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Charte d'Agius, évêque d'Orleans au IXe siècle [microform]

La vieille el venerable eglise qui, des 1'origine du christianisme en nos contrees, fut fondee a peu de distance d'Orleans, sous le vocable de Saint-Pierre-aux-Boeufs, et qui devint plus tard 1'illustre collegiale de Saint- Aignan, ouvrait, du cote du nbrd^sur. un lieu de sepulture dont 1'origine se perd dans la nuit des; temps.

Les deblais effectues en- 1820 et 1821 dans cette antique necropole, connue maintenant sous le nom de cloitre Saint-Aignan, rairent ia decouvert d'-irrecusables temoins de sa destination primitive : de nombreux ossements presque consumes; des sarcophages, en pierre coquilliere, elargis a la tete ; un caveau sepulcral, de construction romaine, deja viole anterieurement ; des medailles consulaires et du haul empire (1).

(1) JOLLOIS, Memoire sur les antiquites du Loirel, 1836, page 100 et suiv.

Elle etait d'ailleurs, suivant la coutume importee dans Ics Gaules par ses vainqueurs, situee a 1' entree de la ville, a pen de distance de la voie d'Agedincum a Genabum (aujourd'hui route de Bourgogne).

Vers le milieu du IX e siecle, les rangs etaient devenus si presses dans cet asile de la mort, que chaque inhumation nouvelle mettait des restes humains a decouvert, et, suivant la touchante expression des documents d'alors, troublait le repos de ceux qui y dormaient en Jesus- Christ.

Les chanoines de Saint-Aignan jugerent clone necessaire de chercher, sur les dependances du monastere, quelque autre lieu convenable aux sepultures , et pour respecter les pieuses habitudes des fideles qui aimaient a placer leur derniere demeure pres des restes veneres du protecteur de la ville, ils jeterent les yeux sur un champ peu eloigne, situe aussi entre 1'eglise et la route de Bourgogne, et resolurent d'y construire, en outre, une chapelle sous l'invocation du saint eveque d'Orleahs.

Puis, conformement aux regies canoniques, ils s'adresserent a 1'autorite episcopale, pour obtenir la permission de transferor le cimetiere et de construire la chapelle (1).

Agius, successeur de Jonas, occupait alors le siege d'Orleans. Par un diplome date de 1'an 854, onzieme de son episcopal, il accorda les autorisations demandees, de-

(1) Ge recours a 1'autorite episcopale fut, queiques annees plus tard, erige en obligation formelle par un canon du Concile de Kiersy (858). ...Que personne ne pose les fondements d'une eglise avant que 1'eveque ne soil venu, n'ait plante une croix au milieu de Pemplacement, accepte la dotation et donne permission de balir, ... Ut nulhis antea fundamenta jaciat, donee episcopus veniat, et in media crucem figatj et sic, accepta dole, conslruendi licentiam tribuat. (Synodus apud Carisiaciim, c. XLVI.) J. SIRMOND, Condi, antiq. Galilee, t. III.

termina, d'accord avec les chanoines, quels biens seraient par eux irrevocablement affectes a la dotation de la chapelle; et en consideration de ce qu'elle se trouvait ainsi entierement construite et dotee de leurs deniers, il statua qu'en ee qui concernait le service religieux et les sepultures, elle resterait, a toujours, sous 1'autorite et la juridiction exclusives du chapitre.

Cette charte precieuse, signee de 1'eveque, du doyen et de vingt-huit chanoines, pretres ou notables personnages, etait soigneusement conservee dans le tresor de 1' eglise comme un titre authentique de s.es antiques fondations, ainsi que de ses privileges et immunites canoniques.

Echappee, presque par miracle, aux ravages des Normands, aux devastations des guerres religieuses du XVI e siecle et a nos revolutions raodernes, elle est, apres mille ans d'existence, heureusement parvenue jusqu'ci nous.

Elle etait, depuis la fin du dernier siecle, deposee dans nos archives departementales, parmi les documents relatifs a la collegiale de Saint-Aignan ; elle en est sortie, il y a quelques annees, par suite de faits sur lesquels je n'ai pas a m'expliquer ici, el se trouve aujourd'hui entre les mains d'un habitant d'Orleans, proprietaire d'une partie des dependances de Uancienne eglise de Notre- Dame-du-Chemin, vendue en 1791.

La charte d'Agius , plusieurs fois invoquee , avait ete deja textuellement publiee, mais avec quelques inexactitudes, par le savant chanoine Hubert, dans ses Antiquites historiques de I' eglise royale Saint-Aignan d'Orleans (1).

En 1865, la Societe imperiale des antiquaires de France

(1) Orleans, Gilles Hotot, 166'1, pages H9, etc., du texte, et 55 des Preuves.

eut sous les yeux I'original de ce beau document carolingien; appreciant sa valeur, elle arreta, du consentement du delenteur actuel (1), d'en publier de nouveau le texte, et d'y joindre de plus un fac-simile complet et fidele. Un de nos plus savants paleographes, M. Henri Bordier, membre titulaire de la Societe, voulut bien en reviser la lecture, rectifier les erreurs echappees au chanoine Hubert, 1'annoter de quelques interessantes observations, et la charte, ainsi remise en honneur, parut dans le tome IX, 3 e serie, des Memoires de la Societe des antiquaires de France, annee 1866.

Des que j'eus connaissance de cette publication, je fus frappe a mon tour de 1'interet que pouvait avoir pour le diocese et la ville d'Orleans ce diplome d'Agius, le plus ancien monument ecrit de notre chancellerie episcopate; je cms done faire quelque chose d'agreable aux personnes qui s'interessent a nos souvenirs historiques, en lui donnant parmi nous une plus grande publicile.

Au nom de la Societe archeologique de 1'Orleanais, je sollicitai en consequence de la Societe des antiquaires de France, par 1'intermediaire de son savant president, M. Anatole de Barthelemy, 1'autorisation de faire un nouveau tirage du fac-simile du diplome.

Cette eminente compagnie, ainsi que le conseil d'administralion de 1'Ecole des chartes, qui s'etait joint a elle pour la publication, accueillirent ma demande avec une bienveillance et un desinteressement dont je ne saurais assez les remercier, et mirent a mon enliere disposition la planche lithographique due au talent de M. A. Pilinski. M. Henri Bordier voulut bien y joindre i'offre, si precieuse, de son devoue concours ; et c'est ainsi que je puis

(d) M. Vergnaud-Romagn6si, associe correspondant de cette compagnie.

offrir aujourd'hui a nos lecteurs la complete reproduction de ce curieux document (1).

La Societe des antiquaires de France, en le publiant, s'etait surtout preoccupee de sa valeur au point de vue de la science diplomatique et de la paleographie. II m'a paru se recommander, par d'autres litres encore, a nos souvenirs locaux, et j'ai pense qu'il ne serait pas sans interet d'y joindre quelques recherches :

Sur 1'eveque qui l'a signe;

Sur les fails historiques qu'il rappelle;

Et sur la vieille chapelle, encore existante aujourd'hui, dont il constate la fondation.

Gette serie d' etudes fera 1'objet de ce travail.

AGIUS, EVEQUE D'ORLEANS.

PRfiCIS mSTORIQUE.

Agius, successeur de Jonas, qui avait remplace sur le siege episcopal notre illustre Theodulphe, a quelque droit

(1) Nos archives departeinentales possedent, en original, deux chartes de Charles-le-Chauve, de 840 et 843, anterieures des lors de quelques annees a celle d'Agius, et relatives a Tabbaye de Ferrieres. Mais cette celebre abbaye n'appartenait pas alors au diocese d'Orleans. Quant au diplome signe du nom de Theodulphe (787), et reproduit par M. 1'abbe Baunard dans son remarquable ouvrage sur Theodulphe et son epoque, ce document, qui serait d'un si haut prix si la signature inscrite eiait reellement celle de notre grand 6veque du VIll e siecle, laisse malheu-

d'etre comple, lui aussi, parmi les grands eveques d'Orleans au moyen age (1).

