L'ÉTONNANTE ÉGLISE
fVue intérieure)
Dans le mystère de son ombre brouillée par la fumée des pluies, elle monte, de plus en plus claire, à mesure qu'elle s'élève dans le ciel blanc de ses nefs, s'exhaussant comme l'âme qui s'épure dans une ascension de clarté, lorsqu'elle gravit les voies de la vie mystique.
Les colonnes accotées filent en de minces faisceaux, en de fines gerbes, si frêles qu'on s'attend à les voir plier, au moindre souffle; et ce n'est qu'à des hauteurs vertigineuses que ces tiges se courbent, se rejoignent lancées d'un bout de la cathédrale à l'autre, au-dessus du vide, se greffent, confondant leur sève, finissant par s'épanouir ainsi qu'en une corbeille dans les fleurs dédorées des clefs de voûte.
Cette basilique, elle est le suprême effort de la matière cherchant à s'alléger, rejetant, tel qu'un lest, le poids aminci de ses murs, les remplaçant par une substance moins pesante et plus lucide, substituant à l'opacité de ses pierres l'épiderme diaphane des vitres.
Elle se spiritualise, se fait tout âme, toute prière, lorsqu'elle s'élance vers le Seigneur pour le rejoindre; légère et gracile, presque impondérable, elle est l'expres-
sion la plus magnifique de la beauté qui s'évade de sa gangue terrestre, de la beauté qui se séraphise. Elle est grêle et pâle comme ces Vierges de Roger van der Weyden qui sont si filiformes, si fluettes, qu'elles s'envoleraient si elles n'étaient en quelque sorte retenues ici-bas par le poids de leurs brocarts et de leurs traînes. C'est la même conception mystique d'un corps fuselé, tout en longueur, et d'une âme ardente qui, ne pouvant se débarrasser complètement de ce corps, tente de l'épurer, en le réduisant, en l'amenuisant, en le rendant presque fluide.
Elle stupéfie avec l'essor éperdu de ses voûtes et la folle splendeur de ses vitres. Toute une fournaise de pierreries brûle dans les lames des ogives, dans les sphères embrasées des roses.
Là-haut, dans l'espace, tels que des salamandres, des êtres humains, avec des visages en ignition et des robes en braises, vivent dans un firmament de feu; mais ces incendies sont circonscrits, limités par un cadre incombustible de verres plus foncés qui refoule la joie jeune et claire des flammes, par cette espèce de mélancolie, par cette apparence de côté plus sérieux et plus âgé que dégagent les couleurs sombres. L'hallali des rouges, la sécurité limpide des blancs, l'alléluia répété des jaunes, la gloire virginale des bleus, tout le foyer trépidant des verrières s'éteint quand il s'approche de cette bordure teinte avec des rouilles de fer, des roux de sauces, des violets rudes de grès, des verts de bouteille, des bruns d'amadou, des noirs de fuligine, des gris de cendre.
Et, ainsi qu'à Bourges dont la vitrerie est de la même époque, l'influence de l'Orient est visible dans les panneaux de Chartres. Outre que les personnages ont
l'aspect hiératique, la tournure somptueuse et barbare des figures de l'Asie, les cadres, par leur dessin, par l'agencement de leurs tons, évoquent le souvenir des tapis persans qui ont certainement fourni des modèles aux peintres, car l'on sait par le Livre des métiers qu'au treizième siècle, l'on fabriquait en France, à Paris même, des tapis imités de ceux qui furent amenés du Levant par les Croisés.
Mais, en dehors même des sujets et des cadres, les couleurs de ces tableaux ne sont, pour ainsi dire, que des foules accessoires, que des servantes destinées à faire valoir une autre couleur, le bleu, un bleu splendide, inouï, de saphir rutilant, extra-lucide, un bleu clair et aigu qui étincelle partout, scintillant comme en des verres remués de kaléidoscope, dans les verrières, dans les rosaces des transepts, dans les fenêtres du porche royal où s'allume, sous des grilles de fer noir, la flamme azurée des soufres.
En somme, avec la teinte de ses pierres et de ses vitres, Notre-Dame de Chartres est une blonde aux yeux bleus. Elle se personnifie en une sorte de fée pâle, en une Vierge mince et longue, aux grands yeux d'azur ouverts dans les paupières en clarté de ses roses; Elle est la Mère d'un Christ du Nord, d'un Christ de Primitif des Flandres, trônant dans l'outremer d'un ciel et entourée ainsi que d'un rappel touchant des Croisades, de ces tapis orientaux de verre.
Et ils sont, ces tapis diaphanes, des bouquets fleurant le santal et le poivre, embaumant les subtiles épices des rois mages ; ils sont une floraison parfumée de nuances cueillie, au prix de tant de sang! dans les prés de la
Palestine, et que l'Occident, qui les rapporta, offrait à la Madone, sous le froid climat de Chartres, en souvenir de ces pays du soleil où Elle vécut et où son Fils voulut naître.
Où trouver pour notre Mère un plus grandiose écrin, une plus sublime châsse ?