IV. — LES VILLAGES NOUVEAUX
A la suite des guerres et des commotions politiques desxve et xvie siècles, plusieurs abbayes se virent dans la nécessité de tirer parti de vastes espaces demeurés jusqu'alors incultes, ou livrés au pacage des troupeaux. Afin d'y attirer des colons par de sérieux avantages, elles offrirent ces terres sous la forme de baux à vie ou d'accensements perpétuels. Sauf l'obligation d'élever des habitations, les conditions furent en général modérées, les droits seigneuriaux et de justice maintenus; mais de mainmorte il ne fut pas question.
L'abbaye cistercienne de Quincy dans le Tonnerrois entra la première dans cette nouvelle voie. Elle possédait à Semond (1), près Saint-Marc-sur-Seine (2), un grand territoire qui rayonnait sur les paroisses de Saint-Marc, de Magny- Lambert (3), d'Ampilly-les- Bordes (4) et de Quemigny-sur-Seine(5). Ce domaine, éloigné de plus de huit lieues du monastère, était fort négligé depuis que les religieux ne le cultivaient plus de leurs propres mains. Ils l'avaient même déjà donné en commande au duc Hugues IV qui, n'y ayaut pas trouvé d'avantage, s'était empressé de le ieur restituer (6). Donc, vers 1460, les moines, pressés d'argent, baillèrent à cens le bois de Poillenay contigu au linage d'Ampilly-les- Bordes, où s'éleva bientôt une métairie. On la décora du nom de Folie qu'elle a conservé. Quatre ans après, de grandes concessions augmentèrent la circonscription de l'ancien hameau de Messauge qui dépendait de la même paroisse. En 1478 s'éleva la ferme de Plaisance sur celle de Quemigny. La Borde, sur le
(1) Canton de Baigneux, arrondissement deChâtillon-sur-Seine (Côte-d'Or).
(2) Id.
(3) Id.
(4) Id.
,(5) Canton d'Aignay, arrondissement de Châtillon (Côte-d'Or). (G) Arch. de la Côte-d'Or. Fonds de Quincy, H. 621.
même fi nage, apparut ea 1511. Enfin, en 1483, les Essarts à la Brebis près Je Saint-Marc faisaient place aux deux métairies appelées : les Brebis hautes et les Brebis basses (1).
Les Bernardins de Fontenay avaient fondé au xne siècle, au centre du platean aride au pied duquel sort la rivière de Laignes, au lieu dit Desertum Fontane, une grange à laquelle on donna le nom significatif de Fontaine les Sèches (2). Quoique située à peu de distance de l'abbaye (15 kilomètres), elle fut bientôt délaissée par les moines qui l'affermèrent. Vers la fin du xve siècle, elle se trouvait entre les mains de « grangers » du pays, auxquels l'abbaye l'avait amodiée en y joignant-des terres à essarter. Les conditions étant avantageuses, la petite colonie avait prospéré. Aussi, bien avant l'expiration du bail, elle sollicita l'accensement des terres et l'érection de la grange en village. Si le mobile bien naturel des gens de Fontaines avait été de conserver à leur postérité les terres conquises par leur travail, de leur côté les religieux, obligés de « refformer et mèliorer leurs besongnes », ne demandaient pas mieux que d'accueillir la proposition. Un traité dont ils dictèrent foutes les clauses fut passé le 19 juillet 1529.
L'abbaye cédait aux grangers et à leur postérité la pleine propriété des terres labourables et de celles qui restaient à essarter; des cantons de bois pour leur usage; des prés sur Gigny et Sennevoy ; des droits d'usage et de pâturage dans ses bois; l'usage du puits unique. En revanche elle érigeait une censé annuelle et perpétuelle de huit livres; un cens d'un denier par journal. Les lods étaient fixés au denier 12; mais les héritages ne pouvaient sortir des familles des colons. Une tierce de 12 gerbes l'un se prélevait sur les récoltes des terres essartées, de 20 sur les autres, plus une dîme du 20e des laines, une journée de charroi, 5 gros et une poule par feu. Les moines se réservèrent encore l'emplacement d'une grange, le four et s'il était possible un moulin banal. La mainmorte fut abolie. Tout nouvel habitant autre que les sujets de l'abbaye dut être libre ou se faire affranchir dans l'an et jour de son arrivée à Fontaine sous peine de demeurer serf : ledit lieu, disait le contrat, demeurant mainmor table quant ad ce.
