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LES HABITANTS DES VILLES

Après la réduction définitive des Gaules sous la domination romaine, les empereurs organisèrent l'administration de ces nouvelles provinces, et les dotèrent progressivement du droit de cité qui assimilait les municipes à la métropole. Dans la première Lyonnaise, Autun, l'ancienne cité des Eduens, Chalon, Mâcon, qui en dépendaient, Langres capitale des Lingons; dans la quatrième Lyonnaise, Auxerre qui relevait de Sens, toutes devenues villes épiscopales, eurent leur curie composée 1° d'un Ordo ou sénat aux premiers rangs duquel figuraient les duumvirs, les qualuorvirs, les sévirs, les décemvirs, représentant les consuls romains et exerçant dans l'ordre judiciaire et administratifles attributions de ces derniers; 2° d'un ordre équestre; 3° de la plebs, c'est-à-dire des citoyens libres, il est vrai, mais qui demeuraient privés du jus honorum (i).

L'organisation de la curie, dans le principe, n'appartenait qu'à la cité, civitas. On ne tarda guère à la voir apparaître dans des villes moins importantes, et plus tard elle s'étendit à de simples castra ou loci. Ceci résulte d'un passage de Salvien (2), et tous les auteurs qui ont écrit sur cette matière l'attestent (3). Los castra de Aballone, de Sediloco, de Sinemuro (diocèse d'Autun); Trenorchium (diocèse de Châlon) ; Tornodorum (diocèse de Langres), presque tous lieux mentionnés dans les Itinéraires, participèrent à ce mouvement.

Le Castrum Divionense, décrit au vie siècle par Grégoire de Tours (4), qui

(1) Giraud, Histoire du droit français, I, 134 et suivants.

(2) De gubernatione Dei, lib. V, cap. iv.

(3) SaLvignjyHist.du droit romain, II, 22. — Giraud, Hist. du droit français au moyen-âge, I, 117 et suivantes

(4) Grégoire de Tours. Hist. Franc, lib. III, cap. xis.

s'étonnait de ce qu'on ne le comptait pas au nombre des villes, n'y demeura point étranger. Son nom, qui n'est donné par aucun itinéraire, figurait dans une inscription romaine aujourd'hui disparue (1); mais maintenant nous ne commençons à le voir cité que dans une charte de 579 (2) et dans les divers écrits du père de notre histoire (3).

Cependant l'antiquité du Castrum Divionense ne saurait être mise en doute en présence des débris exhumés de son enceinte primitive. Plusieurs révèlent des édifices de premier ordre que leur caractère architectural, le fini de l'exécution, font remonter, sans conteste, aux premiers siècles de notre ère (4). Cette antiquité trouveaussi sa confirmation dans les traditions religieuses. Saint Bénigne, disciple de saint Polycarpe, évêque de Smyrne, souffrit ici le martyre et y fut inhumé au ne siècle.

Les actes primitifs de la passion de cet apôtre font connaître qu'elle eut lieu sur l'ordre même de l'empereur Marc-Aurèle,dans le temps où l'on bâtissait les premières murailles du castrum (5).

Ces restes si remarquables; la mention d'une enceinte fortifiée, — soit qu'elle fut contemporaine des monuments, soit même, comme le veulent encore plusieurs savants, qu'il faille en reculer l'époque et celle du martyre de S. Bénigne au temps d'Aurélien (6), — n'en établissent pas moins ce fait que, sous la domination romaine, Dijon était un centre de population assez étendu pour avoir des palais, résidences de riches personnages, des édifices publics, des corporations ouvrières (7), un vaste polyandre, et pour être le point d'intersection de six voies romaines (8).

Au ive siècle, époque à laquelle l'administration gallo-romaine des villes était encore debout, Hilaire père de saint Jean, le fondateur de l'abbaye de Béome,

(1) Fyot, Histoire de Véglise abbatiale de St-Etienne, p. 6. — J. Richard, Antiq. Divion. Fol. 2. — Legouz de Gerland, Dissertation sur la ville de Dijon, etc. Dijon, 1771, in-4°, p. 166. — Roget de Belloguet, Origines dijonnaises, p. 60.

(2) Recueil de Pérard, p. 5.

(3) Grégoire de Tours, Hist. Franc, lib. II, cap. xxiu et xxxn; lib. III, cap. xix, lib. IV, cap. xvr, lib. V cap. v. Gloria martyr. 51, Gloria confess., 42. Vitae Palrum, 7.

(4) Richard, Fyot, Legouz de Gerland, Roget de Belloguet, ouvrages cités. — Baudot, Eclaircissements sur le passage de Millin à Dijon.

(5) E. Bougaud, Etude historique sur la mission de S. Bénigne.

(6) Roget de Belloguet. — Frantin, Notice sur la fondation du Castrum divionense Passini.

(7) Richard, Legouz de Gerland, Roget de Belloguet. — Mémoires de la Commission des antiquités de la Côte-d'Or.

(8) Elles se dirigeaient sur Langres, par Til-Chatel ; sur Chalon, par Vidubia ; sur Alise par Mâlain et Sombernon ; sur Autun, par le plateau de la Côte-d'Or ; sur Pontailler , par Arc-sur-Tille et sur St- Jean-de-Losne, par Fauverney. Voir J. Simonuet, Voies romaines de la Côte-d'Or.

élait ainsi désigné: Quidam ex senatoribus caslri Divionensis (1). Au siècle suivant, Grégoire de Tours, dans la biographie de son bisaïeul, Grégoire évêque de Langres, mort en 539, parlait du juge qui résidait alors à Dijon et de la prison dans laquelle on renfermait les criminels (2).

