‹ Charme dangereuxChapitre 3 sur 11 · V-Î.TI-- v · texte numérisé non relu

V-Î.TI-- v

— Thérèse, vous êtes la meilleure femme que puisse désirer lin artiste, et je serai toujours fier de vous... Il y a longtemps déjà que je vous aime,.,. Et vous, voulez-vous de moi?

Pour toute réponse, elle faisait un signe affirmatif et lui tendait lès mains.

— Merci, Thérèse!... me voilà bien content!

Il l'attirait tendrement vers lui, et ses lèvtes

•s'apprêtaient à déposer un baiser de fiancé sur le front de la jeune fille, quand il fut arrêté par une exclamation effarée, et la vieille servante sortit soudain de la laiterie où elle s'était cachée pour surveiller le tête-à-tête des amoureux.

— Un instant! criait-elle, vous voilà accordés, c'est fort bien... Mais vous attendrez pour vous embrasser que M. le maire et M. le curé y aient passé !

Un mois après, ils étaient mariés, Jacques emmenait Thérèse à Paris. et, depuis un an, ils 'savouraient délicieusement leur lune de miel dans le petit hôtel de la rue Ampère.

Tout en remontant lentement le fleuve du souyenir, Jacques sentait à la longue ses idées devenir moins nettes. Sous l'influence des trépidations berceuses du wagon, les images évoquées se brouillaient dans son cerveau et insensible-: ment un sommeil entrecoupé de demi-réveils s'emparait de lui. Il s'endormit enfin profondément et ne s'éveilla qu'au moment où le jour

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blanchissait déjà l'intérieur du compartiment. Il abaissa l'une des glaces et pencha sa tête au dehors. Il fut d'abord étonné de la transformation de la température; au lieu de l'humidité morfon-? dante de la veille, l'air était caressant et presque lumineux. Une pluie tiède tombait, mais avec la douceur d'une pluie de printemps, et sous la couche légère des nuages roses on devinait le lever du soleil. A gauche se* dressaient de hautes montagnes hues, aux flancs desquelles se tordaient çà et là de vieux pins à l'écorce rugueuse; à droite, sMtendait la grande nappe laiteuse de l'étang de Berre.

L'air frais avait réveillé Thérèse ; elle ouvrit les yeux et demanda languissamment :

— Où sommes-nous ?

— Nous approchons de Marseille, mignonnette, répondit Jacques en se retournant; regarde... La lumière est plus vive et on se sent déjà dans le Midi.

La jeune femme s'était rassise et, tirant un miroir de poche, procédait lestement à sa toilette du matin. Elle relevait sa fanchon, lissait ses cheveux et épiriglait son chapeau.

Elle achevait à peine de réparer le désordre du voyage* qu'on entrait en gare.

A Marseille, le couple, auquel les émotions de la veille avaient creusé l'estomac, déjeuna de grand appétit, au buffet, pendant l'arrêt de

rigueur. Puis on remonta en wagon, et bientôt Jacques, malgré de violents efforts pour rester les yeux ouverts, subit l'engourdissement causé par la tiédeur de l'air, l'abondance du déjeuner et sa quasi insomnie de la nuit. Il s'assoupit et dormit serré pendant plusieurs heures.

Il fut réveillé en sursaut par une exclamation de Thérèse.

— Oh! que c'est beau! s'écriait-elle, penchée à la portière de droite; vite, Jacques, viens voir!

Jacques rouvrit les yeux, se les frotta sous le coup de l'éblouissement produit par une lumière intense, puis, secoué par un sursaut d'admiration, il s'accouda à côté de Thérèse.

Le train coupait les gorges et les escarpements d'une montueuse forêt de pins. A droite, audessous des voyageurs, des échappées laissaient voir à chaque instant une soudaine étendue de mer azurée, dont les vagues, ourlées d'écume blanche, venaient lécher la base de cyclopéens rochers rouges. Puis le convoi s'enfonçait dans la nuit d'un tunnel, et de nouveau, à la sortie, on découvrait une plus éblouissante et plus céruléenne surface de la Méditerranée. Le ciel était d'un bleu immaculé, le soleil chauffait comme au mois de juin. Peu à peu, les croupes des forêts de pins s'abaissaient, disparaissaient, et le train roulait au milieu d'un pays d'enchantement, à travers des champs de roses épanouies, des jar-

dins de citronniers, d'orangers, dont les fruits jaunissaient parmi les feuillages luisants. Et toujours, à droite, la mer bleue se montrait plus resplendissante sous le ciel bleu. Des villages apparaissaient tout blancs dans la verdure persistante des végétations méridionales. Des villas à colonnades, à toitures italiennes, allongeaient de chaque côté de la voie leurs terrasses bordées d'aloès et, de loin en loin, la touffe isolée d'un dattier balançait son éventail de palmes dans l'air transparent.

— Cette fois, le voilà, le Midi! criait Jacques ouvrant tout grands les yeux pour se griser de lumière et de couleur... C'est décidément mieux que je n'avais cru...

Fatigués de contempler et de s'émerveiller, ils s'étaient rassis en face l'un de l'autre; par les ouvertures du compartiment une brise tiède leur apportait des odeurs d'eucalyptus. Glissant sur un rais de soleil, un papillon aux ailes soufrées entra étourdiment dans le wagon, y voleta pendant quelques secondes, puis regagna l'air libre. * A chaque station, les employés jetaient avec l'accent provençal des noms de villes, qui jadis avaient éveillé dans l'esprit des deux voyageurs des suggestions de pays ensoleillés, et qui maintenant leur apparaissaient dans leur tangible réalité : « Fréjus, Cannes, le golfe Jouan, Antibes. »

/Puis le train lôngçait upe plage de sable doré et, •là-bas, au-dessous d'une dentelure de sommets neigeux, parmi de rondes collines boisées, ils apercevaient les maisons roses d'une cité paresseusement couchée au bord d'une baie aveuglante de soleil. C'était Nice. Ils n'en étaient plus séparés que par quelques lieues. Plus le convoi se hâtait, plus la ville des fleurs prenait des couleurs aimables et des Reliefs précis; plus elle souriait voluptueusement entre la Méditerranée, les jardins d'orangers et les bois d'oliviers. Le train glissait mollement le long de la plage; le couple semblait attiré vers cette côtç d'azur, comme par l'invisible musique d'un chant de sirène.

— Nice ! voici Nice, Thérésinette ! dit joyeusement Jacques, tandis que le convoi, franchissant le Var, commençait à ralentir sa marche; embrasse-moi, chérie, j'ai en idée qu'ici nous serons bien heureux!...

eureux... Oui, on devait l'être dans cette ville hospitalièrement avenante qui, dès la sortie de la gare, prenait un air deiete, avec son décor exotique, sa double allée d'énormes eucalyptus, ses talus couverts d'agaves, de cactus et d'aloès, ses bouquetières tendant aux voyageurs leurs corbeilles pleines de violettes.

Sous les platanes de l'avenue de la gare, qui, malgré novembre, avaient conservé une partie de leurs feuilles,les magasins achevaient leur toilette pour la saison d'hiver ; les omnibus d'hôtel mêlée aux tramways se succédaient bruyamment, des gamins couraient, criant à tue-tête les journaux fraîchement arrivés .de Paris; les terrasses

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des cafés déjà peuplés de consommateurs envoyaient aux passants la musique de leur orchestre en plein vent; aux colonnes des arcades, de hautes affiches rouges annonçaient la réouverture du Casino et de l'Opéra. Partout il y avait comme une invitation à vivre en joie et à savourer un plaisir cueilli sans effort.

