‹ ChartresChapitre 5 sur 12 · LA CATHEDRALE · texte numérisé non relu

LA CATHEDRALE

L'œuvre architectonique de Chartres se divise, extérieurement, en trois grandes parties qui sont décrétées par trois grands porches. Le porche de l'Occident, dit porche Royal, qui est l'entrée solennelle du sanctuaire, entre les deux tours; le porche du Nord attenant à l'évêché et précédé de la flèche neuve; le porche du Midi, flanqué de la vieille tour.

Or, les sujets traités par le porche Royal et par le porche Sud sont similaires; l'un et l'autre célèbrent le triomphe du Verbe, avec cette différence qu'au portail Méridional, Notre-Seigneur n'est plus seulement exalté par Lui-même, ainsi qu'au portail de l'Occident, mais aussi dans la personne de ses élus et de ses saints.

Si, à ces deux sujets qui peuvent se réunir en un seul, le Sauveur glorifié en Lui-même et dans les siens, nous ajoutons le panégyrique de la Vierge que prononce le portail du Nord, nous aboutissons à ces fins : à un poème chantant la louange de la Mère et du Fils, publiant la raison d'être de l'Eglise même.

En étudiant de près les variantes des portiques de l'Occident et du Sud, on observe que si Jésus bénit, d'un geste uniforme, dans l'un comme dans l'autre, la terre,

que si tous deux se confinent presque exclusivement dans la reproduction des Evangiles, abandonnant la traduction de l'Ancien Testament aux baies du Nord, ils n'en varient pas moins entre eux et sont également distincts des porches des autres cathédrales.

Contrairement aux rituels mystiques presque partout suivis, à Notre-Dame de Paris, à Bourges, à Amiens, pour en citer trois, le Jugement dernier, qui pare l'entrée principale de ces basiliques, est relégué sur le tympan de la porte du Midi, à Chartres.

De même, pour la tige de Jessé; à Amiens, à Reims, à la cathédrale de Rouen, elle s'élève au portail Royal, mais elle pousse au septentrion, ici; et combien d'autres déplacements que l'on pourrait encore noter! Mais ce qui n'est pas moins étrange, c'est que le parallélisme des scènes qui se remarque si souvent à l'envers et à l'endroit de la même muraille, ciselé dans la pierre, d'un côté, et peint sur vitre de l'autre, n'existe pas régulièrement à Chartres. Ainsi, l'arbre généalogique du Christ est planté dans une verrière interne du porche Royal, tandis que son espalier s'étend en sculpture, sur les parois externes du portique Nord. Seulement, si parfois les sujets ne concordent point au recto et au verso de la même page, souvent ils se complètent ou se suppléent. Tel le Jugement dernier qui ne se déroule pas au dehors de la façade Royale, mais qui resplendit à l'intérieur, dans la grande rosace évidée dans le même mur. Il n'y a donc point, dans ce cas, cumul, mais appoint, histoire commencée dans un dialecte et achevée dans un autre.

Enfin, ce qui domine tous ces dissentiments ou ces ententes, c'est l'idée maîtresse du poème, disposée ainsi

qu'un refrain après chacune des strophes de pierre, l'idée que la cathédrale appartient à notre Mère; l'église reste fidèle à son vocable, féale à sa dédicace. Partout la Vierge est suzeraine. Elle occupe tout le dedans et à l'extérieur même, dans ces deux portails de l'Occident et du Sud qui ne lui sont pas réservés. Elle apparaît encore, dans un coin, sur un dessus de porte, dans des chapiteaux, en haut d'un fronton, en l'air. La salutation angélique de l'art a été répétée sans interruption par les imagiers de tous les temps. Jamais cette pieuse filière ne fut rompue. La basilique de Chartres est bien le fief de Notre-Dame.

En somme, malgré les dissidences de quelques-uns de ses textes, la cathédrale est lisible.

