Chartes de communes et d'affranchissements en Bourgogne
La longue vie de Joseph Garnier apparaît semblable à celle d'un de ces bénédictins qui entrés jeunes dans leur cellule, y vieillissaient doucement pour y mourir pleins de jours et de labeur utile, en paix avec Dieu et avec les hommes. Né à Dijon, rue Berbisey 34, le 24 avril 1815, d'Antoine Garnier, ferblantier, et d'Anne Sandier, en novembre 1830, à quinze ans, il entrait comme surnuméraire aux Archives départementales, de l'ancienne Bourgogne pour mieux dire, alors établies ou plutôt entassées au second étage de l'Hôtel de Ville actuel, et devenait deuxième employé en 1832. Le conservateur était alors Joseph Boudot ; né à Talmay (Côte-d'Or) vers 1762, moine à Cîteaux, défroqué par la Révolution, il encourut, bien qu'il n'eut jamais quitté le' sol français, l'accusation alors mortelle d'émigration et y échappa je ne sais comment, mais ce lui fut un titre qu'il saura faire valoir plus tard. Après avoir été quelque temps notaire, il succédait le 1er décembre 1826, aux Archives départementales à Esprit-Nicolas Coindé, mort le 25 novembre. Le cabinet du conservateur — ce sera plus tard la salle à manger du directeur de l'Ecole des beaux-arts — était au-dessus de l'ancien cabinet des Estampes aujourd'hui des conservateurs du musée, et du passage à colonnes qui fait communiquer les cours d'honneur et de Bar.
Un sanctuaire, ce cabinet, et peu accessible au jeune employé ; cependant on l'y appelait parfois et son œil observateur voyait tout sans en avoir l'air. Souvent les amis de J. Garnier l'ont entendu décrire, hommes et choses, ce cénacle où fréquentaient le docteur Louis-Nicolas Vallot, un botaniste vieillot toujours en noir et en culotte courte ; le conservateur
du musée, Charles-Balthasar-Julien Févret de Saint-Mémin, froid et distant, bonhomme au fond, un peu lourd et en perruque frisée ; Louis- Bénigne Baudot, juge au tribunal civil, d'abord plus engageant, une autorité en archéologie et parlant volontiers de ses riches collections, vrai musée dont il était à bon droit très fier ; Gabriel Peignot, le philologue et bibliographe ; Léon-Victor-Raoul Leclerc baron de Juigné, le neveu de M. de Saint-Mémin, ancien capitaine d'état-major, démissionnaire à la chute des Bourbons, parlant peu et d'une politesse plutôt intimidante, mais serviable et sûr, impeccable en fait de généalogies et sachant tout ce qu'on lui demandait sur l'histoire des familles bourguignonnes. Enfin, Joseph Garnier faisait au naturel le portrait de l'archiviste lui-même, gros, entassé et tout blanc, serré dans une robe de chambre noire plus qu'usée qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à une soutane ; un corbeau familier voletait en croassant à travers la pièce, mais perchait le plus souvent sur l'épaule de son maître.
Ce fut pendant le règne de Boudot aux Archives qu'elles quittèrent le deuxième étage du Logis du Roi pour la rue Jeannin et l'ancien hôtel du chancelier de Bourgogne sous Philippe le Bon, Nicolas Rolin. La ville l'avait acquis de ses héritiers en 1500, pour en faire son Hôtel de Ville; mais après qu'elle fut devenue propriétaire en 1831, de tout ce qui ne lui appartenait pas encore de l'agglomération formée par le palais des Etats et le Logis du Roi, le Département lui acheta l'ancien hôtel Rolin. Autorisée par ordonnance royale du 22 mars 1833, l'acquisition est du 18 avril suivant. Plusieurs années devaient être employées au transfert et au classement des archives; J. Garnier s'y consacra utilement pour le service et pour lui-même. Il y prit, en effet, cette connaissance parfaite, on pourrait dire aussi cet amour du dépôt qui rempliront désormais sa vie entière. Quant à Boudot, il n'eut pas la satisfaction d'achever l'œuvre commencée. Poursuivi par une cabale de petite ville qui le dénonçait comme inféodé au régime tombé en 1830, il y avait bien un peu de cela, ce vieillard inoffensif et à tout prendre méritant, dut donner sa démission à la fin de 1836 et eut pour successeur, le 29 mars 1837, un avocat, de titre plutôt que de profession, archéologue et historien amateur, Charles-Hippolyte Maillard de Chambure, auteur d'agréables ouvrages qui ont surtout le mérite d'être venu des premiers. Né à Semuren-Auxois, le 23 messidor an VI-11 juillet 1798, il mourra aux Archives,
le 10 septembre 1841. Boudot était mort dès le 21 janvier 1838, à 76 ans, moins de deux ans après sa démission.