Ces premiers monuments de notre histoire témoignent aussi que, depuis les invasions successives des Barbares, saint Urbain, évêque de Langres (vers 374), et ses successeurs résidaient, de préférence, à Dijon et ne se rendaient, pour ainsi dire, dans leur ville épiscopale que lors des grandes fêtes de l'église (3). La permanence du séjour des évêques, leur caractère de défenseur de la cité, qui était pour les habitants comme une égide contre la violence des conquérants; la sûreté des murailles du castrum, le voisinage enfin du tombeau de l'apôtre du pays, tout devait concourir au maintien d'une population relativement considérable. Aussi l'église intramuranea, bâtie dès le milieu du ive siècle sur la crypte consacrée par saint Bénigne, et le baptistère qui en élait voisin, ne suffisant plus à ses besoins religieux, saint Urbain avait élevé le baptistère de Saint-Jean hors les murs; et avant que l'évêque Grégoire eût édifié le monastère de Saint-Bénigne sur le tombeau du martyr, on voyait entre ces deux temples la basilique de Sainte-Paschasie qui fut placée plus tard sous le vocable de Saint- Philibert (4).

Ces faibles lueurs jetées sur le régime intérieur des villes bourguignonnes, s'éteignent avec Grégoire de Tours et il faut descendre jusqu'au xc siècle poulies voir reparaître. Durant cette longue période, ce n'est plus que dans les chartes relatives aux abbayes et dans les annales du pays, à l'occasion de faits importants, que nous retrouvons le nom de nos cités.

Sous le régime barbare qui suivit la conquête, les Gallo-romains conservèrent à titre personnel l'usage de leurs lois, tandis que les Bourguignons suivaient la loi Gombette (5), et, après la chute de leur royaume, les Franks la loi salique. Le comte bourguignon ou frank succéda au gouverneur de la province et fut chargé, comme lui, du commandement civil et militaire et de l'administration de la justice. Un cententer ou vicaire résidant à la campagne, où vivaient de

(t) Grég. de Tours, Glor. Confess.

(2) Grég. de Tours, Vit. Pat., 7.

(3) Id. Hist. Franc, lib. II, cap. xxm, lib. III, cap. six, Vita Pat., 7. — Bollandisles, 23 janvier, S. Urbain, évêque de Laogres. — Histoire des évêques de Langres, par Mathieu, Annuaire de la Haute-Marne, 1808.

(4) Grégoire de Tours, Glor. Martyr., cap. LI. Glor. Confess., cap. xxxxtli. Vitœ patr., 7.

(5) La loi Gombette subsista jusqu'au règne de Louis le Débonnaire dans les pays de l'ancienne domination bourguignonne.

préférence les Germains, avait sous ses ordres une partie du comté. Quant aux villes où l'élément barbare était toujours en minorité, celles en possession d'institutions municipales purent les conserver sous la protection de l'évêque, autour duquel se groupa tout ce qui avait survécu des anciennes institutions, seulement l'ancienne curie qui traînait tant de misères à sa suite, fit place à une sorte de collège formé de la réunion de tous les citoyens libres dont l'évêque demeura le chef. Ses magistrats, ses décurions continuèrent à gérer les intérêts locaux, participèrent comme précédemment à la justice contentieuse, à la juridiction volontaire, et siégèrent avec les scabins germains dans les assises de justice sous la présidence du comte et de l'évêque (1).

C'est à ce titre de juridiction volontaire, qu'en 721, le testament de Vidrad, fondateur de l'abbaye de Flavigny, fut ouvert devant la curie de Semur-en- Auxois (2). Semur n'était pourtant à cette époque que le castrum principal du Pagus Alesiensis (diocèse d'Autun). Témoignage reconnu par M. de Savigny (3) de la persistance des municipes sous la domination franque, et dont le souvenir s'est perpétué par les nom de boni homines (4), de probi homines, de curiaux en Bresse, tous successeurs des duumvirs ou des quatuorvirs qu'on retrouve dans toutes les villes de France (5), aussi bien qu'à Dijon, comme nous le démontrerons plus loin.

Sous les Mérovingiens et les premiers successeurs de Charlemagne, le statut personnel continua donc à régir les différents peuples soumis à leur empire (6). Mais, quand de leur mélange naquirent de nouvelles nations, ce droit personnel n'eut bientôt plus de raison d'être, surtout à la suite des bouleversements qui signalèrent le régime féodal. Toute la nation se trouva mêlée, broyée pour ainsi dire dans celte lutte effroyable, d'où surgirent une foule de petits royaumes à peu près indépendants, qui remplacèrent la monarchie de Charlemagne. L'origine, dit M. de Savigny, perdit toute influence quand chacun devint en naissant, vassal d'un seigneur et non membre d'une nation (7).

Dans le nord, la forme des anciens droits personnels fut complètement

(1) Savigny, Hist. du droit romain. — Giraud, Hist. du droit français au moijm-ûge. — Augustin Thierry, Monographie de la Constitution communale d'Amiens. — Recueil de Pérard. — 867-870. Chartes, p. 147 à 153. — Cartul. de St-Vincent de Mâcon, 8H8-898, p. 169 ; 941-900, p. 121 ; 928, p. 292.

(2) Dom Plancher. Hist. de Bourgogne, I pr., p. 1.

(3) Savigny, Hist. du droit romain, II, 22.

(4) Recueil de Pérard, 870, p. 151.

(5) Giraud, Histoire du droit français au moyen-âge, I, 117 et suiv. (G) SavigDy, II, 34, 38, III, 33, 34°

(7) Savigny, II, 49.

anéantie par les statuts locaux et les coutumes. Au midi, au contraire, la loi romaine resta dans le fonds des institutions, alors même qu'elles émanaient du droit féodal (I). Ce fut le cas de la Bourgogne, pays de transition comme nous l'avons fait remarquer plus haut; coulumier pour une grande partie du territoire, de droit écrit en Bresse, dans le Maçonnais et une partie de l'Autunois.