Elle contient une traduction de l'Ancien et du Nouveau Testament; elle greffe en plus sur les Ecritures Saintes les traditions des apocryphes qui ont trait à la Vierge et à saint Joseph, les vies des saints recueillies dans la Légende dorée de Jacques de Voragine et les monographies des Célicoles du diocèse de Chartres. Elle est un immense dictionnaire de la science du moyen âge, sur Dieu, sur la Vierge et les élus.

Elle est un résumé du ciel et de la terre; du ciel dont elle nous montre la phalange serrée des habitants, prophètes, patriarches, anges et saints éclairant avec leurs corps diaphanes l'intérieur de l'église, chantant la gloire de la Mère et du Fils ; de la terre, car elle prêche la montée de l'âme, l'ascension de l'homme; elle indique nettement, en effet, aux chrétiens, l'itinéraire de la vie parfaite. Ils doivent, pour comprendre le symbole, entrer par le portail Royal, franchir la nef, le transept, le chœur, les trois degrés successifs de l'ascèse, gagner le haut de la croix,

là où repose, ceinte d'une couronne par les chapelles et l'abside, la tête et le col penchés du Christ que simulent l'autel et l'axe infléchi du chœur.

Et ils sont alors arrivés à la voie unitive, tout près de la Vierge qui ne gémit plus, ainsi que dans la scène douloureuse du Calvaire, au pied de l'arbre, mais qui se tient, voilée sous l'apparence de la sacristie, à côté du visage de son Fils, se rapprochant de lui pour le mieux consoler, pour le mieux voir.

Et cette allégorie de la vie mystique, décelée par l'intérieur de la cathédrale, se complète au dehors par l'aspect suppliant de l'édifice. Affolée par la joie de l'union, l'âme, désespérée de vivre, n'aspire plus qu'à s'évader pour toujours de la géhenne de sa chair; aussi adjure-t-elle l'Epoux, avec les bras levés de ses tours, d'avoir pitié d'elle, de venir la chercher, de la prendre par les mains jointes de ses clochers pour l'arracher de terre et l'emmener avec lui, au ciel.

Elle est enfin, cette basilique, la plus magnifique expression de l'art que le moyen âge nous ait léguée. Sa façade n'a ni l'effrayante majesté de la façade ajourée de Reims, ni la lenteur, ni la tristesse de Notre-Dame de Paris, ni la grâce géante d'Amiens, ni la massive solennité de Bourges; mais elle révèle une imposante simplicité, une sveltesse, un élan, qu'aucune autre cathédrale ne peut atteindre.

Seule, la nef d'Amiens se lamine, s'écharne, s'effile, se filise, fuse aussi ardemment que la sienne, du sol; mais le vaisseau d'Amiens est clair et morne et celui de Chartres est mystérieux et intime et il est, de tous, celui qui évoque le mieux l'idée d'un corps délicat de sainte,

émaciée par les prières, rendue par les jeûnes presque lucide. Puis ses verrières sont sans pareilles, supérieures même à celles de Bourges dont le sanctuaire est cependant fleuri de somptueux bouquets de Déicoles! Enfin, sa sculpture du porche Royal est la plus belle, la plus extra-terrestre qui ait jamais été façonnée par la main de l'homme.

Elle est encore presque unique, car elle n'a rien de l'aspect douloureux et menaçant de ses grandes sœurs. C'est à peine si quelques démons grimacent aux aguets sur ses portails, pour tourmenter les âmes; la liste de ses châtiments est courte; elle se borne à énumérer en quelques statuettes la variété des peines; au dedans, la Vierge reste surtout la Vierge de Bethléem, la jeune mère, et Jésus est toujours un peu enfant avec Elle et II lui obéit lorsqu'Elle l'implore.

Elle avère, du reste, l'ampleur de sa patience, de sa charité, par le symbole de la longueur de sa crypte et de la largeur de sa nef qui surpassent celles des autres basiliques.

Elle est, en somme, la cathédrale mystique, par excellence, celle où la Madone accueille avec le plus de mansuétude les pécheurs.

Page 1