Entre temps, Garnier s'initiait aux secrets de la paléographie et suivait les cours de l'Ecole des Chartes créée sur l'inspiration de Boudot, par arrêté du marquis d'Arbaud-Jouques, préfet de la Côte-d'Or, en date du 8 septembre 1829. Elle n'exista que peu d'années, ne pouvant faire concurrence pour l'enseignement et la valeur du diplôme à l'Ecole de Paris projetée par Napoléon en 1807, essayée sous la Restauration en 1821, créée définitivement le 11 novembre 1829. Ses élèves furent toujours en petit nombre, mais il en est deux dont les noms doivent être conservés ; d'abord, bien entendu, J. Garnier, qui conquit haut la main son diplôme de capacité en 1833, ensuite Maximilien Quantin qui de 1833 à 1879, fut archiviste et très distingué du département de l'Yonne.
En 1835, J. Garnier, dont la réputation ne faisait que grandir, est envoyé à Beaunepour y réorganiser les archives communales. Il devient, en 1836, employé principal et l'année suivante, la Commission administrative des hospices de Dijon le charge de compléter l'inventaire de ses archives commencé dès 1821, mais demeuré en route; le 5 mai 1837, il entre comme associé résidant à la Commission départementale des Antiquités et deviendra membre titulaire le 14 août 1840. En 1839, sur la proposition de Guérard et de Leprevost, il est nommé correspondant du ministère de l'Instruction publique et en 1841, archiviste de la ville de Dijon. Enfin, ses premiers travaux sur les chartes bourguignonnes lui méritent en 1843, une médaille d'or au concours des Antiquités nationales.
Le 16 mars 1848, un arrêté de James-Demontry, un Dijonnais de naissance et d'habitat, commissaire du Gouvernement provisoire dans la Côte-d'Or, nommait Joseph Garnier conservateur des Archives départementales en remplacement de Claude-François Rossignol révoqué ; celui-ci, très honnête homme, ne s'était pourtant pas fait que des amis. Né à Volnay (Côte-d'Or), le 26 février 1802, il n'avait d'autres titres que quelques menus travaux d'archéologie et d'histoire, une plume alerte, un tempérament autoritaire de polémiste et de batailleur, enfin des éducations faites dans quelques familles bourguignonnes. Assurément il appartenait et en> militant au parti vaincu le 24 février, mais cela ne sau-
rait justifier une destitution qui ne s'imposait pas puisqu'il s'agissait d'une fonction non politique. On aurait pu invoquer ce fait que, pas plus, d'ailleurs, que son prédécesseur Maillard de Chambure, Rossignol n'était sérieusement qualifié pour diriger un des dépôts les plus importants qui soient en France; mais l'idée de confier des archives à un professionnel de la paléographie ne venait alors à personne et fut étrangère à la révocation prononcée par James-Demontry. J. Garnier, il est à peine besoin de le dire, toutefois les choses sont encore mieux quand on les dit, ne fut pour rien dans l'acte du 16 mars ; il ne sollicita pas, ne fit pas solliciter sa nomination à une place qui n'était pas vacante. Mais lorsque fut irrévocablement prise la décision de remplacer Rossignol, J. Garnier n'ayant aucune obligation personnelle envers lui, crut devoir accepter le poste offert. Et ses meilleurs amis l'y engagèrent sentant bien que le choix d'un homme dont la compétence était indiscutable, empêchait du moins l'intrusion d'un étranger sans titres ni qualité. De fait, cène fut qu'un faux départ; le préfet Pages nommé en janvier 1849, pour représenter dans la Côte-d'Or la politique de l'Elysée et de l'Assemblée nationale, fit honnêtement comprendre au nouvel occupant qu'il devait se retirer. La démission fut donnée le 21 avril 1849 et J. Garnier reprit sa place aux archives de la ville tandis que Rossignol rentrait au dépôt départemental.
Cet à-coup ne fit aucun tort à J. Garnier dans l'opinion ; ainsi, de 1850 à 1854, il est associé aux travaux de la commission nommée par l'Académie des Inscriptions à l'effet d'établir la liste générale des chartes et diplômes antérieurs à Philippe-Auguste. Le 2 février 1853, il entre à l'Académie des arts, sciences et belles-lettres de Dijon, en 1854 à la Commission des archives communales du département. Le 8 janvier 1857, le baron de Bry, préfet de la Côte-d'Or, le nomme inspecteur des archives communales et en 1859, des archives hospitalières. Enfin, le 25 mars 1862, J. Garnier remplace aux Archives départementales où il devait demeurer jusqu'à sa mort, c'est-à-dire plus de quarante-un ans et demi, François Rossignol nommé conservateur du Musée des Antiquités nationales, créé par Napoléon III au château de Saint-Germain-en-Laye. Quand la Franche-Comté imagina de revendiquer pour elle YAlesia Mandubiorum gauloise et de disputer à Alise-Sainte-Reine l'honneur d'avoir été le théâtre de la péripétie finale du duel entre César et Vercingétorix, Rossignol
se jeta dans la mêlée avec toute la fougue de son tempérament combatif. Et parmi ses nombreux ouvrages d'archéologie et d'histoire, le meilleur est manifestement son mémoire de 1856, Alesia, étude sur nue campagne de Jules César, réponse un peu improvisée, mais brillante, solide môme au paradoxe comtois et que couronna l'Institut. Cela mit l'auteur en bonne posture à Paris dans le monde de l'érudition officielle, et Napoléon III crut faire un excellent choix en l'appelant à la direction du nouveau musée. Mais l'esprit organisateur manquait totalement à Rossignol et quelques défauts de caractère le rendirent bientôt impossible. Aussi, dès 1864, était-il mis à la retraite et honorablement puisqu'on lui donna en compensation la croix de la Légion d'honneur. Il se retira dans le pays de sa femme, Bourbon-Lancy (Saône-et-Loire), en fut longtemps maire et assagi, très justement considéré, y mourut le 3 juin 1886.
