pièces et lettres autogr. signées
Trois lettres du maréchal Davout; une deRœderer, conseiller d'Etat à Davout; de Rougier La Bergerie, préfet de l'Yonne; de Jacquesson de Vauvignol, au sujet de l'organisation et de la délimitation des districts de l'Yonne, en janvier 1790. De ces curieuses pièces, nous en publions deux et notamment la lettre du maréchal Davout, relative à son premier mariage avec Mlle Seguenot, de Stigny, et à sondivorce. Elle servira à mettre à néant les fables et les légendes dont la jeunesse du maréchal ont été l'objet.
« Au quartier général à Sturssen, le 30 frimaire 3e année de la République.
« Citoyens administrateurs,
« Je viens d'être instruit que la municipalité de Ravières où j'ai mon domicile chez ma mère., au mépris des loix, au mépris des principes, persiste à me regarder comme marié, et en conséquence à me traiter comme tel, -malgré que la loi ait prononcé la dissolution de mon mariage. Je dois vous dire, citoyen administrateur, quel est le motif de la conduite de la municipalité. Il n'y en a pas d'autre que le fanatisme qui règne dans cette commune. Ce n'est point une fausse assertion que, je fais, car à quel désagrément n'ai-je pas été en but, parce que ne sympatisant ni d'humeur ni de caractère avec ma ci-devant femme, j'ai voulu profiter du bénéfice
de la loi, et rompre des liens qui ne pouvaient pas faire mon bonheur, eh bien, j'ai éprouvé les plus grands obstacles, les plus graves insultes, j'ai été menacé des piques, des coups de fusil, des pierres, etc. Il y a même eu des pierres jetées sur moi, mais accoutumé à braver d'autres dangers, j'ai méprisé encore ceux-là, et enfin après toutes les formalités prescrites par la loi, mon divorce a été prononcé par l'officier public.
« Depuis ce temps, les hommes qui croient que nul sur la terre n'a le droit de délier ce que Dieu y avait lié ont toujours voulu me regarder comme marié, et voilà ce qui a déterminé la municipalité de Ravières à me porter sur ses rôles, comme lorsque j'étais marié. Je vous prie, citoyens administrateurs, de leur donner les ordres de se conformer aux loix. Je demande, puisqu'il est vrai que tous les jours j'expose mon sang pour le service de ma patrie, à jouir du bénéfice des loix qui régissent tous les Français. Je ne suis pas intolérant. Que ceux qui veulent croire à la messe, aux prêtres y croient. Mais je ne crois point qu'on ait le droit de me forcer de contraindre mes opinions religieuses. Voilà cependant ce qui est arrivé à l'époque de mon divorce. Je n'ai porté aucune plainte, parce que j'ai plaint, j'ai gémi de l'aveuglement du fanatisme de ceux qui m'insultaient, et si dans ce moment la chose ne m'était que personnelle, je ne vous en parlerais pas, mais il s'agit ici de l'exécution d'une loi que l'on enfreint par fanatisme, vous y pourvoierez sans doute, citoyens administrateurs.
« Je protite de cette occasion pour vous assurer de l'estime et de la fraternité avec lesquel (sic) je suis,
« Votre compatriote, « Le général de Brigade,
« L. Davout.
« P. S. Dans le commencement de ma lettre, je me suis servi mal à propos du terme domicile, car je n'en ai plus depuis mon divorce. Maman me loge lorsque je suis à Ravièrres (sic), comme elle loge tous mes autres frères, le divorce
ayant annulé tous les avantages que maman m'avait fait par contrat de mariage, je suis actuellement au niveau de mes frères et sœur qui n'ont rien eu propre. »
La lettre suivante de M. Jacquesson de Vauvignol, député du bailliage de Tonnerre aux États généraux, est fort curieuse pour l'organisation en districts du département de l'Yonne, que l'on appelait alors le département d'Auxerre. Il y parle de ses collègues qui prirent part à ce travail de réorganisation :
Marie de la Forge, conseiller au bailliage d'Auxerre, puis président ;
Jeannest, procureur du roi en l'élection de Saint-Florentin : et maire de cette ville;
Paultre des Epinettes, de Saint-Sauveur ;
Gillet de la Jacqueminière, l'un des procureurs syndics de Joigny, plus tard des Cinq-Cents, puis duTribunal, conseiller maître à la Cour des comptes sous l'Empire et sous la Restauration;
Champion, maire d'Avallon;
Menu de Chaumorceau, maire de Villeneuve-le-Roi, président d'âge du Tiers-Etat.
La lettre est adressée à Antoine-Edme Rathier, de Chablis, qui fut successivement conseiller général du district d'Auxerre, procureur syndic du même district, président de l'administration départementale et le premier sous-préfet de Tonnerre.
« Paris, Hôtel d'Anjou, rueDauphine, 20 janvier 1790.
« Je suis persuadé, mon cher parent, que vous apprendrez avec intérêt les dispositions qui ont été arrêtées hier pour le département d'Auxerre. Je les regarde comme invariables à quelques petits changements près qui pourront s'opérer d'ici à quelques jours, pour les convenances entre les différents districts.
