‹ Chartes de communes et d'affranchissements en Bourgogne (volume 2)Chapitre 3 sur 122 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

SOMMAIRE

Prolégomènes. — Les ducs de Bourgogne, le clergé et la noblesse. — Guerre de succession de Bourgogne. — Etat du duché. — Dijon capitale. — Possesseurs de la terre bourguignonne. — Droits régaliens des ducs. — Bobert I, ses exactions. — Hugues I. — Eudes I. — Hugues II. — Eudes II, ses débats avec l'évêque de Langres. — Hugues III, ses guerres malheureuses. — Succès de Eudes III. — Acquisitions du duc Hugues IV et Bobert II, développement de la puissance des Ducs sous ce prince. — Eudes IV. — Philippe de Bouvres.

Au xu° siècle, c'est-à-dire en plein épanouissement du régime féodal, les documents nous montrent en Bourgogne la puissance publique partagée entre trois pouvoirs distincts, — le duc souverain du pays sous la suzeraineté du Roi de France, — le clergé, — la noblesse. Quant au Tiers Elat, il est encore à naître. Le petit nombre d'hommes libres qui a résisté à la tourmente des siècles précédents est surtout cantonné dans les villes d'origine gallo-romaine, où en dehors des droits civils, il n'a conservé qu'une liberté précaire et sans garantie. Le reste de la population, a peu d'exception près, reste plongé dans le servage.

Cependant les classes inférieures, se relèvent peu à peu par un mouvement insensible mais continu, elles veulent aussi avoir leur part au soleil. Sous l'influence des préceptes de l'Eglise, de la Paix de Dieu dont elle eut l'initiative, et de la prédominance de plus en plus marquée du pouvoir souverain, l'esclavage

antique qui réduisait l'homme à l'état de chose s'est transformé en servage. Ces tendances, favorisées au xue siècle par les deux courants de liberté qui, partis simultanément du nord et du midi de la Gaule, se rencontrèrent dans nos pays, s'accélérèrent encore davantage. 11 se produisit alors au sein de cette société déshéritée une révolution analogue à celle dont trois siècles auparavant le capitulairede Kiersy avait été le point de départ. De même qu'alors le bénéficiaire était devenu seigneur foncier; l'homme franc, vassal; le colon, homme libre et le serf, colon ; de même le franc bourgeois des villes voulut l'indépendance de sa commune; l'habitant du bourg, des franchises plus étendues; le mainmortable, la plénitude des droits civils. Tous réclamaient aussi l'allégement des charges arbitraires qui pesaient sur eux.

Pourtant, il faut le reconnaître, si dur que fut l'enfantement de la féodalité, ce régime avait eu pour résultat de substituer un ordre quelconque à l'anarchie des siècles précédents. Au chaos dans lequel s'agitaient les populations depuis la conquête barbare avait prévalu un système qui, depuis le Roi jusqu'au dernier serf, enchaînait la société toute entière dans une hiérarchie de droits et de services uniquement basés sur la propriété territoriale. Point de terre sans seigneur; point de seigneur sans titre, axiome en qui se résumait la féodalité. Mais, comme l'a dit un éminent historien, « dès qu'elle a prévalu, toutes choses pren- « nent un autre aspect. La société jusques là dissoute et sans forme, a retrouvé « enfin avec une forme déterminée un point de départ et un but. Le régime « féodal, à peine vainqueur, est aussitôt attaqué dans les degrés inférieurs par la « masse du peuple qui essaie de reconquérir quelques libertés, quelques droits; « dans le degré supérieur, par la royauté qui travaille à recouvrer son caractère « public, à redevenir la tête d'une nation (1). »

En Bourgogne où, comme nous l'avons dit, le duc jouissait sauf l'hommage à la couronne, de tous les attributs de la Royauté, l'introduction du Tiers Etat dans la vie politique, si elle ne fut point accompagnée des troubles sanglants qui signalèrent l'érection des communes du nord, n'eut cependant point pour mobile l'initiative spontanée ou la générosité encore plus rare de ceux qui souscrivirent nos chartes. Elle s'imposa par le concours de diverses circonstances, pour l'intelligence desquelles il importe de revenir en arrière, à l'effet d'étudier d'une part quels furent durant les xie et xne siècles, les rapports du duc avec les deux

(1) Guizot, Essais sur l'Histoire de France.

ordres privilégiés, et de l'autre quelle était la situation des classes populaires lorsque la révolution communale fit son apparition en Bourgogne.

