PARIS ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
2|-ÎI» PASSAGE CHOISEUL, 2^-^ 1
larme dangereux
Allons, Christine, presse-coi un peu; y* voilà déjà onze heures, M. Lechantre ^, et le docteur Langlois vont venir déon restera longtemps à table et il n'y a ompter sur l'après-midi pour terminer la e Jacques... Tu sais comme on est ahuri ier moment...
îrsonne qui parlait était la mère du peintre ; Moret, une petite femme vive comme un vêtue d'une robe de laine noire unie. Tête
nue, avec des cheveux grisonnants qui s'ébouriffaient en mèches rebelles; les manches relevées jusqu'au coude, laissant voir deux bras affairés et brunis, deux bras de travailleuse, elle se tenait devant une malle béante, recouverte de toile et marquée aux initiales J. éM.
Bien qu'elle eût à peine cinquante ans, M me Mois, ret paraissait plus âgée. Sa figure hâlée, aux pommettes saillantes, au nez écrasé du bout, au menton court et carré, avait ces tons fanés et ces rides précoces que donnent aux campagnards le labeur en |f;' plein air et les tracas de toute une maisonnée à nourrir. Mais cette prématurée brouissure du visage était corrigée par la pétulance du geste, par l'expression bienveillante des lèvres toujours prêtes à sourire et surtout par la persistante jeunesse des yeux bleus, clairs et intelligents. Ces frais regards, sous les paupières plissées et meur* tries, s'épanouissaient ainsi que des fleurs de tendresse. On y devinait, comme en de bons yeux de chien, un dévouement à toute épreuve* une affection fidèle en dépit de tout.
Christine, qu'elle venait d'interpeller, apparut sur le seuil de l'atelier et répondit d'un ton légèrement acide :
— Eh! me voici, maman!
Elle s'avança d'un pas mesuré, portant avec précaution sur ses bras soulevés une pile de vêtements et de linge. C'était une fille de vingt-quatre
ans, petite, maigre, et de tournure campagnarde comme sa mère, mais avec quelque chose de plus compassé et de moins avenant. Des gestes lents, le regard méfiant et dur de deux yeux gris, les lèvres pincées d'une bouche chagrine, de rares cheveux roux plaqués sur les tempes, tout, jusqu'à la coupe et à la couleur d'une robe trop foncée, lui donnaient le maintien d'une dévote de village. Au rebours de M me Moret, elle manquait de jeunesse, de cordialité et d'entrain. Elle déposa son fardeau sur une table voisine de la malle et s'agenouilla à son tour.
— En vérité, dit-elle avec l'accent traînant du pays langrois, je ne pouvais me dépêcher davantage. Je n'en finissais pas de vider les tiroirs de Jacques... Que d'affaires, Seigneur! je me demande franchement si elles lui servent et où nous pourrons loger tout ça!
— Ne t'inquiète pas, tout tiendra, repartit M me Moret en étendant soigneusement les chemises au fond d'un compartiment vide... Voici le linge casé; maintenant, pour garnir les coins, passe-moi les chaussettes.
— Il y en a des douzaines..., et toutes en soie, reprit Christine avec un haussement d'épaules; sainte Vierge ! est-il possible qu'un chrétien tourne son esprit à de pareilles futilités!... C'est presque un péché de mettre à ses pieds des choses qui coûtent si cherL.
— Christine, interrompit sévèrement M me Moret, ton frère travaille assez et gagne suffisamment d'argent pour se donner le luxe qui lui plaît... D'ailleurs, tu aurais mauvaise grâce à lui adresser un pareil reproche, car dès qu'il a été a son aise, il a pensé à nous avant de penser à lui... Le cher enfant, je le vois toujours, 'quand il est revenu au pays après avoir vçndu son premier tableau... t Il m'avait écrit d'aller à Langres au-devant de lui et, après m'avoir embrassée, il m'a emmenée dans le grand magasin de soierie de la rue Saint- Amâtre : o: Mairçan, disait-il, je veux que tu aies une robe de soie! » et il criait aux gens du magasin : ce Montrez-nous ce que vous avez de mieux! » Il ne trouvait rien .d'assez cossu et d'assez riche-, et j'ai eu beau me gendarmer, il m'a acheté cette xobe de moire noire que je n'ose pas porter, tant elle fait d'effet... Je ne l'ai mise qu'une fois, le jour de. son mariage avec Thérèse... Oh! pour sûr, nous n'avons pas à nous plaindre de lui, c'est un bon enfant et qui nous aime bien... Le voilà haut la côte, à présent; il gagne ce qu'il veut, il s'est marié selon son cœur, il est content, et je suis heureuse de le voir heureux!... , •
Et la bonne femme garnissait la malle avec une activité tferveuse,- tandis que ses clairs yeux bleus brillaient d'une lueur mquillée. Christine
CHARME D'ANGBREUX
demeurait impassible. Sa figUre mdrose ne se désembrunissait pas; au contraire, ses .lèvres se pinçaient davantage, et entre ses paupières demicloses filtrait un regard acerbe. On sentait, dans cette nature mécontente d'elle-même et mécontente des autres,-une aigre rancune jalouse contre ce frère aîné à qui tout avait réussi, et qui avait de tout temps été.le Benjamin de la mère.
— Heureux? objecta-t-elle avec une intention méchante, assurément Jacques a toujours eu de la chance..., sauf pourtant du côté de la santé, puisque le voilà obligé de passer l'hiver dans le Midi.
Le visage de M me Moret se contracta douloureusement, et de nouveau ses yeux devinrent humides :
— Ah! oui, sa santé, voilà ce qui me tourmente... Le docteur Langlois affirme bien qu'il n'y a rien dé grave, et que ses malaises proviennent seulement d'un peu de fatigue... N'importe, je ne vivrai pas, tout le temps que je le saurai siloin, à plus de deux cent soixante lieues d'ici, dans un pays où il ne connaît âme qui vive... Enfin, heureusement, Thérèse ira là-bas avec lui. C'est une .femme qui a autant de coeur que de raison, et sur laquelle je peux me reposer... Elle sera aux petits soins pour Jacques qu'elle adore, elle veillera sur lui, et si quelque chose arrivait...
— Puisqu'elle l'aime si fort, insinua Christine,
et puisqu'elle a tant d'empire sur lui, elle aurait bien dû l'empêcher de s'échiner comme il l'a fait. Il se portait bien avant son mariage, et ce n'est que depuis un an qu'il souffre du cœur... Mais voilà, on veut aller dans les bals et les dîners, mener grand train, et le mari s'use le tempérament pour arriver à payer la dépense.
— Tais-toi! s'écria impétueusement sa mère, ça n'est ni juste ni vrai, ce que tu dis là!... Tu n'as jamais su comprendre ni apprécier ton frère.
Quand il est à sa peinture, il ne connaît plus personne et va jusqu'au bout de ses forces... Thérèse n'y est pour rien, au contraire, et toi, Christine, une fille pieuse, tu devrais être plus charitable dans tes jugements sur le prochain!