Au milieu de ces bouleversements successifs à la suite desquels les institutions et les circonscriptions territoriales de la Burgundie disparaissaient pour faire place à d'autres, celles de ses divers diocèses se maintenaient aussi vigoureuses que par le passé. Le domaine temporel de leursévêques répondait à cette grande situation. Seulement il n'avait pu échapper au nouveau système qui enveloppait toutes les castes sans distinction d'origine. Après avoir été dans les premiers temps de la conquête le défenseur de la cité, l'évêque en était devenu peu à peu, et suivant les circonstances, l'usufruitier, le bénéficiaire, puis le propriétaire sinon du tout, du moins d'une grande partie.

Ainsi l'évêque d'Autun s'était trouvé, dès le principe, en présence d'un comte qui réunissait les quadruples fonctions de chef militaire, d'administrateur, de juge suprême et de collecteur des tributs du fisc. Ce comte, devenu de très bonne heure héréditaire, s'attribua la propriété souveraine de ce qu'il tenait en bénéfice, et ne négligea rien de ce qui pouvait encore accroître son autorité et ses possessions aux dépens des domaines de l'Eglise (2).

Si l'évêque, invoquant en sa faveur le souvenir de privilèges dont les preuves avaient disparu lors des invasions sarrasines, avait obtenu des rois ou des empereurs d'être maintenu en possession de Saulieu, d'Alise, de Flavigny et d'Avallon, toutes villes d'origine gallo-romaine, (3) le château de Semur, qu'il tenait de la libéralité de Boson (4), lui avait échappé pour devenir le chef-lieu d'un nouveau comté. A Autun même, les évêques étaient tenus en échec par les comtes, qui leur en disputaient les droits utiles et le gouvernement des habitants (5). En 900 le roi Charlesde-Simple, du consentement du comte Richard, devenu depuis duc de Bourgogne, concéda à l'évêque la propriété du château au milieu duquel s'élevait la cathédrale Saint-Nazaire (6) ; ce qui n'empêcha point les successeurs du comte de

(1) Savifmy, II, 49.

(2) De Charmasse, Cartulaire de l'église d'Autun. Introduction.

(3) 815. Diplôme de Louis le Débonnaire, Hist. de Bourgogne, l pr., p. 5; Gall. Christ., IV iust. Col. 4. Charmasse, Cart. de Véglise d'Autun, 31, (843.) Diplôme de Charles le Chauve, Hist. de Bourgogne, I pr., p. 7. Chart. de l'église d'Autun, p. 4G.

(4) 879. Diplôme, Hist. de Bourgogne, I pr., p. 12. Gall. Christ. IV inst. col. C2.

(5) Charmasse, Curtul. Introduct.

(G) Gall. Chr. IV inst. de l'Egl. d'Autun, col. G6. Charmasse, Cart. de l'Evèché, Intr.

prétendre à la suprématie administrative et judiciaire dans toute l'étendue de la cité. Ces prétentions, toujours combattues par l'évêque ou son chapitre, furent l'objet de longs débats terminés seulement en 1387 à l'avantage du prince (1).

L'évêque de Chalon, bien moins puissant, eut cependant la bonne fortune de conserver en dehors de son domaine propre, sinon la propriété complète de la ville ou du comté, tout au moins un droit de suzeraineté, reconnu de tous les historiens du pays (2). A cette suzeraineté nominale l'évêque annexa, en 1096, un quart de la propriété effective de la ville, que lui céda Savaric de Vergy auquel Geoffroy de Donzy, comte de Chalon, en partage avec Guy deThiers, l'avait aliéné (3). L'autre quart, demeuré dans la famille de Vergy, fut apporté en dot par Alix, arrière petite fille de Savaric, au duc Eudes III; et quand, en 1237, leur fils Hugues IV acquit de Jean de Chalon, descendant de Guy de Thiers la moitié du comté, les trois quarts de ce grand fief entrèrent dans le domaine ducal.

A Màcon, les plus anciens documents témoignent que l'évêque et le comte eurent, dès le principe, leurs propriétés et leurs attributions nettement définies. Le premier n'exerça jamais une suprématie quelconque dans la ville épiscopale en dehors de son domaine propre, et tout indique que la majorité des habitants suivaient la loi du comte (4).

Quant à la population de ces cités, elle avait pu sauver du naufrage de la civilisation, sinon ses anciennes immunités, au moins ses droits civils et quelques débris de sa législation. Elle concourait, avec le clergé, à l'élection des évêques (5). Les habitants d'Autun s'intitulaient cives, ou burgenses (G), ou bien homines de libéra tamen persona pour se distinguer des homines de corpore (7) qui, sortis, comme partout ailleurs, des familiers des églises ou des serfs venus du dehors, formaient comme une seconde couche de la population urbaine plus ou moins engagée dans la servitude.

Le cartulaire de Saint-Vincent, deMâcon, nous montre les fidèles, ]escivesel les

(1) Charmasse. Ouv. cité.

(2) Perry, Hist. de Chalon. — Bertaut : ['illustre Orbandale. Courtepée, Description de Bourgogne, art. Chalon.

(3) Perry, Hist. de Chalon, pr., p. 46. Gall. Christ. IV, inst. col. 232.

(4) Ragut, Cartul. de St-Vincent de Mùcon. Introduction.

(5) Perry, Hist. de Chalon, pr. p. 43. — Gall. Christ. IV inst. col. 231. — Mathieu, Abrégé chronologique de l'histoire des évêques de Langres. — Cartul. de St-Vincent de Màcon. Introd., p. 21.