Après la mort de Henri, premier duc bénéficiaire de Bourgogne (1002), le roi Robert, son neveu, revendiqua à main armée l'héritage dont ce prince avait disposé en faveur d'Olhc-Guillaume, fils de sa femme Gerberge, veuve d'Adalbert roi de Lombardie (1) ; mais il rencontra la plus vive résistance aussi bien de la part des grands qu'Othe-Guillaume avait intéressés à sa cause (2), que de la part du clergé lui-même (3), tous peu soucieux d'une suzeraineté aussi immédiate. Brunon de Roucy, évêque de Langres, issu de la racedeCharlemagne, beau-frère d'Othe-Guillaume et, à ce double litre, peu sympathique au fils de Hugues-Capet, fut l'âme de la résistance et, jusqu'en 1015, date de sa mort, Robert, s'il envahit le duché, ne put jamais y faire reconnaître son autorité (4). Lambert, successeur de Brunon, qui devait son élévation au Roi, seconda au contraire les efforts de Hugues, comte de Chalon, évêque d'Auxerre, seul prélat resté fidèle à Robert (5), pour mettre fin à une lutte qui durait depuis douze ans (6). Othe-Guillaume, bientôt réduite l'impuissance, transigea avec le Roi. 11 obtint la jouissance viagère du comté de Dijon et se retira dans ses terres d'Outre-Saône. 11 fut la tige des comtes de Bourgogne.

Robert, demeuré maître du pays, en disposa peu après en faveur de Henri son second fils qui prit le titre de duc de Bourgogne, mais sans en exercer les pouvoirs que le Roi conserva jusqu'à sa mort. (7)

Le duché de Bourgogne démembrement de l'ancien royaume de ce nom avait, durant la longue tourmente où s'abîma la seconde race de nos rois, singulièrement perdu de sa première étendue. Le comté de Langres et une portion de celui d'Attouar en avaient été détachés depuis 967 au profit de l'évêque de Langres. Les comtés de Tonnerre et de Bar-sur-Seine s'étaient formés aux dépens du Tonnerrois et de l'ancien Lassois. Le Nivernais, le Bourbonnais, avaient eu le même sort ainsi que l'ancien comté d'Amaous dont une grande

(1) Successor Henrici ducis et hœres. Chron. Sancti-Bénigni Divionensis. Analect. Divion., tom. IX, p. 134, 163.

(2) Raoul Glaber, lib. II, cap. vin. Lib. III, cap. h — «Coutigit ut rebelles extiterent, ita ut illius dilioni nolleut otmiimodis esse subdili. Prœripuere insuper sibiuiet usurpantes sedes et castra prœfati (Henrici) ducis. » — Cf. Gesta Pontificum Autis., cap. xlix.

(3) Vita Domni Garnerii praepositi sancti Stephau. Divionensis. Apud Perard, page 27. (*) Id.

(5) Id.

(6) Gesta Pontifie. Autis., cap. xlix.

(7) Ex hist. Franciae fragm. Apud Chesnium IV, p. 85.

4 — partie allait devenir le comté d'Auxonne. Il ne restait donc d'intact que les comtés de Dijon, d'Oscherel, de Duême, d'Auxois, d'Avallon, de Beaune, deChalon, d'Autun et de Mâcon, circonscriptions qui elles-mêmes allaient bientôt disparaître pour faire place aux nouvelles divisions inaugurées par le régime féodal.

Robert, durant les fréquents voyages qu'il fit en Bourgogne, ne négligea rien pour assurer sa conquête. La mort d'Olhe-Guillaume (1027) (I), ayant rendu vacant le comté de Dijon dont le dominium appartenait à l'évêque de Langres, Robert détermina celui-ci à le lui céder et il lit de Dijon la capitale du duché. (2)

C'était un acte d'une grande portée politique, car, si l'on en excepte des forêts et le peu de terres de l'ancien fisc royal qui avaient échappé aux usurpations des grands, le nouveau duc de Bourgogne ne possédait en propre que Sl-Jeande-Losne, Beaune, Avallon, Semur, Aignay, Argilly et Rouvres. Il y joignait comme issu ou représentant des anciens comtes, certains droits sur les villes épiscopales d'Autun et de Chalon. Aussi à une époque où, comme on l'a dit tant de fois, la terre seule donnait la puissance, qu'élait-ce que ce mince domaine perdu au milieu des vastes possessions dont disposaient les grands et le clergé ? Au nord du duché, l'évêque de Langres avait, à l'exemple des autres prélats, échangé son ancien titre de défenseur de la cité lingone contre celui de suzerain de son diocèse. Cette suzerainelé était acceptée de la plupart des seigneurs qui redoutaient plus de relever d'un laïque que d'un évêque, fût-il même des plus puissants. Les comtes de Dijon, de Tonnerre et de Bar-sur-Seine élaient ses feudalaires. Les sires de Grancey et de Saulx, issus d'une commune origine et qui étendaient leurs possessions entre l'Ourceet les Tilles ; lesTilchalel leurs voisins, les comtes de Beaumont et de Fouvent relevaient également de lui, comme aussi les Mailly cantonnés dans ces plaines que l'Ouehe et les Tilles arrosent de leurs eaux. Maître absolu de Chàtillon-sur-Seine et de Montbard, l'évêque de Langres était encore moins l'Ordinaire que le Supérieur général des abbayes mérovingiennes de Moutiers-Saint-Jean, de Saint-Bénigne de Dijon, de Saint-Seine et de Bèze.

Au sud-ouest de Dijon, le massif de la Côte-d'Or circonscrit entre le Mont Afrique, le cours de Rhoin, la vallée supérieure de l'Ouehe et la voie de Langres à Chalon appartenait d'un seul bloc à la puissante maison de Vergy, issue des

(1) Chron. Sancli-Benigni Divion. Ibid., p. 181.