Christine jugea sans doute inutile de riposter. Elle se taisait, mais comme à contre-cœur. Elle restait, les sourcils froncés, les lèvres encore amincies, et hochait le menton, tout en pliant minutieusement les habits sur la table, puis elle les passait à M me Moret, qui les déposait avec de tendres précautions dans le compartiment supérieur. Par la grande baie orientée au nord et donnant sur la rue Ampère, la lumière égale et froide d'une matinée d'arrière-saison éclairait discrètement les deux silhouettes affairées et les murs de l'atelier, tendus d'une étoffe rouge brique, que des toiles accrochées çà et là égayaient de taches claires. C'étaient des études exécutées presque
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toutes dans la montagne langroise où Jacques Moret avait passé son enfance. Elles rappelaient des paysages familiers aux deux femmes penchées sur la malle à demi remplie : — ici, une mare bordée d'aunelles, où se reflétait un ciel brouillé de bleu et de blanc; là, une coupe de bois en hiver, avec de sveltes baliveaux s'enlevant en noir sur le sol saupoudré d'une mince tombée de neige; plus loin, la coulée argentée d'une rivière vue de biais dans l'encadrement d'une arche de pont.
Les tapis roulés, les portières enlevées, les caisses de volige déjà clouées, éparses sur le parquet luisant, les sièges encapuchonnés de housses, disaient l'imminence d'un départ et produisaient une impression mélancolique, encore accrue par l'atmosphère brumeuse du dehors, où montait comme un grelottement la voix enfantine d'un ramoneur enroué par la bise de novembre.
— Peut-on entrer?... Est-ce que j'arrive trop tôt? demanda quelqu'un qui s'était arrêté sur le palier.
Les deux femmes relevèrent la tête.
— Du tout, monsieur Lechantre, répondit M me Moret, vous ne nous gênez pas et nous avons presque fini... D'ailleurs, Jacques ne peut tarder et Thérèse va descendre.
— A la bonne heure!
Francis Lechantre déposa sur le bahut un pa-
quet soigneusement ficelé, se débarrassa de son ulster et de son feutre, puis embrassa la maman Moret sur les joues et serra la main de Christine : — Bonjour, madame Moret; bonjour, mademoiselle Christine!... Brrr..,, ça pique dehors et ' ils n'auront pas chaud, nos voyageurs!... Bah! ils se rattraperont au soleil de Nice... Ne les plaignons pas,- maman 1 ; ils sont bien heureux d'aller boire de la.lumière, là-bas, tandis que nous nous recroquevillerons ici, le nez dans le brouillard et les pieds dans la boue... Voilà des gaillards qu.i ont de la veine!
En même temps il riait d'un large rire d'homme solide et content de vivre. Le peintre Francis Lçchantre entrait avec la soixantaine dans la pleine sérénité d'un talent sûr de lui-même et admiré de tous. On, le saluait comme le maître paysagiste contemporain et il portait allègrement sa gloire ainsi que ses soixante ans, sans courber ses robustes épaules. A la vérité, ses cheveux épais et sa barbe de forestier avaient blanchi, mais cette neige précoce encadrait un visage aux joues roses, auxlèvre.s rouges et saines, au front puissant éclairé par de spirituels yeux bleus. Son grand corps bien campé sur d'infatigables jambes de chasseur se tenait droit comme ces fûts de hêtres, élancés et membrus, qu'il excellait à peindre. La sève de jeunesse qu'il conservait en lui s'extravasait en bonne humeur, en gamineries
de rapin, en chansons de paysan, et aussi en admirations enthousiastes, en affectueuses effusions,' où l'on sentait une exquise bonté jointe à une rare chaleur, d'âme.
— Je me suis invité à déjeuner, continua-t-il en s'adressant à M me Moret et en lui montrant le paquet déposé sur le t bahut, mais j'ai apporté mon plat... C'est une surprise que je réserve à l'ami Jacques, et à vous aussi, mesdames...
Comme il achevait, on entendit des voix sur le palier et Thérèse Moret parut avec'le docteur Langlois, un gros garçon de trente-cinq ans, court de jambes, avec un précoce embonpoint, un cou de taureau, et une tête ronde où luisaient deux petits yeux scrutateurs, pénétrants comme des vrilles.
La jeune M me Moret avait un teint blanc, de profonds yeux noirs, une taille élancée. Le voisinage du médecin, gros, trapu, faisait encore mieux ressortir la sveltesse de la jeune femme. Elle était déjà vêtue de son costume de voyage et l'élégante robe beige à longs plis tombants modelait sans exagération les sobres contours du corps mince et souple. Ses cheveux séparés par une raie.êtroite : au sojnmet de la tête se plaquaient en bandeaux noirs sur un front plus haut que large; son profil sévèrement pur, ses yeux calmes sous de longues paupières, lui donnaient un peu l'air d'une vierge préraphaélite. Elle tendit la main à Francis Lechahtre et lui présenta le docteur Langlois.
— Oh! dit l'artiste, la présentation est inutile, le docteur et moi nous nous sommes déjà rencontrés autrefois, dans le petit atelier de la rue Campagne-Première, où Jacques trimait pour avoir de quoi manger la vache enragée des années de début... Vous en souvenez-vous, docteur?... Vous étiez alors interne à la Pitié et, ma foi, vous avez fait tous les deux, depuis, un joli bout de chemin!...
Thérèse s'était rapprochée de M me Moret qui assujettissait dans la malle le dernier compartiment plein jusqu'aux bords, fermait le couvercle et commençait à boucler les courroies.
— Là! s'écria cette dernière en se relevant et en défripant sa robe, voilà une bonne besogne faite... Maintenant, messieurs, puisque vous êtes de vieilles connaissances, nous allons vous laisser seuls. Vous nous excuserez. Il faut que je donne un coup d'œil à la cuisine, pendant que Thérèse et Christine s'occuperont de dresser le couvert... Jacques ne peut guère tarder et, dès qu'il sera arrivé, nous nous mettrons à table...
— En ce cas, madame Moret, recommanda Lechantre, prenez ce paquet qui est sur le bahut et portez-le à la salle à manger..., mais avec précaution... C'est un vin vieux qui a droit à tous les égards.
Les trois femmes sortirent. Lorsque Langlois et Lechantre furent seuls, l'artiste entraîna le médecin sur le divan, et tout en roulant une cigarette:
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— Ah çà! voyons, docteur, demanda- t-il, pourquoi envoyez- vous Jacques dans le Midi?
Est-ce que vous craignez quelque chose du côté de la poitrine? Est-il sérieusement malade?
— Non, rien de grave... Une légère névrose avec des bruits anormaux dans les mouvements cardiaques, voilà tout... Notre ami s'est surmené depuis son grand succès au Salon de l'an dernier. Les commandes ont afflué; comme il n'avait pas été gâté jusque-là, la tête lui a tourné, il n'a pas su refuser et il s'est décarcassé pour tenir ses engagements. Puis, les belles mondaines qui constituent le « tout-Paris » et qui sont de vraies brebis de Panurge, ont été curieuses de connaître le peintre dont parlaient les journaux; elles se sont mis en tête de l'avoir à leurs soirées, et Jacques a eu la faiblesse de se prêter à ces exhibitions. Or, quand on a pioché toute la journée, s'en aller dans le monde à dix heures et n'en revenir qu'au matin, c'est brûler la chandelle aux deux bouts. Il faut un solide fonds de réserve pour y résister, et ce n'est pas le cas de Jacques; malgré sa constitution robuste, il a été anémié par les années de vache enragée dont vous parliez tout à l'heure; il s'est énervé, il est fatigué, et en ce moment les fonctions du cœur laissent à désirer.