(6) Charmasse, Cart. de l'église d'Autun, 1265, p. 197 ; 1282, p. 237, 244.

(7) Id.p. 237.

circummanentes de celle ville, figurant dans une enquête ordonnée par le comte Letald dans la seconde moitié du xe siècle (1); des burgenses, témoins des donations reçues en présence de l'évèque (2). La franchise immémoriale des habitants est reconnue dès le commencement du xive siècle (3).

A Chalon, rien dans les documents n'indique que les habitants fussent d'une condition inférieure à celle des autres villes épiscopales, car les chartes de 1221 , 1232, 1234, 1254 et de 1256, comme on le verra plus loin, furent non point l'affranchissement d'une servitude quelconque, mais une transformation plus libérale d'un régime antérieur (4).

Néanmoins, toute franche qu'était déjà à la fin du xne siècle la majeure partie de la population de ces villes, aucune, sauf Chalon, depuis 1254, ne formait corps ni communauté. Leurs habitants, qu'ils fussent sujets du comte, de l'évèque ou du chapitre, constituaient autant de groupes séparés qu'il y avait de seigneurs dans la ville. Ainsi, à Autun, les hommes de l'évèque ou du chapitre, les clercs, mariés ou non, étaient cantonnés dans le château, au centre duquel s'élevait la cathédrale, et demeuraient soumis à la juridiction de leurs officiers ; tandis que ceux établis à Marchaux, dans la ville basse, obéissaient au vierg (Viérius), officier du duc, lequel remplissait les mêmes fonctions dévolues, partout ailleurs, aux prévôts (5).

Si nous examinons la situation de l'évêché de Langres, nous voyons l'autorité temporelle de l'évèque sur les villes de Langres, de Dijon et de Tonnerre, qui avait eu pour origine sa qualité de défenseur de la cité langroise, se consolider avec le temps, et prendre peu à peu le caractère d'un bénéfice permanent. C'est à ce titre qu'au début de son règne, Louis le Débonnaire, à l'exemple de ce qui s'était passé à Autun, {propter occupationem Sarracenorum) , confirmait l'évèque Betto dans la jouissance de la cité de Langres, du Caslrum Divionensc et du Caslrum Tornodorense (6). En 889, le roi Eudes confirmant ce diplôme avec ceux de Charles le Chauve et de Charles le Gros, en donnait une sanction nouvelle et dans les mêmes termes (7).

(I) Ragut, Cartul. de S. Vincent, 954-960, p. 242. (2)ld. 1167-1187, p. 379.

(3) Marcel Canat, Documents inédits sur l'histoire de Bourgogne. I. Coutume de Mûcon.

(4) Perry, Hist. de Chalon, pr. p. 59, 61, 62.

(5) Charmasse, Cart. de l'église d' Autun. Introduction. — Comptes de la Vierie d' Autun et Origines du régime municipal à Autun, Mém. de la Société Eduenne, v. 233, vm, 257.

(6) Gall. Christ. IV Instr. col. 129.

(7) Id. col. 135.

L'évêque de Langres échangea donc, par la force des choses, son ancien titre de bénéficiaire des trois principales villes de son diocèse contre celui de seigneur féodal, sous la suzeraineté du roi de France. Favorisés par les circonstances, quand les premiers comtes d'Autun, de Beaune et de Dijon ceignirent la couronne ducale, les. évêques étendirent leur autorité sur les comtés dont ces villes étaient le chef-lieu. Seulement, comme les armes spirituelles dont ils disposaient n'étaient pas toujours efficaces pour les protéger contre les attaques de leurs voisins, ils ne purent se dispenser d'en commettre la garde ou mieux de les inféoder à de puissantes familles du pays. C'est là l'origine des comtes de Tonnerre et de Langres et, pour Dijon, de ceux de la famille de Beaumont, qui succédèrent à la maison de Vergy (1).

Les comtes de Tonnerre, plus éloignés de la cité épiscopale, plus entreprenants peut-être, ne tardèrent point à réduire les droits de l'évêque à une suzeraineté nominale (2). A Langres et à Dijon, il en fut autrement, parce que les évêques n'abandonnèrent jamais la jouissance du dominium de ces deux villes (3), et que, tout en continuant de résider à Langres, iis n'en faisaient pas moins de longs et fréquents séjours à Dijon. Ils y avaient, dans l'enceinte du Castrum, un vaste hôtel bien différent de la modeste maison du bienheureux Grégoire (4). Ils y battaient monnaie et y tenaient chaque année un synode (5).

Telle était la situation des évêques de Langres quand éclata la longue guerre de succession du duché de Bourgogne. Brunon de Roucy, beau-frère du comte Othe-Guillaume, compétiteur du roi Robert, y prit une part si considérable que sa mort seule put mettre fin à la lutte (6). Othe-Guillaume, en signant la paix, s'était réservé la jouissance du comté de Dijou, dont Brunon l'avait investi ; mais à sa mort, arrivée en 1027, Robert résolut de faire de Dijon la capitale du Duché (7) de préférence aux villes épiscopales du pays où son autorité se trouvait partagée soit avec des comtes, soit avec des évêques. Outre cette raison politique, Robertavait pu juger dans la dernière guerre de la force de son assiette (8).

(1) Pérard, Vita D. Garnerii, prœpositi sancti Stephani Divionensis, p. 126.

(2) Challe, Hist. du Comté de Tonnerre.

(3) Pérard, p. 127, Vita D. Garnerii prœpositi. Migneret, Hist. de Langres.

(4) Aliéné au commencement du xvne siècle, il fut peu après converti en couvent de Jacobines, lequel fut supprimé en 1768.

(5) Mathieu, Hist. des Evêques de Langres, p. 291, 293, 296.