J. Garnier conserva provisoirement la direction du dépôt communal et c'est seulement le 20 décembre 1865 qu'il remettra le service à un jeune chartiste d'origine dijonnaise, Louis de Gouvenain. Chevalier de la Légion d'honneur du 3 avril 1869, J. Garnier était fait officier d'Académie le 22 mars 1876, puis de l'Instruction publique le 26 mars 1881. Il avait reçu une médaille d'or pour sa part dans l'organisation de la section des archives à l'Exposition universelle de 1878.
Un de ses grands et dignes amis, Joseph Magnin, sénateur inamovible, ancien ministre et gouverneur de la Banque de France, président du Conseil général, demanda la rosette d'officier pour ce bon serviteur de l'érudition française, ce qui fut promis pour le 1er janvier 1904. Mais dans les premiers jours de novembre précédent, une congestion pulmonaire jugée d'abord peu grave força le vieil archiviste à s'aliter. Jusqu'à la dernière heure, ou peu s'en faut, la maladie respecta cette belle intelligence; ainsi, dans la matinée du samedi 14, J. Garnier réglait encore quelques affaires de service et corrigeait les épreuves de cet Annuaire départemental créé par lui en 1857, et auquel il ajoutait toujours un chapitre d'histoire anecdotique fondé sur une documentation inédite. Puis, vers le soir, le sentiment s'éteignit, le malade tomba dans le coma et au seuil de la nuit, rendit doucement le dernier soupir ; il comptait soixante-treize ans de services !
Telle a été dans ses divers stades la carrière publique de l'auteur des
Chartes bourguignonnes ; ce bénédictin laïc ne se voulut jamais marier et n'y eut pas de regret. Laissant à d'autres le soin de faire la bibliographie de ses œuvres, j'essayerai de le montrer tel qu'il m'est apparu dans l'intimité de sa vie et de sa personne.
Au lendemain de sa mort, un groupe de ses élèves et amis se forma en comité dans le dessein de consacrer aux Archives mêmes, un mémorial à celui qui en avait été pendant tant d'années l'âme et la vie intérieure. Une souscription fournit rapidement les ressources nécessaires et la commande d'un buste en bronze fut donnée à M. Jean-Ernest Boutellier, sculpteur, élève de Falguière, directeur de l'Ecole nationale des beaux-arts de Dijon, né à Toulouse en 1851, mort à Dijon en 1916. Placé sur le premier repos du grand escalier, le buste est posé sur une gaine dessinée par feu Charles Suisse, architecte en chef des monuments historiques à Dijon, exécutée par feu Xavier Schanosky, maître imagier à Dijon, l'un et l'autre les confrères de J. Garnier à la Commission des antiquités. Ce bronze d'une très belle facture, présente à la base des emblèmes, parchemins chiffonnés et sceaux pendants, ceux de la commune de Dijon et du duc Philippe le Hardi, qui caractérisent heureusement les fonctions remplies par J. Garnier aux archives de la ville puis de l'ancienne Bourgogne. Mais la ressemblance n'a pas semblé parfaite à ceux qui ont connu le vieil archiviste au dernier période de sa vie. Elle est absolue, au contraire, dans l'eau forte mise en tête du présent volume, et qui offre de lui une image fidèle parce que familière. C'est bien l'homme surpris en attitude de travail, dans cette blouse grise au col dénoué, qui lui servait de robe de chambre en été, assis à son modeste bureau, face à la porte de son cabinet. Sans quitter la plume, il a levé la tête à l'entrée d'un visiteur ; or, celui-ci était un collègue, un ami, Jules Gauthier, archiviste du Doubs, qui sera son successeur; habile photographe et artiste, il sut fixer tout aussitôt le tableau offert à son objectif. Un maître de l'eau forte contemporaine, un Dijonnais devenu Parisien, M. Victor Focillon, a traduit de sa pointe coloriste comme un pinceau, ferme comme un ébauchoir, l'image photographique désormais stabilisée dans l'éternité relative du noir et du blanc. Jeune, J. Garnier était d'un blond ardent et portait seulement une épaisse moustache encore roussie par le mâchonnement habituel d'une cigarette toujours brûlée jusqu'aux lèvres. Plus tard, il laissa