— Diable! diable! murmura Lechantre contristé, vous allez me guérir ça, hein, docteur?... Je n'entends pas, moi, qu'on me détériore un en-
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,fant qui sera dans quelques années l'honneur de la peinture française!
— Oui, il a beaucoup de talent, affirma le médecin.
— ^ S'il en a, je vous crois! s'écria l'artiste en
' s'échauffant, je n'ai jamais vu un gamin plus richement doué. Justesse de l'œil, sincérité, senti-
/meiït, exécution, il a tout!... Je puis vous en parier savamment, moi qui l'ai suivi pas à pas depuis le jour où, tout gauche et tremblant dans sa veste de campagnard, il est venu m'apporter ses premiers dessins... Il y avait dans ces croquis jpris sur nature une sûreté de main, une vérité, une saveur, qui m'ont empoigné... Je me suis tout de suite attaché à ce galopin-là, qui était mon compatriote... Je l'ai fait travailler avec moi; et ce qu'il a pioché, avec quelle passion, quelle ténacité, ça n'est pas à dire... Je l'ai vu pleurer de rage devant un modèle dont il ne pouvait rendre à son gré le mouvement et le caractère... Aussi, il sait son métier sur le bout des doigts et, à vingt-huit ans, il est' arrivé à rendre ce que vos impressionnistes entrevoyaient, mais n'ont jamais pu exécuter : la vie et le charme des figures se mouvant en plein air... Tous les monteurs de coup de la prétendue école modem iste ont voulu essayer, mais ça leur est défendu, il leur manque la précision du dessinet l'art de la composition, tout simplement... Quand Jacques est arrivé au
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Salon avec ses qualités d'exécution, sa naïveté, soft émotion devant la nature..., tac! tac! ça y était... Les impressionnistes ont commencé à rire jaune, tandis que les amateurs s'emballaient... Et notez que l'enfant n'a pas dit son dernier mot!... Aussi, docteur, il nç s'agit pas de nous le laisser claquer dans les mains. Il faut veiller sur notre Jacques, le mettre au vert, bref, le reçhaver, selon l'expression des vignerons de chez nous.
— Soyez tranquille, cinq mois de séjour sur le littoral, une tranquille vie de plante au soleil, pas. d'excès de travail, pas de veilles ni de soucis, et il n'y paraîtra plus... Je suis d'autant plus sûr de l'efficacité du traitement que Jacques ne part pas seul et que j'aurai pour auxiliaire M me Thérèse... Elle est remarquablement intelligente et paraît beaucoup aimer son mari. C'est votre avis, n'est-ce pas?
— Thérèse!... Non seulement elle adore Jacques, mais encore elle le comprend. Elle a l'esprit ouvert, le sens droit, le goût sûr, et l'enfant s'est toujours bien trouvé de ses conseils. Thérèse!... un cœur d'or, énergique, loyal et sincère. Elle a rapporté de sa province des qualités d'ordre précieuses pour un ménage d'artiste, quand eUes ne sont pas gâtées, comme chez la petite Christine, par cette étrôitesse d'âmé que produisent parfois les habitudes campagnardes... En somme, Thérèse est la seule femme qui m'ait
jamais fait douter de la rigoureuse exactitude d'une théorie à moi personnelle.
— - Ah! vous avez une théorie? dit Langlois avec un sourire un peu ironique; peut-on la connaître ?
— Dans mon idée, poursuivit le peintre, un artiste ne doit se marier que lorsqu'il arrive à la plénitude de son développement, lorsqu'il s'est tassé dans son succès comme un mur sur ses fondations... Jusque-là, l'intervention de la femme, avec ses exigences, ses fantaisies, son intolérance tracassière, ne peut que nuire à la bonne direction et à l'expansion du talent... C'est pour cela que je suis resté garçon. Néanmoins, depuis que je connais Thérèse, j'avoue que si, en temps opportun, j'avais rencontré sa pareille, j'aurais peutêtre donné un croc-en-jambe à mes principes... Aussi je suis persuadé qu'elle enveloppera son mari dans une ouate physique et morale, et s'il ne s'agit que de soins et de repos pour le tirer d'affaire...
— Uniquement... Il n'y a pas de lésion au cœur et notre ami n'a qu'à suivre exactement le régime que je lui ai prescrit... Je réponds de lui.
— A la bonne heute!..* Quand il y a tant d'imbéciles bien portants* il serait déplorable qu'un oiseau de haut vol fût arrêté en plein essor... La nature ne crée pas tous les jours des artistes aussi bien doués et la jeune école a be-
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soin de Jacques pour être remise dans le droit chemin...
— Je crois qu'on parle de moi, ici! cria du palier une voix gouailleuse.
— Oui, mon petit, répliqua Lechantre, et, puisque tu écoutes aux portes, tu sais maintenant qu'on n'en dit pas du mal.
Jacques Moret entra en riant. Il était petit comme sa mère et sa sœur; solidement charpenté, souple, râblé, agile, avec des bras et des jambes bien musclés. Sa tête brune, aux cheveux noirs taillés carrément sur le front, avait beaucoup de caractère. Elle n'était pas belle dans la classique acception du mot, mais les traits irréguliers du visage étaient doués d'une spirituelle mobilité qui charmait. Le front bossue et curieusement martelé, le nez retroussé et comme écrasé du bout, les yeux petits, perçants et fouilleurs, les contours fermes et charnus de la bouche voilée par une barbe noire frisante, indiquaient, lorsque le jeune homme était sérieux, une téna* cité dans la décision et une rare force de volonté; mais, quand la tension opiniâtre de la réflexion avait cessé, le moindre sourire faisait passer rapidement sur ces lèvres mobiles, dans ces clairs yeux bruns, une expression d'espiègle gaminerie et de tendresse très séduisante. La pâleur du teint et le cerne des paupières inférieures rêvé-
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laient seuls un état maladif dans cette solide organisation de paysan.
Car paysan il était resté, en dépit de sa surface correctement élégante et du vernis parisien qu'il avait pris. A de certains moments, l'éclair brusque du regard, le frémissement dés ailes du nez, le pli rageur des lèvres, trahissaient une nature élémentaire, passionnée, que l'exaspération pouvait pousser à de sauvages emportements.
— Je me suis fait attendre, dit-il en serrant les mains de Lechantre et de Langlois, excusez-moi... Mais, quand on part pour un long voyage, il faut mettre ordre à ses affaires... Surtout, ajouta-t-il en jetant un regard narquois vers le docteur, surtout quand on s'en va pour obéir à son médecin.
— Laisse-moi donc tranquille, s'exclama Lechantre avec bonne humeur, tu n'as besoin que de repos... Le docteur me le répétait encore à l'instant. Quand on est bâti comme toi, on n'est pas bien malade!
— ■ Dans tous les cas, mon mal ne m'ôte pas l'appétit. Ces deux heures de discussion avec mon marchand de tableaux m'ont creusé et je reviens avec l'estomac dans les talons... Je crois du reste qu'on n'attend plus que nous et que nous pouvons passer dans la salle à manger.
