L.'\.TOURNELLE
Vous dites, chère madame?
MADAME DU VERNAGE
Je ne parle pas, mon ami, je mange tranquillement . , (Baptiste présente le plat de rôti.) LATOURNELLE, un peu aigre. Qu'est-ce que c'est que ce rôti-là? . . Encore du bœuf? . . Voyons, ma chère Odette, ce n'est pas un
jour comme aujourd'hui que je voudrais te gronder! . . Mais, je t'en prie, au nom du ciel et de la terre, donne-moi quelquefois du veau et de l'agneau, au lieu de ce gros mouton et de ce gros bœuf qui finissent par m'écœurer! . .
ODETTE
Mon ami, c'est que la chair de veau et d'agneau
est, comme tu sais, presque entièrement composée
du fibrine et d'albumine, ce qui n'est guère sain,
surtout pour toi qui es un lymphatique . .
LATOURNELLE
(Répétant à part, avec ennui:) Lymphatique! (Haut.)
Est-ce que tu apprends aussi la médecine ?
ODETTE
Quelques notions . , dans ce qui touche à la
chimie, à l'hygiène . .
LATOURNELLE. à madame du Vernage.
Ne pensez-vous pas, chère madame, qu'on en demande vraiment trop â ces jeunes femmes. . . qu'on les surmène, qu'on leur surcharge le cerveau?
MADAME DU VERNAGE
Mais non, mon ami.
(Une pause de silence. ) LATOURNELLE, reprenant d'un air asseï sombre. Et ces professeurs qui vous examinent, ils sont coQvetiables au moins,j'espère ?
U.cn;B.yG00glc
ODETTE
Oh ! très convenables; . , cependant, quelquefois, il y eu a qui manquent un peu de goût. Ainsi, pendant un examen pour le brevet supérieur, auquel nous assistions, maman et moi, . . tu te rappelle,', maman?— un de ces messieurs pasa cette question à lajenne aspirante qui passait . . — C'était à propos de l'ainieau de Gygès: . . — "Pouvez-vous me dire, mademoiselle, ce que c'était que le roi Candaule? — Le roi Candaule, monsieur? , . —Oui. mademoiselle; . . il airive tous les jours qu'on fait altusiou à son histoire, . . il y a même des tableaux qui représentent la scène principale de sa vie , , Il n'est donc pas inutile d'en savoir quelque chose. . . " Et comme la pauvre fille rougissait et se taisait: "Alors, mademoiselle, reprit-il, décidément, vous ne savez pas ce que c'était que le roi Candaule ?— Pardon, monsieur, — dit elle alors brusquement, — c'étaitun imbécile ! " Ces messieurs se mirent à rire, et elle fut reçue . . Moi, je l'ignorais absolument, l'histoire du roi Candaule; . , mais en sortant de l'examen, j'ai vite consulté ta biographie Michaud, . . et j'ai trouvé.
LATOURNELLE. inquiet.
Qu'est-ce que tu as trouvé ?
O.OETTE.
Eh bien ! , . comme cette demoiselle, . . j'ai trouvé que c'était un imbécile !
n CHARYBDE ET SCVLf.A.
LATOURNELLE- Et l'examinateur donc !
MADAME DU VERNAGE- Un dilettante !
ODETTE
Tu ne manges pas de chaufroix, mon ami ?
LATOl'RNELI-E, qui s^assorabrit de plus eu plus. Non, . . je te remercie, . . pas très faim. . . J'ai pourtant pris beaucoup d'exercise, aujourd'hui. Je suis allé de mon pied, rue de Presbourg, dire adieu à Dussaitly. . .
ODETTE
Ah ! il fait son voyage, décidément, Du^sailly ? . ,
LATOURNELLE, Oui, il part en Amérique; . . il part même, dès ce soir, au Havre.
ODETTE
Oh ! Henri, qu'est ce que lu dis là? Si M. Chevreau Lambert t'entendait, il tomberait en convul-
LATOURKEi LE.
Pourquoi ça ?
ODETTE
Parce qu'il n'y a pas de faute de langue qui l'exaspère comme celle que tu viens de commettre, . , par mégarde, bien certainement.
LATOIRNELI-E
Quelle faute de langue ?
.yCOOgIC
ODETTE, "Il part en Amérique. . . Il part au Havre " . . au lieu de: " Il part pour l'Amérique. . . II part pour Le Havre ! " . .
LATOUKNELLK- Mais, je lis cela tous les jours . . . partout, moi !
ODETTE
Justement. . . Chevreau Lambert nous disait encore ce matin qu'il n'y a pas de faute de français plus commune aujourd'hui, ni plus grossière, . . et qu'il faut renvoyer cette expression vicieuse aux loges de concierge d'où elle est sortie. . .
LATOURNELI.E, décontenancé- Mais enfin, . . vraiment, . . je ne vois pas la raison. . .
ODETTE
La raison, mon aroi, c'est que la préposition "en," qui indique l'arrivée, le séjour dans uu lieu, l'inteti orité, comme on dit, est contradictoire et inconciii able avec le mot "partir, "qui indique avant tout l'idée de dépnrt. de direction d'un lieu vers un autre, et il en est de même de la préposition "à." . . Le seul cas où il soit permis d'employer le verbe "partir" avec les prépositions "en " et "à." c'est lorsque le sujet du verbe est censé être arrivé à destination. , . Parexemple: "Un tel est parti à Rome. —est parti en Amérique depuis longtemps " . . mais, — " il part à
U.cnjK.ïGoO'^lc
Rome, — il part en Amérique." , . Jamais ! . .jamais ! . . jamais ! . .
LATOURNELLE, s'épongeant te front.
(A par.) II fait chaud ! — {A haute voix, avec humeur:) Oui, c'est possible; . . mais avant de te livrer à ces études de grammaire traiisceudante, ma chère petite, tu u'aurais peut-être pas mal fait de perfectionner uu peu ton écriture, tout bonnement ! ODETTE.
Mais j'y ai bien été forcée pour mon examen. . . J'ai aussi un maître d'écriture, et tu verras avec une douce surprise que je suis devenue une véritable artiste. . .
, . . Dans l'art ingéuieiiz De peindre la parole et de parler aux yeux !
(Ils se lèvent de table.) LATOURNELLE.
Ah ! du bon Boileau, cette fois !
ODETTE, le regardant gaimeut Non, . . dis, . . tu le fais exprès ?
LATOURNELLE- Comment ça ?.. ce n'est pas de Boileau ?
ODETTE
Tu le sais bien, voyons ! . . c'est de Brébeuf, . , dans la Pharsale !
U.cn;B.yG00glc
LATOURNRLLE. se levaat.
Ah ! Brébeuf, . . dame ! Brébeuf. . . Je l'ai un ■ peu perdu de vue, moi, Brébeuf, je l'avoue-
MADAME DU VERNAGE, à qui il donne le bras.
Elle est ferrée, n'est-ce pas ?
I^ATOURNELLE, accablé.
Très fen^e !
MADAME DU VERNAGE
Et jugez quand elle aura le brevet supérieur ! (Ils passent dans le boudoir.)
BAPTISTE et JULIE, q«i vient Taider à desservir