Jacques et Thérèse, qui détestaient les tables d'hôte, avaient résolu d'abréger le plus possible leur séjour à l'hôtel, et dès le lendemain ils s'occupèrent du choix d'un appartement. Pour s'épargner des recherches fatigantes, le plus court était de s'adresser à une agence ; Jacques se rendit tout d'abord à l'un des bureaux spéciaux qu'on lui avait recommandés. Ainsi que la plupart de ses confrères, le propriétaire de l'agence dirigeait également une de ces Ga\ettes des étrangers qui abondent à Nice, et son bureau servait de cabinet de rédaction. Lorsque l'artiste y pénétra, plusieurs messieurs, étendus sur un divan, fumaient des cigarettes en causant des affaires locales. Jacques exposa au directeur l'objet de sa visite et se nomma. Au nom de ce Jacques Moret, » l'agent de publicité, qui était aussi un peu marchand de tableaux, dressa l'oreille :

— Pardon, demanda-t-il cérémonieusement, est-ce à l'auteur de la Centrée des (Avoines que j'ai l'honneur de parler?

Jacques répondit affirmativement. A peine

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avait-il achevé que l'un des fumeurs se précipitait vers lui avec force salutations :

— Cher maître , s'écriait-il, je me félicite d'être le premier à vous souhaiter la bienvenue. C'est une bonne fortune pour Nice de posséder parmi ses hôtes l'artiste éminent qui a obtenu tant de succès au dernier Salon... Nous aimons passionnément les lettres et les arts, nous autres Niçois, et vous trouverez ici de nombreux admirateurs.

Jacques, assez ennuyé, s'inclinait silencieusement, tout en examinant son interlocuteur, un homme entre deux âges, fort expansif, aux cheveux coupés ras, à la petite moustache trop noire, mis avec recherche et décoré d'un ordre étranger.

— Excusez-moi de me présenter moi-même, continua l'obséquieux causeur... Flaminius Ossola, rédacteur en chef du High-life &(jçois... A votre disposition. Je serai trop heureux si mes excellentes relations avec la colonie étrangère peuvent vous être de quelque utilité...

Jacques remercia brièvement; il venait à Nice pour se reposer et désirait y vivre très solitairement. Pendant ce temps le chef de l'agence avait consulté ses registres.

— Je crois, dit-il, avoir votre affaire dans un quartier tout à fait central. Si vous le voulez bien, monsieur Moret, j'irai vous prendre tantôt

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à votre hôtel et nous visiterons l'appartement en question.;.

A l'heure indiquée,. Thérèse, Jacques et le directeur de l'agence descendaient de voiture, à l'angle de la rue Carab'acel, et visitaient un rezde-chaussée élevé au-dessus d'un sous-sol et assez spacieux pour que deux personnes y vécussent ■très à l'aise. Ce qui faisait le charme de cet appartement, c'est que les portes-fenêtres de chacune des .pièces ouvraient au midi sur un jardinet plein d'orangers et de roses auquel on accédait par un perron de quelques marches, Des chèvrefeuilles s'enlaçaient aux rampes du perron; des touffes de géraniums poussaient leurs éclatantes floraisons rouges entre les barreaux de la grille de clôture. Cette clôture à claire-voie, tapissée de verdure, permettait d'être suffisamment chez soi, -sans masquer néanmoins la Vue des jardins voisins ; de sorte qu'on avaft, à droite et à gauche, une gaie perspective d'arbres efde fleurs.

'Jacques et Thérèse furent enthousiasmés à l'idée d'être seigneurs et maîtres de cet enclos. L'appartement, convenablement . meublé, ' leur plut; on fut vite d'accord sur lé prjx, et ils* s'y installèrent deux jours après.

— Nous serons parfaitement ici, dit l'artiste à sa femme, en prenant possession du jardin; nous

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y mènerons à volonté une vie de cénobites et personne ne viendra nous y déranger...

Ils avaient compté sans les indiscrétions de Flaminius Ossola. Très fier d'avoir fait la connaissance du peintre, le journaliste colportait déjà partout la nouvelle et se vantait d'être dans les meilleurs termes avec Jacques. Avant la fin de la semaine, on put lire dans une des feuilles locales un paragraphe ainsi conçu :

« &Çps hâtes. — La saison est décidément inaugurée et . de nombreux étrangers viennent prendre leurs quartiers d'hiver sur notre littoral. Parmi les aimables visiteurs qu'on rencontre chaque matin sur la Promenade des Anglais, nous avons remarqué hier le célèbre peintre de la T^enrre'e des avoines, le triomphateur du dernier Salon, M. Jacques Mpret, qui passera ici l'hiver avec sa charmante femme et qui s'est installé rue Carabacel. »

— Va te promener ! s'écria Jacques en envoyant d'un coup de poing le journal à l'autre bout de la pièce; le diable emporte les journalistes!... Nous voilà livrés en proie à la curiosité publique... Thérèse, il faudra donner au concierge l'ordre de ne laisser entrer personne !

Au fond, néanmoins, Jacques n'était pas aussi mécontent qu'il voulait bien le dire; cette an-

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nonce chatouillait agréablement la vanité que chaque artiste loge dans son cœur. . D'ailleurs, l'indiscrétion n'eut pas de suites fâcheuses, et, comme les deux jeunes gens se tinrent sur la réserve, on respecta leur solitude. Ils purent avec sécurité s'initier peu à peu aux beautés d'un pays qui avait pour eux le grand attrait de l'inconnu. Chaque jour, par les tièdes après-midi qui mettent en fête ce coin du littoral où l'hiver est ignoré, ils se donnaient la joie de découvrir un site nouveau. Tantôt ils escaladaient pédestrement les gorges escarpées de Saint- André; tantôt ils parcouraient cette route de Villefranche qui domine la Méditerranée et d'où l'on contemple un des plus admirables paysages de mer et de montagne qui soient au monde; tantôt ils grimpaient jusqu'à l'amphithéâtre et au couvent de Cimiez.

Lors de cette dernière promenade, ils avaient été surpris par une légère ondée. Du portail de l'église où ils s'étaient abrités et où un capucin oisif se promenait lentement, on voyait le ciel s'éclaircir et les nuages s'envoler comme des fumées. Un rapide coup de soleil courait parmi les deux magnifiques chênes verts qui ombrageaient le parvis. Les dernières gouttes de pluie roulaient avec un bruit très doux sur le feuillage des deux arbres; au travers de cet égouttement diamanté on distinguait, comme dans la transparence

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d'une glace mouillée, le moutonnement d'un bois d'oliviers et le léger profil des montagnes qui ferment l'horizon. Au-dessous de ces lointains sommets, des collines boisées s'échelonnaient, montrant çà et là la tache rose d'une villa ou le campanile d'un clocher. Plus bas, à l'extrémité d'une coulée de verdure, par delà de moutonnantes ondulations, on distinguait la vaste nappe bleue de la mer. Jacques était très empoigné.

— Admirable! décriait-il, je commence à comprendre l'Italie... Cela me donne la révélation d'un idéal que je n'avais jamais bien senti. Il faudra, Thérèse, que nous lisions ensemble les poètes grecs... Je les avais pris en grippe au collège, mais, après avoir vu ce paysage, il me semble que je les goûterai mieux et que je les aimerai.

Ils passèrent leurs soirées à lire des traductions de V Odyssée, de Sophocle et de Théocrite, et Jacques, pour la première fois, savoura à la source l'éternelle fraîcheur, le charme toujours jeune de la poésie grecque. Les descriptions rustiques de Théocrite, comparées aux paysages de la campagne niçoise, le ravissaient par la couleur et le relief exacts des détails. Les lectures du soir, associées aux impressions des promenades quotidiennes, l'imprégnaient de cette puissante sève sensualiste qui est pour l'art antique une in-

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tarissable fontaine de Jouvence. Ce bain de paganisme rendait son âme plus sensible, mieux disposée à recevoir les multiples images d'un milieu nouveau.