pousser sa barbe qui, comme sa chevelure rebelle et drue, devint finalement grise sans arriver jamais au blanc d'argent. L'œil bleu clair, très myope, mais fouilleur et malicieux avait cette limpidité que, même dans ses préparations les plus sommaires, La Tour sait donner d'un coup de crayon au regard de ses modèles. Et chez J. Garnier, ce regard ne trompait pas ; en Dijonnais de vieille souche, il n'aimait pas les sots et le laissait bien voir. Sans doute, ceux-ci par l'heureux privilège de leur état ne s'en apercevaient pas, mais la galerie n'en passait que de meilleurs moments. Rien de méchant, de persifleur, de provocant môme dans les manières de faire et de dire de J. Garnier, jamais il ne prenait l'offensive, seulement si on le cherchait on le trouvait toujours. C'était alors une ironie voilée, bonhomme, de pince sans rire, celle du véritable érudit qui déteste les faux savants, les avantageux venus pour briller non pour s'instruire ; ah ! l'effet qu'on croit produire et celui qu'on produit ! Le hasard m'a l'ait assister en ce genre à une scène des plus caractéristiques, voici : c'était dans la salle de travail où besognait pour l'instant le maître ; un monsieur dont j'ai toujours ignoré le nom et la qualité, personne ne fut jamais plus secret en ces choses que Garnier, fait passer sa carte et est introduit : « Monsieur l'archiviste, dit-il, désirant étudier )> la Réforme et la Ligue en Rourgogne, je m'arrête pour une journée à » Dijon, et vous serais reconnaissant de vouloir bien me faire donner le » dossier dont j'ai besoin. — Très bien, monsieur, on va vous apporter ce » qu'il vous faut. Seulement — et signe infaillible d'une malice prochaine » le ton se fit toute révérence, — je vous demande un peu de patience » parce que mes employés auront plus d'un voyage à faire. — Comment, » mais c'est donc bien gros ? — Sans doute, en liasses et registres il y » aura de quoi couvrir cette table-là ; et ce n'est pas tout, quand vous en » aurez fini avec moi, vous ferez bien d'aller explorer les archives commu- » nales où, j'en sais quelque chose ayant été de la maison, la récolte sera » encore abondante. Mais votre temps est précieux, permettez-moi de » donner mes ordres. — Un moment, monsieur l'archiviste, franchement » je ne croyais pas m'attaquer à un tel morceau ; mais puisqu'il en est » ainsi, ne dérangez personne, mieux vaut que je revienne m'établir i-ci » pour une semaine... plus tard. — Oh ! une semaine, mettez un mois et » encore... — A moins que je ne cherche un autre sujet. — Comme vous » voudrez, monsieur, nous serons toujours à votre service. » Saluts,
échange de politesses, mais la porte refermée, je vois Garnier, à demi riant, à demi furieux, arpenter à grands pas la salle, gesticulant des épaules, des bras et de la robe de chambre éployée, tout en grommelant quelques louanges à l'adresse du visiteur ; puis ce fut le rire qui l'emporta.
C'était au sens le plus large, un homme de devoir ; ne se limitant pas, en effet, à ses obligations professionnelles, il se considérait comme ayant charge d'âmes. Aussi mettait-il libéralement au service des travailleurs toute son érudition et sa parfaite connaissance du dépôt. Les nouveaux venus de bonne volonté, il les instruit dans les mystères des vieilles écritures, répond avec une bonne grâce jamais lassée à tous leurs appels de leçons et de conseils. En vérité, J. Garnier a si fortement impulsé les études historiques autour de lui, que dans tout ouvrage publié à Dijon de 1862 à 1903 sur notre passé provincial, il eut sa part et non négligeable.
Il poussait même jusqu'au sacrifice le scrupule de sa fonction ; on rencontre, dit-on, des archivistes qui considèrent comme un domaine réservé les trésors historiques dont ils sont établis les gardiens, et semblent s'être donné pour mission non d'aider mais de décourager les travailleurs. Ce qu'ils ne veulent ou ne peuvent faire, personne du moins ne le fera. Tel n'était pas J. Garnier; cette liasse précieuse qui est sur son bureau, ce document vainqueur par lui découvert, il les signale, les livre à qui en a besoin ; et cela si naturellement que tel ne pensera même pas à l'en remercier.
