LA CHARTE DE FONDATION
Les details qui viennent d'etre rappeles dans la premiere partie de ce travail pourront jeter quelque lumiere sur le diplome que je dois maintenant apprecier, car dans ces vieux monuments du passe, les documents et les faits contemporains s'expliquent et se justifient 1'un par 1'autre.
Plusieurs mois s'etaient ecoules depuis le concile de Soissons, ou Agius s'etait rencontre avec 1'eveque de Chartres, Burchardus, et depuis le jour oil ces deux courageux pontifes, unissant leurs efforts, avaient fait reculer les Normands par leur energique attitude, et preserve cette fois, du moins, Orleans des horreurs du pillage.
On esperait sans doute que les barbares, decourages par cet echec, porteraient ailleurs leurs ravages; et les
chanoines de Saiht-Aignan , ramenes par celte sec&rile passagere a leurs religieuses preoccupations, sollicilaient d'Agius, pour la translation do leur cimetiere et la construction de la chapelle, le diplome, objet de celte etude (1). En voici le texte, que j'emprunte, ainsi que les notes qui 1'accompagnent, a la savante lecture de M. Henri Bordier, revisee et annotee par lui sur 1'original (2) :
Anno incarnationis Dominicae DCCGLIIII, indictione II, anno etiam ordinationis XI, ego Agius, nullis praecedentibus (3) sed sola gratuita Dei miseratione Aurelianensis [civitatis] (4) episcopus, venerabilium canonicorum monasterii sancti Aniani
(1) Voir le fac-simile ci-joint.
(2) Celte charte, dit M. Henri Bordier, n'est pas demeuree inconnue aux habitants d'Orleans. Elle n'est meme pas inedite, mais on ne la trouve que dans un volume Ires-rare : Les Antiquites historiques dc I'e'glise royale de Saint-Aignan d'Orleans, par R. Hubert, chanoine de Saint-Aignan (1661, in-4). Le texte suivi par cet auleur est lire, comme il 1'indique, d'un cartulaire de 1'eglise Saint-Aignan, et non point de 1'original ; il differe un peu du notre. Parun accident doublement rare, I'original offre a la premiere ligne une faute, un mot passe, et le cartulaire reclifie la faute en reslituant tres-convenablement le mot omis II est probable que la charte avail ete ecrite en plusieurs originaux, et que celui qui a subsiste n'est pas le meme sur lequel le carlulaire avail ete transcrit. II y a dans le cours de 1'acte quelques autres differences legeres que nous avons egalemeut notees. Enfin, pour les noms des temoins, qui sont au nombre d'une trentaine, fort difficiles a dechiffrer, la lecture de Dom Hubert a ete lellement defectueuse que la plupart sont meconnaissables. (Henri BORDIER, membre residant de la Sociele imperiale des antiquaires de France, t. XXIX des Memoires de cette Sociele, p. 320 et suiv.)
(3) Le lexte donne par le chanoine Hubert ajoute ici, avec raison, meritis, soil qu'il ait supplee ce mot de liu-meme, soil qu'il 1'ait trouve dans le cartulaire dont il s'est servi. (Celte note et les suivantes, relatives au texte latin, sont dues a M. II. Bordier )
(4) Civitatis est omis par Hubert. (H. B.)
nobilissimi confessoris Christi, quod est in oriental! ejusdem civitatis parte construction, rationabilem ac pernecessariam suscepi petitionem postulantium scilicet ut quia cymiterium in circuitu memorati inonasterii per multa curricula annorum adeo jam tumulationibus decedentium refertum erat, ut vix quispiam sine effossione in Christo quiescentium inibi sepeliri posset, canonica auctoritate ac pontifical! assensu eis in prospectu [ipsius] (1) inonasterii super res scilicet ejusdem cappellam in honore praefati confessoris Christi licentiam construendi eo pacto concederemus ut ad exequiarum vel sepulturae officia ex hoc et in reliquum tarn praetaxatis canonicis quam reliquis fidelium amplitude et ambitus ipsius cappellae sufficere valeret (2). Quorum justissimis ac rationalibilibus petitionibus assensum praebere quam necessarium immo utilissimum judicantes, jam dictam cappellam ex sumptibus propriis funditus instaurandi licentiam concessimus atque quid eidem cappellae ex rebus propriis sibi videlicet a Deum timentibus peculiariter conlatis et glo.riosissimi regis Karoli cautione praecepti confirmatis in dotem contulerint vel quomodo earn dotaverint subter indere dignum duximus. Dederunt igitur memorati canonici supradicti monasterii, pari voluntate eodemque consensu, suprascriptae cappellae ad illud lum (3)... ex rebus propriis, in pago Aurelianensi, in vicaria De-illa-Quinta, in prospectu Aurelianis civitatis, in loco nuncupante "Villare, de vinea arpennos IIII, nee non et ultra Ligerim, in loco qui vocatur Gamedollus, de prato arpennos II, seu et in tertio loco in eodem pago in vicariaJDrcellensi similiter ex rebus propriis mansum I, habentem de vinea arpennos XIII, de terra arabili bunuarios XIII, atque in eodem loco unde in censum annuatim solvantur solidi X, cum casis, domibus, aedificiis, ortili,
(1) Ipsius est omis par Hubert. (H. B.)
