LA GRANDE CHASSE
Les fusils ont reçu des balles de calibre, Les couteaux aiguisés pendent au ceinturon, Fiers chasseurs, allez-donc ; courez, 6 troupe alerte! Tandis que des halliers vous battrez l'épaisseur, Poète oisif, du seuil de la maison déserte, J'adresserai pour vous des vœux au dieu chasseur.
—(La Vie Rurale — Autran.)
Michel-Ange Blondus nous enseigne que la chasse est l'apanage des rois et des grands seigneurs. En Canada, nous n'avons pas de rois ; et les seigneurs, par le fait de l'honorable M. Drummond et du Parlement, ne sont pas des grands seigneurs. Ce sont tout au plus de modestes seigneurs, n'ayant ni droit de vie ou de mort sur leurs serfs, ni droit de corvée, ni droit de battre monnaie, pas même le droit pittoresque nommé spécialement Le Droit du Seigmeur, ne leur reste (s'ils l'ont jamais eu), avant ou après le mariage des vils roturiers, que nous sommes convenus maintenant de nommer Le Peuple.
Le plus huppé parmi eux est encore loin des privilèges*
LA GRANDS CHÀSSI 23
du baron de Bradwardine, dont la charte, d'après Sir Walter Scott, portait " Cum liberali potestate Jiâibendi curias et justidas, cum fossd et furcd et sakâ et sokâ, et thol et theam, et infang-thief et ont fang-thief, dive handhabend, sive bak-barand. "
Excepté pendant la période close, il est permis à chacun chez nous d'aller faire la chasse, sans crainte d'être battu de verges comme au temps d'Henri IV. On a droit de chasse, tans être noble, sans même posséder de fief. Voilà un progrès, n'est-ce pas ?
Le chasse nous est permise par la loi civile, et Ton sait qu'elle n'a été défendue, en aucuns temps par le droitcanon ; à preuve, la présence parmi les bienheureux de tous ces maître- chasseurs : saint Hubert,- saint Eustache, saint Martin, saint Germain l'Auxerrois, et une infinité d'autres saints en crédit. Mais, de même que pour faire un civet, il faut d'abord avoir un lièvre, de même, pour faire la chasse, il faut qu'il y ait du gibier ; si parfois le gibier nous manque en Canada, ce n'est pas faute de forêts, de rivières, de grèves. A quoi donc attribuer l'absence du gibier ? Il faut l'attribuer à l'imprévoyance, à l'ignorance du chasseur, qui persisterait encore à l'heure qu'il est, si la Législature n'y avait mis ordre, à tuer à l'instar de l'aborigène dégradé, le gibier en tout temps, sans respect pour l'époque de la reproduction, pour les instincts sacrés Ad la maternité; sans égard pour le sort de la jeune couvée que le trépas de la mère voue à uue mort certaine et prématurée, sans égard pour le faon, qui survit à sa mère, sa tendre mère, victime d'une embuscade perfid-3 à l'angle d'un bois.
Au nombre des bêtes fauves, à la conservation desquelles la loi est venue en aide, bien que tard, pour l'avantage du chasseur canadien, nommons l'Orignal, le Chevreuil
24 CUASBE
et le Caribou. Pour être compris de tous, laissons aux espèces leurs noms vulgaires.
Les naturalistes reconnaissent à la famille Cervidés quarante-deux espèces, dont sept seulement au rapport du savant Juge Caton, d'Ottawa, Iltiuois, habitent l'Amérique Septentrionale. Les Cervidœ sont indigènes à toutes les parties du monde, excepté à l'Australie et aux régions centrales de l'Afrique. Des sept espèces (1;, appartenant à trois genres, natifs de l'Amérique du Nord, six fréquentent les forêts de l'Amérique Britannique. Nous Déferons qu'esquisser les plus connues : l'Orignal, le Wapite, race éteinte dans la province de Québec, — le Caribou et le Chevreuil,
(I) 1° Le Caribou dos Champ» — Barrtn Grouad Çariboo — TaKAMDCI
Aecticus.
2° Le Caribou de« Loin - WooJland Cariboo— Tahàmws Hastilis, :l° L'Orignal— JToom Ifeir - Al.CIS Abkbi'ANA. 4 U La Wapite on Cerf Can:ulieu — Elaphdb Cajudbsbis 3° Le Ceti Mulot —Mule ifeer-CïiViia HiCBOTia. 6° Le Chevreuil - Commun iferf TUer— Cbevob Tiuanninn. T J Le Cerf de Cicliardsou— Richardiori* Dwi -Cwmri Rcchàhdbohi.
(ALCES AMEItICAKA.)
L'Original que Buffon nomme aussi l'Elan, par sa taille est le roi de l'espèce. Imaginez un ruminant colossal, peu élégant de formes, muni d'une tête lourde et massive, ornée d'un bois pesant 60 à 70 livres, portant ample cri- . ■ nièie, aussi haut qu'un grand cheval, atteignant jusqu'à huit pieds en stature et quinze cents livres en pesanteur, et vous avez un orignal adulte, un vieux mile. Pendant
26 CHASSS
les froids de l'hiver, il porte épaisse fourrure, brune, noirâtre et quelquefois grise, moins foncée au-dessous dit ventre, snr le museau ou à l'intérieur des oreilles. En été, le poil est court et lisse. Son nez se termine en une longue lèvre supérieure, fort flexible, que l'on nomme muffle, morceau fort prisé, ainsi que la langue, par les gourmets.