— Minute! interrompit Langlois, déboutonne ta jaquette et ton gilet, et viens ici que je t'examine une dernière fois.
Le docteur l'emmenait dans un coin, écartait le gilet et, penché, appliquait son oreille sur. le côté gauche de la poitrine. Il auscultait Jacques avec une grande sollicitude, tandis que Lechàntre, tourné vers le groupe dès deux jeunes gens, cherchait vainement à lire quelque chose sur l'impassible figure du médecin. •
— - Hum! dit Langlois au bout d'un instant, tu as monté ton escalier un peu trop vite.
— Mais non, je t'assure^ répliqua Jacques.
— Ne bouge pas encore... Je n'ai pas fini.
Il recommença l'auscultation en redoublant d'attention; puis; sans que sa physionomie trahît ce qu'il pensait, il releva brusquement la tête.
— Eh bien! vieille Cassandre? demanda Jacques en plaisantant:
— Rien de nouveau... Tout va bien:.. Quand tu seras là-bas, ce que je. te recommande, c'est un régime tonique, du repos et des bains de tilleul pas trop chauds.
— Pourrai-je travailler à mon tableau?
— Ah! ça, non, par exemple, tu me feras le plaisir de vivre comme un lézard au soleil... Nice est unp ville où on paresse avec délices... Résigné-' toi à être paresseux pendant cinq mois, tu n'en feras que de meilleure besogne au retour...
. — Mais venez donc, bavards ! cria s\ir le palier la maman More t; les côtelettes pe vaudront plus rien !
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Ils rejoignirent les trois femmes dans la salle à manger, dont les murs, tendus de vert foncé, étaient égayés par les vives couleurs des vieilles faïences d'Aprey, que Jacques avait collectionnées dans la montagne langroise. On se mit à table et le déjeuner commença silencieusement. En dépit des efforts tentés par Lechantre pour animer la conversation, personne n'était en train. La perspective de la séparation prochaine mettait mal à Taise tous les convives; seuls, le docteur Langlois et Lechantre faisaient honneur à la cuisine de la maman Moret. Quant à Jacques, il s'était vanté en prétendant que sa course matinale l'avait affamé; il tortillait les morceaux dans sa bouche et ne les avalait qu'à grand'peine. La pensée de quitter Paris, de rompre pour cinq mois avec ses relations et ses habitudes, le jetait en un mélancolique désarroi; puis l'interdiction de tout travail sérieux pendant une demi-année le consternait. Il voyait dans cette obligation de renoncer momentanément à la peinture une sorte d'humiliante abdication, un signe de décrépitude, ce Suis-je donc, se demandait-il, déjà si éclopé que je doive vivre de régime et me médicamenter comme un vieux?...» Au cours de ces réflexions, il releva la tête et surprit les yeux profonds de Thérèse fixés sur lui* en une contemplation tendrement inquiète. Grâce à l'infaillible intuition des cœurs aimants, la jeune femme avait
deviné les préoccupations de l'artiste et lui envoyait par-dessus la table un cordial regard de réconfort, une réchauffante protestation d'amour et de foi dans l'avenir, à laquelle Jacques répondit par un amical sourire.
Sous ses paupières benoîtement baissées Christine saisit au passage cet échange d'affectueux regards et eut un imperceptible haussement d'épaules. Elle, non plus, ne mangeait pas ; la mauvaise humeur provoquée par les tracas du départ et aussi par l'ennui d'un séjour forcé à Paris lui coupait l'appétit. Il avait été convenu que, pendant l'absence du jeune ménage, elle et sa mère occuperaient l'appartement de Jacques, et ce dépaysement en plein hiver, en opposition avec ses goûts casaniers et son régulier train-train de dévotion campagnarde, l'exaspérait. Elle en voulait à M me Moret d'avoir consenti a quitter Roche taillée pour complaire à son Benjamin. En même temps elle était piquée d'une épine de jalousie en épiant à la dérobée les menus témoignages de tendresse prodigués à Jacques par Thérèse. Une acrimonie de vieille fille lui montait aux lèvres comme un mouvement de bile :
a Qu'a-t-il donc de si extraordinaire, se répétaitelle, pour qu'ils soient tous en adoration devant lui ? »
Quant à la maman Moret, elle se multipliait autour de ses convives, ne se tenant jamais en
place, passant d'une pièce à l'autre avec une rapidité d'hirondelle, s'agitant pour dissimuler son émotion et pressant ses hôtes de se servir, afin qu'on ne remarquât point qu'il lui était impossible d'avaler une bouchée.
— Mais mangez donc! disait-elle à Lechantre, est-ce que ce poulet n'est pas à votre goût?
— Je le trouve excellent au contraire, répondait celui-ci, la bouche pleine; avouez, madame Moret, qu'il a été rôti au feu de bois?... Jamais un appareil à gaz ne donnerait à un rôti cette patine dorée et cette saveur fondante!...
— Certainement, au feu de bois! affirmait la bonne dame en souriant de ce mensonge qu'elle faisait chaque fois pour flatter les innocentes manies culinaires de l'artiste. — Et ma salade, monsieur Lechantre, comment trouvez-vous ma salade?
— Exquise, chère dame!... Cette laitue relevée d'estragon et de pimprenelle vous met tout bonnement le printemps dans le cœur... A propos, madame Moret, il me semble que ce serait le moment d'exhiber ma surprise... Ayez la bonté de me passer les fioles qui sont sur le buffet... Ceci, ami Jacques, reprit Lechantre en débouchant avec de paternelles précautions une des bouteilles qu'il avait apportées, ceci est un vieux pineau de Bazincourt, un pineau de derrière les fagots... Il a été récolté dans ma propre vigne, il
y a dix ans, et j'ai voulu t'en faire boire aujourd'hui, afin qu'en partant tu emportes sur tes lèvres un peu de la saveur du vin de nos côtes...
Tout en parlant, Lechantre versait lentement à la ronde son précieux pineau, et le vin des côtes champenoises mettait sur la nappe blanche son limpide éclat de rubis. Le peintre le dégustait le premier, à petits coups, avec les clappements de langue convaincus d'un connaisseur.
— Ça, s'écriait-il, c'est du vrai jus de raisin, cuit à point par le bourguignon (le soleil) de chez nous... C'est, comme on dit là-bas, du vin à se mettre à genoux devant... Qu'en penses-tu, gamin ?
— Il est parfait, cher maître, répliquait Jacques en riant; quand on le boit c'est comme s'il vous passait un velours dans le gosier.
— Eh bien, je vous en enverrai un panier à Nice, afin que çà vous empêche d'oublier les camarades du pays... Et maintenant, mes amis, à vos santés, à votre bon voyage et aussi au terroir qui produit une pareille purée de vendange!
On choqua les verres, puis, comme le bouquet spécial du vin de Bazincourt avait évoqué l'image du coin de province d'où tous les convives étaient sortis, les langues se délièrent, on se rappela les connaissances communes, les histoires des gens de là-bas, les parties de chasse, les flâneries, les
études sous bois, et des heures se passèrent béatement à égrener un chapelet de souvenirs familiers.
