces entrevues avaient un objet déterminé, connu, expliqué : l'affaire de madame de Forbin.

Elles ont été racontées d'une manière uniforme par trois témoins oculaires,

Louvet,

Meillan,

Vaultier.

Ces témoignages sont confirmés par l'interrogatoire que nous publions et par les autres pièces du procès (lettre de BarbarouxàDuperret, déclaration de Duperretlui-mème, etc.). Que faut-il de plus? Ferons-nous remarquer que Barbaroux songeait si peu à mademoiselle de Corday qu'il avait oublié de préparer la lettre qu'il lui avait promise? Ajouterons-nous que, suivant M. Vaultier, il était alors assez vivement préoc-

cupé d'une autre personne? (Souvenirs du fédéralisme, p. 102.) En l'absence des mémoires de Barbaroux, qui malheureusement sont perdus en cette partie, nous rapporterons ces lignes de M. Vaultier, qui nous semblent décisives :

« A mon retour à Caen, je ne revis Barbaroux que deux ou trois fois; il était triste et découragé. On parla de Charlotte de Corday, de son action, alors si récente, et de sa lettre, qui venait de paraître dans les journaux. « Je ne la connaissais (( que par-là, disait Barbaroux, on ne me l'a pas laissé par- (( venir. » Il exprimait une admiration sans bornes pour le caractère de cette femme, et le regret de ne pas l'avoir autrement connue. Il raconta comment elle était venue deux fois lui offrir ses services et lui demander des recommandations pour Paris ; quelle réponse piquante elle avait faite à une plaisanterie de Petion, qui la qualifiait du nom de jolie aristocrate, etc., etc.

(( Ils disent, ajouta-t-il en finissant, que c'est nous qui race vous chargée du fait. — Comme si de pareilles actions « s'entreprenaient par complaisance ! En tout cas, si elle <( eût pris notre avis, ce n'est pas Marat qu'elle aurait <( frappé! »

Le roman tombe en présence de ces détails si positifs rapportés par un témoin digne de foi. Barbaroux, s'expliquant sur ses rapports avec mademoiselle de Corday , regrettait de l'avoir trop peu connue. Quoi de plus exclusif de l'hypothèse d'une liaison que l'expression d'un tel regret ?

Après cette digression, et lorigine de la lettre à Barbaroux étant expliquée, il nous reste à en examiner la composition intérieure.

La lettre à Barbaroux a toujours été présentée comme ne formant qu'un écrit unique, conçu d'un seul jet, et composé au même instant, et nous avons dû nous-mêmes par abréviation donner un nom collectif aux parties dont elle se compose; mais elle présente en réalité deux lettres distinctes, dont l'une est datée en toutes lettres des prisons de l'Abbaye, et implicitement du lundi 15 juillet 1793, tandis que l'autre est adressée de la Conciergerie, à la date du 16 juillet, huit heures du soir.

Ces deux lettres ne diffèrent pt>s seulement par le moment et le lieu où elles sont écrites et par la dimension matérielle de leur format; elles se distinguent surtout par une nuance très-saisissable dans le sentiment qui les a inspirées. Pour se rendre compte de cette différence, il faut déterminer exactement les diverses situations de l'accusée par les phases correspondantes de la procédure, et dater en quelque sorte heure par heure chacun des feuillets écrits soit dans la maison d'arrêt de l'Abbaye, soit dans la maison de justice de la Conciergerie.

On demandera peut-être quelle est pour l'histoire l'utilité de ces minutieuses distinctions? Nous répondrons en citant textuellement les historiens les plus considérables de la Révolution, qui tous ont parlé avec détail de la lettre à Barbaroux. Il sera facile de reconnaître que l'absence de dates

précises les a jetés dans des embarras d'autant plus regrettables, que les pages consacrées par eux à l'épisode de Charlotte de Corday sont plus belles et plus dignes d'admiration. C'est justement parce que les hommes supérieurs qui écrivent l'histoire générale ne peuvent descendre à ces infinimentpetits, qu'il appartient aux collecteurs et aux éditeurs de documents historiques de préparer les matériaux que d'autres mains plus habiles mettront en œuvre. Telle est la tâche que nous nous sommes imposée, espérant que notre travail permettra aux historiens antérieurs de rectifier les légères imperfections que nous allons signaler, et évitera de nouvelles erreurs aux historiens futurs.

M. Thiers — Révolution française, Convention nationale, ch. IV, p. 273, édition Furne de 1843 :

« Charlotte de Corday est condamnée à la peine de mort. <( Son beau visage n'en paraît pas ému ; elle rentre dans sa « prison avec le sourire sur les lèvres, elle écrit à son père... « Elle écrit à Barbaroux, auquel elle raconte son voyage et « son action, dans une lettre charmante, pleine de grâce, « d'esprit et d'élévation ; elle lui dit... » (Suit une analyse de la lettre.)

M. Thiers suppose que les lettres à Barbaroux et à M. d'Armont furent écrites après la condamnation et avant l'exécution. N'est-ce pas oublier les paroles que renferment ces deux lettres : C'est demain à huit heures que l'on me juge. Charlotte ne pouvait écrire « c'est demain que l'on me juge, )' alors qu'elle était déjà condamnée. L'anachronisme est évident. Non, après le jugement, Charlotte ne songe pas à faire briller son esprit et à raconter avec grâce des anecdotes de voyage; elle est grave, recueillie. Si elle parle dans sa prison, c'est pour s'applaudir d'avoir délivré la France ; si elle sourit encore sur la charrette, c'est le sourire

du dédain pour ceux qui riujurienl, de la pitié pour ceux qui ne peuvent la comprendre. (V. la notice sur le tableau d'Hauer, p. vi, et le récit de l'exécution, p. 98.)