Cet attrait des sensations neuves, il le trouvait partout : non seulement dans les beautés pacifiques de la nature agreste, mais dans le mouvement mondain des rues de Nice. Le matin, entre onze heures et midi, il se délectait en assistant au va-et-vient des habitues de la promenade des Anglais. Sur le terre-plein bordé de palmiers^' entre la mer éblouissante qui venait caresser les galets et les façades blanches des villas coupées de jardins, on voyait passer une procession fleurie de jolis visages et de matinales toilettes. Des Américaines et des Anglaises à la taille svelte sous le jersey, à la carnation éblouissante, aux prunelles à la fois innocentes et hardies, marchaient d'un pas décidé; de jeunes Russes, plus souples, à la démarche onduleuse, au corsage plus arrondi, flirtaient avec de robustes jeunes gens à la tenue correcte, presque militaire. Les robes claires étroitement collées aux hanches, les chapeaux couverts de fleurs, les ombrelles tournoyant au-dessus des têtes brunes ou blondes, mettaient au long de la promenade ensoleillée un remous tapageur de couleurs printanières. Sur la chaussée, soigneusement arrosée, filaient des lan-

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daus où des dames emmitouflées de fourrures, sous l'escorte de jeunes gentlemen galopant aux portières, s'en allaient déjeuner à Beaulieu ou jouer à Monte-Carlo. Du fond des voitures, les voyageuses échangeaient une œillade souriante ou un salut ayec quelques-uns des flâneurs de la promenade; tout ce monde' élégant, aimable et pimpant, semblait uniquement préoccupé, de cueillir son plaisir au jour la journée. Sur cette ibule heureuse, le soleil jetait son royal sourire et, de la pointe rosée du cap Ferrât jusqu'aux montagnes bleues de l'Estérel, de la mer azurée jusqu'aux rondes collines de Saint-Philippe, on respirait dans l'air odorant la joie de vivre en un voluptueux nonchaloir.

L'enchantçment de la nature niçoise agissait très différemment sur Jacques et sur Thérèse. La jeune femme, très sensible, mais très bien équilibrée, élevée à la campagne, ayant le goût des choses simples, l'amour de son intérieur, l'aversion de la vie dissipée et tapageuse, jouissait naïvement du charme du Midi, admirait les fleurs, le soleil, la mer et les montagnes, mais restait fermée à la séduction des plaisirs mondains. Elle n'avait nul besoin des distractions du dehors et souhaitait uniquement de savourer toutes ces bçlles choses dans l'intimité de la solitude à deux.

Chez Jacques, l'ébranlement causé par cette

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brusque transplantation dans le Midi était plus profond, plus dangereux. L'exubérance de la nature méridionale, la facilité des relations, la profusion des choses de luxe, la beauté des femmes, l'éblouissaient et le grisaient.

C'était la première fois que les raffinements de la vie élégante lui montaient à la tête et l'enivraient comme du Champagne. Dans les salons parisiens où il fréquentait, il avait été plus étonné que séduit. Son intuition de paysan méfiant lui faisait vite deviner ce qu'il y avait de factice, de banalement superficiel dans cette fête mondaine où se complaît une société d'oisifs et de femmes à la mode. Il s'était rapidement convaincu du peu de sincérité des compliments qu'on y prodigue et qui sonnent le creux, de la* brièveté dçs engouements qui s'y substituent à l'admiration, de même que le flirt y remplace l'amour. Les gens qu'il y rencontrait allaient là, comme à une corvée, non pour s'amuser, mais pour se montrer. On n'y trouvait rien de ce qui donne un véritable assaisonnement aux dissipations des gens du monde : l'entrain, la spontanéité, l'abandon dans le plaisir. Les jeunes femmes, affairées, détraquées, tiraillées en tous sens par la vanité et la curiosité, n'y avaient même plus le temps d'être aimables et d'aimer. Jacques, jeté brusquement dans ce milieu social si différent du sien, n'avait donc pas eu grand'peine, malgré son peu d'expé-

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rience, à résister aux tentations plus apparentes que réelles de la société parisienne.

Mais à Nice, l'effet produit était différent. Sous ce tiède soleil, dans ce pays sans hiver, où tout est réuni à souhait pour réjouir l'œil, il semblait qu'on respirât la volupté dans l'air. Cette société cosmopolite, affinée et sensuelle, paraissait positivement n'avoir d'autre idéal que de faire la fête. Rien qu'à regarder autour de soi, on devinait que le luxe et la toilette n'étaient pas de pures satisfactions de vanité, mais un accompagnement, un stimulant destiné à mieux faire goûter le plaisir. On n*y sentait ni la fatigue ni l'effort, mais la gaieté de gens qui s'en donnent à plein cœur, qui veulent et savent goûter sans arrière-pensée les raffinements de la table et de l'ajustement, les friandises de la galanterie ou les enivrements de la passion. Cette fois, l'influence du milieu agissait fortement sur un tempérament d'artiste très impressionnable. Le germe de sensualité que Jacques devait à ses origines mi-champenoises et mi-bourguignonnes se développait à son insu dans la tiédeur de serre de l'atmosphère niçoise. Le paysan aux sensations vives, que la lutte pour le pain quotidien et les préoccupations d'art avaient contraint jusque-là à une abstinence austère, se sentait soudain le cerveau envahi par une claire et chaude ivresse. Un sourd désir le prenait de goûter un

moment, lui aussi, à ces joies inconnues, de s'asseoir, à cette table de plaisir libéralement ouverte, de jouer son personnage dans cette fête renouvelée chaque jour. Ce désir, il ne le formulait pas encore nettement; mais parfois, après une heure passée à la Promenade dés Anglais, le besoin de se griser davantage avec les couleurs, la lumière et les parfums du Midi, le poussait jusqu'au Cours, où se tient le marché en plein air.

Là* entre deux longues rangées de fleuristes et de marchandes de fruits, parmi des écroulements dç citrons* et d'oranges, parmi des jonchées de plantes aromatiques, les plus jolies femmes de la colonie étrangère circulaient gaiement, suivies de porteuses dans la corbeille desquelles elles entassaient des gerbes d'œillets, de mimosas et de roses. Jacques, après avoir acheté un bouquet pour Thérèse, regagnait lentement la rue Carabacel, en respirant avec délice l'odeur des violettes, en se remémorant les câlines prunelles ou les lignes élégantes d'une jeune patricienne frôlée au passage. Quand il arrivait au logis, ses traits étaient si animés, ses yeux brillaient d'une si chaude lueur, que Thérèse surprise l'examinait curieusement :

— Qu'as-tu, Jacques? demandait-elle avec sollicitude, tu es comme enfiévré.

— Ce n'est rien, répondait-il presque honteux

de cetçe surexcitation, c'est l'air de la mer .qui m'a grisé...

Jusqu'à là mi-janvier, les jeunes époux continuèrent à vivre intimement en face de. leur jardinet, où les jacinthes et les narcisses commençaient à s'épanouir . Ils ne mettaient même pas les pieds au Casino, ne sortaient que pour excursionn.er dans la campagneet.se couchaient bourgeoisement à dix heures. Ce fut Jacques qui se lassa le premier . de cette existence trop casanière. Un*soir, il interrompit lalecture de son journal pourdire à Thérèse : — L'Opéra-Municipal organise une représentation de gala au bénéfice d'une œuvre de charité. On jouera le Von Juan de. Mozart avec Faure, qui est de passage ici, et une célèbre chanteuse russe, qui débutera dans le rôle de Zerline... Tu n'as jamais entendu Von Juan. Si tu veux, nous ferons demain une petite débauche : . je louerai deux fauteuils, et, après la représenta- . tion, nous irons souper à la 1{égence.