Pourtant, à mesure que l'après-midi avançait, Un malaise sourd tourmenta de nouveau les assistants et la conversation redevint languissante. Chacun se sentait brûlé peu ou prou de cette fièvre anxieuse qui précède un départ. — Ceux qui s'éloignent voudraient déjà être partis afin de mettre un terme aux énervements de l'attente, aux émotions des adieux, et ceux qui restent, tout en souhaitant de voir s'allonger les minutes, ne trouvent plus rien à dire, tant ils s'attristent d'avance à la pensée de la dernière embrassade donnée sur le marchepied du wagon.
— Déjà trois heures! soupira la maman Moret en écoutant avec des yeux mouillés tinter l'horloge de l'atelier; demain à pareille heure, mes enfants» vous serez bien loin!...
— Demain, à trois heures, maman, dit Jacques en s'efforçant de prendre un air gai, nous serons à Saint-Raphaël et nous penserons à vous.
— Comment, il est trois heures? s'exclama le docteur Langlois. Il ne faut pourtant pas que j'oublie mes malades!... Allons, adieu, Jacques! rappelle-toi mes recommandations et écris-moi!
Il partit lç premier. Thérèse et M me Moret montèrent chez elles pour vaquer à leurs derniers préparatifs, et Christine, qui ne se souciait point
de les accompagner à la gare, resta dans la salle à manger pour tout remettre en ordre.
Lechantre avait promis de conduire ses amis au chemin de fer de Lyon et de ramener la maman rue Ampère. Il alla fumer sa pipe dans l'atelier avec Jacques.
Ce dernier sentait de plus en plus la mélancolie du départ lui tomber sur le cœur. Il allait et venait, nerveux et désœuvré, répondant par de brèves phrases aux questions de Lechantre- Le crépuscule accru par le brouillard emplissait déjà d'une maussade obscurité l'atelier à demi démeublé et sonore. Jacques s'arrêtait devant la grande baie vitrée et regardait distraitement les becs de gaz s'allumer l'un après l'autre dans la brume. Ainsi les heures se traînèrent jusqu'au moment où le petit domestique vint avec le concierge prendre les malles, et où M me Moret ainsi que Thérèse redescendirent coiffées et prêtes à partir. On embrassa Christine qui tendit froidement ses joues pâles, puis on s'empila dans un fiacre que suivit lourdement la voiture des bagages.
Le trajet fut silencieux. Par une des glaces ouvertes, Jacques regardait pensivement le spectacle de la rue. De temps en temps des voitures croisaient la sienne et ses yeux, plongeant anxieusement derrière les vitres, apercevaient parfois dans l'intérieur des gens en toilette de soirée
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se rendant à quelque invitation mondaine. Il leur lançait un regard d'envie; il se rappelait que ce èoir même avait lieu un dîner de cama- . rades où sa place resterait vide. A mesure qu'on traversait des rues plus passantes, bordées par dçs magasins plus luxueusement éclairés, le regret nostalgique du Paris qu'il abandonnait le serrait . davantage à la gorge.
On arriva enfin à la gare dé Lyon, et là l'agitation des courses aux guichets des billets et des* bagages opéra une diversion salutaire. Lechantre, qui connaissait un chef du service de l'exploitation, était parvenu à faire réserver un compartiment polir Jacques et Thérèse. Devant la portière ouverte, la maman Moret stationnait d'un air consterné auprès dé ses enfants et comprimait à grand' peine ses sanglots. Au milieu du brouhaha des facteurs, des voyageurs et des employés, Lechantre se démenait pour forcer ses amis à ne • plus penser à leurs chagrines préoccupations. Il ne . tenait pas en place, courait à l'étalage de la marchande de livres, rapportait un roman à Thérèse, puis un sac d'oranges, et s'éclipsait de nouveau pour héler le gamin préposé à la vente des oreillers.
Les portières commençaient à se fermer. On criait: « Les voyageurs en voiture! » M me Moret se jeta au cou de Jacques et dç Thérèse, en entrecoupant ses baisers de minutieuses recommandations.
— Ne vous désolez pas, madame Moret, répétait Lechantre, ils ne sont pas perdus, que diable!... Allons, Thérèse, que je vous embrasse..., et toi aussi, gamin!... Vous savez, j'irai peutêtre vous surprendre là-bas... Il y a longtemps que je veux revoir le pays où les orangers fleurissent...
Ils étaient montés dans leur compartiment.
Un coup de sifflet déchira l'air humide. — Encore de vagues paroles d'adieu murmurées à la hâte, avec des bras agités à la portière. — : Le train s'ébranla doucement, glissa sur les rails et s'ehfbnça, dans la nuit. Quelques minutes après, il avait disparu parmi le brouillard et Lechantre reconduisait tendrement vers la voiture la pauvre maman Moret 1 qui pleurait toutes ses larmes. /
e u ls et à peu près sûrs, grâce à la protection de Lechantre, que leur tête-à-tête serait respecté jusqu'à Nice, Jacques et Thérèse s'occupèrent d'abord de caser leurs menus paquets dans le filet, puis ils s'installèrent l'un près de l'autre, et en souriant se tendirent les mains. La scène des adieux les avait remués tous deux, et l'émotion leur serrait encore la gorge. Pendant ce temps le train, accélérant sa vitesse, dépassait les fortifications, franchissait la Marne, et coupait en biais la plaine qui s'étend jusqu'à Villeneuve-Saint-Georges. A travers la brume glacée du dehors on voyait, ainsi que des feux follets, les lumières des stations flamboyer un moment, puis brusquement s'évanouir comme éteintes par un souffle violent.
— Ce brave Lechantre, remarqua Jacques, a eu une fameuse idée de nous faire réserver un compartiment. On dirait que nous partons pour notre voyage de noce... A quoi penses-tu, Thérèse? ajouta-t-il en surprenant une lueur humide dans les yeux de sa femme.
— Je pense à la petite mère qui va se retrouver bien seule rue Ampère.
— Pauvre maman, elle avait le cœur gros de nous quitter... En voilà une qui nous aime!
— Oui, reprit pensivement Thérèse, je crois même que Christine trouve qu'elle nous aime trop..., moi surtout... Décidément, vois-tu, ta sœur ne se console pas de coiffer Sainte-Catherine. Elle ne me pardonne pas de m'être mariée avant elle, et m'en veut de t'avoir épousé. J'ai beau y mettre du mien et essayer de rentrer en grâce à force de prévenances, j'y perds mon temps et ma peine.
— Tu sais, Christine a toujours été sèche et revêche... Pas mauvaise fille au fond, mais aigrie par le célibat et les pratiques d'une dévotion de béguine. Elle ressemble aux vins qui manquent d'alcool et qui ont suri en cave... Bah! pour-
. quoi nous inquiéter de ses petites rancunes? Maman nous aime et moi je te chéris, voilà l'essentiel.
Les yeux noirs de Thérèse s'illuminèrent et elle serra tendrement le bras de Jacques :
Bien vrai? demanda-t-elle, tu mïaimes touautant?
Toujours plus.
Tu ne me trouves pas trop ignorante, trop se, en me comparant aux belles dames qui ent te relancer jusque dans ton atelier, qui nt peinture avec tant d'aplomb et qui savent irner de si jolis compliments?