Les jours de son episcopal furent difficiles : c'etait a 1'une de ces epoques de douloureuse transition, ou, par des dechirements cruels, se renouvellent les destinees des peuples.

Charlemagne n'etait plus : les nations diverses d'origine et de moeurs, que son bras avail su maintenir dans une unite factice, tendaient a se separer pour retourner a leur naturelle independance. La race gallo-franque, retrempee dans la rude energie du sang germamque, se reconstituait instinctivement, pour un avenir a elle-meme inconnu. Ce travail de dissolution et de reorganisation latenle, favorise par Faffaissemenl des moeurs, 1'ambition violente des leudes, 1'afTaiblissement de 1'autorite royale, se traduisait en guerres sanglantes et en desordres de tous genres.

Tandis que les fils de Louis-le-Pieux s'epuisaient en luttes fratricides ; que les grands brisaient Fun apres 1'autre les liens qui les rattachaient au chef de 1'empire; que le scandale des defections, la violation des serments, la confusion des pouvoirs, troublaient les esprits et les consciences, 1'Eglise seule, cette justice lui est due, main-

reusement quelques doutes a cet egard. (Theodulphe, eveque d' Orleans., par M. 1'abbe BAUNARD, chanoine honoraire d'Orleans, docteur eslettres, etc. Orleans, 1860, page 339 et suiv.)

(t) LA SAUSSAYE, Annal. eccl. AureL; LEMAIRE, Histoire d'Orleans; SYMPHORIEN GUYON, Hist, de 1'Eglise d'Orleans; Le Gallia Christiana, t. VIII, p. 1424; M. 1'abbe V. PELLETIER, Les Eveques d'Orleans depuis les origines chretiennes, etc., ont donne d'interessants details sur 1'episcopat d'Agius. J'aibeaucoup puise dans ces consciencieux ouvrages, tout en m'efforcant de rectifier quelques erreurs et de combler quelques lacunes.

tenait avec une inebranlable fermete, nonobstant quelques regrettables ecarts, les principes fondamentaux de toute civilisation huraaine : le respect de la religion et de 1'autorite, les droits de la propriete, la protection des petits et des faibles, le progres des intelligences par la culture de la science et des lettres sacrees et profanes.

Charlemagne et son fils Louis-le-Pieux, par leurs capitulaires de 803, 816, 822, avaient accorde au peuple et au clerge de cbaque diocese le droil d'elire ses eveques (1), sous reserve implicite de la sanction du prince.

Jonas, 1'im des prelats les plus savants et les plus pieux de son temps, etant mort en 84-3, les Orleanais choisirent, pour lui succeder, un de ses parents, nomme Agius, pretre actif, eclaire, chapelain du palais de Charlesle-Chauve; et peu de jours apres, Wenilon, son metropolitain, archeveque de Sens, lui confera dans la cathedrale de Sainte-Croix i'ordination episcopate.

(1) ... Les eveques seront elus, dans chaque diocese, paries clercs et par le peuple, suivant les regies canoniques, sans acception de personnes, et en consideration settlement de leur science et de leur vertu. (Capitiilaire de Charlemagne, Aix-la-Chapelle, annee 803.) .... Ut scilicet episcopi per electionem cleri et populi, secundum statuta canoiium, de propria dicecesi, remota personarum et numerum acceptione, ob vitcB meritum et sapientice donum eligantur... (Capilulum Aquisgranense, ch. n. BALUZE, Capitul. Reg. Francor., 1. 1, p. 379.)

La meme disposition est reproduite dans un capitulaire de Louis-le- Pieux, de 816 ou 817 (BALUZE, ibid., p. 561 et 718), et encore dans celui d'Attigny (822).

Toutefois, observe Baluze (ibid., t. II, page 1141), ce droit d' election accorde aux eglises n'etait pas toujours rigoureusement respecte ; les rois nommerent plusieurs fois, de leur seule autorite, des hommes de leur choix a des sieges episcopaux, et nous voyons . Hinckmar lui-meme, 1'illustre archeveque de Reims a cette epoque, s'adresser directement

Ce nom d'Agius n'etait pas nouveau pour les habitants d'Orleans.

Vers le commencement du VII e siecle, vivait en cette ville, suivant une religieuse tradition acceptee par de savants auteurs, une noble et pieuse fernme nominee, elle aussi, Agia, issue, ainsi que Bernon, son mari, du royal sang des enfants de Clovis. Austrene, eveque d'Orleans; Aunaire, eveque d'Auxerre, etaient ses freres; elle eut pour fils saint Loup , archeveque de Sens. Elle habilait pres de la ville, aux bords de la Loire, un chateau situe sur le riche coteau ou, plus tard, fut fonde, au XII e siecle, le prieure de Saint-Loup-les-Vignes, depuis abbaye de Saint-Loup.

Ses restes avaient ete recueillis dans 1'eglise de Saint- Aignan; ils y etaient veneres parmi les plus precieuses reliques (1).

Cette communaute de noms revelerait - elle quelques liens de famille entre la mere du saint archeveque de Sens et le successeur de Jonas? L'histoire ne le dit pas. II serait temeraire de suppleer a son silence.

au roi pour lui proposer de pourvoir a des vacances. Quelques dioceses seulement obtinrent ce droit d' election a titre de privilege special.

Orleans fut de ce nombre.

Le roi Karloman, en 883, sur la demande de Wauthier, successeur d'Agius, considerant que de tout temps 1'Eglise d'Orleans, du consentement des rois et des souverains pontifes, avail joui du droit d'61ire ses eveques, mais que les titres qui le constataient avaient ete detruits lors du pillage et de 1'incendie de la ville par les Normands, le lui confirma par un diplome royal.

Cette precieuse charte de Karloman etait conservee en original dans le tresor de 1'Eglise d'Orleans. Elle a ete publiee pour la premiere fois par D. Luc D'ACHERY, Spicilegium, t. VIII, p. 148, puis par I). BOUQUET, Script, rer. Gall., t. IX, p. 4,31.

(i) HUBERT, Antiq. de St-Aignan, p. 33 et 42. LA SAUSSAYE, p. 141 .

L'election d'Agius devait, suivant 1'usage, etre sanctionnee par le prince. Or, cette sanction se faisait attendre. .

Plusieurs historiens ont voulu rattacher ce retard aux imputations fornmlees par Loup, le celebre abbe de Ferrieres, dans une lettre adressee a 1'eveque Jonas et parvenue jusqu'a nous (1). Loup s'y plaint a Jonas qu'un de ses parents, nomme Agius, se soit empare, presque au nom de son autorite episcopate et avec une extreme rapacite (immodicd mpacitate), de lout ce que 1'abbaye possedait dans la ville d'Orleans et les villages voisins; puis, apres avoir insinue que cette plainle (qu'aucun detail n'accompagne) a dii etre portee par lui jusqu'aux pieds du trone, et avoir chaleureusement affirme qu'a toute perte quelconque il prefere incomparablement la bonne amitie de Jonas, 1'abbe adresse a 1'eveque une demande de secours en faveur de ses religieux, reduils a la detresse; puis il arrive enfin a un recit quelque peu embarrasse de la maniere dont il vient d'entrer en possession de 1'abbaye, apres en avoir fait sortir, assez rigoureusement au moins, le vieil abbe Odon , son predecesseur, son bienfaiteur et son maitre.