Thérèse lut dans les yeux de son mari qu'il mourait d'envie d'assister à cette soirée de gala. Elle n'eut garde de le contredire,, et, à l'heure indiquée pour la représentation, ils prirent place à l'orchestre, .au milieu d'une s^lle déjà presque • entièrement garnie.

• Le théâtre de l'Opéra-Municipal, construit sur le modèle des théâtres italiens, n'a pas de bal-

cons; les trois rangs de loges y sont au même plan, ce qui est plus agréable pour l'œil et rend la salle plus gaie, plus animée, plus lumineuse. Thérèse, coiffée de ses beaux cheveux noirs lissés sur les tempes, vêtue d'une robe de soie grise unie, examinait curieusement cette salle en fête, où tous les spectateurs étaient en tenue de soirée. Du rez-de-chaussée aux cintres, les loges étaient pleines. La plupart des toilettes étaient de nuances claires : blanches, rose-thé, bleu argent, vert d'eau, mauve pâle, et ces étoffes aux couleurs attendries formaient une harmonie de tons suaves, que relevaient le scintillement des pierreries et les notes vives des fleurs naturelles. Presque toutes les spectatrices du premier rang étaient jeunes et jolies. Beaucoup avaient le type slave : teint pâle, nez retroussé, yeux obliquement caressants, lèvres sensuelles. Autour d'eux, Jacques et Thérèse n'entendaient guère que des idiomes étrangers : le zézaiement mélodieux de l'italien, la musique légèrement nasillarde des voyelles russes; le miaulement aigu et saccadé des syllabes anglaises.

L'orchestre joua l'ouverture, puis le rideau se leva sur Leporello faisant le guet devant le palais du commandeur. Au moment où le valet de Don Juan chantait:

Voglio far il gentiluomo E non voglio piu servir. . .

^ »■■—» — ■ Il ■ — ^^ ■■■■■■ — ■»■■■... ■■■■-■^ - I ■ ■ Il !!■■■,■■ ». M — .— »■■ I — I ■ I ■■■

une loge du premier étage, restée vide non loin du fauteuil de Jacques, s'emplit d'uri frou-frou d'étoffes et de chuchotements étouffés. L'artiste, relevant la tête, aperçut plusieurs dames escortées par deux messieurs décorés. L'une des dames, vêtue de noir, déjà mûre, la figure empâtée mais aristocratiquement distinguée, l'œil dur et brillant, la poitrine ornée d'une grande croix de diamants, prit place sur le devant en compagnie d'une jeune personne dont la tournure, la toilette et le visage formaient avec l'imposante dignité de sa voisine un contraste piquant. La curiosité du peintre fut sur-le-champ excitée par le caractère original de cette figure de jeune femme.

D'un geste brusque elle venait de rejeter sur le dossier de son fauteuil un grand manteau prune, doublé de mauve, qui la couvrait tout entière, et elle rayonnait comme une éblouissante apparition au sortir de cette enveloppe sombre. De taille moyenne, très bien faite, âgée de vingt-quatre ans à peine, elle était habillée d'une robe de crêpe de Chine crème, garnie d'application de dentelle du même ton, et serrée à la taille par un étroit ruban de velours blanc. Le haut du corsage, tout en dentelle, et par conséquent à jour, laissait transparaître la chair satinée des épaules et dégageait élégamment le cou et la nuque. La figure était ronde, à la fois éner-*

gique et gracieuse; le teint mat, à peine coloré, s'harmonisait avec de magnifique? cheveux blonds, dont les crêpelures ébouriffées étaient semées d'émeraudes. Le scintillement.de ces pierres vertes parmi les boucles d'un blond soyeux produisait un effet d'autant plus grand qu'il Élisait comme un rappel de la couleur, des .yeux allongés, dont les prunelles vert foncé luisaient sous des cils et, des sourcils bruns.' Ce visage, aux pommettes légèrement saillantes, présentait un autre caractère d'étrangeté : le front volontaire, le regard voluptùe.usemeot passionné, étaient d'une femme déjà expérimentée; les formes mignonnes du nez et de la bouche avaient, au contraire, quelque chose d'espiègle et d'enfantin.

Jacques l'examinait avec l'attention qu'éveille chez un peintre un modèle intéressant. Teut d'abord il trouva que la figure manquait d'ensemble et que les traits irréguliers avaient une mobilité inquiétante. Mais, «quand il en vint aux détails, il fut séduit par la grâce de la bouche rieuse, par l'intelligence dont le front carré était ; •' comme baigné,, par la forme, et l'attirance des • yeux verts sous les cils bruns. Cette jeune femme avait certainement une personnalité peu .ordinaire. L'arrangement de sa toilette révélait plus que du goût; on y sentait une curieuse préoccupation d'art, une poétique conception de l'ajus-

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tement qui ne devait rien à l'imagination d'une couturière. La vivacité de sa* physionomie, tandis qu'elle écoutait les chanteurs, indiquait aussi l'excessive sensibilité d'une âme toute de premier mouvement. Tandis qu£ s'exhalait la plainte jalouse de dbna Elvire, son front se sillonftait d'orageux plis transversaux; puis, pendant les passages de pure tendresse, le visage entier s'épanouissait; les lèvres pulpeuses s'entr'ouvraient sur la blancheur des dents ainsi que . ' de rouges fleurs humides, et les yçux agrandis. se noyaient de langueui.

Pendant que Jacques se livrait à cet examen, l'admirable musique de Mozart s'exhalait des instruments de l'orchestre ou s'envolait des lèvres • des chanteurs. *•

Les soupirs passionnés, la sensualité tendre d'une exquise mélodie, résonnaient merveilleusement dans l'âme de ce public raffiné et friand 'de plaisir. De temps en temps les* yeux de, Jacques quittaient la scène etse tournaient de nouveau vers la loge de la jeune femme en blàric. Il l'apercevait de profil, accoudée à la bordure de velours, % jouant d'une main nonchalante avec sa lorgnette, dont elle ne pensait même plus à se servir. Elle s'abandonnait complètement au charme des voix et de l'instrumentation. Faure et la Ludkof chan* taient en ce moment La ci iarem la mano. En Cet

inoubliable duo, Mozart a résumé tout le poème délicieusement pervers de la séduction câline et de l'éveil voluptueux de la passion naïve, chacune des phrases mélodiques coule comme un philtre amoureux. Les douces galanteries fascinantes, les promesses de bonheur et de fortune, étaient murmurées par don Juan avec une irrésistible tendresse ; Zerline, les yeux mi-clos, soupirait, déjà plus d'à moitié étourdie et grisée :

Vorrei e non vorrei,

Mi tréma unpoco il cor...

Puis les deux voix montaient ensemble avec ^enivrement de deux cœurs accordés et entraînés...

Le buste de la jeune femme s'était presque entièrement penché hors de la loge : elle semblait, elle aussi, fascinée par les caressantes suggestions de la musique. Du reste, dans toutes les loges un frémissement courait, coupé de vifs applau-» dissements. La salle était vibrante, enthousiaste, disposée à tout admirer*

Après le finale du trio des masques, on rappela les chanteurs, on fit une ovation à la Ludkof Tout à coup, du milieu de la foule très montée, des voix réclamèrent « l'hymne russe! » Le rideau à demi baissé déjà se releva, les artistes et les chœurs reparurent sur la scène, puis l'orchestre attaqua les premières mesures de l'air

national russe. En un clin d'oeil la salle entière fut debout, et c'était d'un effet saisissant, l'aspect de ces trois étages de loges garnies de jeunes femmes aux épaules nues applaudissant avec exaltation. A mesure que se succédaient les paroles de Thymne, la manifestation grandissait, les spectateurs de l'orchestre criaient des vivats et trépignaient. Une émotion électrique secouait toutes ces âmes. Les bouches s'ouvraient pour' jeter des acclamations, les femmes arrachaient les fleurs de leur corsage et les lançaient sur la scène, les hommes agitaient frénétiquement leurs chapeaux. Jacques regarda la loge du premier étage; l'inconnue en blanc, les yeux illuminés, la poitrine soulevée, avait déchiré ses gants et frappait l'une contre l'autre, à les meurtrir, les paumes de ses petites mains nues...

