LA CHASSE A L'ORIGNAL EN HIVER
" Notre souper consista principalement en poisson : les
truites étaient délicieuses Nous voulions ensuite
passer au rôti, ou plutôt à l'un des mets empruntés à la -civilisation dont nous avions fait provision pour le voyage."
" La meute de chiens amenée avec nous pour chasser l'élan le lendemain avait été reléguée par nos Indiens, hors de l'abri qui nous servait de gîte. Dans le but de les rendre <plus hardis et acharnés à la chasse, on les avait privés de nourriture et on les empêchait même de s'approcher du foyer. Ces pauvres bêtes rôdaient autour de aotre hutte de neige, et chacun à leur tour, on les voyait i&sinuer leur museau à l'orifice de notre demeure et jeter «Les regards de convoitise sur leurs maitres chaudement installés devant un feu pétillant.
Au moment où les Irïdiens commencèrent leurs patenôtres, les limiers profitèrent dé l'inattention générale pour se glisser, l'un après l'autre, autour du foyer. Par malheur, l'un de ces animaux vint à toucher le talon du plus dévot des Peaux-Rouges qui, 4 fort irrité de cette interruption, se tourna vivement pour découvrir l'intrus qui le dérangeait ainsi. Sans quitter la pipe qu'il n'avait pas cessé de tenir entre ses dents, l'Indien se leva, et, prodiguant au . quadrupède une bordée de jurements des plus expressifs, dans la langue française, il le chassa avec accompagnements de coups de pied et de coups de fouet Puis, après avoir longuement expiré une boufîée de tabac» le drôle renouvela sa génuflexion et reprit tranquillement son oraison comme si rien ne se fut passé.
Vers minuit, je me réveillai en sursaut. Je rêvais qu'une main de»fer m'étreignait aux épaules et» lorsque je compris la réalité de ma situation, je m'aperçus que la sensation que j'éprouvais provenait du froid qui m'avait Saidi. Le feu était pourtant encore très-ardent, à tel point
que nos chaussures et nos manteaux fumaient et se rôtisbaient évidemment. Mais à un mètre de distance, l'eaude-vie se congelait dans nos bouteilles. Nous étions pourtant très chaudement vêtus et entortillés dans des fourrures épaisses. Jamais, je l'a vourai humblement, jusqu'à cette nuit mémorable, je n'avais éprouvé un froid aussi terrible...."
M. Révoil, et son ami le Capitaine McLean, ayant réalisé ce que c'est qu'un froid de Janvier au Canada, après une marche longue et fatiguante de dix-huit milles dans les bois, découvrirent enfin, guidés par leurs Indiens, les environs du ravage des élans que les chiens firent bientôt détaler, au sein des neiges. Soit par un hasard fortuit, soit par une tactique particulière, les trois élans prirent trois directions différentes, Mac-Lean se mit à la poursuite du premier ; moi, je suivis le second, et un des Indiens se précipita sur les pas du troisième. D'abord nous fûmes tous devancés par les quadrupèdes ; le mien, surtout, se maintint à une distance de six ou huit portées de fusil ; mais, peu à peu, ses bonds devinrent moins rapides, et de larges taches de sang me prouvèrent que la glace durcie, foulée par ses pieds sous la couche de neige fraîchement tombée l'avait grièvement blessé.
Les taillis épais, dont les pentes abruptes de la colline étaient recouvertes, cachaient aux yeux de chaque chasseur l'animal de sa meute ; mais on entendait distinctement le bruit de son souffle, qui s'échapait à travers ses naseaux fumants, et le craquement des branches qu'il brisait dans sa course. La terre, profondement labourée en certains endroits, trahissait les chûtes de l'animal, dont le désespoir accru par l'instinct du danger et l'impossibilité de l'éviter, se manifestait au moyen de sauts sans pareils.
Plus nous avancions, plus le craquement dés branches devenait terrible, plus le bruit de la respiration de l'ani-
LA CHASSE A i/ORIGNAL EN HIVER
mal retentissait rapide et saccadé, plus la neige était teinte de sang. Les chi ns affamés redoublaient leurs hurlements plaintifs. Noms hâtâmes encore le pas ; notre course était si furibonde que nous perdions haleine . . .
Une clairière s'ouvrit devant moi au milieu d'un hallier touffu et me conduisit à une vallée marécageuse parsemée çà là d'arbres séculaires au tronc rugueux, élancés à plus de cent pieds au-dessus du sol. Là mon élan s'était acculé et faisait tête à la meute. La fatigue avait épuisé ses forces, ses pieds se refusaient à seconder son courage, mais, en dépit de son affaiblissement, il tenait encore la tête haute, et à chaque mouvement de son bois rugueux, les chiens bondissaient en arrière en poussant des aboiements dont le son trahissait un sentiment de peur. Ils fixaient sur l'animal des yeux avides et faisaient claquer leurs mâchoires, sans jamais oser approcher à plus de cinq ou six mètres. L'élan que j'avais devant mes yeux était vraiment admirable. Il avait au moins sept pieds de hauteur de la sole au massacre, et au moment où je m'avançai, il me sembla deviner dans l'expression de son grand œil noir, qu'il s'adressait à moi d'une façon suppliante. Hélas ! tout chasseur est impitoyable : ceci est un fait bien prouvé, et nul d'entre les disciples de Saint Hubert n'oserait, une fois rentré à la maison, commettre de gaieté de cœur, dans sa basse-cour ou dans son jardin, un de ces assassinats barbares auxquels sa main prend part lorsqu'elle est
armée d'un fusil au milieu des bois Je l'ajustai
donc à mon aise, je lâchai la détente et ma balle l'atteignit en plein poitrail. La douleur reveilla la noble bête, qui se soulevant avec rage, s'élança de mon côté. Fuir à l'aida de mes raquettes était chose impossible ; il me parut donc beaucoup plus sage d'attendre l'élan, dont les forces s'affaiblissaient. Je tirai sur lui mon second coup, presque à bout portant et tout aussitôt il s'arrêta, chancela, et se