Une etude attentive de cette lettre, singuliere en ses details et plus encore en son ensemble, ou, sous la plume de 1'habile abbe de Ferrieres, de vives.et toutefois affectueuses doleances semblent preparer la voie a une pieuse requete et a une f justification delicate, m'a paru tres-fai-

(1) Lupi Ferrariensis, ep. xxi ad Jonam. Loup, abbe de Ferrieres, 1'une des grandes figures du IXe siecle, fut promu a cette dignite en 843, et mourut vers 870. Voir dans les Memoires de I'Academie de Sainte-Croix d'Orleans,, Etudes chretiennes de litter ature, de philosophic et d'hisloire, 1'excellent travail de M. Maxime de la Rocheterie sur Loup de Ferrieres, ayant pour litre : Un abbe au IX* siecle.

blement etablir la grave accusation portee centre la memoire d'un de nos eveques.

Les circonstances qui auraient accompagne et suivi ce vague ternoignage 1'infirment bien plus encore.

II semble difficile d'admettre que le pieux Jonas, si zele pour les droits des monasteres, eut autorise sous ses yeux, dans sa ville episcopate, la spoliation d'une abbaye voisine et amie.

Sa reponse a Loup de Ferrieres ne nous esl pas parvenue. Justifiait-elle les fails allegues? En contestait-elle 1'exactitude?

La lettre de Loup de Ferrieres est de 843, annee de sa propre promotion a la dignite abbatiale, de la mort de Jonas et de Peleclioh d'Agius. Or, quelques mois plus tard, dans le diocese meme de 1'eveque nouvellement elu, Loup souscrivait avec lui aux actes du synode de Germigny (i), pres Saint-Benoit-sur-Loire ; puis, 1'annee d'apres (844), au synode de Vernum (2), 1'abbe de Ferrieres joignait sa voix a celle des Peres du concile, pour rendre hommage au raerite d'Agius et deraander a Charles-le- Ghauve de ratifier sans retard son election.

Enfin, comment s'expliquer qu'a si peu d'intervalle et dans la ville naeme ou elle eut ele commise, 1'auteur d'une spoliation frappec des censures canoniques eut ete promu au siege episcopal par le peuple, le clerge, le metropolitain, les eveques?

En presence de fails si difficiles a concilier, une saine critique doit, semble-t-il, sinon rejeter formellement , au

(1) Bibliotheque d'Orleans, manuscrit 435 bis. Concilium Germiniacense, de manuscripts sancti Launomari Blesensis. (Copie de la main du chanoine Hubert.)

( V 2) Verneuil, Ver ou Vernon. (Voir ci-apres.)

moins metlre en grande suspicion des imputations si vagues et si peu justifiees.

II parait plus vraisemblable d'attribuer les retards de Charles-le-Chauve aux graves interets qui le preoccupaient alors.

Apres la sanglante bataille de Fontanet (25 juin 841), la consecration de 1'alliance entre Charles et Louis-le-Germanique, son frere, par le celebre serment de Strasbourg (fevrier 842) (1), et la decheance du parjure Lothaire, prononcee a Aix-la-Chapelle par 1'assemblee des eveques, les trois fils de Louis-le-Debonnaire, epouvantes eux-meraes du sang verse dans leurs luttes impies (2), s'etaient rapprpches d'abord, puis, en aout 843 (3), avaient signe a Verdun le traite.de paix et le partage definitif qui, demembrant a toujours le grand empire de Charlemagne, posaient, a leur insu, les assises desormais inebranlables de la nationalite francaise.

C'en etait bien assez pour faire oublier a Charles 1'election d'Agius.

Bien que n'ayant pas encore obtenu la ratification royale, Agius, a titre seulement d'eveque elu (vocatus episcopus), prit part, en 843, comme je 1'ai dit plus haul, au synocle convoque au palais de Germigny, pour remedier aux maux des guerres passees, et pourvoir aux besoins nouveaux, nes du partage definitif de Verdun.

(1) Voir le texte de ce serment dans Nithard, Recueil de DUCHESNE, I. II.

(2) Tant y eut (a la bataille de Fontanet) d'occis de cliacune partie, que meinoire d'homme ne recorde mie qu'il y eut oncques en France si grande occision de chrestiens. (Chronique de Saint-Deny s.)

(3) 844 suivant d'autres.

L'annee suiyante (844), les eveques reunis au concile de Vernum (1), et preoccupes de cette irregularite, exposerenl a Charles-le-Chauve que depuis bienlot un an Agius, prelre de son propre palais, avail ete elu par le peuple et le clerge d'Orleans, puis peu apres consacre par Wenilon son melropolilain , assisle des suffragants de la province. Le retard apporle a la sanction royale suscite, disaient-ils, de facheuses inquietudes; il depend du roi d'y mettre un terme, en confirmant un choix reeommande par de si nombreux et si honorables suffrages (2).

Charles ne tarda pas a faire droit a cette requele, et des 1'annee 845, Agius, revetu de la plenitude de 1'autorite episcopate, prenait part au concile de Beauvais (3). D'importants reglements sur les droits et la discipline des etablissements religieux furent fails en ce synode, et le plus eminenl cooperaleur d'Agius, Hinckmar, 1'une des lumieres de 1'Eglise de France a cette epoque, y fut promu a 1'archeveche de Reims.

Ge serait depasser les bornes de ce travail que de retracer ici, dans ses details, la carriere si laborieusement remplie du nouvel eveque d'Orleans; bien des fails d'ail-

(1) Les opinions different sur le lieu designe dans les actes du temps sous le nom de Vernum. Les uns penchent pour Verneuil, d'autres pour Vernon : les auteurs du Recueil des historiens de France rejettent 1'une et 1'autre localite et proposent Ver, a moitie chemin de Paris a Gornpiegne.

(2) Condi, Vernensc, can. x. J. SIRMOND, Concilia antiq. Gall., t. Ill, p. 17 a 21.

(3) La formula de souscription d'Agius au concile de Paris (846), qui suivit immediatement celui de Beauvais (845), est ainsi concue : Agius indignus episcopus Aurelianensis Eccleslce, hide privilegio auctoritate episcopali, stabiliter subscripsi. J. SIRMOND, Condi, anliq. Gall.,t. Ill, p. 63,

leurs, a dix siecles de distance, ont beaucoup perdu de 1'interet qu'ils avaient alors. Mais les grandes lignes de cette active existence meritent encore d'etre etudiees aujourd'hui; elles offrent un vivant tableau de ces temps si differents du notre, ou 1'abus journalier de la force cotoyait des libertes veritables; ou, malgre des desordres de tout genre, les mceurs publiques conservaient une simplicite qui n'etait pas depourvue de grandeur.

On est frappe tout d'abord de la prodigieuse activite de ces eveques et de ces abbes, infatigables athletes du droit contre la violence : Jonas, Agius, Hinckmar, Wauthier, Loup '^(de Ferrieres) , Bozon (de Saint-Benoit) , et tant d'autres.

L'imperfection des correspondances, la difficulte des communications ne leur sont d'aucun obstacle. Toujours debout a 1'appel de 1'Eglise comme a la voix du prince, ils semblent se multiplier pour defendre les interets de leurs dioceses, et prendre part aux grandes questions qui touchent a la religion ou au pays.

On sait combien les reunions episcopates furent multipliees sous Gharles-le-Chauve ; a la plupart est inscrit le nom d' Agius. Nous Tavons vu en 843 au concile de Germigny ; en 845 a celui de Beauvais : nous le retrouvons en 846 au concile de Paris; en 849 au concile de Tours; en 850 a celui de Moret (diocese de Sens); en 853 au second concile de Soissons; en 854 a celui de Verberie; en 855 a celui de Bonneuil; en 859 au concile de Savonnieres, preside par le roi lui-meme; en 860 a celui de Toussy, pres Toul; en 862 au premier concile de Pistes, diocese de Rouen, oil Wautier, son futur successeur, souscrivit egalement; en 864 au second concile de Pistes; en 866 au second concile de Soissons; enfin, en 867, il souscrivit aux actes du concile de Troyes, mais il

ne parait pas y avoir assiste et s'y etait fait represenler par Eramo, son archidiacre (1).