• Enfin le rideau s'abaissa, et la surexcitation de cette foule houleuse tomba peu à peu. A l'or* chestre, les hommes profitaient de l'entr'acte pour respirer l'air du dehors, et Jacques suivit l'exemple de ses voisins. Il allait pénétrer dans le couloir, quand il fut brusquement harponné par une main nerveuse et se trouva en face de Flaminius Ossola, l'œil arrondi, le teint allumé, tout fumant d'enthousiasme :

— Bonsoir, cher maître! criait-il; ravi de vous voir!.*. Quel délire, n'est-ce pas? quel élan!... EstrCe: assez beau?.;. Toutes nos dames russes

sont émerveillées... A propos, il faut absolument * que je vous présente à l'une de vos grandes admiratrices, la princesse Koloubiné, avec laquelle je parlais de vous tout à l'heure.

— Excusez-moi, protestait Jacques en essayant de se dégager, pas ce soir... J'étouffe et j'ai besoin • de prendre l'air.

— De grâce, insistait le fâcheux en s'entêtant, la princesse sera si enchantée!... La loge des Kolpubine est à deux pas.

En même temps il forçait le peintre à rentrer dans l'orchestre, et, lui montrant là rangée de. droite du premier étage :

— • Tefiez, là!... cette loge où vous voyez'une jeune dame 'en blanc qui' a des émeraudes dans. les cheveux.,.

Jacques eut un mçuvement de surprise.

— Comment! demanda-t-il, cette personne est la princesse Koloubiné? .' .

— Non pas, la dame en 'blanc est une de ses amies... La princesse est £ côté d'elle... Venez, ce sera l'affaire d'une minute!

Jacques avait d'abord intérieurement eftvoyé au diable l'indiscret et s'était juré de fésister. Mais en apprenant' que la loge où on voulait le conduire était précisément celle qu'occupait la jeune femme aux cheveux blonds, il trouva la coïncidence bizarre, et le secret désir de voir l'inconnue de plus près fit dévier sa résolution. Pour

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rester logique avec lui-même, il se dit que cette visite, après tout, ne l'engagerait à rien, et que, l'ennui de la présentation serait compensé par le • plaisir d'étudier une physionomie intéressante.

Il suivit donc son compagnon qui lui avait pris Familièrement le bras et se rengorgeait en l'emmenant dans la loge des Koioubine. .

Au moment où ils y pénétraient, le petit salon contigu était encombré de visiteurs : jeunes gens à la boutonnière fleurie, vieux messieurs à tournure militaire. Chacun se félicitait du succès de la Ludkof et delà manifestation patriotique, qui était le clou de la soirée.

— Princesse, dit Flaminius Ossola en s'inclinant, permettez-moi de vous présenter le jeune maître dont nous parlions il n'y a qu'un moment..- M. Jacques Moret.

— Soyez le bienvenu, monsieur, murmura la princesse en tendant à Jaequeô le bout de sa main gantée; j'admire beaucoup vôtre talent.

Elle ajouta quelques compliments formulés en termes si peu précis, que le jeune homme commença à douter qu'elle eût jamais vu ses tableaux. Elle pontifiait un pe,u et se servait de mots qu'on trouvç plutôt dans les livrés que dans les con- • versations. courantes. Elle parla peinture et musique en fçmme qui a le goût des belles choses, mais qui en est restée aux sentimentalités du romantisme.

— Monsieur Moret, continua-t-elle, j'espère que nous aurons le plaisir de vous voir à la villa Endymion. Vous qui rendez si bien la nature, je suis certaine que vous serez amoureux de mon parc... Justement je donne dans quinze jours une garden-party... Promettez-moi d'être des nôtres; si vous aimez la musique, je vous en ferai entendre de très bonne...

Jacques cherchait à se dérober et s'excusait, prétextant de sa mauvaise santé, affirmant qu'il vivait en sauvage et n'acceptait aucune invitation; mais la princesse insistait.

— Mania chérie, dit-elle en se tournant vers l'inconnue en blanc, aidez-moi donc à convaincre M. Moret... N'est-ce pas que la villa Endymion mérite qu'on la vienne voir ?

La jeune femme ainsi interpellée fixa un moment ses yeux lumineux sur le peintre, le regarda un peu ironiquement entre ses cils rapproches, puis d'une voix enjouée et mordante, avec un léger accent exotique :

— Certainement, princesse. .., mais, pour donner plus de poids à mon témoignage, ne pensezvous pas qu'il. faudrait me présenter d'abord à M. Moret?

— - Pardon, mignonne, vous avez raison.,.

Monsieur Moret, la baronne Mania Liebling, une de nies meilleures amies.

Jacques salua, et, en relevant la tête, surprit

CHARME DANGEREUX Jl

les longs yeux verts qui l'étudiaient curieusement. Il soutint bravement ce regard hardi et embobelineur, et admira les lignes élégantes de cette blonde et blanche personne qui s'éventait en souriant.

— Maintenant que les choses sont correctes, reprit-elle sur son même ton nuancé d'ironie, je puis vous affirmer que pour un arrête et un observateur, la villa de la princesse Olga Koloubine vaut la peine d'être visitée... L'hôtesse est charmante, on y voit de beaux arbres, des plantes rares..., et aussi d'aimables originaux au nombre desquels je m'honore de figurer.

Elle débita cela avec une espièglerie relevée d'une pointe de raillerie, et termina en ébauchant plaisamment une révérence.

— Promettez-nous votre visite, monsieur, pn> mettez... Vous ne vous en repentirez pas.

-r- Je promets, répondit Jacques en riant.

Puis, saluant la princesse :

— Je vous remercie, madame, de votre gracieuse insistance.

— Afin, que vous n'oubliiez pas votre promesse, je vous la rappellerai par écrit, dit la princesse Koloubine en lui tendant la main.

Il s'inclina de nouveau et prit congé. Les autres visiteurs s'étaient également retirés, à l'exception de Flaminius Ossola. Quand la porte de la loge se fut refermée, on continua de parler du peintre.

- Le Figaro, dit la princesse, assure qu'il a coup de raient; seulement, on prétend qu'il ie dans le réalisme... C'est dommage..., car

vraiment pas mauvaise façon.

- Il est un peu ours, repartit Mania Liëbling, ntre nous, on ne peut pas dire que ce soit urs bien léché, car il est laid... Mais sa laiest attrayante, et on sent que ce M. Moret

être quelqu'un... Ossola, vous qui savez tout, marié ou garçon ?

- Il est marié, répondit ce dernier, et même mme l'a accompagné à Nice... Je les ai renrés à la librairie Bensa... Elle est fort agréable s ont l'air très amoureux... Bensa, qui les ovisionne de livres, prétend qu'ils sont re en pleine lune de miel... Ils vivent très aires au fond d'un jardin de la rue Caraba- .in vrai nid de tourtereaux où ils roucoulent natln au soir et ne reçoivent personne... La e dame est encore plus sauvage que son ... Mais, au fait, elle doit être ici et je vais loir vous la mpntrer... Oui, voici précisét Morec qui vient la rejoindre... Tenez, au tème rang de l'orchestre, presque au-dessous ous... Une dame en robe grise... Voyez-vous, cesse ?