(2) Perard, Vita D. Garnerii, etc., p. 126.

comtes de Chalon, laquelle se glorifiait de compter un duc de Bourgogne parmi les siens(l). Par delà la rivière d'Ouche les Vergy donnaient la main à leurs parents les Mont-Saint-Jean, dominateurs du sud de l'Auxois, en communication directe avec les sires de Thil, d'Epoisses et au-delà du Serein, avec les Montréal qui avaient taillé leur domaine aux dépens du comté d'Avallon.

Plus loin l'évêque d'Autun aussi suzerain de la partie centrale de son diocèse, possédait Saulieu, ancienne ville gallo-romaine, Flavigny qu'il disputait à l'abbave du lieu, et il tenait sous sa crosse une foule de seigneurs établis dans les montagnes édueunes. Au midi se trouvait la baronnie de Semur resserrée entre la Loire et le comté de Mâcon, patrimoine d'Othe-Guillaume, séparé luimême par les possessions des sires de Brancion, de la vaste contrée que les comtes de Chalon tenaient en fief de l'évêque de cette ville.

Ces feudataires, issus pour la plupart des anciennes familles du pays, étaient autant de petits souverains à peu près indépendants. Ils avaient tous, suivant leur degré de puissance, une hiérarchie de vassaux et d'arrière-vassaux relevant directement d'eux et, comme tels, obligés par la loi féodale de les assister au premier mandement aussi bien dans l'exercice de leur juridiction que dans leurs expéditions militaires. Ajoutons que tout seigneur haut justicier ou même simple vassal était investi sur sa propre terre d'un pouvoir absolu et sans contrôle.

Maintenanl, si l'on ajoute à ces possesseurs de la terre bourguignonne l'abbaye de Réome avec le groupe compact des 17 villages qui formaient la terre dite de Saint-Jean; l'abbaye de Saint-Bénigne de Dijon, dont les religieux pouvaient aller d'Is-sur-Tille à Gissey-sur-Ouche, c'est-à-dire l'espace de plus de quarante kilomètres sans quitter leur domaine ; la terre de Saint-Seine plus vaste que le canton qui lui a succédé; Bèze dont les possessions couvraient les vallées delaBèze, de la Vingeanne et du Salon; Flavigny qui dominait celle de la Brenne, de l'Oze et de l'Ozerain; Saint-Martin d'Autun avec ses 100.000 manses; Saint-Marcel de Chalon, création du roi Gou Iran, Saint-Philibert de Tournus qui ne lui cédait point en puissance, enfin Cluny déjà en pleine expansion, on verra que le patrimoine desducs, s'il pouvait suffire aux besoins de leur maison qui fut toujours d'une grande simplicité, leur permettait difficilement d'en rien détacher pour constituer, à l'exemple de leurs grands feudataires,

(1) Gialebert tils de Manassès de Vergy, comte d'Auxois et de Dijon, gendre de Richard le justicier, duc de Bourgogoe auquel il succéda de 923 à 956.

des fiefs relevant nuement d'eux-mêmes et dont les possesseurs devaient marcher immédiatement sous leur bannière.

En instituant son fils Henri, duc de Bourgogne, le roi Robert lui avait abandonné tous les droits régaliens à la seule charge de l'hommage et de la mouvance. Ils consistaient, comme en sait, dans le droit : de battre monnaie, — de rendre la justice, — de lever des impôts et de faire la guerre; mais les barons et le clergé, s'ils ne les possédaient pas tous, s'en étaient arrogé une grande partie.

En fait de monnoyage, les évêques et certaines abbayes auxquels les rois avaient concédé ce privilège ou qui se l'étaient attribué dans le grand naufrage du pouvoir central, continuaient d'en user comme par le passé. Les plus puissants de nos comtes, devenus propriétaires de leurs bénéfices, suivirent cetexemple. On battait donc monnaie à Dijon, à Langres, à Autun, à Auxonne, à Mâcon, à Tournus et à Cluny. Le profit de celle que le duc faisait frapper à Dijon, était encore bien mince, puisqu'il fallait le partager avec l'abbaye de Saint-Bénigne.

11 en était de même de la justice. Les terres d'église jouissaient sous ce rapport d'immunités auxquelles il était défendu de toucher.Les anciens comtes qui, jadis rendaient la justice au nom du Roi, l'exerçaient maintenant au leur propre, et s'en attribuaient les profits. Ce privilège était même descendu à des feudataires d'un rang inférieur. Bref, le duc n'avait plus en dehors de son domaine privé que la justice suprême et encore, vu sa faiblesse, ne lui était-il pas toujours facile de l'exercer. Aussi pour faire respecter davantage sa prérogative, choisissait-il son sénéchal parmi les plus grands seigneurs du duché.