Dans ces solennelles assemblies, il n'etait pas seulement

pourvu aux interets religieux de 1'Eglise, a la confirmation des eveques elus par les fideles, a la protection des etablisseraents ecclesiastiques et de leurs proprietes, au maintien de la discipline, al'ouverture et a la tenuedesecoles. 11 s'y traitait aussi des plus graves affaires de 1'Elat ; on y affirraait le droit du prince contre la rebellion des grands; on veillait a 1'impartiale administration de la justice, a la repression des exactions et des violences commises par les leudes et les gens de guerre, etc.

Celte intervention considerable du clerge dans la gestion de la chose publique a ete vivement reprochee a Charlesle-Chauve, comme un acte de faiblesse devant des pretentious illegitimes et hautaines. II serait plus juste d'y voir un symptoms de la confusion qui partout regnait alors sur les limites des droits et les attributions des pouvoirs. On ne saurait nier, assurement, qu'en de graves circonstances ce prince n'ait trop laisse flechir la dignite de sa couronne sous une predominance abusive et regrettable de 1'episcopat; mais il ne serait pas moms inexact de meconnaitre les immenses services que le clerge rendit a son regne.

Charles sentait vaciller sous sa main les bases naturelles de son autorite souveraine. Les grands et les leudes, ces fideles de Charlemagne, animes de 1'unique desir de se

(1) V. J. SIRMOND, Condi, antiqua Gallice, t. Ill, p. 17 et suiv. L^BBE, Collectio concil. HERMANT, Condi., t. II. D. BOUQUET, Rec. des historiens de France, t. VIII; Gallia Christiana, t. VIII, col. 1424- Lupi Ferrariensis, epist. xcvin, xcix, etc.; et pour le concile de Bonneuil, BALUZE, Capitul. Reg. Franc.., t. II, p. 77 et 1266 ; et Lup. Ferrar., epist. xvm.

tailler quelque souverainete locale dans le demembrement du pouvoir royal, le fatiguaient cle leurs rebellions incessantes, on mettaient a leur fidelite venale un prix plus dangereux que leur hostilite meme. Les communes n'existaient pas encore, et le peuple, debile agglomeration de manants isoles ou de serfs attaches a la glebe, n'etait pour lui qu'une masse sans cohesion, et des lors impuissante.

Le clerge, corps instruit, respecte, fortement constitue, penetrant, par sa mission religieuse, dans toutes les couches sociales, impregne de principes eleves et purs, lui 'offrait, da'ns ces temps d'anarchie generate, un precieux et solid e appui.

G'est particulierement & son concours qu'il a clu ses admirables capitulaires, magnifiques resumes des deliberations et des decisions des conciles, qui, sans doule, ne parvenaient qu'imparfaitement a diriger dans ces voies civilisatrices et chretiennes le cours des faits contemporains, mais qui n'en demeureront pas moins 1'eternel honneur de son regne (1).

Pour n'en citer ici qu'un seul, Orleans a, ce semble, quelque droit de s'enorgueillir que son eveque. au concile de Pistes, en 864, ait concouru a la preparation, peut-etre a la redaction de ce memorable edit, ou Charlesle-Chauve, posant avec une fermete de vues et une elevation de langage superieures a son epoque, les plus nobles principes de gouvernement et d'administration publique, proclama celte celebre maxime, immortel fondement de nos libertes francaises : LEX CONSENSU POPULIFIT, ET CONS- TITUTIONE REGIS. La loi noM de la volonte du peuple, et cle I' institution du roi (2).

(1) Voir au Recueil des Capitulaires de BALUZE la belle preface cle ce savant auteur.

(2) Edictum Pislense. BALUZE, Capit. Rea. Franc., t. II, p. 173.

G'est dans ce meme edit que Charles, fixant, pour plusieurs generations, les bases de la reforme et de la legislation des monnaies, dota d'un atelier monetaire la ville episcopate d'Agius (1).

Si Ton vent maintenant ne pas oublier que ce corps, reellement eminent, malgre les defaillances de quelquestins de ses raembres, gardien plus qu'aucun autre du depot des lettres et des moeurs, se recrutait incessamment, par des elections libres et populaires, dans tous les rangs de la societe et jusque dans ceux du servage, il faut pourtant reconnaitre qu'en 1'appelant a ses conseils, Charles se mettait en communication directe avec les aspirations et les besoins de ses peuples, et qu'en deliberant avec lui des interets et de 1'administration du royaume, il realisait, a tout prendre, la plus grande somme de libertes que comportat son epoque.

Diverses missions confiees a Agius, dans plusieurs des conciles que je viens sommairement d'enumerer, temoignent assez du rang qu'il occupait dans Fepiscopat de son temps; 1'une d'elles, par sa couleur locale, m'a paru meriter quelques details.

L'eveche de Chartres etait devenu vacant ; le roi y avait nomme un diacre d'origine germanique, nomme Burchardus, et avait ordonne a Wenilon, archeveque de Sens, de lui donner la consecration religieuse.

Soil que le choix de cet etranger fut vu de mauvais ceil, comme s'il n'y avail pas dans le royaume, dit aigrement le narrateur, de clerc digne d'occuper cette place, soit qu'on voulut protester indirectement contre

(1) L'atelier monetaire 6tabli a Orleans en 864, sous 1'^piscopat d'Agius, fut maintenu dans cette ville jusqu'a 1'ordonnance de Blois de 1540.

la violation, par le prince, du droit d'election accorde aux dioceses, soil enfm tout autre motif, toujours est-il que Wenilon fit appeler tme sorte d'illumine qui vivait alors et lui dit : Je sais que le choix fait par le roi va susciter la col ere de Dieu, ci cause des bruits horribles qui eirculent sur ce Burchardus; prie done le ciei qu'il nous eclaire. Le visionnaire se mit en prieres et vint bientot raconler a Wenilon que le Seigneur avait daigne 1'entendre ; qu'une eclatante lumiere lui etait apparue, et que Dieu lui-meme lui avait dit : Maudit soil le jour ou . Burchardus sera eveque, puis, ces paroles achevees, etait remonte au ciel; mais un ange etait reste, et lui parlant a son tour : Tu as compris ce qui vient d'etre prononce? Je voudrais 1'entendre de nouveau, avait repondu le personnage, pour qu'il ne me restat plus aucun doute. A quoi 1'ange avait replique : Tant que Burchardus sera eveque, la colere celeste se fera sentir chaque jour : qu'il ne soit done pas ordonne.

Ce recit termine, Wenilon, dit le narrateur, se hata d'en informer Gharles-le-Chauve.

Peu de temps apres, un concile se reunissait a Soissons (853), dans le monastere de Saint-Medard. Le roi lui-meme le presidait. L'affaire fut soumise aux eveques, ainsi que 1'avis donne par Wenilon a Burchardus de s'en remettre au jugement de Dieu, et de prouver qu'il etait digne d'occuper le siege de Chartres ou de s'en desister immediatement, en recourant a la clemence royale.

Le concile en delibera, puis chargea trois prelats investis de sa confiance : Hinckmar, metropolitain tie Reims, Pardulus, eveque de Laon, et Agius, d'Orleans, d'instruire cette delicate affaire.

Les trois sages pontifes, qui peut-etre avaient penetre Je fond de toutes ces choses et desiraient les resoudre avec

justice, el loulefois avec prudence et douceur, semirent en rapport avec Burchardus, el 1'engagerent a leur tour, s'il se sentait pur de tout reproche, a accepter sans hesitation la clignile episcopate ; si, au contraire, la crainle de Dieu Farretail, a 1'avouer sans detour.