- Parfaitement, murmura la princesse en loru... Elle est plus qu'agréable, elle est belle..., beauté de madone.

' CHARMÉ DANÇEREUX

— EflTacez-vous, Ossôla, dit brusquement Mania Liebling, laissez-moi voir cette merveille... ,

Et elle ajusta sa lorgnette en fredonnant railleusement:

Laisse-moi, laisse-moi Contempler son visage...

puis elle s'arrêta et demeura un moment silencieuse.

— - Oui, reprit-elle, vous avez raison, princesse, une beauté de madone... aussi irréprochablement ' pure et aussi angéliquement ennuyeuse que les vierges de Raphaël !, . .

uand Jacques reprit sa place auprès de Thérèse, le rideau s'était déjà relevé.

Ce fut seulement à l'entracte suivant qu'il raconta 5a rencontre avec Flaminius Ossola et sa présentation à la princesse Koloubine. Mais, avec une réserve assez singulière chez un homme qui aimait d'ordinaire à rendre compte des moindres détails, i| ne parla pas de Mania Liebling. D'obscurs scrupules naissaient en lui, et il éprouvait une répugnance à mentionner l'étrangère, comme s'il eût craint qu'en la lui entendant nommer, sa femme ne devinât la trop vive impression qu'il rapportait de cette première entrevue. Sans se douter de cette omission vaguement préméditée, Thérèse écoutait en souriant le récit de

cette aventure, que Jacques contait d'une façon plaisance.

— Où est-elle, ta princesse? Montre-la-moi, dit-elle quand il eut fini.

Le peintre commençait à lui donner les indications nécessaires, quand il s'aperçut qu'il n'y avait plus personne dans la loge du premier étage : la princesse et ses amis étaient pards sans attendre que le spectacle fût terminé. De nouveau Jacques eut une sensation de soulagement; cela le dispensait de parler de la blonde étrangère qui accompagnait M me Koloubine.

— Trop tard! reprit-il, l'oiseau est envolé... Tiens, la princesse occupait précisément cette loge qui est maintenant vide... Une grande femme en noir* avec une croix de diamants sur la poitrine... Peut-être l'as-tu remarquée?

— Je ne crois pas... Il y a tant de toilettes dans toutes ces loges, que j'en suis un peu éblouie... En tout cas, ta dame en noir n'a pas attiré mon attention.

— T'ai-je dit, ajouta négligemment Jacques, que cette dame russe m'a invité à une garienparty, qu'elle donne d'aujourd'hui en quinze dans sa villa?... J'ai eu bçau me défendre avec acharnement, elle m'a si bien mis au pied du mur que je lui ai fait une promesse en l'air... Mais je trouverai un prétexte pour m'excuser.

Thérèse ne fut pas de cet avis. *

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CHARME DANG.EREUX

— Noii pas, il faut tenir ta promesse, au coik traire... S'il s'agiçsait d'une soirée, je serais la

•première à te conseiller d'éviter une occasion de fatigue; mais, comme là réunion aura lieu en plein jour, tu n'as aucune raison pour refuser... Cette, princesse, qui aime la peinture, peut devenir une relation utile, et puis, tu verras chez elle un monde curieux... Non, je t'engage à accepter.

Quelques jours après, la princesse Koloubine vint en personne rue Carabacel. Elle avait réfléchi que, le peintre étant marié, il semblait correct d'inviter formellement le mari et la femme. Elle fit passer sa carte à Jacques et insista pour être reçue. On l'introduisit dans le salon, dont l'artiste avait fait une sorte d'atelier et de cabinet de travail, et elle trouva le jeune ménage installé sur le perron du jardinet.

Jacques présenta sa femme, à laquelle la princesse pifodigua ces flatteries câlinés dont les Slaves rie sont point avares. Elle s'extasia sur la gaieté fleurie du jardin et sur l'heureuse disposition de l'appartement.

— C'est un nid ravissant, s'exclama-t-elle, et je comprends, cher maître, que vous préfériez cette solitude intime à toutes les distractions du dehors... Àhî Tinûmité, la communion de deux âmes sympathiques dans le culte du beau, voilà une satisfaction qui nous est Tefusée, à nous

' autres, qui sommes obligées dç vivre dans le monde!... Aussi il ne faut pas être trop égoïste avec nous... Nous avons besoin de nous retremper dans la société de ceux à qui nous devons de si, i\obles jouissances esthétiques... Je suis sûre que yptre charmante femme comprendra mon désir, et quelle ne refusera pas de venir à la villa Endymion... -N'est-ce pas, chère madame, vous plaiderez ma cause auprès'de votre mari?

Thérèse cherchait une défaite polie pour se dégager personnellement, mais M™ e Koloubine insista: . \

— Je vous en prie, ne me répondez point pa^ un refus... Belle comme vous êtes, vous aimez certainement les belles choses, et je puis dire, sans fausse modestie, que la villa Endymion est placée dans un site admirable. La maison d'habitation if est rien par elle-même, mais les jardins sont une merveille; leur- éloge n'est plus à faire... Allons, promettez-moi d'être, des nôtres et nous essayerons, à notre touri de vous distraire de façon à ce que vous ne regrettiez pas votre après-midi. ' Thérèse n'osa pas décliner nettement une invitation formulée avec tant de bonne grâce et la princesse se retira en emportant une double promesse. <

Pourtant, à mesure qu'on se rapprochait du jour fixé pour la garden-party, les prédispositions sauvages de Thérèse prédominaient sur la curio-

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site. Elle se souciait de moins en moins de se mêler à ce mondé exotique pour lequel elle n'avait aucune sympathie et où elle serait comme dépaysée. Elle représentait à Jacques qu'en somme c'était lui surtout qu'on désirait posséder à la villa Endymion, et que la princesse avait uniquement obéi à un scrupule de politesse en étendant son invitation. Elle plaida si bien que le peintre se laissa convaincre. Thérèse écrivit, dès la veille, à M mB Koloubine une lettre d'excuse, et Jacques partit seul.

La villa Endymion est située entre Sainte- Hélène et Saint-Philippe, aux flancs d'une doublé colline, dans une sorte de combe orientée au midi. Grâce à cette exposition et à des sources abondantes, jaillissant du rocher, la végétation est d'une opulence et d'une vigueur exceptionnelles. La flore méridionale s'y développe plantureusement : palmiers à la rugueuse sveltesse, citronniers et lauriers aux verdures lustrées, ma* gnolias gigantesques, forment d'épais massifs autour des pelouses montueuses. Sur l'un des versants, un fourré de vieux oliviers étale ses légères frondaisons et donne l'illusion d'un bois sacré dé la Grèce antique. A travers des terrasses étagées, que coupent de loin en loin des cyprès aux fuseaux élancés, des rampes sinueuses bordées de buissons de roses conduisent par degrés à la maison d'ha-

bitarion située au sommet. Celle-ci, de dimensions médiocres mais très harmonieuses, est bâtie en marbre d'un blanc doré. Elle est décorée d'une élégante colonnade, supportant une frise sur là- , quelle le précédent propriétaire a fait graver ce vers du poète Keats :

A thing o/beauty is a joy for ever*.

Du vestibule de cette colonnade ainsi que des terrasses on aperçoit, par-dessus les plans, verdoyants des arbres, dans l'échancrure des cçllines onduleuses, la nappe bleue de la mer qui se confond au loin avec le ciel.