En matière d'impôt, longtemps après l'établissement du régime féodal, les grands barons, sans même en excepter le Roi de France, n'eurent d'autres ressources financières que celles qu'ils tiraient de leur propre domaine. Ils y joignaient le produit des investitures, des gardes, des foires, de la justice, des confiscations et des redevances dues en de certaines circonstances par le clergé. Plus lard seulement, et lorsque leur pouvoir fut mieux affermi, ils songèrent à demandera leurs vassaux les aides dont ils avaient besoin. Mais, si le Roi et quelques grands barons usèrent à leur volonté de la faculté d'imposer, il n'en fut pas de même en Bourgogne où l'impôt fut toujours consenti par ceux qui représentaient le pays. Or, quand on voit à la fin du xnr siècle le duc Robert, prince despotique, élevé à l'école de Philippe le Bel et déjà possesseur effectif d'une notable partie du duché, obligé de débattre avec les Etats du pays les conditions de

la fabrication de la monnaie et le montant d'un aide (1), on serait tenté de supposer en absence de tout document écrit qu'un privilège aussi considérable pouvait bien avoir son origine dans les stipulations qui accompagnèrent la prise de possession du roi Robert (2). Quoi qu'il en soit, cette obligation imposée au prince n'était pas de nature à encourager ses demandes aux xie et xne siècles.

Reste enfin le droit de faire la guerre. A l'avènement de Robert Ier, l'anarchie la plus complète résultant des troubles qui avaient accompagné l'établissement du régime féodal persistaiten Bourgogne, aussi bien qu'en aucune partie de la France. Tous ces barons qui avaient usurpé leurs bénéfices, accrus encore aux dépens du fisc et des terres d'église, ne connaissaient d'autre loi que leur bon plaisir et d'autre frein que leur propre intérêt. La guerre pour conserver et accroître leur domaine était devenue le droit commun, et il faut lire dans les actes du concile de Verdun (1027) de quelles épouvantables calamités elle était accompagnée.

Pour la plupart d'entre eux, le duc de Bourgogne n'était, en réalité, qu'un chef de guerre qui avait le droit de les commander dans les expéditions du dehors; mais ils ne lui reconnaissaient pas celui de s'immiscer dans leurs querelles intestines. 11 y a plus, et l'événement le prouva, certains d'entre eux ne craignirent point de lui dénier l'hommage et de lever ouvertement contre lui l'étendard de la révolte.

C'est à ces causes ignorées jusqu'ici de nos historiens, et non, comme on l'a dit, à l'indolence ou à la fainéantise, qu'il faut attribuer l'obscurité profonde dans laquelle vécurent ces princes du sang royal, alors que les grands feudataires de la couronne, comme les ducs de Normandie, les comtes de Champagne, de Flandre et de Toulouse brillaient d'un si vif éclat. Dépourvus de moyens d'action, tenus en échec par une oligarchie puissante, il leur fallut trois siècles d'efforts et de luttes pour en secouer le joug.

Robert 1er, qui tenait de sa mère Constance un caractère allier et violent, essaya sans succès d'une guerre contre le comte d'Auxerre. Elle lui coûta la vie de son fils aîné. 11 avait, au début de son règne, essayé de recouvrer tout ce qui, dans les troubles qui suivirent la mort de son grand-oncle Henri, avait été détaché ou usurpé de son domaine (3). Les officiers qu'il avait commis à cet

(1) Recueil des pièces publiés par les Etats de Bourgogne. Lettres de 1282, 1284. 1, 1 et suiv.

(2) Gesta Pontif. Auiiss , cap. xux.

(3) Quod iu ipsius mei initio gubernaDdi ducamiuis, dum more solito avide iDvestigare cepissem. Qualiter priinum suscipieus ducamiuis gubernacula Burgundiae ceperim perquirere consuetudines ejusdem regni quas anle me streaue reguantes exegerunt mei praecessores. Charte de 1042, Hist. des ducs de Bourgogne de Duchesne, pr. p. 5, 7.

effet, s'ils n'osèrent reprendre aux barons ce dont ils s'étaient emparés, ne furent pas si timorés à l'endroit des gens d'église. Non-seulement ils revendiquèrent des terres dont la possession était légitimement acquise à ces derniers; mais comme la vie des ducs en dehors des expéditions militaires se passait en pérégrinations incessantes dans leurs domaines, ils ne se firent aucun scrupule d'exiger more consuetudinario, disent les chartes, des redevances de toute nature. C'était entre autres le droit de gîte (gistum, arbergaria) pour le duc et sa suite; le gîte et la nourriture de ses chevaux, de ses chiens et de leurs valets [marescalciœ et brennariœ) ; les corvées de charrues ou de charroi (precariœ) ; le parcours, (percursus) c'est-à-dire le droit en vertu duquel les officiers ducaux et leurs gens allaient s'établir dans les villages étrangers à leur juridiction et y faire paître leurs bestiaux; les cautions (cautiones) , sortes de tailles, et les surprises (superprisiœ) qui en étaient la répétition ou le doublement (1). Robert fit mieux encore, il garda sans vergogne la terre de Fleurey-sur-Ouche, don du roi Contran à l'abbaye de Saint-Marcel-les-Chalon. 11 y mourut (2). De plus, bien que par une charte solennelle il se fût obligé à rendre à l'abbaye de Saint-Bénigne la terre de Veuvey-sur-Ouche, qu'elle devait à la libéralité du comte Othe-Guillaume (3), cette terre étaitencore, en 1 101 , détenueparEudesler, son petit-fils, qui, sur lepoint de partir pour la Terre-Sainte, la restitua aux religieux (4). Déjà Hugues 1er, frère de ce dernier, avait, à son avènement, aboli toutes ces détestables coutumes (malas et pravas consuetudines) , exemple suivi par ses successeurs (5). Seulement celte renonciation avait toujours le caractère d'une grâce qui se traduisait en anniversaires dont l'obituaire de l'abbaye se trouvait gre\é sans grand profit pour elle. Encore si ces chartes, entourées de tant de solennités, avaient mis les religieux à l'abri de nouvelles entreprises! Malheureusement, il n'en était jamais ainsi. Bientôt des nécessités nouvelles, les exigences du rang suprême avec les ressources d'un domaine aussi exigu autorisaient ailleurs de nouvelles usurpations , le duc fermait volontiers les yeux et ne les rouvrait que quand les réclamations devenaient trop vives. Il en fut ainsi jusqu'au mo-