Les habitants eurent le droit de nommer leurs messiers qu'ils présentaient à l'institution du maire des religieux, et à la juridiction duquel ils devaient se soumettre sous peine de 65 sols d'amende. Les religieux promirent de faire
(1) Arch. de la Côte-d'Or. H. 621. Fonds de l'abbaye de Quincy.
(2) Fontaines-les-Sèches, canton de Laignes, arrondissement de Cbàtillon (Côte-d'Or).
ériger Fontaine en paroisse et fixèrent d'avance tous les droits curiaux. (1)
A cinq kilomètres de Fontaine existait une autre grange aussi ancienne, également fondée par les moines de Fontenay : la grange de Planay (2). Elle avait eu les même destinées que la première. Gomme elle aussi, les religieux la convertirent en village aux mêmes conditions que les précédentes. Le contrat est a la date du 3 mars 1523 (3).
Vingt trois ans plus tard (î 546), l'abbaye des Bernardins de Longuay bâtissait la métairie du Val Fermet sur le territoire de Mauvilly (4) et donnait aux Génovéfains d'Oigny l'exemple de metlre en œuvre l'immense plateau aride qu'ils possédaient entre la Seine et le Revinson. Déjà, en 1519, ce monastère avait affermé pour 29 ans à deux familles de Baigneux la grange d'Orret (5) à des conditions satisfaisantes pour les deux parties puisqu'à l'échéance de ce bail, en avait succédé un autre à vie (6). Mais quand après l'invasion de; Reitres (1569) il fallut relever le monastère en ruines, force fut de se procurer de l'argent. Les religieux tirent connaître au prône des paroisses voisines leur intention de concéder des terres à défricher, et de 1571 à 1610 ils trouvèrent à créer quinze métairies nouvelles (7). Orret en profita pour obtenir sa conversion en village. Son territoire s'était beaucoup accru par suite des défrichements. Donc ses habitants furent reconnus propriétaires de leurs fonds avec permission d'en disposer à leur gré, en payant des lods de 20 deniers par livre. On leur abandonna des droits de pêche dans les eaux, et leur usage des droits d'usage et de pâturage ; la faculté d'élire des messiers, des prud'hommes pour la perception de la taille, fut fixée à 10 livres. La dîme l'était au 3e. Quanta la condition des uns et des autres, l'abbaye les proclamait francs et non mainmortables (8).
A Dijon l'abbaye de St-Bénigne, à défaut des ruines à relever, avait dû livrer son argenterie à Tavannes pour l'aider à repousser les huguenots. Elle battit donc
(1) Arch. de la Côte-d'Or. H. 574. Fonds de l'abbaye de Fontenay. Recueil III, 528. Il) H.
(3) Arch. de la Côte-d'Or, H. 574. Fonds de l'Abbaye de Fontenay.
(4) Mauvilly, canton d'Aignay, arrondissement de Cbâtillou (Côte-d'Or).
(5) L'ancien Auderatum du VIIIe siècle.
(6) Arch. de la Côte-d'Or. H. 669. Fonds de l'abbaye d'Oigny.— Orret, canton de Baigneux, arrrondissement de Cliâtillon (Côte-d'Or).
(7) Les métairies dites Les Vieux Essarts (1571), Charmois et Combe au Forestier (1574) ; Fontaines Sainte- Anue (1577) ; Combe des Rupts-Hauts, Rosée et Laneuf (1580) ; Le Gibot (1598) ; Les Pouteaux (1607) ; Videbouleille (1610), dépendent aujourd'hui du territoire d'Oigny, canton de Baigneux.
Celles de La Creuse (1576) ; Champignolet (1578); Roilly, Renère et Cbampigny (1579) appartiennent à la commune d'Etalante, canton d'Aiguay.
A l'expiration des baux à vie, la plus grande partie de ces fermes furent accensées perpétuellement.