« Le département commence à Villeneuve-Ia-Guyard inclusivement, et finit à Saint-Léger, à 3 lieues au-delà d'Avallon,
ce qui fait un espace en longueur de 33 lieues ; sa largeur est plus circonscrite et ne sera guère que de 14 à lo lieues. Elle est bornée au nord par Villeneuve-l'Archevesque et Saint-Florentin, par Tonnerre et Cruzy au levant, par Aisy et Montbard au midy, et par Saint-Fargeau au couchant. Il n'est point de villes ni de bourgs considérables de ce nouveau département, qui n'aient envoyé des députés ou présenté des adresses à l'Assemblée nationale pour être chef-lieu de district. Et d'après les principes de l'Assemblée, il était impossible de satisfaire a toutes les demandes.
« Il a paru convenable d'examiner les endroits qui par leur situation, leur population et leur importance nécessitaient ce genre d'établissement, et il a été arrêté à l'unanimité que les villes de Sens, Joigny, Saint-Florentin, Tonnerre, Avalon et Saint-Fargeau, réunissant les conditions requises seraient chef-lieu de district.
« Villeneuve-le-Roy, Toucy-en-Puisaye réclamaient vivement le même avantage, et le comité de conférences avait accueilli à la majorité de cinq voix contre quatre leurs réclamalions ; mais l'intervention des députés de la ville de Vezelay arrivés dimanche (au moment ou l'on s'occupait des arrangements pour diviser le département en 9 districts), et la préférence fondée que semblait mériter la ville de Vezelay sur celle de Toucy ont suspendu nos opérations.
« La discussion a été renvoyée au comité de Constitution, qui a tranché la difliculté hier matin, en décidant que le nombre de districts serait réduit à sept conformément au premier arrêté, et que les villes cy dessus désignées en formeraient les chef-lieux.
« Vous jugez aisément que MM. de Villeneuve-le-Roy, de Toucy et de Vezelay n'ont pas eu lieu d'être satisfaits de ce jugement, et je plains particulièrement le brave M. de Chaumorceau, qui avait plaidé la cause de ses concitoyens avec un patriotisme digne d'éloges, et à qui la présence de notre amy M. Yver, qui était venu avec deux autres députés de sa ville apporter son offrande patriotique, semblait devoir promettre des succès. Mais, entre nous soit dit, mon cher amy,
il aurait fallu intervertir tout l'ordre de la distribution du département pour faire droit à la demande de MM. de Villeneuve-le-Roy. Je ne doute pas que ces inconvénients, et les frais inséparables de l'administration et de la justice que ce surcroit de districts auraient accasionné à la province, n'aient dirigé la décision du comité de Constitution.
« C'est d'après cette décision que l'on a nommé sept commissaires pour procéder à la division nouvelle du département, pour former les sept districts. Le comité m'a fait l'honneur de me choisir pour l'un des commissaires. J'ai partagé cette mission avec MM. Marie de la Forge, Jeannest, Paultre, de la Jacqueminière et Champion, maire d'Avallon. M. de Chaumorceau avait été aussi désigné pour être des. nôtres, mais il s'y est refusé. Il a été remplacé par M. le marquis de Maubec. Cette opération nous a tenu jusqu'à 10 heures et demie du soir, et les partages paraissent satisfaire toutes les parties intéressées. JNotre travail est fait et signé, et sera présenté ce matin à MM. du comité de Constitution, dont nous espérons avoir l'approbation. Je désire, mon cher cousin, que l'intérêt que j'ai tâché de marquer dans cette circonstance à Messieurs vos concitoyens puisse me concilier aussi leur suffrage. Je ne vous dissimule pas, mon cher cousin, que j'ai vu avec regret que l'égalité que nous avons apporté dans la distribution de nos partages nous obligeait de nous séparer, ce qui rendra les rapports moins habituels entre nos deux villes que par le passé. Il a fallu tracer nos districts et les circonscrire de manière à ce que les avantages fussent à peu près répartis. Par le résultat de cette opération, Chablis se trouvait réunie à Saint-Florentin ; son député se félicitait d'avance et non sans raison de cette conquête. Auxerre la jalousait, mais son lot se ressentait desjà du droit d'aînesse, et les cadets qui connaissent leurs droits plus que jamais auraient difficilement consenti à cumuler les avantages sur le district chef-lieu du département. J'ai proposé des moyens de conciliation et des échanges. Tout s'est arrangé avec un parfait accord, et Chablis, qui était hier soir la sœur cadette de Saint-Florentin, se trouve aujourd'hui la fille ainée de la ville d'Auxerre.
« J'ay senti, mon cher, par eux combien ces arrangements étaient importants pour votre ville sous tous les rapports possibles, et je m'estimerai heureux, si messieurs vos concitoyens, persuadés des sentiments que j'ai toujours eus pour eux, daignent me conserver ceux qu'ils m'ont témoignés dès ma plus tendre jeunesse. Offrez leur, je vous prie, l'hommage de mon dévouement respectueux.
« Partagés, mon cher parent, avec votre aimable moitié, l'assurance du tendre attachement de votre affectionné serviteur,
« Jacquesson Vauvignol.
« Vous devez de la reconnaissance à Monsieur Marie de la Forge, qui m'a parfaitement secondé. Je m'estime heureux d'avoir fait sa connaissance. Son esprit, ses connaissances et sa modestie le rendent infiniment recommandable, et il n'y a qu'une voix sur son compte parmi les députés qui savent apprécier le mérite.
« Je voudrais bien être de retour chez moi, et j'ignore quand j'aurai cette satisfaction. Tout est assez calme ici depuis huit jours. »