(1) Charte du duc Robert I, 1042. Histoire des ducs de Bourgogne de Duchesne pr., p. 5 et 7. — Charte de Hugues I, 1078. Dora Plancher, Histoire du Duché de Bourgogne, I, pr., p. 30. — Charte du duc Eudes I, 1101, Pérard, p. 202. — Charte de Hugues II, 1102, Hist. du duché de Bourgogne, I pr. p. 34. et Pérard, Passim.

(2) Duchpsne, Histoire des ducs de Bourgogne, pr. p. 16.

(4) Pérard, p. 203.

(5) Chartes du Duc Hugues l, (1078, 1097.) Dora Plancher I, pr. p. 26, 33. — Du duc Eudes I, (1101). Dom Plancher I, pr. p. 33, Pérard, p. 203. — Du duc Hugues II, (1113). D. Plancher (1113) I, pr. p. 36.

ment où le domaine ducal s'élant notablement accru, ces exactions ne furent plus nécessaires.

Jusque-là les ducs n'avaient entrepris que sur le domaine des monastères et des chapitres. Eudes II, plus hardi sinon plus puissant, osa le premier s'attaquer aux évêques. Ce prince, d'humeur moins pacifique que son père, s'était couvert de gloire dans une expédition contre les Maures de Portugal, et sa fierté supportait impatiemment d'être le vassal de l'évêque de Langres. Oubliant donc que son propre suzerain faisait fléchir la majesté royale devant l'Abbé de Saint- Denis, et, sous prétexte que l'évêque lui avait refusé justice, il lui dénia l'hommage dû pour Chàtillon et fit la course sur ses terres. Raynard de Bar, se sentant trop faible pour résister à un prince du sang, implora le secours du roi Louis VII. La cause d'un évêque, vassal immédiat de la couronne, était trop sympathique à une cour encore imbue des traditions de l'abbé Suger pour ne pas être accueillie. Un parlement fut convoqué à Moret (1153). Les deux parties y exposèrent leurs griefs. Le duc ayant fait défaut à une nouvelle comparution, l'évêque obtint gain de cause; mais là se borna son succès. Eudes garda Chàtillon, et s'il (it hommage, les cartulaires de Langres n'en conservèrent point la trace. Louis VII, auquel son récent divorce avec Éléouore de Guyenne avait suscité une foule d'embarras, se souciait peu de faire exécuter le jugement par la force. D'ailleurs, il suffisait aux conseillers du roi que le duc de Bourgogne eût reconnu leur compétence. C'était une marque de plus de sujétion à la couronne, et Philippe-Auguste, comme on le verra plus loin, n'était pas homme à l'oublier (I).

Hugues III, fils et successeur d'Eudes II, marcha sur ses traces. Hardi, vaillant, ambitieux et sans scrupules, sa vie se consuma en luttes perpétuelles et presque toujours malheureuses. Fils peu respectueux, il avait voulu, à sa majorité, priver sa mère Alix de sou douaire, et faillit amener une guerre entre le roi, qui soutenait cette princesse, et l'empereur Frédéric, auquel Hugues avait recouru (2). Rentré en grâce, il assiste Louis VII dans la répression du comte de Chalon et reçoit en garde la moitié des terres du vaincu (3). En 1168, il obtient de son oncle Gauthier, évêque de Langres, la permission de fortifier Chàtillon, qu'il tenait de lui en fief. C'était une mesure sage, puisque Chàtillon couvrait sa frontière du nord (4). Seulement, l'année suivante, Gauthier, plus habile que le duc

(1) Histoire de Bourgogne, I pr. p. 48, 50, 51.

(2) D'Arbois de Jubainville, Histoire des comtes de Champagne, III 63.

(3) Voir chap. IV de l'Iutroduction, art. Cluny.