La princesse .Koloubine. habitait depuis plusieurs années déjà cette aristocratique demeure avec son mari, sa sœur et ses nièces. Du prince on parlait peu; il était sauvage et casanier autant que sa femme était mondaine. Tout occupé d'entomologie et de géologie, il se confinait dans son cabinet de travail et ne manifestait sa présence à la villa que par l'envoi de volumineux mémoires aux sociétés scientifiques des villes du littoral. Il avait horreur de la représentation et ne se montrait que rarement aux hôtes de la princesse. Les jours de réceptions, on le découvrait à grand'peine dans le recoin le plus sombre d'un salon ou derrière quelque paravent, ayant la contenance

' * Une belle chose est une joie éternelle;

embarrassée d'un invité timide, et se dissimulant de son mieux. La princesse, au contraire, majestueuse et décorative, suivie d'amis intimer' qui m formaient au jour d'elle une petite cour, pontifiait aimablement et passait au milieu des groupes, de l'air d'une reine qui préside un décaméron. Les fêtes données à la villa Endymion et composées d'hôtes triés sur le volet étaient l'objet des convoitises de tous ceux qui avaient des prétentions à faire partie du high life niçois, et une invitation, de la princesse était une sorte de lettre de. créance qui ouvrait les salons les plus fermés de la colonie étrangère.

.. Quand la voiture de Jacques s'arrêta vers deux heuïes sous la marquise du vestibule, de nombreux invités se promenaient* déjà sur les terrasses. Un valet en livrée noire jeta son nom au seuil du premier salon et la priqcesse fit quelques pas au-devant de lui. Le peintre renouvela d'abord les excuses de sa femme.

— Vraiment, elle est souffrante? murmura du bout des lèvres M me Koloubine. Combien je regrette ce contre- temps! .

Puis elle parla d'autre chose et parut prendre • très philosophiquement son parti de cette absence de la jeune femme. Thérèse avait deviné juste, et, en ce qui la concernait, l'invitation avait été évidemment une pure affaire de politesse.

St

C'était le mari que la princesse désirait uniquement attirer dans son salon; elle s'empressa de l'introduire avec une certaine ostentation près des personnages notables qui composaient plus particulièrement son cercle' intime; puis, quand ' elle l'eut suffisamment exhibé au gré de sa Vanité,' 'elle le quitta pour recevoir* de nouveaux arrivants.

Jacques, livré à lui-même, passa dans les jardins où les jeux commençaient à s'organiser. Au centre d'un massif de rosiers, un orchestre de mandolinistes exécutait des airs populaires italiens. Des parties de tennis s'installaient sur les pelouses; au long d'une allée sablée,. des jeunes *gens jouaient aux boules, tandis qu'au bord de l'une des terrasses, des officiers dé la garnison et des jeunes filles se livraient bruyamment à un jeu américain qui consiste à briser à l'aide de bâtons dextrement lancés un certain nombre de pipes; de terre, fichées d^ns une tète de bois sculpté. Sous une radieuse flambée de soleil, au milieu des verdures à l'éclat métallique^ les robes ctaires tfiêléies aux uniformes donnaient l'impression d'un kaléidoscope aux couleurs réveillantes ec sans cesse variéesi ' . /

Parmi les invités épars, on rencontrait un cer- . tain nombre déjeunes filles et de jeunes hommes, appartenant, pour la plupart, à la colonie russe. oïl américaine; mais les dames déjà mûres et les

hommes entre deux âges étaient surtout en majorité. Jacques constata que les invités de cette dernière et respectable catégorie faisaient de remarquables efforts pour se conserver une apparence de verdeur. Aucun d'eux ne semblait avoir abdiqué; aucun ne paraissait renoncer à sa parc de plaisir et de galanterie. En ce pays d'exception où l'hiver est inconnu, où de novembre à mars règne un perpétuel printemps, on eût dit que les gens ne pouvaient se décider à vieillir. Ils s'évertuaient à se tenir en harmonie avec cette végétation fleurie et à perpétuer facticement pour eux-mêmes la fête de jeunesse et d'amour que la nature seule renouvelle sans effort. Bien qu'elles eussent doublé le cap de la quarantaine, les dames portaient des toilettes aux couleurs tendres ; sous le demi-jour des ombrelles leurs cheveux d'un blond invraisemblable ou d'un noir trop dur, leurs yeux peints, l'artiste arrangement du maquillage, produisaient encore une brève illusion. Les hommes, vêtus de jaquettes à la coupe juvénile, une rose à la boutonnière, la moustache et les favoris teints, redressaient avec fatuité leurs épaules voûtées et fleuretaient surtout avec les très jeunes femmes. Sur ces figures fanées, que la sénilité frôlait déjà de son aile poudreuse, les lèvres trouvaient encore de caressants sourires, les yeux lançaient encore de luisants regards. Mais les sourires avaient je ne sais quoi de

tendu et de fatigué! Dans les regards on devinait l'acre brûlure des désirs impuissants, l'amer regret de jouissances qui ne reviendront plus.

Néanmoins, cette tension de tout l'être pour continuer à plaire, cette galanterie d'arrière-saison, gardaient une certaine grâce mélancolique. C'était comme la persistante odeur d'un flacon qui a contenu une essence jadis à la mode et d'où s'exhale encore un fugace parfum d'amour. On y sentait un dernier hommage rendu à cette terre ensoleillée où l'on boit la volupté dans l'air comme un philtre.

Tandis que le spectacle des invités jeunes et vieux, s'abandonnant avec une égale ardeur aux plaisirs de la garden-party, suggérait ces réflexions à Jacques, il entendit au fond des appartements du rez-de-chaussée les accords d'un piano. C'était le signal de l'intermède musical qui devait être le principal attrait de la fête, et le peintre se mêla aux groupes qui se dirigeaient vers la villa.

Près d'un piano à queue placé à l'extrémité d'un vaste salon, une jeune femme, lorsqu'il entra, se tenait penchée vers la table d'harmonie où elle feuilletait des morceaux de musique. Jacques. ne la voyait que de dos ; il apercevait une torsade de cheveux blonds, une nuque très blanche se dé-! gageant de l'encolure évasée d'un corsage de soie rose sèche ; il étudiait avec une délectation d'artiste

ns passés de l'étoffe, les inflexions du cou, la ie exquise d'une taille souple et ronde, quand me femme se retourna; et alors il reconnut .iebling, qu'il avait cherchée vainement dans rdins. Au même moment,'.l'accompagnace,ur la quelques accords et le silence s'établit.

;bout près du clavier, Mania chantait une lithuanienne, une de ces mélodies péné- ?s, dont les Slaves ont le secret et dont le ne, sauvage comme un galop de chevaux, insforme brusquement en une plainte imiée de câlinerie, de rêverie et de passion, a avait une voix de contralto très étendue; chantait avec une telle intensité d'expression î rie songeait plus à l'art de l'exécutante et i était complètement pris par le charme de élodie. Là figure mobile de la chanteuse misi dramatiquement les moindres nuances, 1 devinait le sens de la poésie, bien qu'on ne srît pas les paroles. Tantôt- Farouchement que, tantôt sensuellement, tendre, elle post une irrésistible séduction. Quand les ders noces mourantes expirèrent sur ses lèvres ne un adieu lointain, les bravos éclatèrent et ues fut un de ceux qui applaudirent avec le d'enthousiasme. Une surexcitation nerveuse vait mouillé les yeux et, honteux de ces ;s involontaires, il les mettait sur le compte i griserie produite par l'étrange poésie du>

CHARM'E DANGEREUX 8f

chant populaire; mais, s'il eût été plus sincère avec lui-même, il se fût avoué que l'originale beauté de la chanteuse entrait pour une bonne part dans son émotion.