Je te trouve cent fois plus savante avec ton nent droit' et ta sincérité... Ne crois pas que mplimems des gens du monde me montent up; j'en prends et j'en laisse. Toutes ces ie,s qui me choient et m'invitent à leurs dîners honoreraient pas même d'un coup d'œil si mrnaux ne partaient pas de moi... La peinsour elles est affaire de mode; elles vont au îsage comme elles vont au concours hip- :, et se soucient de l'arc comme un chien botte de roses... Mais quand je te montre e mes toiles, quand tu la regardes avec tes de Minerve et que tu me dis : « Je surs con- !» c'est tout autre chose... Ton approbane rassure et me remonte... Tu es ma meilçonseillère, Thérèse, tu es ma chaleur et ma
Je t'aime... C'est pourquoi je. voudrais te r pour moi seule ; aussi, si nous ne partions cause de ta santé, je t'avoue que je serais intée dé ce voyage à Nice, qui nous per-
mettra de vivre plus étroitement ensemble, dans un pays où nous ne connaîtrons personne.
— Oh! quant à ça, non..., personne ! La porte sera fermée aux fâcheux. Si nous quittons Paris, il faut que nous ayons au moins le bénéfice de notre dépaysement; quelle bonne vie à deux nous coulerons dans un petit coin ensoleillé et choisi! quelles intimes flâneries à travers champs, et comme ce sera gentil, le soir, de lire un livre nouveau ou de causer des tableaux à exécuter au retour!
Avec la rapide inflammabilité de son imagination d'artiste, Jacques se voyait déjà installé dans une blanche maison tapissée de roses. Une fois lancé en plein rêve, il ne tarissait plus, sans s'apercevoir que Thérèse, fatiguée par sa laborieuse journée, fermait à demi les yeux et, tout en souriant encore aux descriptions fleuries de son mari, luttaitcontre un impérieux besoin de repos. Insensiblement, la tête alourdie de la jeune femme fléchit en arrière.
— Je crois, chérie, dit Jacques en s'interrompant, que l'homme au sable est arrivé...
— Pardon..., je tombe de sommeil.
— Attends, je vais te dresser ton lit, reprit-il en riant.
Il l'aida à enlever son chapeau et à nouer une dentelle en fanchon autour de ses cheveux; puis il disposa l'oreiller dans le coin, força Thérèse, à
moitié inconsciente, à s'allonger sur la banquette, la couvrit d'un plaid plié en double. Il avait à peine terminé ces arrangements qu'elle s'assoupissait déjà comme un enfant, les paupières closes et un doigt posé sur les lèvres.
— Dors bien, Thérésinette, murmura-t-il en lui baisant le front, je vais essayer d'en faire autant.
Il tira l'écran sur la lampe, se rencogna sous sa couverture dans le coin opposé et chercha à sommeiller. Mais, au rebours de sa femme, les préparatifs du voyage l'avaient mis dans un tel état nerveux qu'il lui fut impossible de dormir. Il avait des battements dans les tempes et des fourmillements dans les jambes.
Après s'être tourné et retourné sans trouver une position commode et sans parvenir à apaiser l'agitation qui le tenait éveillé, il se rassit dans son encoignure, bâilla à en pleurer, effaça la buée qui ternissait la vitre, et regarda vaguement la campagne fuyante.
Le train avait quitté Montereau et remontait la vallée de l'Yonne. A travers le brouillard éclairci, la lune, presque ronde, blanchissait les champs dépouillés.
Malgré la rapidité de l'express, Jacques distinguait certains détails du paysage : les ramures effeuillées d'un bouquet de bois à mi-côte ; un village endormi; une ferme isolée, où une seule
fenêtre était encore rougie par une lumière tardive. La silhouette des engrangements flanqués d'un pigeonnier au toit pointu ressuscitait subitement dans son cerveau l'image d'une ferme presque semblable, située en son pays de Rochetaillée, et où il avait connu Thérèse. Tandis que le train poursuivait sa course dans la nuit, toute une procession de souvenirs d'enfance défilait devant ses yeux comme une rustique théorie.
La ferme, qu'on appelait le Prieuré, dominait le cours de l'Aujon. De la tourelle d'angle, servant de colombier, on voyait par-dessus les feuillées d'un verger en pente la rivière sinueuse où les enfants se baignaient, puis, sur le versant opposé, un grand pâtis où paissait le troupeau du village, tandis que des volées d'étourneaux tourbillonnaient parmi les têtes du bétail. C'était là que Thérèse, orpheline de père et de mère, vivait avec la tante Phrasie, qui lui servait de tutrice, et c'était là que Jacques, en blouse bleue, en sabots et tête nue, s'en allait, les jours de congé, jouer avec la petite fille, devenue son amie, bien qu'elle eût six ans de moins que lui, et qu'il fût déjà un garçonnet de treize ans. Il prenait sous sa protection cette mince brunette aux yeux noirs, qui, dès cette époque, avait dans sa mignonne physionomie quelque chose de grave et de décidé. Tous deux, se tenant la main, s'enfonçaient dans le verger. D'abord, ils
n'osaient pas trop s'éloigner du Prieuré, puis, peu à peu s'enhardissant, ils se faufilaient par un trou de haie, traversaient le pont et suivaient audacieusement les vaches très loin, sur le pâtis, en compagnie du berger...
Là, il y avait dans ses souvenances comme un vide, puis Jacques se retrouvait au collège de Langres, où la famille payait sa pension en se saignant. La maman Moret avait de l'ambition pour son Benjamin et souhaitait qu'il pût obtenir plus tard ce un emploi' du gouvernement. » Jacques se revoyait à l'étude 4u soir, dessinant sous un quinquet. Il ne mordait ni au latin ni au grec et n'obtenait de bonnes places qu'en dessin.' Là, par exemple, il se rattrapait.
Aux vacances, il revenait avec un carton plein d'esquisses qui émerveillaient la famille assemblée. Il passait des journées à' copier les meubles et les ustensiles de la cuisine, s'acharnant devant ses modèle.s jusqu'à ce qu'il en eût rendu les reliefs et la physionomie. Il crayonnait partout. sur les livres, sur les portes et les murs. Bientôt, las de ne reproduire que des natures mortes* il s'attaquait aux objets animés, aux bêtes et aux gens. ' •
. Levé à la corne du pâtre, il s'en allait dès le fin matin dans le pâtis. Assis à cropeton parmi les marjolaines, il copiait l'une après l'autre les vaches du troupeau et terminait par le chien et le
berger. L'année où Thérèse, déjà grahdelette, faisait sa première communion, il la dessinait dans sa robe blanche, les mains dévotement jointes, lès*yeux candidement» extasiés. Ce portrait où il avait mis toute son adresse et tout son cœur lui portait chance. Circijlant de mains en mains, il tombait sous les yeux du député de l'arrondissement, un amateur dé peinture, qui, étonné des 'exceptionnelles dispositions de Jacques, allait, trouver les Moret et leur déclarait qu'il se faisait fort d'obtenir du département une pension de sixcepts francs, si on voulait envoyer l'enfant étudier à Paris. Après des conciliabules de famille où la maman Moret, prenant le parti de son favori, finissait par l'emporter sur les tergiversations, du père, on se décidait à se serrer le ventre de nouveau pour que le gamin. pût vivre à Paris et, à dix-huit ans, par un gris matin de novembre, Jacques Moret partait avec une lettre de recommandation pour son célèbre compatriote Francis Lechantre...