(4) Hist. du duché de Bourgogne, I pr.; p. 52.

et ses conseillers, se fit payer cette tolérance par la rétrocession du comté de Langres, récemment acquis des sires de Saulx (I). Par cette acquisition, qui leur conférait une terre titrée, les évoques de Langres obtinrent d'être admis parmi les pairs ecclésiastiques du royaume (2) ; tandis que Hugues laissait gratuitement échapper l'unique occasion de rattacher à la Bourgogne un pays qui en avait été séparé, mais qui en était demeuré le centre religieux, ayant les mêmes mœurs et les mêmeshabi tudes. Hugues, lors de ses débats avec Manassès, successeur de Gauthier, dut plusd'une foisse repentir d'un acte aussi impolilique que contraire aux intérêts de sa maison. En attendant, il fit un pèlerinage en Terre-Sainte, au retour duquel il fonda la Sainte-Chapelle de Dijon. Il en achevait les statuts lorsqu'il lui fallut prendre les armes pour contraindre Guy, comte de Nevers, à lui faire hommage. Le comte fut vaincu et obligé de signer la paix (3).

C'était le premier succès de ce genre obtenu par un duc de Bourgogne ; aussi Hugues 111 qui avait triomphé là où son aïeul Robert Ier avait échoué, espérait bien en remporter d'autres. Par malheur et si peu prodigues qu'ils se fussent montrés de fondations pieuses, les ducs n'avaient point accru leur patrimoine. A l'époque où nous sommes parvenus, les ressources qu'il offrait ne répondaient guères à la grandeur des projets caressés par Hugues III. L'argent surtout lui manquait pour renforcer son ban, de ces mercenaires auxquels les rois de France et d'Angleterre avaient dû si souvent la victoire. Haï des gens d'église qui ne lui pardonnaient point ses exactions, devenu suspect au baronage qui redoutait ses entreprises, Hugues se décida enfin à suivre l'exemple de son suzerain, c'est-à-dire à chercher en dehors des deux premiers ordres du duché l'appui qu'il sentait lui manquer. Les circonstances d'ailleurs étaient favorables. La révolution communale poursuivait au nord comme au midi du Royaume, et en dépit des obstacles, sa marche lente mais irrésistible. Déjà même elle touchait aux frontières de la Bourgogne. Hugues n'attendit point qu'elle vînt encore ajouter aux embarras de sa situation. 11 accueillit donc la demande des habitants de sa capitale de retremper leurs vieilles libertés aux sources nouvelles, et il scella de son sceau la première charte qui initiait le Tiers Etat bourguignon à la vie politique (H83.)

On verra plus loin en quoi consistaient ces immunités primitives et quelles en furent les conséquences. Mais comme le secours qu'il en attendait, jusques là

(1) Hist. de Bourg. I pr., p. 5G.

(2) Brussel. Traité des Fuss., p. 646.

(3J Voir le Traité dans Perard, p. 247. — Cartulaire de la Chambre des comptes, fol. G, v°.

borné à une seule localité, ne pouvait être bien efficace, le duc qui ne reculait devant aucun moyen pour assurer la réussite de ses desseins, répudiait l'année suivante (1) Alix de Lorraine mère de ses fils et épousait Béatrix, dauphine de Vienne qui lui apportait en dot tout le Dauphiué. Hugues se crut alors assez fort pour dicter la loi à son tour, et l'occasion ne se fit point attendre. Guy de Vergy, l'un des barons qui l'avaient assisté dans la guerre de Nevers, ayant remis sa forteresse à Hugues son fils aîné, le duc somma ce dernier de lui en faire hommage. Celui-ci refusa sous prétexte que la terre de Vergy était de franc-alleu. Hugues III, nonobstant l'appui que son vassal trouvait parmi les barons de Bourgogne menacés dans leurs privilèges, assiégea le château de Vergy et le tint bloqué au moyen de quatre bastilles. Hugues de Vergy, sur le point de succomber, implora le secours du roi Philippe-Auguste et lui offrit l'hommage qu'il déniait au duc de Bourgogne. Le Boi, qui conservait un vif ressentiment de la part prise par le duc aux troubles qui agitèrent le commencement de son règne, inquiet d'ailleurs d'un mariage avec une vassale de l'Empire, saisit avec empressement l'occasion d'intervenir. Il accueillit la plainte du sire de Vergy et prescrivit au duc de lever le siège. Hugues n'en tint compte. Philippe convoqua son ban de guerre, le mit sous le commandement du sire de Broyé, allié du sire de Vergy. Le château fut débloqué, les bastilles rasées et Hugues contraint de déposer les armes (2).

L'armée royale était à peine retirée que le duc, dont cette malheureuse expédition avait épuisé l'épargne, se mit à frapper de nouvelles taxes sur tous ses sujets, sans épargner les gens d'église. Ceux-ci exaspérés suivirent l'exemple de la noblesse et recoururent au Boi. Hugues maiidéà la Cour promit de donner satisfaction, mais revenu en Bourgogne ne répondit aux nouvelles som-

(1) L'Art de vériû>r les dates et Chorier, hist. générale du Dauphine (I, SOI), donnent 1184 pour date de ce mariage; le continuateur de la Chronique de Saint Bénigne le place en 1183. — La chronique d'Albéric Ed. Leibnitz, p. 36G, dit au contraire qu'il eut lieu après la guerre de Vergy, tandis que Dom Plancher, Hist. générale de Bourgogne 1,357. fait de ce mariage une des causes de la guerre de Vergy. C'est l'opinion que nous avons suivie comme concordant le mieux avec la suite des événements.