(2). Dans Hubert : videretur. (H. B.)
(3) Ces deux derniers mots offrent quelque doute, parce que le scribe s'est repris en les iracant; mais il y a bien illud lum, avec un trait sur I'm, et il faut lire sans doute illud luminare. Le chanoine Hubert a lu, fort mal, ad Unvalum, et il a defigure les noms de lieu qui suivent, en mettant Illagimta et Cumedallas, et plus bas Bunt au lieu de bunuarios. (H. B.)
puteo et viridigario, pascuis, perviis acdjacentiis (1), exitibus et regressibus vel quantumcumque in eodem loco eorum videtur esse possessio vel -dominatio totum et ad inlegrum vel inexquisitum, eidem capellae ob amorem et honorem Dei tradiderunt atque delegaverunt, ita dumtaxat ut quia ex eorum sumptibus perfecta atque rebus propriis dotala est, semper absque alicujus . interrogatione ejusdem monasterii abbatis ad divinum officium peragendum et obeuntium exequias procurandas in eorum jure dominatione et ordinatione consistat. Hujus vero institutio testamenti, quatenus in saeculis procurrentibus inviolabilem, immo inter minabilem optineat vigorem, manu propria subter firmare ratum judicavimus, canonicorumque ejusdem monaslerii nee non reliquarum nobilium personarum manibus roborari statuimus.
Agius humilis episcopushujus institutionis testamentum fieri decrevi et subscripsi (2).
Theutgrimus presbyter et decanus subscripsi. Deusdedit diaconus subscripsi. Isembertus presbyter subscripsi. Vuarmundus presbyter subscripsi. Stephanus presbyter subscripsi. Berlubisus presbyter subscripsi. Joseph diaconus subscripsi. Gotofridus indignus presbyter subscripsi. Hayrmannus diaconus subscripsi. Frotgarius diaconus subscripsi. Urbanus presbyter subscripsi. Fulbertus diaconus subscripsi. Beringarius subdiaconus subscripsi. Stephanus clericus subscripsi. Raguisus presbyter subscripsi. Amator presbyter subscripsi. Gauzbertus diaconus subscripsi. Ratharius presbyter subscripsi. David subdiaconus subscripsi. Dagambertus subdiaconus subscripsi. Rodericus subdiaconus subscripsi. Ermenteus clericus subscripsi. Isembardus clericus subscripsi. Rodricus clericus subscripsi. Gendricus clericus subscripsi. Sarrus cle-
(1) Peut-etre le scribe a-t-il voulu metlre ad djacentiis pour ac adjacentiis. (H. B.)
J'oserai differer ici d' opinion avec M. H. Bordier, et lire dans le texte : adjacentiis. (Note de 1'auteur.)
(2) Les passages de ces souscriptions que nous mettons en italiqm sout ecrits, dans Poriginal, en earacteres tironiens. Nous les donnons avec la meilleure garantie en cette matiere difficile, celle de M. Jules Tardif, qui a bien voulu aider a notre lecture. (H. B.)
ricus subscripsi. Emmo clericus subscripsi. Salomon subdiaconus subscripsi. Aclefredus subdiaconus subscripsi.
Datum in mense januario, anno XIII (1) Christo auxiliante atque propitio regni domini nostri Karoli serenissimi regis, feliciter, amen.
Le grand style de ce diplome fait un veritable honneur a la chancellerie episcopate d'Orleans a. cette epoqtie. On y relrouve comme un reflet de la haute impulsion donnee aux etudes litteraires par Theodulphe, el qui s'etait maintenue sous Jonas, et sous Agius, dans les deux ecoles de Sainte-Croix et de Saint-Aignan, fondees specialement pour la ville.
Ce n'est qu'avec une certaine hesitation que j'en hasarde ici la traduclion. Si je n'ai pu reproduire 1'abondante ampleur de la periode latine,. je me suis du moins efforce de rendre le sens fidele et litteral du texte.
L'an de 1'incarnation du Seigneur DGCCLIIII, indiction II, XI e annee de notre ordination, moi Agius, sans aucuns [merites] anterieurs, mais par la seule et gratuite misericorde de Dieu, eveque d'Orleans, j'ai regu la juste et urgente requete des venerables chanoines du monastere de saint Aignan, glorieux confesseur du Christ, construit a 1' orient de la ville ; lesquels, attendu que le cimetiere etabli dans 1'enceinte dudit monastere depuis longues periodes d'ann6es est aujourd'hui tellement rempli de sepultures qu'aucune inhumation ne peut plus y etre faite sans decouvrir les restes de ceux qui y reposent en Jesus-Christ, ont sollicite de nous que, de 1'autorite canoriique et de notre consentement
(J) Les deux elements de la date : 1'an 854, indiction II, et 1'an XIII du regne de Charles-le-Chauve, au mois de Janvier, ne sont pas parfaitement d'accord. Ce devrait etre la quatorzieme annee du regne ; variation dontla cause nous echappe et qui se reproduit dans Men d'autres actes du meme temps (voy. les. Tables de Brequigny)^ mais qui n'iniirme en rien 1'authenucite de notre piece, (H. B.)
episcopal, permission leur fut doniiee de construire, en vue de ce monastere et sur ses dependances, une chapelle en Fhonneur du confesseur du Christ, sous la condition que 1'etendue de la chapelle et de son pourtour put suffire des a present et a 1'avenir aux funerailles et a la sepulture tant desdits chanoines que du reste des fideles.