Dans la mouvante obscurité du compartiment, Jacques avait encore devant les yeux la porte de l'atelier du grand paysagiste, le jour où pour la première fois il y heurtait en frissonnant. C'était Francis lui-même qui venait lui ouvrir en costume de travail et qui dévisageait de ses yeux fins ce petit campagnard à la mine effarée, pétrissant d'une main son feutre et de l'autre étreignant un
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volumineux carton à dessin. Il l'introduisait dans l'atelier où le jouvenceau contemplait avec un religieux respect les hauts murs disparaissant presque entièrement sous des études peintes.
Jacques lui présentait en balbutiant la recommandation du député. L'artiste la dépliait, la parcourait d'un air bénévolement résigné; puis il bourrait lentement sa pipe, se servait de la lettre pour l'allumer, et brusquement, avec un tutoiement familier : ce Allons, déballe !... Montre-moi ce que tu as fait ! » Gauchement, Jacques, dénouant les cordons du carton, exhibait ses études et ses croquis. Silencieusement, en tirant de lentes bouffées, Lechantre les examinait un à un et tout d'un coup s'exclamait comme s'il eût pensé tout haut : « Mais ce mâtin-là dessine comme un ange!» Et presque immédiatement, avec cette bonté expansive qui le caractérisait, il ajoutait en posant sa main sur la tête de son jeune compatriote :
— Tu me vas, galopin !... A partir de demain, tu viendras tous les matins travailler chez moi.
Puis il l'interrogeait sur son village, sur ses parents, et finalement l'invitait à déjeuner. Dès le lendemain, Jacques commençait à piocher, sous la direction de Lechantre, et, au bout d'une année d'apprentissage, il était reçu avec le numéro i à l'école des Beaux-Arts. — Alors commençait la vie dure des débuts : — les mauvais
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gîtes en des garnis haut perchés, les repas insuffisants pris dans de douteuses gargotes, les déboires des concours où l'intransigeance de l'élève, son dédain des conventions, sa sincérité brutale, mettaient les maîtres en défiance et le faisaient classer injustement dans un rang inférieur. Pour arriver à joindre les deux bouts avec la pension que lui avait votée le conseil général et les quatre cents francs que lui envoyait M me Moret, il peignait des éventails, crayonnait des illustrations pour les petits journaux, et, malgré tout, gagnant à grand'peine de quoi se procurer le vivre et le couvert, se raidissait de toutes ses forces pour ne point se laisser empoigner par le découragement. Dans cette lutte opiniâtre pour l'existence, Lechantre heureusement lui venait en aide. A la fin de chaque été, le voyant hâve, maigre et débiscaillé, il lui glissait dans la main un billet de cent francs, et mentant sans vergogne :
— Tiens, lui disait*il, j'ai vendu une de tes études à mon marchand de tableaux, prends ton argent et va te remplumer dans ta famille... Tu en as besoin !
Jacques ne se le faisait pas répéter, il se hâtait de filer sur Rochetaillée, où il arrivait, comme lé pigeon de la fable, « traînant l'aile et tirant lé pied, t> mais où la copieuse cuisine et les gâteries de la maman Moret le remettaient vite d'aplomb; Sa première visite était pour le Prieuré; La ferme
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avait conservé sa. coutumière et cordiale physionomie des anciens jours. Dans la cuisine carrelée où ;les ustensiles de cuivre luisaient de propreté, la tante Phrasie trônait, comme autrefois, assise en son fauteuil de paille et occupée à tricoter, la, vieille domestique, qu'on nommait Marie Curé parce quelle avait servi longtemps au presbytère, continuait de mener la maisonnée au doigt et à l'oeil, tout en se partageant entre la' ferme et l'église où elle remplissait les fonctions de sacristine. Thérèse seule avait changé. Elle courait sur ses quinze ans, prenait des airs de demoiselle et allait en pension à Langres chez les dames de la Providence. Elle était devenue très jolie en sa svelte maigreur d'adolescente et avait gardé ses goûts de vagabondage à travers champs. En dépit des remontrances bougonnes de Marie Curé, . qui la trouvait maintenant trop grande fille pour courir les chemins en compagnie d'un garçon, elle ne dédaignait pas de suivre Jacques dans le pâtis et de renouer connaissance avjec leur vieil ami le berger, qui joignait à son métier de pâtre l'industrie de rôdeur de rivière. L'eau semblait être son élément; l'Aujon, sa propriété ,privée. Il en connaissait toutes les pierres, tous les creux où se musse la truite, tous les bons endroits' propices à la pose des verveux. Aussi on l'avait surnommé le %at d'eau.
. Parfois, tandis que, nu jusqu'à la ceinture, sous
f CHARME DANGEREUX XI
la verte retqmbée des vernes, le T$at d'eau relevait , ses nasses, Jacques, assis sur la berge, peignait le torse nu, la tête hirsute du pêcheur, dans l'encadrement des fèuillées, avec la rivière tournoyante pour fond. Thérèse, agenouillée dans l'herbe, suivait; avec ses profonds yeux noirs les progrès de l'étude. Elle était pleine d'une religieuse admiration pour le talent de son ami. Jacques, sans la. ♦ voir, sentait derrière luHej-egard attentif de la fillette et cela l'échaufFait au travail... C'était délicieux, ces après-midi de septembre, dans le silence de la campagne assoupie, près de l'eau qui s'écoulait avec de minuscules remous circulaires, sous cette feuillée imprégnée d'une odeur de menthe et laissant entr'apercevoir des coins de ciel bleu. On était si bien là, qu'un soupir de contentement, s'échappant des lèvres de Thérèse, faisait brusquement se retourner Jacques. Il surprenait les yeux noirs fixés surlui, il leur envoyait un sourire; Thérèse rougissait, et chastement ses paupières s'abaissaient avec un délicat mouvement qui rappelait celui d'un papillon repliant ses ailes. Puis l'artiste se- remettait au travail en* s'étonnant du trouble intime que lui causait ce pur regard d'adolescente. L'étude achevée, 'ils rentraient tous deux avant le coucher du soleil, en longeant les prés, sans presque se parler, fermant à demi les yeux pour retrouver au dedans d'eux le frais clapotement des feuilles, le miroite-
de la rivière, et aussi un peu de l'émotion : magnétique regard échangé dans l'ombre jnelles. Pendant un grand mois, ils restaient livrés à eux-mêmes, dans la pleine liberté hamps, en une gaie et innocente camara- . Leurs journées coulaient pareilles à l'eau : de la rivière, à peine remuées parfois par iystérieux frisson : le frisson brûlant de la rté commençante, le premier émoi produit :s secousses électriques des sexes différents ;omme deux fluides d'espèce contraire, se ent et s'attirent.
irès ce mois de vacances Jacques retournait is et la lutte recommençait plus âpre, avec lus poignantes alternatives d'espérance et ittement. Dans l'intervalle le père Moret raissait, emporté par une fluxion de poietle jeune homme, ayant constaté quelles tions sa mère s'imposait, donnait des leçons îssin afin de se suffire à lui-même. Sur les ;ils de Lechantre, il louait un atelier et exét un premier tableau pour le Salon.