Mania Lieblihg avait disparu'.* Dafts le bourdonnement des conversations qui se nouaient et se dénouaient autour de lui, Jacques distingua la Voix d'Ossola! Le journaliste niçois faisait les honneurs de la villa à un millionnaire américain fraîchement débarqué et il le renseignait sur les principaux hôtes de la princesse.

— N'est-ce pas, disait-il, qu'elle; est étonnante?..; Une véritable artiste, monsieur, et, de plus, une grande dame jusqu'au bout des ongles... Sa mère appartenait à une très noble famille galicienne; son père avait une haute position financière à Vienne et elle a épousé le baron Liebling.

On parlait de Mania et le peintre prêta plus attentivement l'oreille.

— Ah! elle est mariée? repartait l'interlocuteur d'Ossola.

— r Oh! si peu!... Le baron ne vient jamais à . Nice; on prétend qu'il s'est amouraché d'une actrice du théâtre de la Fenice et qu'il vit avec elle, tantôt à Venise, tantôt en Styrie. Est-ce là le motif qui a déterminé M me Liebling à quitter son mari ou bien la comédienne n'a-t-elle été pour celui-ci qu'une fiche de consolation?... On n'a

tiré la chose au clair; la vérité, c'est qu'il : entre eux incompatibilité d'humeur, et erais plutôt, en tout cas, pour la seconde . Mania Liebling n'est pas femme à se quitter, et elle sera certainement partie la

st endroit le yankee l'interrompit pour i voix basse une question dont Jacques ie sens en entendant la réponse du jourlie? Je ne crois pas, et s'il y avait la moindre nce, je le saurais, car dans notre société on essivemenc po[inier. Non, Mania Liebling très honorablement; elle a une fortune infante, elle habite rue de la Paix un petit >erdu dans des buissons de roses... On lui t beaucoup d'adorateurs, mais elle n'a pas it. Avec des allures très libres, parfois un centriques, elle esc au fond fort sérieuse.

;, elle semble trop orgueilleuse et trop enour accepter un maître... L'heureux gailii fera battre son cœur n'a point encore i l'horizon... Mais chut! il parait qu'on va {uelque chose.

mneesse rColoublne s'était approchée des lentistes, en réclamant le silence. Les conons cessèrent. Les violons, le violoncelle )iano attaquèrent un quatuor de Haydn.

s écoutaitla naïve musique du vieux maître

sans l'entendre. Il avait toujours dans lès oreilles la sauvage mélodie chantée par Mania.

Entre l'adagio et Y allegretto, les exécutants firent une pause, et quelqu'un dit derrière le peintre :

— La voici !

Instinctivement il se retourna et aperçut M me Liebling à deux pas de lui. Elle lui fit une légère inclination de tête, et Use leva pour la saluer.

— Je crois, monsieur Moret, murmura-t-elle, que nous n'avons pas besoin d'une seconde présentation... Enchantée de me trouver dans votre, voisinage !

Elle lui tendit la main sans façon, et il la complimenta chaleureusement sur son chant.

— Vraiment, reprit-elle, vous aimez nos airs lithuaniens?... Cela m'étonne toujours de la part d'un étranger... Je croyais qu'il fallait être du pays pour en goûter tout le charme...

— Chut! cria de nouveau impérieusement la princesse.

Les instrumentistes entamaient ïallegretto.

Mania se pencha vers Jacques et chuchota :

— Cette musique est décidément trop suave pour mon goût, et puis on étouffe ici... J'ai la chance d'être près d'une porte-fenêtre, et je vais en profiter pour prendre l'air.*. Si le cœur vous en dit, monsieur?...

Il la suivit tandis qu'elle se glissait derrière les draperies de la porte vitrée; elle entrouvrit l'un des battants, et ils gagnèrent les jardins.

Tombant d'un* ciel d'azur immaculé, une lumière rosée baignait la colonnade de la villa, les massifs de palmiers et de citronniers, ainsi que les balustrades des terrasses où cheminaient Jacques et M me Liebling. De larges escaliers de marbre descendaient dans la verdure jusqu'aux pelouses bordées d'agaves et de bananiers. En arrière, masquée par d'épais massifs d'yeuses et de lauriers, une invisible chute d'eau se trahissait par un frais bouillonnement. A droite et à gauche on apercevait les rondes collines de Brancolar et de Cimiez avec leurs vergers semés de maisons peintes, puis le cirque des montagnes aux harmonieuses lignes arcadiennes, aux claires nuances lilas, que dominait le cône gris du Mont Chauve. En avant, par delà les molles échancrures formées par les bois d'oliviers, on distinguait au loin un coin du vieux Nice; de sveltes campaniles d'églises s'élançaient au-dessus des toitures brunes, à l'abri du verdoyant promontoire du Château, dont la cascade brillait parmi les arbres ainsi qu'une neige mouvante. Tout au fond, la mer étendait sa nappe bleu foncé où couraient des voiles blanches. Le soleil déjà plus bas jetait sur ce paysage la pourpre tendre de ses rayons obli-

ques. L'air était imprégné d'odeurs de violettes et de mimosas; par intervalles, on entendait l'orchestre des mandolinistes qui jouaient Santa Lucia.

C'était ainsi que, au sortir de la lecture d'un roman de. George Sand ou d'une comédie de Musset, Jacques avait.rêvé l'Italie :' une terre lumineuse, embaumée, où, parmi des jardins d'orangers^ d'élégantes patricienne^ se promenaient aux sons d'une musique amoureuse. Pour la première fois, son rêve prenait, une forme tangible. Il en éprouvait une enfantine satisfaction, (in naïf orgueil de- jeune snob. Mentalement il se reportait au temps de sa prime jeunesse, aux journées où il était confondu dans la foule obscure des pauvres diables qui luttent pour la vie. Qui lui eût dit alors que, quelques années plus tard, il entrerait victorieusement dans ce paradis des plaisirs mondains et y serait reçu sur un pied d'égalité?... Si l'orgueil a perdu les anges, on ne doit pas s'étonner qu'il trouble parfois les cervelles humaines. Ces fumées vaniteuses, en montant à la tête de Jacques* obscurcissaient en lui la vision nette de la réalité .et le poussaient à s'exagérer sa valeur personnelle. Du moment où l'on s'imagine être pétri d'un autre limon que ses semblables, on n'est pas éloigné de se croire dégagé de certains scrupules qui retiennent le commun des mortels. L'atmosphère nouvelle qu'il respirait

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modifiait insensiblement ses façons de voir et de sentir. IL était peu à peu gagné par une agréable ivresse, dont les premiers effets, comme ceux du Champagne, se manifestaient par une enthousiaste bienveillance, une disposition à tout admirer et une humeur plus expansive :

— Quel beau pays! s'écria-t-il en se rapprochant de M me Liebling.

— Oui, un pays créé à souhait pour l'amour, dit étourdiment Mania, en aspirant avec sensualité les parfums printaniers épars autour d'elle.

La figure du peintre exprima une vive curiosité; cette réflexion assez libre dans la bouche d'une jeune femme l'émerveillait.

— Ne trouvez-vous pas? demanda M me Liebling...

Elle regarda Jacques, vit son air interloqué et reprit, avec une pointe de malice :

— Pardon, j'oubliais que vous êtes Français, et que ma franchise exotique doit vous scandaliser.

Tandis qu'elle parlait, Jacques songeait : « Je suis un sot avec mes ahurissements... Il ne s'agit pas de paraître ridicule aux yeux de cette belle dame... Puisqu'elle aime à fleureter, pourquoi ne lui répondrais-je pas sur le même ton? »

— Moi! repartit-il, non, madame, je ne suis nullement scandalisé; je me disais seulement que l'amour est de tous les pays, et qu'on né s'in-

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