(2) Vie de Philippe-Auguste, par Rigord. — Vie de Philippe-Auguste, par Guillaume Le Breton. — Citron, de saint Marien d'Auxerre. — Grandes chroniques de France. — Chronique d'Albéric. 11 règne au sujet de l'époque précise de cette expédition de Vergy, la même incertitude parmi tous les historiens ou chroniqueurs qui en ont parlé. La chronique de saint Marien d'Auxerre citée par Duchesne dans les preuves de son histoire de la maison de Vergy, la rapporte en il 83. Les grandes chroniques de Saint Denis; celle d'Albéric, Edit. Leibnitz; Duchesne, Histoire de la maison de Vergy pr. p. 145, et de l'Hist. de la maison de Broije, p. 23, lui assignent l'année 1184. Dom Plancher, I, 357, la chron. de Saint-Bénigne et Rigord, hist. du roi Philippe- Auguste la reportent au contraire à l'année suivante. Cette dernière opiuion, appuyée de la mention de l'éclipsé df soleil qui eut lieu la même année, nous paraît la plus sûre. Elle concorde avec l'engagement du service militaire que, celte même année, la nouvelle commune de Dijon contracta eu vue de la guerre avec le duc Hugues III, Recueil 1, 2 et 3.

mations du Roi qu'en fortifiant ses places. Philippe outré de colère marcha en personne contre lui, emporta d'assaut Châtillon-sur-Seine défendu par Eudes fils aîné du duc, prit Flavigny,Beaune et obligea par la rapidité de ses succès le duc à venir implorer sa clémence. Philippe, qui le savaitpreu;» homme mais non prud'homme, exigea la restitution de l'argent levé sur le clergé, et garda comme garantie les trois places dont il s'était emparé. Mais bientôt satisfait de sa soumission,il les lui renditavecla mouvance de Vergy cause première de la querelle(l).

Hugues ne fut pas plus heureux dans ses différents avec l'Empire d'Allemagne, dont son mariage avec Béatrix l'avait rendu le vassal. Henri, roi des Romains, fils del'empereur Frédéric Barberousse, instruit des démêlés que l'humeur inquiète du duc lui avait déjà suscités avec la noblesse et les évoques du Dauphiné, comme aussi des velléités d'indépendance qu'on lui supposait, le força de reconnaître sa suzeraineté sur le Dauphiné et la Bresse sauf la féauté qu'il devait au Roi de France. Il lui imposa de plus l'obligation de l'assister avec toutes ses forces si ce monarque attaquait l'Empire, et se réserva la connaissance suprême de tous les débats qui pourraient surgir entre lui et ses nouveaux sujets (2).

Si Hugues, réduit de tous les côtés àl'impuissance, neput accomplir ses projets, son fils Eudes III les reprit en ce qui concerne le baronage de Bourgogne, avec d'autant plus de succès que le Roi rassuré sur ses intentions lui en laissa toute latitude. En effet à peine avait-il pris possession du duché (1192) qu'il contraignit Othe, comte palatin de Bourgogne, à lui faire hommage pour le comté de Mâcon (1193) (3) et Etienne, comte d'Auxonne, à reconnaître son château jurable et rendable (1197) (4). Ces exemples ne rendirent pas le sire de Vergy plus traitable. Quand, à son tour, le duc lui prescrivit d'ouvrir ses portes, il se moqua de l'injonction et entraîna dans son parti le comte de Chalon et le sire deChamplitte. Eudes, plus habile que son père, commença par détacher de cette alliance le puissant Etienne sire de Mont-Saint-Jean, qui était seigneur en partie de Vergy (5) et par cette diversion obligea le sire de Vergy, après une campagne malheureuse, à subir ses conditions. Hugues obtint par forme de compensation la Sénéchaussée héréditaire de Bourgogne (6), et quand Eudes se

(1) Vie de Philippe-Auguste, parRigord et Guillaume-le-Breton. — La Philippide du même auteur, chant 1er.

(2) Traité du mois de juin 1186. Pérard, p. 2G0. Archives de la Chambre des comptes de Dijon, B., 11932.

(3) Hist. du duché' de Bourgogne, I pr. p. 72. Orig. Ch. des comptes de Dijon, B., 10466.

(4) Id. pr. p. 88. Orig. Ch. des Comptes de Dijon, B., 495.

(5) Archives de la Côte-d'Or. Cart. de la Chambre des comptes, fol. 88. Imp. dans Duchesne, Hist. de la maison de Vergy, pr. p. 165 et dans ['Histoire des ducs de Bourgogne du même auteur, pr. p. 65.

(G) Duchesne, hist. de la maison de Vergy, pr. p. 151, 1197.

sépara de M ah a m tle Poilugal pour cause de parenté, il épousa la fille de Hugues, Alix, qui lui apporta en dot toute la terre de Vergy (1 199).