(6)Chron. S''-BénigniDivion, nouv. èd.,Analecta Divion.IX,p.ilS.— Pérard, p. 126, Fifo D. Garnerii prœpositi.

(7) Pérard, pp. 125-126. VitaD. Garnerii prœpositi. Caputducatus Burgundiae, Castrum Divionense reputatur. — Ex eo tempore (Roberti régis) Castrum Divion. ab episcopis Lingonensibus ante possessum in potestatem el principatum ducatus devenit.

(8) Chron. Stj-Benigni, nouv. éd., p. 173. — Pérard, Vit. D. Garnerii, p. 126.

C'était à Dijon, qu'en 1015, il avait, pour la première fois, fait acte d'une souveraineté désormais incontestée (1). 11 l'avait compris au nombre des villes dont il soulageait les pauvres (2). A cette époque, le monastère de Saint-Bénigne était devenu, sous la direction du célèbre abbé Guillaume, un foyer de lumières dont l'éclat rejaillissait sur Dijon. Guillaume y avait élevé, avec le concours d'artistes italiens et grecs, une église que les contemporains appelaient la plus merveilleuse basilique de toutes les Gaules, et ses cloîtres étaient devenus des écoles célèbres, ouvertes à tous les rangs, et où se pressaient des étudiants venus de tous les pays (3).

Quoiqu'il en soit, Lambert, successeur de Brunon, qui, dit-on, devait son élévation au Roi, acquitta sadetleen luicédant toussesdroitssurla ville et lecomté(4).

A partir de cette époque, les comtes de Dijon disparurent. Le vicomte, désormais cantonné dans son fief (nous y reviendrons plus loin), vit toute l'autorité dont il disposait sur les hommes de l'évêque passer entre les mains d'un nouvel officier, le Prœposilus divionensis, agent direct du Hoi, puis du duc, et qui hérita de ses attributions (5).

Quant aux hommes libres qui peuplaient les trois villes de Langres, de Dijon et de Tonnerre, soit qu'ils descendissent des anciens curiales, soit qu'ils fussent d'origine germanique, les perturbations successives auxquelles la paix de Dieu avait essayé de mettre un terme, avaient ralenti le développement de leurs institutions. La substitution au pouvoir central d'une foule de petits Etats indépendants, les laissait sans recours contre l'oppression d'un maître absolu, qu'il portât la mitre ou vêtit le haubert.

Cependant, tandis que les habitants de l'antique cité d'Auxerre et ceux de Tonnerre demeuraient soumis en grande partie au joug de la mainmorte, au contraire, ceux de Langres et de Dijon, plus nombreux ou plus favorisés, avaient conservé la liberté personnelle, la disposition de leurs biens et leurs usages locaux (6). En cédant au roi Robert les droits temporels de son église sur cette

(1) Diplôme du 25 janvier 1015. Orig. Archives de laCôte-d'Or. Fonds de l'abbaye de St-Bénigne.

(2) Raoul Glaber. Vie de l'abbé Guillaume.

(8) Chronique de St-Bénigne. — Raoul Glaber, Vie de l'abbé Guillaume.

(4) Pérard, Vita D. Garnerii, p. 127.

(5) Le plus ancien connu est Oddo, neveu par alliance de Milo Balbus, chevalier du château de Til-Châtel, nommé dans la chronique de Bèze, nouv. éd., (Analecta Divion. IX) p. 3C5, et qui était contemporain de l'abbé Eudes qui commença à gouverner cette abbaye vers 1059.

(6) Les coutumes gardées àDijon étaient, sur quelques points, différentes de la coutume générale, surtout en ce qui concernait le mariage et la communauté de biens. Bouhier, Coût, de Bourgogne, Anciens styles. — Arch. de la Côte-d'Or. Protocoles des notaires, B, 11301, 1384-1386. — B, 11323, 1406-1407, etc..

dernière ville, l'évêque de Langres n'avait pu en distraire celui auquel le Roi tenait le plus et qui en était le complément indispensable, c'est-à-dire la juridiction totale. Elle s'étendait non-seulement sur la ville, mais sur tout le comté. Il n'y avait d'exception que pour le vicomte et les pourpris des abbayes de Saint- Bénigne et de Saint-Etienne, dont les hommes ne relevaient qu'indirectement du duc, quoique soumis à sa suzeraineté (1).

On comptait donc, au xie siècle, dans la ville de Dijon, trois ordres distincts d'habitants : les bourgeois du duc; les hommes des églises ; les hommes de la vicomte.

Les premiers, dont la condition libre n'a jamais été révoquée en doute, demeuraient cependant assujettis à des charges d'autant plus lourdes que pour la plupart elles n'étaient point soumises à des règles fixes.

C'était d'abord la capitation, ou la taille à volonté, qui frappait la personne, les biens ou l'industrie. Elle s'aggravait souvent de ce qu'on appelait la surprise, superprisia, ou taille supplémentaire (2).

Le péage et la vente. Le premier se percevait aux portes. La seconde se levait sur les bestiaux et toutes les marchandises amenées à col, à cheval ou en charrettes, aux foires ou aux marchés (3).

Le droit d'étalage perçu sur toute marchandise exposée en vente (4).

Le ban vin, c'est-à-dire le droit exclusif réservé au duc de vendre son vin en taverne durant un certain temps (5).

Le crédit, autrement le pouvoir exorbitant du duc ou de ses officiers, de prendre en son nom à crédit chez tous les habitants, les denrées ou objets dont ils pouvaient avoir besoin, quittes à en rembourser le prix à leur volonté. C'était l'équivalent des droits de gîle, de brennerie, de parcours, de maréchaussée, et autres exactions qui s'exerçaient dans les campagnes.