M. de Lamartine — Histoire des Girondins, t. VI, § XXIX et XXX :

'( Le président du tribunal révolutionnaire, Montané, vint « le lendemain interroger l'accusée à l'Abbaye. » (Cet interrogatoire n'eut lieu ni à l'Abbaye ni à la Conciergerie, mais bien au Palais-de-Justice , dans une salle d'auditoire. V. 1" dossier, p. 39. ) M. de Lamartine rapporte ensuite que Montané tenta de généreux efforts pour sauver l'accusée , mais en vain ; elle trompa obstinément sa miséricordieuse intention, et revendiqua son acte comme sa gloire. Alors, « on la transporta à la Conciergerie. Madame Richard, femme '( du concierge de cette prison, l'y reçut avec la compassion « qu'inspirait ce rapprochement de la jeunesse et de l'é- <( chafaud. »

« Grâce à cette indulgence de ses geôliers, Charlotte ob- « tint de l'encre, du papier, de la solitude. Elle en profita « pour écrire à Barbaroux une lettre tronquée : cette lettre <( racontait toutes les circonstances de son séjour à Paris, « dans un style où le patriotisme, la mort et l'enjouement « se mêlaient comme l'amertume et la douceur dans la der- « nière coupe d'un banquet d'adieu. »

Ici la lettre est citée textuellement, puis M. de Lamartine ajoute : « Cette lettre fut interrompue par la translation de la captive à la Conciergerie...; elle la continua dans sa nouvelle prison. » iVinsi, Charlotte de Corday n'est plus à l'Abbaye; elle commence sa lettre' grâce à l'indulgence de ses nouveaux geôliers, et tout spécialement à la bonté de madame Richard, qui lui fournit du papier et des plumes, comme elle

offrira plus lard des fleurs à la Reine dans son cachot. Nous sommes donc bien en pleine Conciergerie : mais voici que la lettre est interrompue par la translation de l'accusée... Où? à la Conciergerie, dans laquelle elle se trouve déjà! La prison même dans laquelle elle est devient pour elle une nouvelle prison , on ne sait comment; la lettre qu'elle a écrite, sans changer de place, est tronquée on ne sait pourquoi ! Ce ne serait là qu'une inadvertance sans portée, si la confusion des lieux ne conduisait directement à la confusion des idées, et à cet amalgame poétique mais imaginaire de la mort et de l'enjouement qui se mêlent dans la coupe du dernier adieu.

M. Miehelet — Histoire de Ja Révolution française, t. VI, ch.IV, p. 166:

« Transférée le 14 au malin à la Conciergerie, elle écrivit « le soir une longue lettre à Barbaroux , lettre évidemment « calculée pour montrer par un enjouement (qui attriste et fait <( mal) une parfaite tranquillité d'àme. >-

Nous avons vu M. de Lamartine embarrassé pour placer l'interruption qui sépare les deux lettres. M. Miehelet supprime cette interruption. Suivant lui, Charlotte de Corday n'aurait écrit qu'une seule et longue lettre, le soir du 16 juillet, à la Conciergerie.

Mais alors que devient l'épigraphe de cette lettre : « Aux prisons de l'Abbaye? » et ces mots : « De la ci-devant chambre de Brissot? » lequel était lui-même détenu en ce moment à l'Abbaye — et enfin ce début de la seconde lettre : « Ici on m'a transférée à la Conciergerie... je continue...? »

La lettre avait donc été commencée à l'Abbaye; elle a été écrite en deux fois, en deux prisons différentes.

Cette rectification, nous le montrerons bientôt, détruit

l'hypothèse d'atlectatioii et de cahîiil que l'éniinent historien présente avec bienveillance, mais qui devient un blâme sous la plume d'un autre écrivain (l).

M. Louis Blanc — Histoire de la Révolution, t. IX, ch. III, p. 93 : « Rien de plus mêlé que le style de ce document. « On y trouve certainement de la force, des élans de sensi- « bilité, de l'élévation, une âme maîtresse d'elle-même, « mais à côté de cela, une affectation manifeste d'enjouement, « un ton de plaisanterie qui ressemble trop à un calcul, une « préoccupation de gloire toute païenne... » (P. 94.)

Suivent des extraits pris au hasard et des phrases citées sans suite.

Rien, en effet, n'est plus mêlé que le style de ce document quand on en mélange les diverses parties ; mais qu'on replace chacune d'elles à sa date , dans sa situation, à son point de vue véritable, et on arrivera à une appréciation directement contraire. C'est ce que nous allons essayer de démontrer en mettant l'analyse des deux lettres en regard de la procédure.

La première lettre est composée de deux feuillets format petit in-quarto : six de ces feuillets sont entièrement remplis,

(1) M. de Harante, Histoire de la Convention , t. III, 1. V, p. 198, présente les faits de la même manière, mais il ajoute : que la lettre adressée à Barbaroux était datée de la chambre de Brissot, ce qui revient à dire que Charlotte aurait écrit de la Conciergerie une lettre datée de TAbbaye. — « Brissot ne fut transféré à la Conciergerie que le 6 octobre, pour être jugé le 24 avec les Girondins. 11 était à l'Abbaye depuis le 26 juin, lorsque Charlotte de Cordav y fut incarcérée, et elle lui succéda dans cette chambre , qui était la prison des nouveaux arrivants, comme Brissot avait lui-même succédé à madame Roland. » [Mémoires de madame lloland, vol. II , p. 95.)

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