Ce ne fut pas seulement, et ce serait déjà beaucoup, un faiseur d'inventaires complets et exacts, un collecteur de textes précis, un auteur de ces monographies de détail qui jettent de si vives clartés sur la vie d'autrefois, il avait en abondance des idées générales. Ainsi en témoigne le livre que l'Académie présente au public des historiens et des érudits : Chartes de communes et a" affranchissements en Bourgogne ; les trois volumes de textes devaient être précédés d'un quatrième d'importance égale, introduction donnant un tableau d'ensemble et puissamment documenté de la vie bourguignonne à travers les âges dans toutes les branches de l'activité humaine, politique, religieuse, industrielle, commerciale, corporative ou privée. Et le style simple, clair,' jamais oratoire est celui qui convient. Une telle œuvre suffit à mon-
trer ce que, servis par une immense érudition, valaient le tempérament historique et la plume de Joseph Garnier. A sa mort, les deux tiers environ étaient imprimés, mais, selon son désir, non communiqués, pas même, et la loi du silence fut religieusement observée de son vivant, aux membres de l'Académie. Depuis longtemps interrompue, l'œuvre a été reprise et achevée sur le plan primitif à l'aide de notes, voire de morceaux fragmentaires retrouvés, par M. Ernest Champeaux, professeur d'histoire du Droit et de Droit bourguignon à la Faculté de Droit de Dijon, membre de l'Académie. Tout en s'efîaçant avec une extrême modestie devant le premier auteur, notre confrère ne s'en est pas moins fait, même pour la production documentaire, une part toute personnelle et des plus considérables dans l'œuvre aujourd'hui achevée. L'érudition bourguignonne, l'érudition tout court ne sauraient être trop reconnaissantes à M. Champeaux d'avoir apporté une telle contribution de science et de talent à la connaissance de notre passé ancestral. Et ce n'est pas seulement en terminant Y Introduction aux Chartes qu'il s'est fait le continuateur de l'œuvre de Joseph Garnier, il l'a été aussi en incitant heureusement ses élèves aux études' les plus ' sérieuses sur l'histoire de la Bourgogne. Je ne vois pas pourquoi un scrupule de confraternité pourrait m'empêcher de rendre cet hommage de plus à la vérité.
Il en est qui, à force d'étudier le passé, en viennent à perdre le point perspectif; ainsi, selon l'indice de réfraction propre à chaque intelligence, on se prend ou à le trop aimer ou à le trop détester ; deux manières égales d'être injuste. Mais que ce soit pour admirer ou pour haïr, il est de notre dignité de chercher à le connaître, ce passé, parce que les hommes qui l'ont fait comme nous faisons le présent et, conscients ou non, préparons l'avenir, sont nos ancêtres et nous vient d'eux le sang qui coule dans nos veines. Ce temps plus ou moins lointain, il fut sans doute, comme le notre, imparfait, tout en à peu près et divers, il eut ses tares, ses beautés, ses souffrances aussi, moins grandes peut-être que ne le croit notre orgueil, parce que pour tout dire d'un mot, il fut fait par des hommes; or, demeuré toujours le même, depuis des millénaires, l'être humain n'a conquis aucune faculté nouvelle, et, malgré certaines illusions optimistes, perdu aucune passion, créé en lui aucune vertu. Il en faut prendre son parti, l'histoire se plaide, se plaidera toujours, comme se plaide celle qui se fait sous nos yeux chaque jour, et c'est
pourquoi elle n'est pas, ne peut être une science exacte, définitive, parce qu'il lui manque, lui manquera toujours l'impératif catégorique de la démonstration. « Il n'y a de science que du général », a dit Aristote, c'est-à-dire de ce qui a été, est et sera par l'action de lois constantes dont la conquête nous permet d'affirmer que telle chose est, a été et sera toujours. L'homme, au contraire, a déjà bien de la peine à connaître le passé, même à comprendre le présent, quant à prévoir l'avenir, fût-ce celai de demain, tout au plus ose-t-on, et en se trompant plus souvent qu'on ne devine juste, conjecturer à peu près ce qu'il sera. Il y a tant d'impondérable dans les choses humaines, de hasards, de chances heureuses ou contraires, de causes secondes, parfois bien petites, ignorées des contemporains et que démêle à peine la postérité! Et cependant c'est encore la meilleure, on pourrait même dire la seule école d'expérience à laquelle se puisse mettre l'homme. Aussi, ce à quoi nous pouvons seulement aspirer, c'est à accroître la possession de ces certitudes moyennes propres à satisfaire des esprits raisonnables et désintéressés.
Telles étaient les doctrines historiques de Garnier; sans doute, en tant qu'archiviste ayant passé sa vie parmi les documents et les témoignages écrits il était plutôt, dans les questions de fait, affirmatif, mais il savait trop de choses et bien, pour ne pas tempérer ses convictions par un peu de scepticisme méthodique. D'abord, bien qu'ayant vécu sa jeunesse en pleine floraison romantique, il ne donna jamais dans le romantisme et, en sage, en équilibré Dijonnais, fut toujours en histoire un pur réaliste, avec cela bien de son temps et résolument libéral. Plutôt sévère à l'ancien régime, il ne croyait pourtant pas plus au moyen âge halluciné de Michelet qu'au brillant et trop joli moyen Age de Viollet-le-Duc. Quant aux monuments de l'art médiéval, il les admirait et s'y entendait bien, mais au fond leur préférait les documents. Encore ces documents, il les juge, les pèse, les compare, sachant par une longue pratique des vieux écrits que tout ce qui est ancien n'est pas nécessairement respectable, tout ce qui est authentique sincère, enfin, malgré cet attrait de l'inédit auquel, archivistes ou non, bien peu savent résister, il ne pense pas que la pièce nouvellement découverte doive par cela seul être préférée à celles que l'on possédait déjà. N'était-ce pas de la plus haute probité historique? Et ce mot revient toujours quand il s'agit de J. Garnier.