Les oreilles ont près de douze |K>uces de longueur, et quand il marche, la corne de ses pieds est fendue si haute qu'elle se divise en deux lorsqu'il met le pied à terre. Ls bois se divise en ceps palmés qu'on nomme andouiller: chez les vieux orignaux, il atteint une grosseur prodigieuse. Ce développement se fait en douze ou quatorze semaines, le bois commence à croître en avril, et se perd en décembre, ou eu janvier; les mâles seuls le portent. En septembre, la couche de poil velouté qui le couvrait, tombe ; la corne se blanchit, puis se durcit et devient brune ou jaune. Le bois augmente en volume chaque année successivement et atteint sa plus forte croissance à la cinquième année d'existence : les andouillers deviennent palmés à la quatrième anuée. A la saison du rut en septembre, les orignaux mâle se battent entre eux à outrance, avec leurs cornes : mais ils n'emploient que leurs pieds de devant et de derrière pour se défendre contre les chiens, et peuvent de cette sorte administrer des ruades à éreinter un bœuf.
Aux premières neiges, l'orignal regagne les hauteurs bien boisées et se prépare un circuit de terre de dix à cent acres, au sein des taillis où abondent des sapins, une espèce d'érable bâtard, des jeunes cormiers et un arbuste, Viburnum Lantanoides — le bois barré, que l'on nomme bois d'orignal: c'est là ce qui s'appelle " un ravage," endroit curieux à contempler en hivtr. Les arbustes y sont dénudés de la moitié de leur écorce et de leurs bourgeons*
l'orignal 37
à une hauteur de dix à douze pieds, jusqu'où l'animai peut atteindre en se dressant sur ses pieds de derrière ; il n'y a généralement qu'un côté de l'écorce endommagé, indice qui sert au chasseur à déterminer par où la bête a passé dans sa course.
A mesure que la couche de neige s'épaissit et devient plus laborieuse à fouler, l'orignal restreint le circuit de son ravage et broutera de plus près les branches et les sapinages. La femelle et ses faons font ravage à part, jusqu'à ce que les jeunes aient atteint une année en âge. Les mâles, depuis l'âge de trois à dix ans, font aussi bande à part ; les mâles très- vieux, ont des goûts prononcés pour la solitude, choisissant pour " ravage " le pic solitaire d'une montagne, ou bien pendant l'été, les bords d'un étang ou en. core les rives d'un petit ruisseau ombragé ; on rencontre quelquefois, jusqu'à neuf mâles dans le même ravage. Une fois lancés par le chasseur (1) en raquette, ils partiront à la file, au trot, à la manière des Indiens ; dans la neige profonde, les derniers placeront soigneusement leurs pieds dans la trace de ceux qui précèdent, de sorte' qu!à tout autre qu'à un chasseur expérimenté, la trace ne semblerait que celle d'un seul orignal. Le chef de file devient-il las par la course ? il se jettera de côté, laissera passer le troupeau pour battre le sentier et clora la marche. En ces occasions, les mâles de deux ans paraissent avoir la plus longue haleine pour courir : les vieux, sont quelque fois si féroces, qu'ils refusent de courir et attaqueront le chas-
(1 ) u Jeudi dernier, ( 16 Dec 1886) dans la nuit, M. Charles Potvin, chasde Charlesbourg, a été éveillé par un bruit étrange j il s'est levé et a aperçu à sa porte trois gros Orignaux. Le nemrod, trop énervé à cette vue, ne trouvait ni arme ni pondre, mais après plusieurs tâtonnements,il a fini par tirer un coup de fusil. Les trois orignaux dans leur fuite, ont cassé un arbre à sa porte. Le chasseur suivit leurs pistes, et l'un de» orignaux blessé a été trouvé mort sur le terrain de madame Drapeau dans les concessions de Beauport. (L'Electeur 17 Décembre, 18S6. )
seur. La femelle donne beaucoup de lait ; les jeunes croissent avec une granda rapidité, pendant les trois premières années de leur vie. Doué d'une force prodigieuse, l'orignal endure de grandes fatigues ; à peine cependant, atteint-il l'âge de vingt ans, rarement même celui de quinze ans.
Ils ont une oreille fine ; un singulier instinct les porte •la nuit à suivre et même à attaquer une personne qui porterait un flambeau. On les apprivoise et on les attèle à la voiture (1) d'hiver ; mais il faut se garder de les insulter ou de les maltraiter, car ils sont vindicatifs. Le printemps, ils descendront dans le voisinage des lacs, pour brouter dans l'eau jusqu'au col, certaines algues marines, sous la surface de l'onde. Pendant et avant la canicule, ils s'aventureront dans les lacs, presqu'à fleur d'eau, pour se protéger