Guide par leurs conseils, Burcbardus se presenta devant le concile, et declara, avec une fermete modeste, qu'il n'avail pas la presomption de se croire digne de si hautes et si saintes fonctions, mais que si quelqu'un croyail devoir 1'accuser, il etait prel a repondre.

Nulle voix ne s'eleva conlre lui : les clercs et les lai'cs, au contraire, presents a la seance, lui rendirent unanimement temoignage.

Les Peres du concile et 1'archeveque de Sens lui-meme declarerent done Burchardus digne d'etre eleve a 1'episcopal, et au raois de juin suivant (853), Wenilon le sacrait eveque de Chartres.

Quoi qu'il en soil de ce recit, que le savant Duchesne et le Gallia Christiana n'ont pas dedaigne de reproduire en entier (1), et qu'il convient d'apprecier au point devue des croyances et des mceurs du IX e siecle, quelque honneur doit rejaillir sur notre eveque de sa prudente moderation en celte affaire, et du choix que fit de lui le concile pour la difficile mission de la resoudre.

Les graves preoccupations des affaires pubJiques ne laissaient pas oublier a Agius les interets particuliers du diocese confie a ses soins.

A 1'exemple de ses predecesseurs, il fit, pour le main-

(1) Recueil de DUCHESNE, t. II, p. 392. Gallia Christiana., t. VIII, col. 1104.

tien de la discipline ecclesiastique, de sages reglemenls, conserves jusqu'a nous (1).

II obtint du roi, en 852 (851 selon Baluze), un diplome eonfirmatif des biens possedes par le chapilre de la cathedrale (2).

11 donna de plus, de son propre patrimoine, au chapitre, plusieurs doraaines, avec les hommes de corps attaches a leur exploitation.

La charte de fondation de 854 raontre quel etait son esprit de prevoyance et sa religieuse deference aux prescriptions canoniques.

On verra bientot comment, au moment du peril, il sut defendre sa ville episcopate.

Avant d'en venir a ces jours de deuil, j'ai encore a rappeler quelques beaux et pacifiques souvenirs.

Grace aux ^eminentes qualites de ses pontifes, l'%lise d'Orleans jouissait d'une haute renommee de science et de saintete.

Elle en recueillit, en 1'annee 848, un eclatant temoignage.

Le traite de Verdun avait assure a Charles-le-Ghauve la possession incontestee des Etats qui lui etaient echus en partage. II venait de remporter en Aquitaine une victoire signalee sur les pirates du nord, et les seigneurs de la province, si longtemps rebelles a son pouvoir, indignes de

(1) Codex statutorum synodalium dicecesis Aurelianensis, 1664, passim.

(2) Voir celte charte in extenso dans BALUZE, Capital, reg. Franc., t. II, col. 1460. Appendix actor, veter., LXXIII. V. aussiD. BOUQUET, t. V11I, p. 517.

la lachete, de la trahison, peut-etre , de Peppin leur due, demandaient hautement pour roi leur courageux liberateur.

Charles jugea le moment favorable de consacrer par 1'onction sainte son autorite royale, sous 1' eclat de ce recent triomphe, et choisit, pour cette grande solennite, la calhedrale d'Orleans ou, trente-deux ans auparavant, son pere, Louis-le-Pieux et Ermengarde, sa premiere epouse, avaient ete sacres par le pape Etienne IV, et ou, dans des temps plus lointains encore, les vieux rois d'Orleans, fils de Glovis, avaient, sur leurs fronts chevelus, recu le saint chreme et la couronne des Francs (1).

Le sacre de Charles-le-Chauve, par Wenilon, archeveque de Sens, fut en effet, pour notre ville, une imposante ceremonie. Les suffragants de la province assistaient leur metropolitain : les grands et les eveques se tenaient aupres du roi; le peuple applaudissait au vainqueur des Normands, et les seigneurs d'Aquitaine, venus a Orleans pour apporter au prince 1'hommage de leur fidelite peu constante, saluaient de leurs acclamations la consecration de son pouvoir (2).

Par une etrange singularite historique, c'est le roi luimeme qui, dans une circonstance a la fois grave et douloureuse, nous a transmis ces details.

Wenilon, comble de ses bienfaits (3), 1'avait indignement trahi en 858. Seul de tous les prelats francais, il avail favorise 1'invasion de Louis-le-Germanique, appele par quelques seigneurs rebelles; il lui avait ouvert.les portes de

(1) Ives de Chartres, lellre 189.

(2) Eudes en 890, Robert en 994, Louis-le-Gros en 1109, furent galement sacres a Orleans.

(3) Wenilon ou Guenilon, simple clerc de la chapelle de Charles-le- Chauve, avait ete en 841 eleve par lui, du coiisentement des eveques de la province, au siege metropolitain de Sens.

sa ville episcopale, et, dans un conciliabule d'eveques a demi-etrangers, preside par lui-meme au palais d'Attigny, il avail ose mettre en deliberation la deposition de Charles et 1'elevation de Louis, son frere, au trone.

Mais une promple reaction s'etait faiteen faveurduroi. Louis et ses partisans avaient pris la fuite, et 1'annee suivante (859), au concile de Savonnieres (Saponarias), devant quarante areheveques et eveques des douze provinces de France, d'Agius (d'Orleans), de Loup (abbe de Ferrieres), etc. , le roi, assiste de ses deux neveux, fils de Lothaire, accusait Wenilon de haute trahison et demandait, a son tour, sa mise en jugement devant ses pairs.

Get acte solennel d'accusation a ete conserve par 1'histoire ; Charles y rappelle les bienfaits dont il a corable Wenilon; le traite de Verdun acceple et jure par tous; les serments de fidelite pretes en ses mains par les grands, les eveques et Wenilon lui-meme ; puis, interpellant avec une legitime indignation cet archeveque infidele :

II n'a pas seulement reconnu mes droils, il ne

m'a pas seulement donne sa foi, il a fait plus encore : c'est lui, Wenilon, qui, sur le libre vceu et aux unanimes acclamations des eveques de mon royaume, dans sa propre circonscription metropolitaine, dans la ville d'Orleans, dans la basilique veneree de Sainte-Croix,m'a sacre roi selon les rites antiques, a verse 1'huile sainte sur mon front, et, la couronne posee sur ma tete, le sceptre royal en ma main, m'a fait asseoir sur le trone, pour le gouvernement des peuples (1).

(1) .... Sed et post hoc, electione sua, aliorumque episcoporum, ac cceterorum fidelium regni nostri voluntate, consensu et acclamatlone, cum aliis archiepiscopis et episcopis, Wenilo in dicecesi suo, apud Aurelianis dmtatem, in basilica Sanctce Crucis, me secundum traditionem ecclesiasticam regem consecrant, el in regni regimine chrismate

Devant un tel temoignage, on s'explique difficllement que plusieurs de nos annalistes (La Saussaye, Lemaire, Syraphorien Guyon) aient place cette solennite en Fanne'e 841, sous 1'episcopat de Jonas.

Le roi n'indique aucune date, a laverite; mais ilressort evidemment de ses paroles que son sacre fut posterieur au traite de Yerdun, des lors a 1'annee 8-43, et qu'il eut lieu consequemment sous 1'episcopat d'Agius. Les annales de Saint-Bertin precisent 1'annee 848, et la justifient par la presence a Orleans des seigneurs d'Aquitaine, apres la defaite des Normands. (1) J'ai suivi cette indication,

sancto perunxit, et diademate atque regni sceptro in regni solio sublimavit... (Libellus proclamations Domni Caroli regis, apud Wenilonem arcMepiscopum Senonum, art. II. D. BOUQUET, t. VII, p. 153.)