En bon et vrai Bourguignon, en homme qui, enfant, avait chantonné
les refrains de Béranger comme les noëls de La Monnoye dont il connaissait tous les airs, il se plaisait aux contes plutôt égrillards et, toujours pièces d'archives en main, s'égayait volontiers sur les clercs, les nonnains et les moines. En anecdotes il était inépuisable, estimant à bon droit que, authentiques, elles nous font pénétrer, mieux que de longues dissertations, dans le vif des hommes, des mœurs et des choses. C'était vraiment un plaisir de le feuilleter, ce à quoi il se prêtait sans peine. Ainsi, je l'interrogeais un jour sur le « droit du seigneur », et la réponse fut des plus nettes : « Jamais, dit-il, le droit du seigneur au sens » où on l'entend, n'a existé, si ce n'est dans le Mariage de Figaro ; et » avec beaucoup d'auteurs, juristes ou non, Dupin s'y est trompé. On » a mal interprété des textes, selon moi, fort clairs en prenant pour un » droit réel sur les épousées un simple droit fiscal sur les mariages ». Après la mort de J. Garnier, j'ai retrouvé dans sa grande préface la même affirmation et non moins positive. Peut-être y avait-il au fond quelque regret; le droit du seigneur, c'est un si joli thème pour un fabliau, un conte plaisant ou tragique, un tableau moyenâgeux! Mais ce très honnête homme n'était pas maître de ne pas aller à la vérité et Tayant trouvée de ne pas la dire.
Un autre jour, me parlant de nouveaux sujets à traiter, il m'en indiqua un, « Les lettres de cachet en Bourgogne », et ses paroles me sont demeurées présentes : « Plusieurs voudraient nous faire croire que les » lettres de cachet étaient des actes de juridiction toute patriarcale et » tutélaire par lesquels le roi intervenait en père de famille, pour parer » à des scandales d'ordre privé. Je ne nie pas que cela ne se soit pré- » sente quelquefois; on a même fait là-dessus de bons contes. Mais je » maintiens que le plus souvent, je dirais volontiers presque toujours, » les lettres de cachet furent de purs actes arbitraires et dans leurs » conséquences comme dans leurs causes, odieux ».
Ce n'était pas chose aisée d'obtenir de J. Garnier qu'il sortît de ses archives ; une fois, pourtant, il eut l'idée de prendre un peu de vacances et d'aller faire un tour dans les anciens domaines de la maison de Bourgogne ; il partit donc pour un voyage à travers la Flandre française et la Belgique. L'absence fut de quinze jours et il revint enchanté; mais en le mettant sur ses impressions, on découvrit qu'il avait été d'archives en archives, de bibliothèque en bibliothèque, passant ses journées parmi les
parchemins, les manuscrits et les diplômes avec ses collègues lillois ou belges. Quant aux vieilles villes romantiques, aux musées et aux églises, il n'en avait rien vu, ou si peu!
Ses plus grandes joies lui vinrent de la remise au dépôt départemental des archives judiciaires de l'ancien Parlement, surtout des papiers de famille qui forment le fonds Thiard de Bissy. Pour celui-ci, ce fut de l'enthousiasme : (> Des correspondances en quantité, et toutes précieuses, » d'hommes célèbres, princes, ministres, généraux du dix-septième » siècle, Louis XIV, le grand Condé, Louvois, que sais-je », disait-il en se frottant les mains; un gros héritage l'eut rendu moins heureux. Et de fait, le fonds Thiard vaut la peine que l'on s'y arrête un instant. La famille de Thiard ou de Thyard, une des plus insignes de la Bourgogne, est originaire de Saint-Gengoux (Saône-et-Loire). Pontus de Thiard né vers 1521, au château de Bissy, en Maçonnais, fut un humaniste distingué, de plus, avec François Ronsard, Joachim du Bellay, Remy Belleau, Dorât, Bail" et Jodelle, un des sept poètes de la Pléiade, cette imitation française de la Pléiade alexandrine. Evêque de Chalon-sur-Saône en 1578, il fut député du clergé aux Etats de Blois en 1588 et presque seul de son ordre, osa s'y montrer nettement royaliste ; ayant résigné son siège épiscopal en faveur de son neveu Cyrus de Thiard, il mourut le 23 septembre 1603, en son château de Bragny-sur- Saône, près de Verdun (Saône-et-Loire), où il avait rassemblé une des plus riches bibliothèques de son temps, qui passa plus tard aux Bouhier. Aux dixseptième et dix-huitième siècles, le nom de Thiard fut porté dignement par plusieurs de ces excellents officiers généraux du second rang qui sous les grands maîtres de la guerre, ont fait de tout temps la force, la solidité du commandement dans les armées françaises. Là est la vraie dignité historique des Thiard plutôt que dans ce cardinal de Bissy, Henri-Pontus de Thiard, évêque de Toul, puis de Meaux à la mort de Bossuet, en 1704, l'un des plus déterminés champions antigallicans de la bulle Unigenitus d'orageuse mémoire, né à Pierre-en-Bresse (Saôneet-Loire), le 23 mai 1657, mort à Paris, en son abbaye de Saint-Germaindes-Prés, le 26 juillet 1737. Le dernier du nom fut le général de brigade Théodore-Marie-Auxonne, comte de Thiard ; la ville d'Auxonne (Côted'Or), dont les Thiard étaient de père en fils gouverneurs, avait été sa marraine. Député libéral nommé par le collège de Chalon-sur-Saône en
1815, après les Cent Jours, il eut son élection annulée; mais de 1820 à 1848 ses électeurs l'envoyèrent constamment aux Chambres et avec d'énormes majorités ; ainsi au renouvellement de 1824, le comte de Thiard figura parmi les treize députés de gauche qui échappèrent au grand naufrage de l'opposition. La République de 1848 le fit son ministre plénipotentiaire en Suisse, mais, l'année suivante, il rentra dans la vie privée et mourut à Paris le 28 juin 1852, laissant la mémoire la plus honorée.