Quant à la justice, de même que dans les mails carlovingiens où le comte siégeait entouré de scabins, le prévôt ducal la rendait aux Dijonnais suivant les

(1) Raoul Glaber, Willelmi abbatis miracula, chap. XV, rapporte que le vénérable abbé Guillaume sauva un serf de la famille de St. Bénigne, que le magistrat allait faire pendre pour ses crimes.

(2) Charte du duc Hugues II de l'an 1102. Recueil de Pérard, p. 204. — Hist. de Bourgogne, I pr. p. 34.

(3) Eu 1113, Hugues H exempta l'abbaye de Bèze du péage sur les chars, qui se percevait aux portes de Dijon. Chron. Bez., nouv. éd., p. 427. — Le Recueil de Pérard renferme beaucoup de chartes de cette époque, où il est question du péage et de la vente.

(4) L'étalage figure dans la dotation de la Sainte-Chapelle de Dijon, fondée en 1172 par le duc Hugues III. Pérard, p. 245.

(5) Recueil de Pérard, p. 190. — Hist. de Bourgogne, I pr. p. 28.

coutumes locales qui avaient remplace les vieilles lois tombées en désuétude, et avec l'assistance des quatre prud'hommes ; lointain souvenir de la curie, respecté parla commune tout en le transformant, et qui disparut seulement en 1781 (1).

Des émoluments de cette justice, la portion la plus considérable provenait des compositions dont l'arbitraire réglait presque toujours la quotité, et d'un impôt particulier appelé Plait général {Placilum générale), qu'acquittaient certaines corporations de métiers, obligées d'autre part d'assister aux assises du prévôt et d'assurer l'exécution de ses seutences (2).

C'était aussi le prévôt qui convoquait les bourgeois pour le service militaire et marchait à leur tête, soit qu'il s'agit de maintenir la paix publique, de garder la ville contre toute attaque extérieure, ou bien de suivre le duc dans ses expéditions.

A côté de ces bourgeois, qui constituaient la plus forte partie de l'agglomération dijonnaise, vivait une autre classe d'habitants moins favorisée sous le rapport des franchises. C'étaient les hommes de l'abbaye de Saint-Bénigne (3), cantonnés pour la plupart autour du monastère, dans uu quartier séparé du reste de la ville par le cours du Suzon, et qu'on appelait le bourg de Saint- Bénigne ; les hommes de l'abbaye de Saint-Etienne et ceux de la vicomte, ces derniers groupés dans le voisinage de l'église Saint-Pierre. Les premiers, très nombreux dans ces temps où la protection de la crosse était plus efficace que celle de l'épée, se composaient d'hommes à liberté limitée, decensuales, d'anciens colons, des familiers et des serfs de la terre grossis d'étrangers, qui avouaient l'une ou l'autre de ces églises, devenaient leurs tributaires et entraient en quelque sorte dans la famille du monastère qui les couvrait de ses immunités et de ses privilèges. En effet, ils demeuraient exempts des charges qui pesaient sur les bourgeois du duc, et j'ai montré ailleurs (4) à l'occasion d'une génisse enlevée par les bouchers du duc Robert I à un familier de Saint-Etienne, avec quelle énergie l'abbé Garnier de Mailly poursuivit la réparation du dommage.

Tous, à quelque ordre qu'ils appartinssent, étaient soumis à une capitation et

(1) Cesprudhommes, qui étaient nommés par la Chambre de Ville, demeuraient chargés de la surveillance des biens communaux. Ils visitaient et faisaient réparer les chemins, assistaient aux Conseils de Ville et prenaient place dans les cérémonies publiques. Arch. munie. B, 39.

(2) Cartulaire delà Ville de Dijon, fol. 37. Ce sunt cil qui doivent lou plait gênerai et commant l'on paie lou plait général. Biblioth. publique. MMSS n° 448. — Le plait général eutra aussi pour partie dans la dotation de la Sainte-Chapelle.

(3) Multis de familia sancti Benigni. Charte du duc Eudes I de l'an 1101, ap. Pérard, p. 202.

(4) Chartes bourguignorines. Introd., p. 29, publiées dans le tome 2 de la deuxième série des Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

à des redevances fixes dont la quotité variait suivant l'importance de la tenure et la condition de la terre. Les serfs ne pouvaient disposer de leurs biens en dehors de la ligne directe ; une plus grande liberté sous ce dernier rapport était laissée aux autres ; mais sous la condition de n'en disposer qu'entre leurs égaux avec lesquels seuls ils pouvaient contracter mariage (1). Bref, il n'y avait de commun entre eux et les bourgeois du duc que le service militaire et la justice. Car il convient de le faire remarquer de nouveau, l'évêque de Langres, qui jadis était à la fois le seigneur et le supérieur des deux abbayes, comme le suzerain du vicomte, ne s'était jamais dessaisi en leur faveur de ses droits de haute justice. Le duc les avait acquis dans toute leur plénitude, et s'il y eut plus tard dérogeauce de sa part, ce fut en vertu de concessions spéciales postérieurement annihilées par la commune (2).