C'est a la suite de cette vehemente apostrophe que Charles laisse echapper ces etranges paroles, tant de fois reprochees a sa memoire, et qui, sorties de la bouche d'un prince jeune, fier, et certainemenl eclaire, temoignent de la confusion d'idees qui regnait alors sur la nature ei les limites des pouvoirs :

... A qua consecratione vel regni sublimitate supplantari vel projici a nullo debueram, saltern sine audientia et judicio Episcoporum quorum ministerio in regem sum consecratus, et qui throni Dei sunt tlicti, in quibus Deus sedet, el per quos sua decernit judicia; quorum pdternis correptionibus et castigatoriis judiciis, me subdere sum paratus, et in prcesente sum subditus... (Libellus., etc., art. II.) ... Des droits nes de cette consecration, de ce trone ou je suis monte, nul n'avait pon- \oir de me depouiller, avant que je n'eusse ete entendu et juge par les eveques, dontl'onction sainte m'avait confere le pouvoir royal. Us sont les trdnes de la sagesse de Dieu, et Dieu, par leur bouche, prononce ses arrets supremes. A leurs reprimandes paternelles, a leurs chatiments souverains, je suis toujours pret a me soumettre, et en ce moment encore^ je les accepte par avance...

(1) Dani Burdigalam Aquitani(e,judceisprodentibus, captam depopulatamque incendunt ; Aquitani desidia, inertiaque Pippini coacti, Carolum petunt, atque in urbe Aurelianorum pene omnes nobiliores cum Episcopis et abbatibus in regem eligunt, sacroque chrismati delibutum

acceptee d'aiileurs par la pluparl des historiens raodernes (1).

Gharles-le-Chauve vint bien a Orleans en 841 ; mais il n'y sejourna pas, et en repartit aussitot pour Nevers, et de la pour Bourges (2).

Une importante mission conflee a noire eveque dans son propre diocese, quelques annees apres le sacre et trois ans avant la trahison de Wenilon, lui permit de donner un nouveau temoignage de sa prudence et de sa fermete habiluelles.

Le silence garde par nos annalistes, sur ce grave episode de la vie d'Agius, me force d'entrer dans quelques details.

La conservation des biens donnes par la pie te des fideles aux eglises et monasteres etait, en ces temps de desordre et de violence, une des vives et constantes preoccupations de 1'episcopat.

En vain, pour proteger ces proprietes contre la convoitise des gens de guerre, les conciles menagaient les spoliateurs des plus terribles anathemes; en vain, a de frequents intervalles, les etablissemenls religieux demandaient aux papes, aux rois, aux eveques, des diplomas confirmatifs, et placaient ainsi leurs domaines sous la protection des plus "hautes autorites; la cupidile des grands eludait ces mesures protectrices.

Pilles durant la guerre, spolies pendant la paix, les

et benedictions Episcopali solemniter consecrant. (Ann. BERTIN, anii. 858.)

(1) Qall. Christ., t. VIIT, col. 1424. M. Henri MARTIN, Hist, de France, t. II, p. 425. M. 1'abbe V. PELLETIER, Les Eveques d'Orleans depuis les origines chre'tiennes, ,p. 33.

(2) NITHARD, Hist., D. BOUQUET, t. VII, p. .18. A.

monasteres, habituellement isoles au milieu des forets ou des carapagnes, en etaient reduits a se choisir pour defenseurs, sous le nom d'avoues (advocati), des hommes puissants on en faveur, qui, d'ordinaire, faisaient payer cher leurs services, et parfois retenaient en jouissance, meme en propriete, les biens qu'ils s'etaient charges de proteger(l). Les generosites interapestivesdes abbes etles depenses occasionnees par le service militaire du au roi s'ajoutaient encore a ces causes de ruine, de lelle sorte qu'avec 1'apparence de domaines et de revenus considerables qui surexcitaient tant de convoitises, les pauvres momes, manquant souvent du necessaire, vivaient, en realite, dans la plus miserable detresse.

Les ecrits du temps, les lettres de Loup de Ferrieres et d'Hinckmar deplorent, avec tine amere douleur, ces tristes consequences des detournements ou de la spoliation des revenus monastiques.

De plus graves abus regnaient encore. Les rois carlovingiens s'elaient peu a peu attribue le droit de pourvoir aux abbayes vacantes ; d'y nommer pour abbes des laiques, hommes de guerre ou favoris de cour; souvent meme de reunir plusieurs communautes richement dotees sur la tete du meme titulaire.

Nous verrons bientot le celebre Hugues, surnomme 1'Abbe, allie a la famille regnante, jouir a la fois des ab-' bayes de Saint-Aignan d'Orleans, de Saint-Marlin de Tours, de Saint-Germain d'Auxerre, etc.

Quelques-uns de ces laiques savaient se contenter de la jouissance des biens, et laissaient aux soins d'un doyen, pretre ou clerc, 1' administration interieure.

(1) Gloss. DUCANGE, au mot Advocati. L'abbe ROCHER, Histoire de I'abbaye de Saint-Benoit, p. 63.

Mais d'autres ne craignaient pas de venir s'installer avec leurs families et leur suite dans les etablissements monastiques, et y reglementer, a leur guise, les religieux et les choses saintes.

Les eveques s'elevaient avec douleur centre de telles enorraites; les conciles jetaient des cris d'indignation; 1'Eglise lancait ses foudres spirituelles.

Des choses lamentables, horribles a entendre,

d.esolantes a redire, sont venues a notre connaissance, s'ecriaient, en 845, les Peres du concile de Meaux ; con- Irairement a toute autorite, aux prescriptions des saints pontifes, aux regies sacrees de 1'Eglise chretienne, des laiques viennent s'installer en maitres dans nos raonasteres reguliers, parmi les pretres et les levites, et staff tuent, a titre d'abbes, sur leur vie et I'accomplissement de leurs devoirs (1).

Et plus tard, au concile de Trosley : Aux jours

ou nous vivons, des laiques, avec leurs femmes, leurs enfants, leurs soldats, leur suite, leurs raeutes de chiens, osent penetrer dans les monasteres consacres a Dieu, y elablir leur demeure, y gouverner a leurs caprices non seulement les religieux et les chanoines, raais jusqu'aux vierges chretiennes qui y vivent dans la <r retraite... N'est-ce pas la 1'abomination de la desolation : annoncee par les saintes Ecritures ?. . . Les abbes doivent etre essentiellemeiit des personnes religieuses, soumises a la regie et a la discipline canoniques (2).

(1) ... Perventum est siquidem ad nos, quod audita lugubre ac dictu nefas, actuque horribile ac nimis triste dignoscitur ; quiet contra omiiem awthoritatem, contra patrum decreta, ac tothts Christiana; reliyionis consiietudinem, in monastertis regularibus, laid in medio .sacerdotum et levitarum... ut Domini ac magistri resideant, et velul Abbates de eorum vita et conversatione decernant. (Condi. Meld.)

(2) ... Nunc auteni in monasteriis Deo dicatis monachorum, canoni-

Tel etait le triste etat de choses auquel, en son diocese, Agius etait appele porter quelque adoucisseraent. Ces graves abus ne eesserent qu'a I'avenement de la troisierae race.

Hugues Capet et ses successeurs, soil par un louable sentiment de justice et de piete, soil pour concilier a leur dynastie naissante le puissant appui du clerge, rendirenl alors aux etablissements ecclesiastiques la gestion de leurs affaires et la jouissance d'une grande partie de leurs biens.

Puis, selon la trisle evolution des choses humaines, cinq siecles apres, 1'abus reparut avec des formes plus adoucies, mais des effets non moms regreltables, dans la deplorable institution des abbes commandataires.