Sa fille et héritière, Mrae la marquise d'Estampes, ordonna par un codicille du 28 janvier 1875 le dépôt de tous les papiers de la famille aux Archives de la Côte-d'Or pour y former un fonds spécial, le « Fonds Thiard de Bissy ». Mme d'Estampes mourut en 1890 et son fils, M. le marquis d'Estampes, a religieusement exécuté sa volonté.
La reconnaissance personnelle de Garnier fut infinie et il ne cessait de donner en exemple le geste de l'héritière des Thiard. « Les familles » devraient comprendre une bonne fois, disait-il souvent, que le seul » moyen d'assurer à jamais la conservation de leurs papiers, témoins, i) preuves de leur dignité historique, est de les confier aux dépôts » publics. Mais combien peu ont ce souci ! Ce que j'en ai vu dilapider et » perdre de ces archives privées! » Il citait, toujours sans nommer personne, c'était sa manière, le cas d'un propriétaire qui, à la campagne, avait allumé pendant des années son four avec les titres d'un ancien prieuré !
Et comme il disait leur fait aux relieurs du vieux temps, peut-être du nôtre 1 « Ce qu'ils ont découpé de parchemins à enluminures, les van- » dales, pour faire les plats de mauvais bouquins ! Il y a encore les » ménagères, méfiez-vous d'elles dans la saison des fruits ; pour bou- » cher leurs pots de confitures, elles sont capables de tout et, le cœur » léger, débiteraient en rondelles tout un chartrier. »
En peu de temps, les trésors du Fonds Thiard étaient inventoriés et classés ; c'est que pour le dépôt, J. Garnier se montrait inlassable et, disons-le, intraitable; le souci de l'intérêt public, il n'en connut jamais d'autre, explique, sans doute, excuse cette avidité plutôt envahissante ; mais parfois cela n'allait pas sans quelques tiraillements et il n'eut pas toujours le dessus, ce dont il ne savait prendre son parti ni sur les choses, ni, avouons-le, sur les hommes. Et rencontrant chez lui cette
faiblesse, la seule, d'ailleurs, d'un caractère si loyal et si ferme, je la signalerai en toute franchise, assuré qu'une ombre aussi légère projetée sur une telle mémoire ne la saurait diminuer dans l'opinion des lecteurs. Je dirai encore que fidèle et dévoué à ses amis tout en ne prodiguant pas son amitié, J. Garnier se laissait aller parfois contre les personnes à des préventions plus ou moins justifiées et dont il revenait difficilement ou pour mieux dire jamais. Mais ces antipathies étaient le fait de l'homme privé, pour l'archiviste, pour l'homme public, elles n'existaient plus.
Cette vie d'une si parfaite unité eut pour récompenses celles qu'il souhaita toujours, l'autorité de l'historien et de l'érudit, des amitiés à toute épreuve, l'honneur plus que les honneurs. Ainsi, vénéré à Dijon, hautement estimé à Paris, en France, même à l'étranger, écouté, consulté de toutes parts, il était vraiment le patriarche des sciences historiques en Bourgogne. Et en dehors de son œuvre manuscrite ou imprimée, que n'avait-il pas accumulé de souvenirs personnels, classés, enregistrés à jamais dans une mémoire sans défaillance, par un observateur attentif aux spectacles offerts pendant les trois quarts d'un siècle à sa curiosité ! Ah I s'il avait eu le temps d'écrire ses souvenirs, quels tableaux colorés plutôt malins, mais sincères, vivants, nous eut-il donnés du Dijon de sa jeunesse, du Dijon d'avant le chemin de fer, alors petite ville sommeillante et douce qui charma Victor Hugo en 1839 ! De tant d'impressions vécues, si les amis de J. Garnier ont pu glaner ça et là quelques bribes, cette part de son héritage va se perdant chaque jour davantage en attendant que, par la disparition des derniers témoins, il n'en reste pas même le souvenir d'un souvenir.