Le premier document où se révèle la communauté dijonnaise, est un diplôme du duc Robert I, daté de 1054, par lequel, entouré d'une grande multitude, stipatus multitudine populi militaris et plebeii, il concède à l'abbaye de Saint- Bénigne de Dijon le droit d'ouvrir une taverne dans son bourg pour y débiter le vin de ses vignes (3). Douze ans après, Constant Rufin, serviteur de ce prince, qui demeurait sur la place Saint-Jean, au centre même du bourg de Saint- Bénigne, ayant prétendu faire concurrence aux religieux, ceux-ci s'y opposèrent. Rufin n'en tint compte, il excita même à ce propos contre les moines et leurs hommes une collision si violente que le sang coula des deux côtés. Dans cette affaire, le duc Robert, peu sympathique au clergé, vit une atteinte à son autorité, et, comme il était d'un caractère violent, il bannit le prieur qu'il regardait comme l'instigateur de la sédition, et mandant l'abbé Adalbéron, il le somma de payer une composition en réparation du dommage. Celui-ci, loin d'y consentir, courut à Langres se plaindre à l'évêque qui convoqua un synode à Bèze. Le comte de Bourgogne, des prélats et nombre de seigneurs de tout rang répondirent à son appel. Robert et Henry son fils, s'y rendirent de leur côté. Là, en présence de l'assemblée, l'évêque dénonça l'injure commise envers l'abbé de Saint-Bénigne, et fit de si vives remontrances au duc, que celui-ci, contrairement à sa nature, dut reconnaître son tort et promettre satisfaction (4).

(l)En 1101, le duc Eudes I autorisâtes mariages entre les bourgeois et les hommes des églises. Pérard, p. 203.

(2) Ainsi en 1106, Hugues II concéda à l'abbaye de St-Bénigne la justice dans le cloître pour le vol jusqu'à la somme de 60 fr. Recueil de Pérard, p. 310. Vers 1180, sou petit-fils Hugues III, toujours à court d'argent» engagea pour 1000 sols à celle de St.-Etienne tous ses droits de justice sur ses hommes et le revenu d'une des portes de la ville. Hist. de l'abbaye de St-Etienne, pr. p. 114.

(3) Recveil de Pérard, p. 190. — Hist. de Bourgogne, I pr. p. 28.

(4) Recueil de Pérard, 1066, p. 191. — Hist. de Bourgogne, I pr. p. 29.

Plus tard (vers 1 103), les chanoines de Saint-Etienne, auxquels les empereurs et les rois avaient accordé les prolits de la foire dite de Saint-Bénigne et du marché qui se tenait sur leur territoire (I), informés d'une résolution du duc Hugues I, — instinctu burgensium et ulilitate eorum, — de transférer les deux sur la place Saint-Jean, au bourg de Saint-Bénigne, supplièrentleprince — maloconsilio impulsus, — disaient-ils, de ne point causera leur égliseun préjudiceaussi notable. Les chevaliers qu'ils avaient gagné à leur cause intervinrent ; et, le duc abjurant un conseil aussi détestable, se rendit à leurs prières ; seulement, six ans après, les bourgeois revinrent à la charge. Cette fois leurs raisons parurent si concluantes que le duc, s'il maintint la foire et le marché cà Saint-Etienne, créa une nouvelle foire précisément au lieu où elle avait été demandée (2).

C'est dans la maison d'un de ces bourgeois, appelé Dominique le marchand, qu'eut lieu en 1113 une conférence pour la pacificalion d'un débat survenu entre ce duc, l'évoque d'Autun et son chapitre, au sujet de leurs prétentions réciproques sur la terre de Chenôve (3). Chose singulière, l'affaire n'était à peine arrangée cà l'avantage de ces derniers, que l'évêque poursuivait Ebrard dit le maréchal, gendre du même Dominique, en restitution d'un domaine à Longvic, et, nonobstant la protection du duc, il le contraignait à convertir en précaire viager un bien que celui-ci s'était accoutumé à regarder comme incommutable (4).

Pour dédommager Ebrard, le duc lui donna comme compensation la prévôté de Dijon; et comme sa déconvenue avec le chapitre d'Autun, n'avait guère disposé Ebrard en faveur des clercs, nous le voyons en 1130 poursuivre avec rigueur des hommes de Sainl-Étienne, coupables d'avoir coupé des treilles, et contraindre l'abbaye à payer l'amende (5).

Cet exemple d'un simple bourgeois élevé au rang d'officier du duc, bien antérieurement à la commune, n'est pas le seul que fournissent nos documents. Nous avons rapporté dans les Chartes bourguignonnes, l'épisode de ce prévôt du vicomte de Dijon qui était demeuré censitaire, c'est-à-dire homme de Saint-Étienne, et comme tel devait venir en personne déposer sa capilation sur l'autel. Voulant dissimuler son origine, il l'avait fait en secret; mais l'abbé Garnier, qui s'en

(1) Aux halles, situées entre la rue St-Martia et la rue St-Nicolas, ancienne paroisse N.-D. et au Vieux Marché, aujourd'hui rue Proudhoa, ancienne paroisse St-Michel.

(2) Recueil de Pérard, p. 82.

(3) Hist. de Bourgogne, I pr. p. 49.

(4) ld.

(5) Recueil de Pérard, p. 96.

aperçut, le contraignit à s'exécuter devant toute l'assemblée (1). L'auteur de la vie de cet abbé, qui écrivait vers 1 155, rapportait ce fait comme un témoignage de la fermeté de Garnier, en taisant le nom du prévôt parce que, disait-il, ses enfants ont été admis aux honneurs de la chevalerie. — Plus tard, Jean Rosset, bourgeois de Dijon, — Girard Rosset, chevalier de Dijon, — Jean de Thenissey, chevalier, fils de Jean Rosset, — figurent parmi les bienfaiteurs de l'abbaye de Cîteaux (2). Eudes-le- Riche, qualifié bourgeois de Dijon, dans une charte de 1248 (3), s'intitule chevalier de Dijon dans l'acte de vente qu'il fait, en 1254, au duc Hugues IV, de terres situées entre l'hermitage de Saint-Martin et Pouilly (4).