L'illustre abbaye de Saint-Benoit-sur-Loire, au diocese d'Orleans, avait echappe a quelques-unes de ces graves irregularite s ; mais la detresse des religieux n'y etait pas moins profonde. 11s s'en plaignaient donloureusement au roi, le suppliaient de prendre en pitie leur indigence, lui exposaient que les pillages des gens de guerre, les depenses occasionnees par la crainte des Normands, les dons excessifs des abbes, etc., etc., absorbaient completement les revenus de la communaute.

Charles aimait ce saint monastere, situe pres de sa residence de Germigny ; il lui donnait de frequents temoignages de sa munificence. C'etait la qu'en 845 il avait conclu la paix avec Pepin, son neveu ; il 1'avait de nouveau visite en 847 (1). Les plaintes des religieux le louchaient, mais le rernede etait difficile,

corum, et sanclimoniaUum, Ablates laid cum suis uxofibus, filiis et filiabus, cum multibus morantur et canibus... ista namque vere est abominatio desolationis. . . Gensemus igitur ut A bbates sint religiosce personce et qucs religiosam noverint disciphnam... (Synodus apud Trosleiimi, c. xxvni, ann. 909.)

(1) MABILLON, Ann. bened., i. II et III. L'abbe ROCHER, Hist, de Sainl-BenoU, p. 81 etsuiv.

L'abbe de Fleury jouissait d'une haute position. Sur la demands de Charles lui-meme, Gregoire IV, par une bulle de 1'an 834, lui avait donne la preeminence d'honneur sur toutes les communautes francaises soumises a la regie de Saint-Benoit. Raoul, titulaire actuel, elait en meme temps archeveque de Bourges, et c'etait la faveur royale qui le maintenait en cette double fonction, clont le cumul ne cessa qu'en 859 , sur les vives instances du concile de Savonnieres (1).

Charles investit done d'un caractere eminent ceux de ses eonseillers auxquels il resolut enfin de confier 1'examen de cette affaire, qui touchait a 1'etat general du royaume, et c'est avec le litre ft envoy es royaux (Missi dominici) que Wenilon, archeveque de Sens, Agius, eveque d'Orleans, Hildegaire, eveque de Meaux, et Bernard, abbe de Fosses, se transporterent a Saint-Benoit-sur-Loire.

Les plaintes des religie,ux furent trouvees fondees. Les quatre envoyes royaux, jugeant alors que de simples pallialifs seraient insuffisants, prirent une resolution decisive, et soumirent au roi 1'adoption d'une mesure qui devait desormais apporler une profonde modification clans la gestion des biens monastiques.

Us proposerent de diviser 1'ensemble des proprietes de la coramunaute en deux portions ou menses completement distinctes : la mense abbatiale, a la disposition de 1'abbe; la mense conventuelle., aflectee aux besoins des moines.

Le roi ratifia ces dispositions, et dans un diplome du 25 septembre 855, il designa nominaiivement les domaines specialement destines a 1'entrelien des religieux, avec defense formelle a 1'abbe d'en rien distraire a 1'avenir 2.

(1) Concilium Tullense ad Saponarias, c. xi; SIRMOND, t. III.

(2) Archives departement., CartuL de Saint-Benoit-sur-Loire, t. I,

Ainsi fut etablie a Saint-Benoit la grande et fondamentale division qui, vers la rneme epoque, fut appliquee aux importantes abbayes de Saint-Denys et de Saint-Germaindes-Pres, et devint peu a peu la regie universelle.

Je dois ajouter ici, pour ne rien omettre, que le nom d'Agius se trouve encore mentionne dans un ancien diplome inscrit au carlulaire de 1'abbaye de Saint Euverte et accepte par de savants auteurs (1).

II est raconte, dans ce document, que Charles, roi des Francs et patrice de Rome, etant en son palais d'Orleans, voulut visiter les lieux veneres de la ville, et se fit accompagner du pieux Agius, son eveque. Parvenus a 1'eglise Sainte41arie bors des murs, en laquelle reposait le corps de saint Euverte, 1'eveque aurait fait au roi le recit detaille des miracles par lesquels s'etait manifested la saintete de son illustre predecesseur, lors de son election a 1' episcopal, lors de la consecration de sa cathedrale, lors aussi du transport de ses reliques a 1'interieur de la ville, au moment de 1'invasion des barbares, puis de leur reintegration au lieu venere de sa sepulture primitive.

Le roi, profondement touehe de ce recit, et desirant se concilier a lui-meme la protection de ce grand serviteur de Dieu, aurait depose de riches presents sur son autel, et fait don au monastere de deux domaines considerables : Baudreville en Beauce, et Sennely en Sologne.

Cetle charte est datee d'Orleans, la quinzieme annee

p. 151, et t. II, fo 288. D. BOUQUET, t. VIII, p. 544. D. CHAZAL, Hist, cwnobii Floriacensis, 1. 1, 1. IV, ch. xv. (Bibl. d'Orl., rass. 270 fa's.) (1) Ce diplome est reproduit in extenso dans le Gallia Christiana, t. VIII, p. 480 des documents. II est mentionne, avec quelques observations, dans la Notice des diplomes et des chartes, de 1'abbe DE FOY, Recueil Brequigny, t. I, p. 179. La Saussaye (Ann. eccl. AureL] 1'accepte comme authentique, et 1'applique sans hesitation a Agius.

du regne de Charles-le-Grand, roi des Francs; elle porte les noms d'Agius, eveque d'Orleans et abbe de Saint-Euverte; de Rogeius, archeveque de Reims; de Deodatus, eveque de Soissons; de Jean, eveque de Troyes.

Nonobstant 1'acceptation de ce diplome par des savants dignes de respect, on ne saurait meconnaitre qu'il n'y ait beaucoup a dire a 1'egard des signatures qui s'y lisent et de plusieurs de ses enonciations, fort difficiles a concilier avec les dates et les faits constates.

Get examen serait ici peu opportun; je me bornerai done a voir, en ce document, un incontestable temoignage du respect qui s'attachait au nom d'Agius, et du souvenir, pieusement conserve, de son devoument aux interets du diocese.

Quelques mots me restent a dire des cruelles epreuves et des douleurs de son episcopal.

Aucune calamite ne devait etre epargnee a cette malheureuse epoque, epuisee de guerres intestines, dechiree par le demembrement du pouvoir, et que les fleaux du ciel, joints aux desastres des invasions etrangeres, accablaient de tous les maux a la fois.

On sail quels lamentables souvenirs les incursions des Normands ontlaisses dans 1'histoire du IX e siecle. Ces pirates, refoules dans leurs climats glaces par Tepee de Charlemagne, semblaient 'avoir attendu la mort du vaillant empereur pour renouveler leurs pillages.

Pousses par 1'amour de Tor, 1'ardeur de la vengeance et le fanatisme de 1'idolatrie, ils s'etaient jetes d'abord, avec leurs barques a voiles, sur les cotes et les embouchures; puis, remontant peu a peu les fleuves, ils portaient, j usque dans les provinces centrales, la desolation et la mort.

Rien ne saurait donner idee de la terreur qu'inspiraient aux populations ces pillards a demi-sauvages,dontles courses periodiques durerent plus de soixante ans. Les pretres et les religieux fuyaient leurs monasteres, emportant avec eux les reliques de leurs saints patrons; les habitants des campagnes, abandonnant leurs raoissons et leurs chaumieres, s'allaienl cacher dans la profondeur des forets. Le massacre et 1'incendie marquaient les pas des pirates; et quand, apres leur depart, les peuples eperdus sortaient de leurs retraites, ils trouvaient leurs eglises et leurs maisons reduites en cendres, les vivres et les tresors enleves, partout le desastre et la famine.