Jeune, et sa jeunesse dépassa l'âge où pour la plupart des hommes commencent la vieillesse et la décrépitude, il était un mondain et n'avait rien du rat d'archives. Oui, la poussière des paperasses une fois secouée, J. Garnier se plaisait à faire des visites, aimait les bonnes compagnies, surtout celle des dames, les dîners, les soirées où l'on danse, se connaissait fort bien en toilettes féminines, enfin était un valseur hors ligne et de la meilleure école. Ce trait ne mérite-t-il pas d'être noté ?
Sa vue de myope lui demeura jusqu'aux dernières heures fidèle et d'infirmités, il n'en eut jamais qu'une, certaine dureté d'oreille qui n'arriva pas à la surdité complète et fut sans effet sur son humeur égale
et enjouée. Toutefois en vrai Bourguignon, et du vieux Dijon, encore, il avait des accès de vivacité que laissaient passer ses amis sachant bien que c'était vapeur bientôt dissipée. A soixante ans bien comptés, on le voyait, par tous les temps et dans toutes les saisons, faire de longues tournées d'inspection non seulement par le chemin de fer ou en voiture publique, mais encore à pied ; puis, rentré en ville, il endossait l'habit noir et paraissait dans le monde où l'on cause, où l'on danse, où l'on veille. Un jour vint, cependant, où il dut renoncer aux sorties du soir et, ce qui lui coûta beaucoup, aux séances de l'Académie et de la Commission des antiquités. Celle-ci créée en vertu d'une décision ministérielle du 20 octobre 1830, par arrêté de M. de Trémont, préfet, du 1er octobre 1831, approuvé par M. le ministre de l'Intérieur le 7 du même mois, est la plus ancienne des sociétés archéologiques de la Bourgogne ; mais, à vrai dire, elle est moins une société ordinaire qu'une délégation de l'autorité départementale, Préfecture et Conseil général ; aussi quoique ayant une vie indépendante et se recrutant par libre cooptation, elle a toujours tenu à honneur de conserver son caractère officiel. La Commission a pour devise: Monumenta et mores, ce qui est tout un programme d'archéologie et d'histoire. Si elle n'y ajoute pas homines, c'est que les monuments ont été faits par des hommes et que les mœurs ne sont pas des entités abstraites existant en dehors delà vie publique et privée. J. Garnier en avait été successivement secrétaire, puis vice-président inamovible de fait et pendant de longues années. Le 21 mars 1880, mourait, plus qu'octogénaire, le président en titre, Louis-Claude-Henri Baudot, le fils de Louis-Bénigne Baudot, l'archéologue et collectionneur, un des hôtes du cabinet de Joseph Boudot ; Henri Baudot était lui-même un archéologue distingué et avait conservé, même accru la part, une moitié, à lui échue du musée paternel. La Commission ne voulut pas le remplacer immédiatement et J. Garnier ne devait être élu qu'au commencement de 1881 ; le 19 février, ses confrères lui offraient un banquet et le toast de bienvenue fut porté par M. Jules d'Arbaumont promu de secrétaire vice-président, le plus ancien des disciples de J. Garnier qui fît une réponse simple et cordiale. De tels témoignages lui étaient infiniment précieux venant d'hommes qui le connaissaient bien et l'estimaient à sa valeur. J. Garnier, en effet, détestait le bruit, les grands mots et ne parlait jamais de lui-même, j'entends de ses travaux, h
moins qu'on ne l'en sollicitât, et encore le faisait-il avec une extrême sobriété, répondant et sans plus à ce qu'on lui demandait. Rien chez lui de cette modestie affectée qui serait la forme la plus insupportable de l'orgueil, s'il n'y avait pas certaine humilité pire encore. Il savait arrêter net les compliments mal faits et rabrouait les gens qui croyaient lui faire leur cour par des coups d'encensoir assénés à bout portant. Ce banquet du 19 février où tout se passa dans une parfaite mesure de déférence confraternelle, fut assurément une des joies de sa longue
carrière.
Par l'effet d'une modification apportée au règlement, il ne demeura en fonctions que jusqu'au 15 décembre 1886 et eut pour successeur M. Jules d'Arbaumont. Redevenu président le 1er février 1890, il se retira et définitivement le 15 janvier 1892, sa surdité le gênant plus que son grand âge pour présider aux délibérations, et fut nommé président honoraire, mais sans se désintéresser pour cela des travaux d'une compagnie qui lui était chère.
En terminant ces pages écrites avec le seul souci de rendre un hommage de gratitude et de respect à la mémoire d'un homme au cœur aussi droit que l'esprit, d'un grand laborieux qui toute sa vie aima passionnément et uniquement la vérité pour l'apprendre lui-même et la faire connaître aux autres, il me serait précieux de penser que les confrères, les élèves, les amis de Dom Garnier, comme nous nous plaisions à l'appeler, — et il aimait cette naturalisation bénédictine, — retrouveront ici quelque chose de leur vieux maître. Puisse aussi cette notice faire un peu visible son image physique et morale à ceux qui ne s'étant jamais rencontrés avec lui, l'ont seulement entrevu à travers sa correspondance et ses livres.
Henri Chabeuf.
Saint-Seine-l'Abbaye (Côte-d'Or), mai 1917.