Jugeant utile et meme necessaire d'acceder a ces justes et raisonnables demandes, nous avons autorise lesdits chanoines a construire de leurs propres deniers ladite chapelle, et nous avons juge a propos d'indiquer ci-apres de quelle maniere ils la doteraient, et quels biens ils lui attribueraient parmi ceux qui leur ont ete donnes en propre par des hommes craignant Dieu, et leur ont ete confirmes par 1'autoriteJ du diplcime de Charles, riotre glorieux roi (1).
Les chanoines dudit monastere ont done, de leur meme volonte et de notre egal consentement, pour 1'amour et 1'honneur de Dieu, transmis et delaisse, de leurs biens propres, a la susdite chapelle, pour son [luminaire], dans le territoire d'Orleans, en la vicairie de sa banlieue, en vue de la ville, au lieu appele Villare (Villiers), IIII arpents devignes; plus, de 1'autre cote de la Loire, au lieu appele Camedollus, II arpents de pres; plus, en un troisieme lieu du meme territoire d'Orleans, dans la vicairie d' Orcellensis (d'Orcelles?), aussi de leurs biens propres, un domaine eontenant XIII arpents de vignes, XIII bonniers (2) de terres arables, et dans le meme lieu, un cens annuel de
(1) Cette dotatiou prealable etait prescrite par le quatrieme concile d'Orleans, sous I'episcopat de Marcus, en 541 : Si quelq.u'un possede ou veut avoir, sur son domaine, un oratoire, il doit avant tout lui affecter des terres suffisantes et des clercs qui remplissent leur ministere, afin que les lieux consacres Conservent le respect qui leur est du. > Si qtiis in agro suo habet aut postulat habere dioecesimj primum et terras ei deputet snfficienter, et clertcos qui ibidem sua oflicia impleant, ut sacratis locis reverentia condigna tribuat. (Condi. AureL, can. 4.) Cette prescription se retrouve, comine on 1'a vu ci-dessus (page 2, note), dans le canon 46 du Concile de Kiersi (Carisiacum), ann. 858.
(2) Mesure agraire : terrain delimite pai* des bornes (bcrnna). (V. DUCANGE au mot Bonnarium.J
X sols a percevoir, avecles habitations, maisons, edifices, jardin, pints, verger, paturages, cliemins, dependances, entrees et sorties (1), et tous autres droits de possession et propriete qu'ils puissent avoir en ce meme lieu, en totalite et sans restriction ni reserve ; de telle sorte que cette chapelle etant construite entierement aux frais et dotee des propres biens desdits chanoines, releve a toujours, en ce qui concerne la celebration du service divin et les funerailles des morts, de leurs droits, autorite et juridiction, sans 1'intervention del'abbe, quel qu'il soit, de ce monastere.
Et pour que les dispositions du present acte aient force inviolable et a toujours dans les siecles a venir, nous avons juge opportun de le confirmer de notre propre signature, et de le fortifier de celles des chanoines dudit monastere et d'autres nobles personnages.
Agius, humble eveque, j'ai fait dresser 1'acte de la presente fondation et je 1'ai souscrit.
Theutgrimus, pretre et doyen, j'ai souscrit; Deusdedit, diacre, j'ai souscrit; Isembertus, pretre (2), j'ai souscrit; Vuarmundus, pretre, j'ai souscrit, etc.
Donne au mois de Janvier 1'an XIII de 1'heureux regne de notre seigneur Charles, serenissime roi, par la protection et le secours da Christ. Amen.
La charte dont le texte vient d'etre mis sous les yeux du lecteur est 1'un des beaux .monuments eerits de 1'epoque carlovingienne qui soient parvenus jusqu'anous. Elle reunit les divers caracteres qui se rencontrent rarement a la fois dans les diplomes de ces temps recules : 1'incontestable authenticite, la parfaite conservation, la date certaine, la purete de 1'execution graphique, le nombre des signatures autographes.
Les faits qu'elle constate et les souvenirs historiques qu'elle rappelle ajoutent encore a sa valeur.
(1) Voir DUCANGE au mot Exitus.
(2) Voir ci-apres, pour Isembertus, page 43 (note).
Elle doit etre etudiee sous ces differents aspects.
1 Observations paleographiques (1). La charte est ecrite sur beau velin de 61 centimetres de hauteur sur 45 de largeur, plus une marge de quelques centimetres au pourtour, plus etroite sur les cotes lateraux.
Elle est a peine entamee de petites dechirures a deux des angles opposes, et marquee de legeres taclies d'humidite.
Ouelques annotations de diverses epoques, non reproduites au fac-simile, se lisent au revers.
D'abord, en letlres capitales d'une epoque pen eloignee de celle du diplome :