Des 1'annee 843, les Normands, avec une flottille de soixante-sept barques, avaient surpris et pille Nantes, et egorge 1'eveque aux pieds de son autel.

En 853 (1), ils remonterent plus profondement le fteuve. Prevenus du danger, les religieux de Saint- Martin de Tours leverent de terre les reliques venerees du grand thaumaturge des Gaules, et sous la conduite de leur abbe Herbernus , s'acheminerent en hale vers Orleans ,

Ils y trouverent Agius preoccupe des memes soins, mettant, lui aussi , en surete dans 1'interieur de la ville les restes de saint Euverte, trop en peril dans 1'eglise de Sainte- Marie hors des murs, ou ils etaient deposes.

Mais la ne se bornaient pas les sollicitudes du genereux eveque. De retour du concile de Soissons, ou, avec quelques prelats eclaires, il avait fait triompher 1'innocence de Burchardus (de Ghartres) ; tandis que les religieux de Tours, ne se croyant pas en surete a Orleans, poursuivaient, avec leur precieuxfardeau, leur marche vers Saint-

(i) Suivant d'autres en 854.

Benoit, et de la jusqu'a Auxerre; et qu'a leur exemple, les moines de Fleury quiltaient aussi leur monastere, emportant sur un chariot, dans tin colfre, les restes de leur saint fondateur, Agius et Burchardus relevaient le courage des Orleanais , armaient des soldals el des barques, et se disposaient a disputer energiquement le passage du fleuve (1).

Leurs efforts furenl couronnes de succes; les Normands n'oserent braver ces preparatifs de defense. Apres avoir pille Tours et Blois, ils chargerent le butin sur leurs barques et redescendirent la Loire.

Orleans fiit cette fois epargne.

Mais ce repos ne devait pas etre de longue duree. Les barbares se sentaient presque partout encourages par la faiblesse de la resistance. La feodalite se constituait aux depens de 1'unite du pouvoir. Les vassaux, cantonnes dans leur jalouse independance, loin de venir en aide a la royaute, ne repondaient le plus souvent a ses appels que par une inertie coupable, quelquefois par une abominable coalition avec les hommes du Nord. Le roi luttait, mais sans succes, presque sans espoir.

Deux ans apres, en 855 ou 856, les Normands reparurent; la terreur avait paralyse les courages et rendu sans doute impuissantes les exhortations d'Agius. Orleans fut pris. Le pillage et 1'incendie commencaient; le digne eveque parvint encore a sauver sa ville des derniers mal-

(1) Dani a Ligere consistences usque ad Blesum castrum veniunt ipsumque incendunt, volentes inde Aurelianis pervenire, eadem patraturi. Prceparantibus vero adversus eos navigia et bellatores Episcopo Aurelianensium Agio et Carnutum Burdiardo (Burchardo) ab intentions desislunt et inferiora Ligeris repetunt. (Ann. DERTIN, ann. 854, mieux peut-etre 853.) D. BOUQUET, t. VII, p. 76. Gallia Christ. , t. VIII, col. 1105.)

heurs. Au prix d'une forte ran<?on, il acheta le depart des pirates (1).

Enfin, en 865, tout une armee de Scandinaves, couvrant la Loire de ses barques, revint de nouveau se jeter sur Orleans. La lulte n'etait plus possible; la ville, livree au pillage, fut ensuite incendiee, les eglises et les monasteres devastes et brules. La cathedrale seule echappa aux flammes et survecut, mutilee, a cet immense desastre (2).

L'invasion avait ele si subite, que les titres les plus precieux des etablissemenls ecclesiastiques ne purent meme etre sauves (3).

Quaranle barques, commandees par un chef nomme Baret, avaient ete saccager Saint-Benoit, abandonne par les moines (4).

(1) Anno Domini 855, xiv kal. mail Northmanl Ligerim ingresMcivitatem Aurelianis adeunt,prcedanturet impunerevertuntur. (Chronic, de Gestis Northman, in Francia, D. BOUQUET, t. VII, p. 153.) Les Annales de saint Berlin rapportent le raeme fait dans des termes presque idenliques a la date de 856. (D. BOUQUET, t. VII, p. 71). Adrevald (Miracul. sancti Benedicti) le reporte en ces termes a 1'an 853 : ... Populata omni rircumquaque regions, hand longo post superiora Ligeris amnis navibus expetentes Aurelianis perveniunt, captamque urbem auro distrahunt. Agio tune temporis prcefatce urbis prcesulatum gerente, sicque ad tempus recedentes, etc. (D. BOUQUET, t.VH, p. 360.) Quelques divergences existent done entre les diverses chroniques, sur la date precise et meme sur quelques circonstances de la premiere et de la deuxieme invasion des Normands a Orleans ; j'ai cru devoir maintenir les fails, laissant subsister le disaccord entre les dates.

(2) Anno Domini 865 Northmani residentes in Ligere cum magno impetu... Aurelianis civitatem et ecclesias cremaverunt prceter ecclesiam Sanctca Crucis quamflamma, CMII inibi multum laboratum a Northmanis fuerit, vorare non jiotuit. (Chron. de Northm. Gestis, D. BOUQUET, t. VII, p. 154.)

(3) Charte de Karloman en favour de 1'eglise de Sainte-Croix d'Orleans en 883. (D. Luc D'ACHERY, Spicileg., t. VIII, p. 148.)

(4) ADREVALD, Mirac. sancti Benedict^ p. 75.

Agius parait avoir peu survecu a cette effroyable devastation de son diocese.

II souscrivit toutefois, en 866, aux actes du troisieme concile de Soissons, et semble meme y avoir personnellement assiste (1).

II n'assista pas en 867 au concile de Troyes, et s'y fit representer, comme je 1'ai dit plus haul, par Emmo, son archidiacre.

Puis, apres ces derniers actes de sa carriere episcopate, sa trace se perd et disparait.

Revint-il, avec son peuple, deblayer ces ruines arnoncelees, et preparer 1'ceuvre de restauration de Wauthier, son successeur?

Succomba-t-il a ses fatigues et a sa douleur? L'histoire, qui nous a transmis de precieux details sur sa vie, est rnuetle sur le jour et le lieu precis de sa mort (2).

Quoi qu'il en soil, les fails dont deposent les documents autbenliques et conlemporains permetlent, avec quelque droit, de reconnaitre qu' Agius fut un des pieux et savants eveques de son epoque : vir eximice pielatis et doctrince, dit Boulay (3); gardien vigilant de la discipline, non moins que des interets de son eglise. En un temps de desordre et de violences, il fut de plus un fidele conseiller du prince, defenseur de son pouvoir centre les usurpations des grands, athlete, de la justice et du droit en faveur des petits et des faibles. Quand le flot de la barbaric vint menacer sa ville

(1) SIRMOND, Cone. ant. Gall., t. Ill, p. 280 etsuiv.

(2) La souscription d*Agius au concile de Troyes, en 867, el la convocation du synode de Bou (pres Checy, Loiret), par Wauthier, son successeur, en 868, seconde annee de son elevation a 1'episcopat, circonscrivent toutefois la date precise de la mort d'Agius enlre des limiles fort restreinles.

(3) Historia univertalis Parisiensis, t. I, p. 548.

episcopate, il sut montrer qu'il etait digne d'y commander, en ayant le courage de la defendre; puis lorsque, apres tant de luttes et de sacrifices, il vit ses efforts frappes d'impuissance, son diocese devaste, ses eglises incendiees, les vases sacres et les riches presents des rois emportes par les pirates, ses pretres et ses religieux depouilles ou massacres, il comprit que son jour etait venu, qu'a d'autres etait reserve de cicatriser tant de blessures, et le cceur brise, il s'eteignit sur ces ruines.

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