Ce mariage, dont l'importance politique ne paraît pas avoir été soupçonnée de nos historiens, eut pour conséquence de grossir le domaine ducal d'une vaste contrée située au cœur môme du pays, entre les anciennes possessions de Dijon, de Rouvres, d'Argilly et de Beaune et d'accroître d'autant l'influence territoriale du prince. Il lui permit, nonobstant les dépenses des croisades, d'acquérir de nouveaux domaines (1), et de continuer, autant que s'y prêta sa vie agitée, l'œuvre d'émancipation du Tiers État commencée par son père.

Si le fils que lui donna Alix n'eut à enregistrer dans ses fastes militaires que ses guerres de Champagne et la croisade en Egypte, en revanche nul ne profita mieux des circonstances que cette dernière fit naître, pour agrandir son patrimoine et constituer de nouvelles seigneuries aux dépens des nobles ruinés on partant pour ces expéditions lointaines (2).

Fidèle aux maximes paternelles, il multiplia autant qu'il le put et favorisa partout l'affranchissement des communes qui lui assuraient une population plus dévouée, des revenus déterminés et une milice régulière toujours prête a marcher au premier signal.

Robert II continua la même politique. Sous son règne onze châtellenies nouvelles accrurent le domaine ducal (3), sans préjudice des anciennes qui reçurent de notables augmentations. Il grossit aussi le nombre de ses vassaux immédiats par des inféodations soit de terre soit de revenus.

Mais en même temps que croissait sa puissance territoriale, il ne négligeait rien de ce qui pouvait, d'autre part, affermir une autorité déjà bien prépondérante. Il constitua définitivement les châtellenies en mettant à leur tête un officier qui, sous le nom de châtelain, en était à la fois l'intendant, le juge et le capitaine. Les prévôts, ces premiers officiers de nos ducs, furent réorganisés avec

(1) Eudes compléta par de nouvelles acquisitions, la cbâtellenie de Montbard échue par déshérence à son père Hugues III. Il acquit celle de Pouilly eu Auxois (1206), de Grignon (1210) et d'Arnay-le-Duc (1215).

(2) La part de son frère André à Beaune (1225), les comte de Chalon et de Charollais (1225, 1237), les châtellenies de Moucenis (1246), de Saint-Seine-sur- Vingeaune (1252), de Villaines-en-Duesmois et de Brandon (1253), de Montréal et de Chatel-Gérard (1255), de Salives (1256), de Beaumont et de la Colonne (1259) de la Perrière (12C7), etc.

(3) Cuisery (1276), Gié-sur-Aujon (1277), Buxy-le-Royal (1287) , Pontailler-sur-Saône (1288), Viclcliatel (1289), Palleau (1295), Longecourt (1298), Saint-Romain, Duesme (1300), Saulx-le-Duc (1303), Sagy (1308).

des attributions plus définies. Établis à poste fixe dans une circonscription déterminée, ils avaient pour mission de suppléer les châtelains dans l'administration de la justice; de surveiller les justices seigneuriales ou communales ; de veiller à la sécurité et à la viabilité des chemins; ils avaient la police des foires, des marchés, en percevaient les produits et levaient les tailles. C'étaient, en un mot, les lieutenants de ces grands officiers, qu'à l'exemple du roi de France, Hugues IV avait institués au centre des nouvelles circonscriptions féodales qui, sous le nom de bailliages, avaient succédé aux comtés. Enfin, pour couronner l'édifice, sous son règne apparaît un Parlement (Cour d'appeaux) dont les appels étaient portés au Parlement de Paris.

Tout en étant moins sympathique que son père et son aïeul aux affranchissements des communes, dont l'influence, à mesure que son pouvoir se dégageait des langes, commençait à lui faire ombrage, Robert II cependant ne contraria point l'essor que prenait la bourgeoisie dans son duché. A l'exemple de Philippe le Bel, dont il fut l'un des plus fermes soutiens, le premier il lui ouvrit les portes de son Conseil. Quant au clergé, il lui enleva, autant qu'il put, toute action sur la justice civile et restreignit ses acquisitions en les soumettant aux formalités de l'amortissement.

Néanmoins, il fallut encore à cette politique, inaugurée par Eudes II, plus d'un siècle de luttes avant que clergé et noblesse consentissent à abdiquer. Les barons essayèrent encore de la révolte. Au commencement du règne d'Eudes IV, un sire de Mont-Saint-Jean renouvela, et sans plus de succès, les exploits du sire de Vergy. Mais quand ce prince, dont la vie n'avait été qu'un long combat, laissa la couronne à Philippe de Rouvres, son petit-fils, le duc de Bourgogne n'était plus, comme nous l'avons vu au début de ce chapitre, le premier seigneur du pays; il en était devenu le souverain réel. La plus grande partie des hauts barons avait disparu; ce qui eu était demeuré subissait, comme les autres vassaux de noblesse inférieure, le contrôle et la loi des baillis. Le clergé ne dominait plus dans les conseils du prince; des bourgeois, issus de l'oligarchie communale, instruits, dévoués et ambitieux y avaient pris la place des uns et des autres, en attendant que leurs fils allassent leur disputer les honneurs du sanctuaire et les dangers du champ de bataille.

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