Cependant, nonobstant les entraves inhérentes à leurs conditions diverses, les habitants de Dijon avaient entre eux des intérêts de toute nature qui se multiplièrent davantage lorsque le duc, dont la mesure favorisait la politique, autorisa les hommes des églises à contracter mariage avec ses bourgeois. — 11 y mit cette condition, contraire à la coutume suivie jusqu'alors, que les enfants, issus de ces unions, suivraient la condition du père (5). D'un autre côté, si léger que fut leur joug comparé avec celui delà plupart des seigneurs laïques, les moines redoutant le désaveu de ceux de leurs hommes qui aspiraient à une plus grande liberté, durent se relâcher encore de leurs prétentions. Aussi voyons-nous, en ce qui concerne l'abbaye de saint Etienne, la qualification de famuli, appliquée constamment à ses hommes de Dijon de préférence à celle de servi employée dans les chartes de la fin du xie et du xne siècle (6).

Tout concourait donc à une fusion plus complète lorsqu'un affreux désastre, bien fréquent dans les annales de nos cités, vint encore accélérer ce mouvement. L'an 1 137, rapporte le cartulaire de Saint-Étienne,laveillede la Fête de saint Pierre et saint Paul, le château de Dijon, ses églises, ses maisons en deçà comme au delà de ses murailles, furent consumés dans un incendie. Rien, sauf l'enceinte, ne demeura debout. Pêne ex Mo complanatum (7).

Hugues le Pacifique, qui régnait alors, profita de cette catastrophe pour donner

(1) Charte* bourguignonnes. Introd., p. 24. — Pérard, p. 130.

(2) Arch. de la Côte-d'Or, Cartulaires de l'abbaye de Citeaux. Tome III, 1198, 1203, 1238, fol. 168, 182.

(3) Id. Tome III, fol. 177.

(4) Id. Cartul. de l'abbaye de St-Etiennede difon, II 49, V.

(5) Si hommes sancti (Benigni) et homines ducis connubia junxerint, cujus juris fuerit pater ipsius erunt , omnes infantes qui ex eo fuerint procréait. Charte du duc Eudes I de 1101. Apud Pérard, p. 203.

(6) Recueil de Pérard et Preuves de l'hist. de l'abbaye de St-Etienne. Passim.

(7) Recueil de Pérard p. 134.

à sa capitale l'enceinte plus assurée que réclamait une population qui s'accroissait sans cesse. On conserva le Castrum comme une sorte de citadelle; mais on comprit dans la nouvelle ceinture des remparts, la vicomte, le bourg de Saint-Bénigne et le quartier des halles qui formaient autant de petits centres isolés autour de la vieille forteresse. L'œuvre fut longue. Il fallut plus de deux siècles pour la mener afin, et encore fut-elle contrariée, à ses débuts, par' ceux-là mêmes à qui elle profitait le plus. Geoffroy, évêque de Langres, qui ne se dissimulait pas les conséquences de la nouvelle agglomération sur l'indépendance des églises, comprit, en 1153, la construction des murs de Dijon, au nombre des griefs qu'il reprochait au duc Eudes II, et dont j'ai parlé au premier chapitre de cette introduction. Il demandait que ces murailles fussent abattues parce qu'elles enfermaient ses abbayes et qu'elles étaient bâties sur sa terre. Ces prétentions étaient mal fondées au point de vue de l'intérêt général ; néanmoins le Conseil du Roi les admit, mais se borna au prononcé du jugement (1).

Par une singulière coïncidence, Eudes II, en même temps qu'il plaidait contre l'évêque de Langres, tout en ravageant ses domaines, se trouvait, en quelque sorte, son allié dans la querelle de son frère Henry, évêque d'Autun, contre l'abbaye de Vézelay. Ces deux évêques, le duc lui-même et le comte de Nevers encore plus intéressé dans la question, favorisaient ouvertement la rébellion des habitants de Vézelay, non point par sympathie pour la cause d'une liberté qu'ils n'auraient pas tolérée chez eux; mais pour susciter des embarras au monastère et le contraindre à subir leurs conditions. On sait quelle fut l'issue malheureuse de ces troubles à la suite desquels les Vczeliens lâchement abandonnés par ceux qui les avaient poussés en avant, durent cesser une lutte des plus dramatiques (2). Mais si Geoffroy, mieux avisé, crut devoir, par une minime concession aux habitants de sa ville épiscopale, empêcher l'explosion d'un mouvement semblable, Eudes II, soit qu'il fut plus puissant, soit que les Dijonnais ne fussent point encore assez mûrs pour le nouveau régime, ne fit rien dans ce but. Ce fut. comme on le verra plus loin, l'œuvre de son successeur.

La population des petites villes de Bourgogne, comme Châlillon, Semur, Avallon, Saulieu, Nuits, Auxonne, Seurre, Charolles, etc., présentait également le même spectacle d'habitants, de conditions diverses. Mais quand elles eurent obtenu, soit des franchises émanées du seigneur dominant, soit une commune

(1) Voir le texte : Bist. de Bourgogne, 1 pr. p. 48. — Gall. Christ. IV inst. col. 173.

(2) Cherest, Essai sur l'histoire de Vézelay.

pourvue du droit d'attrait et de la juridiction, l'élément servile tendit à disparaître. L'absorption fut si complète à Dijon que, aux xive et xve siècles, les anciens familiers appelés bâtonniers à l'abbaye de Saint-Bénigne et à la Sainte- Chapelle, saints Vaux à Saint-Étienne, étaient réduits à quatre ou cinq ; et les exemptions des charges communales dont ils jouissaient encore aux termes de leurs anciens privilèges, n'étaient plus conférées qu'à de vieux serviteurs, dont on rémunérait ainsi les services (1). On ne trouve d'exception que pour Autun qui n'eut jamais de constitution et où nous voyons en plein xvne siècle, des habitants s'avouer les hommes mainmortables des seigneurs du voisinage (2).

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