tableau était reçu, mais logé très haut, dans ises, et personne ne le remarquait, is venaient trois années de tentatives jres, trois années de sécheresse, stérilisées :ette agitation fiévreuse qui est la maladie lébutants. Les répugnances de Jacques pour factice et conventionnel de l'Ecole se heur-
taient dans son esprit avec un timide sentiment de déférence pour des maîtres dont il ne pouvait méconnaître ni les qualités ni le succès. Il se demandait avec angoisse si son instinct ne le trompait pas, s'il n'était pas abusé par une vanité présomptueuse. Néanmoins, son aversion pour ces dieux et ces déesses, pour ces Grecs et ces Romains, qu'il ne comprenait pas, le ramenait avec plus de force vers l'observation exacte et attentive de la nature. Après de cruels avortements, il exposait enfin une toile, placée cette fois sur la cimaise, qui attirait l'attention. C'était le portrait du fameux berger du Prieuré, occupé à relever un verveux. Nu jusqu'à la ceinture, le l{at d'eau pataugeant dans son élément favori soulevait dans ses mains noueuses la nasse lourde de poissons, et riait. Les branches des vernes projetaient leur ombre sur son torse ruisselant, qu'une filtrée de soleil parmi les feuilles criblait de taches claires. Devant cette peinture sincère, d'une facture très franche, d'une exécution solide, d'une intensité de vie familière si saisissante, les connaisseurs s'arrêtaient, captivés, et le nom de Jacques Moret, ignoré encore la veille, figurait le lendemain en belle place dans les articles des salonniers.
Le guignon était conjuré, le portrait du T^at d'eau obtenait une médaille, l'État l'achetait; les amateurs et les marchands apprenaient le chemin
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du pauvre atelier de la rue Campagne-Première. Deux envois successifs aux Salons suivants: la %gntrée des oAvoines et les Ttymasseuses de faînes, donnaient une nouvelle preuve de l'originalité de Jacques .et établissaient solidement sa notoriété.' Le succès éclatait, bruyant, presque hors de proportion avec la réelle qualité des œuvres, comme cela se produit fréquemment dans le monde parisien, prime-satitier et excessif; — succès de vogue et succès d'argent. — En quelques mois Jacques Moret devenait le peintre à la mode et arrivait à la fortune...
— Dijon! dix minutes d'arrêt!
Le train stoppait sous la nef vitrée de la gare et la lumière du gaz jetait son rayonnement sur Thérèse, allongée au bord des coussins et dormant toujours profondément. Jacques contemplait avec une tendre admiration ce svelte corps féminin chastement étendu sur la banquette, la tête renversée sur l'oreiller, le buste découvert, la poitrine se soulevant et s'abaissant avec un rythme régulier, les deux pieds étroits et longs dépassant seuls la frange du plaid. Baigné par la clarté des lampes de la gare, son visage, vu de profil, avec sa liliale blancheur,- ses paupières baissées, sa bouche virginale, son cou irréprochablement modelé, ressemblait à cet anonyme et adorable buste de cire qui est le joyau du musée de Lille. Le mariage ne l'avait pas changée.
. Thérèse demeurait telle que le peintre l'avait aimée, lorsqu'il l'avait revue, à l'époque de son. retour triomphant à Rochetaillée. .
Bercé dans ses souvenirs par la trépidation du train qui, se remettait en marcfie, il se rappelait l'exquise impression produite sur «lui par cette
. jeune fille qu'il avait quittée, encore adolescente et qu'il retrouvait dans' le charmant épanouisse-: ment de la vingtième année. Il se remémorait cette chaude matinée de juillet où, traversant l'Au jon, il était allé frapper à la porte du Prieuré. La cuisine était déserte; Marie Curé, toujours fidèle à ses pieuses habitudes, avait été balayer l'église; quant à la tante Phrasie, elle dormait depuis deux ans dans le petit cimetière qui joignait le verger. Jacques, ayant poussé une porte basse .communiquant avec le jardin, s'était hasardé à la recherche de la jeune fille.
Tout à coup, au tournant d'une allée, il Taper- cevait, vêtue d'une légère robe de deuil et cueil-. lant des roses. La blancheur de son teint ressortait encore davantage dans ces vêtements noirs. A l'aspect du visiteur inattendu, Thérèse saisie laissait tomber son bouquet et- rougissait. Jacques ramassait les roses, puis ils rentraient dans l'om-
' breuse cuisine et la jeune fille contait simplement * comment elle vivait seule à la ferme, et comment la tante était morte dans ses bras. Maintenant
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Thérèse se trouvait bien triste dans ce grand Prieuré, mais elle était si occupée qu'elle n'avait guère le temps de se lamenter sur sa solitude.
A dater de ce moment, Jacques venait la visiter presque chaque soir, après que les besognes du jour étaient terminées. Ils passaient ces soirées à causer doucement dans le jardin ou bien sous l'auvent de la cuisine. Les visites assidues du jeune homme avaient le don d'inquiéter la scrupuleuse Marie Curé. Elle prenait au sérieux son rôle de chaperon et surveillait en cachette les jeunes gens. Elle n'osait les suivre au jardin, mais, tandis qu'on la croyait à l'église ou dans sa chambre, elle apparaissait à l'improviste, afin que le couple fût bien persuadé qu'elle était aux aguets, prête à mettre le holà si le tête-à-tête devenait périlleux. Ces précautions exagérées, dont Thérèse et Jacques plaisantaient d'abord, finissaient par les instruire un peu plus tôt d'un sentiment qui existait secrètement en eux et qu'ils n'avaient encore osé s'avouer. L'insistance de la vieille servante les rendait plus attentifs à l'état de leur cœur, et cet amour caché éclatait tout à coup dans leurs regards embarrassés, dans leur rougeur, dans leurs brusques silences.
Un soir qu'ils se croyaient bien seuls, au fond de la cuisine éclairée uniquement par un rayon de lune, Jacques, enhardi par l'obscurité, disait subitement à la jeune fille :
— Thérèse, j'ai pensé à une chose... Vous voilà bien esseulée au Prieuré, et le train d'une maison comme celle-ci est trop lourd pour vous qui êtes si jeune... Ne vaudrait-il pas mieux amodier la ferme ou la vendre et prendre un parti plus conforme à votre position et à votre âge?
— Quel parti? demandait Thérèse interdite.
— N'avez-vous jamais songé à vous marier?
— Me marier?... Oh! Dieu, non... Je vous assure que... je n'y pense pas !
— Tant pis, car j'aurais un mari à vous proposer.
— Vraiment? s'écriait-elle en essayant de plaisanter pour déguiser son trouble, vous êtes un peu jeune pour vouloir marier les autres... Et comment s'appelle-t-il, votre prétendu ?
— Il s'appelle Jacques Moret.
Elle se troublait tout à fait. Ses paupières se baissaient, sans doute pour que Jacques ne vît pas les larmes qui lui montaient aux yeux.
— Vous ne répondez pas? reprenait-il; est-ce le mariage ou le mari qui vous déplaît?
— Oh! Jacques, balbutiait-elle, pardonnezmoi, je suis toute saisie... Moi, votre femme, avez-vous bien réfléchi? Songez donc..., une campagnarde, une ignorante comme moi, quelle figure ferais- je au milieu de vos amis de Paris?... Et plus tard, si vous en aviez du regret, je serais trop malheureuse.