(8) Archives de la Côte-d'Or, H. 669-671. Fonds de l'abb. d'Oigny II.
monnaie avec la forêt dite de Grancey située au dessus de Messigny. Elle la divisa eu lots que les bourgeois de Dijon se disputèrent pour y bâtir des fermes, auxquelles plusieurs donnèrent leur nom (1).
Plus encore que ces deux monastères, Cîteaux avait essuyé des pertes considérables, l'abbaye avait été saccagée et le château de Gilly, converti en ruines. Réduite aux expédients, elle commença par faire de sa grange de Gergueil dans l'arrière-Côte un centre de population, par raccensement à plusieurs chefs de famille des terrains qui dépendaient de ce domaine (2) Puis elle abandonna à des colonies de Lorrains chassés de leur pays par la guerre, les vastes espaces qui s'étendaient aux portes mêmes de son enclos, dans le voisinage de sa terre de Gilly (3) et autour de sa grange de Crepey audessus de la vallée de l'Ouche (4). C'est là l'origine des communes de Saint- Nicolas-les-Cîleauxet de Saint-Bernard, érigées par contratsdes 30 et 31 octobre 1608 (5), ainsi que du hameau de Crepey (G), 14 mars 1612.
La constitution donnée à ces nouveaux centres de population fut identique. Les habitants considérés comme francs n'en demeuraient pas moins gens de poeté. Un maire choisi par l'abbé jugeait les différents; deux échevins ou procureurs élus l'assistaient pour la gestion des intérêts locaux, et en rendaient compte devant la justice seigneuriale. Les habitants élisaient leurs messiers ou vigniers. Les terres étaient chargées d'un cens emphytéotique portant tous droits seigneuriaux, avec pouvoir d'en disposer librement mais entre eux seulement,mesure bientôt éludée, car quatorze ans après, la majeure partie des premiers colons avait fait place à des étrangers.
Le grand prieuré de SI- Vivant qui n'avait pu, en 1604, tirer meilleur parti de sa grange de Djtain qu'en l'accensant à des fermiers, y recueillit six ans plus tard une autre colonie de Lorrains. Le Grand Prieur lui distribua des terres et l'érigea également en village, auquel il donna des privilèges calqués sur ceux de Crepey qui en était voisin (7).
(1) La Brosse et Graacey bâties en 1595 ; La BH/ocarde, Çharmois; La Manseune, le Tilleul qui datent de 1567; La Pépme de 1568. Archives de l'abbaye de St-Béuigne. Terrier de Messigny, n. 1172. Chezy, Le Chêne, Froidurot, La Boucande, La Motte.
(2) Archives. Fonds de l'abbaye de Cîteaux. IL Le plus ancien de ces baux est daté de 1558.
(3) Canton de Nuits, arrondissement de Beaune (Côte-d'Or).
(4) Commune d'Aubaine, canton de Bligny, même arrondissement.
(5) Canton de Nuits. Nicolas Boucherat abbé général de Cîteaux qui signa le contrat de cession, donna le nom de son patron au village de St-Nicolas et celui de St-Bernard à celui érigé dans la paroisse de Gilly. Voir Recueil III, 518.
(6) Archives de la Cote-d'Or. Fonds de l'abbaye de Cîteaux. H. 425,426 487, 488.
(7) Archiies de la Côte-d'Or. — Grand Prieuré de St-Vivant.
De son côté l'administration du domaine royal n'avait pas attendu jusque là pour suivre ces exemples. En 1561 elle avait accensé à un nommé J. Glaive 300 arpents des bois de la Vesvre-Guillaume, dépendant de la châtellenie de Pontailler. Glaive et ses associés remirent leur marché à Marin de Cléry écuyer autorisé h cet effet par lettres patentes du 3 décembre 1563. Ce dernier créa un village auquel il donna son nom. Toutefois il n'en resta pas longtemps possesseur, car suivant ses lettres patentes en date du mois de juin 1566, le roi Henri IV convertit l'accensement en fief au profit de Jean de Malassis, écuver. Les habitants de Clérv étaient de condition franche.
(1) Archives de la Côte-d'Or. B.22 f« 50.
(2) id. B. 38 fa SI .