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STîIGHAM YOUNG UNIVERSITY PROVO, UTAH
Théodore Chassèriaù
Parmi les sujets d’affliction que les vicissitudes de la vie sociale ne ménagent pas aux âmes élevées, il en est un plus pénible peut-être que le spectacle des catastrophes accumulées par la fureur des partis; c’est celui de la hâte indifférente avec laquelle, la tempête passée, les intérêts reprennent leur train sur les décombres, sans seulement chercher à en tirer les nobles débris qu’ils recouvrent. Dans son impatience de ressaisir ses aises, la Société ne s’attarde pas â sauver les épaves de la tourmente; elle comble les trous, nivelle les aspérités, sans se soucier si son rouleau n’écrase pas des chefs-d’œuvre, fait enfin (( la part du feu », dans l’acception parfois la plus sinistre du mot.
Ce spectacle, nous l’avons eu naguère, lors de la démolition définitive de la Cour des Comptes; sur les murs léchés par les flammes, s’étendait tout un cycle de peintures admirables, sans analogues dans notre pays, reliques d’une carrière artistique brusquement interrompue par la mort. Une poignée d’amateurs et de critiques demanda vainement l’aide du Gouvernement, le concours du public, pour recueillir ces restes précieux. Si le premier, pour tout effort, se déchargea sur elle de son devoir de préservation, le second se montra sourd à l’appel qui lui était adressé et l’œuvre de salut dut se limiter
U ART DE NOTRE TEMPS
à quelques fragments, où demeurent du moins la mystérieuse empreinte d’une âme et le sceau irrécusable du génie.
L’homme dont l’œuvre maîtresse sombrait ainsi sous l’indifférence publique, laissait au reste, par ailleurs, mainte trace de sa courte existence. Né le 20 septembre 1819, à Samana, dans Vile de Saint-Domingue, d’un père au tempérament aven, tureux et à la carrière accidentée, qui mourut con. sul de France à Porto-Rico, Théodore Chassériau porta dans sa personne, comme dans son art, d’indéniables traces de son origine exotique. Sa vocation fut précoce, ainsi que Test toute fructification sous les tropiques ; dès Tâge de dix ans, il proclamait son désir d’étre peintre et sa dévotion pour M. Ingres, chez qui Amaury Duval le fit admettre. Le départ du Maître, appelé à la direction de la Villa Médicis, et l’impossibilité pour la famille de l’adolescent de subvenir à son séjour à Rome les séparèrent trop tôt. Le développement de Chassériau n’en fut pas moins singulièrement rapide; à moins de dix-sept ans, il envoyait au Salon de 1836 un Retour de uEnfant Prodigue et un Caïn Maudit, et remportait une troisième médaille. Le premier de ces ouvrages, aujourd’hui au Musée de La Rochelle, atteste, par la largeur de l’exécution et le charme de la couleur, un talent pleinement formé.
La place nous manque pour suivre une à une les étapes de cette carrière d’artiste. Un travail assidu , divers voyages dans le Midi, en Belgique et en Hollande, hâtèrent sa formation. En 1838, quand il exposa, à dix-neuf ans, sa Vénus Anadyomène et sa Suzanne au Bain, aujourd’hui au Musée du Louvre, il avait presque atteint la pleine possession de sa personnalité, qu’une seule et nouvelle influence devait encore pénétrer. Cette influence fut
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celle de Delacroix. Le lyrisme enflammé, la passion orageuse, l’éclat splendide de l’œuvre du Maître s’étant manifestés à lui, Chassériau en demeura hanté sa vie durant. Sa visée fut dès lors d’allier dans son art, sans imitation aucune, ces deux forces antagoniques qu’il avait vues aux prises, la pureté presque archaïque de la ligne, le rythme sobre et mesuré de la forme, avec l’ampleur et la simplification des masses, la liberté souveraine de la mimique, les modulations infinies du ton.
Il ne s’interdisait pas, au surplus, d’user alternativement, sans les concilier, des deux manières. Le portrait de ses sœurs (1842) relève nettement de la technique d’Ingres : le contour cerné de la forme, l’aspect d’enluminure de la toile, tenue dans des tons presque purs, rappellent, avec infiniment plus de séduction, La Belle Zélie du Maître, au Musée ■de Rouen. C’est au contraire à Delacroix que se rattache le portrait du Caïd de Constantine (1845, Musée de Versailles) sur un magnifique étalon à la robe noire moirée de lumières, qui, exécuté par le peintre, à la veille d’un assez long séjour en Algérie, lui attira, sans d’ailleurs qu’aucun emprunt direct pût lui être imputé, quelques accusations de pastiche. Macbeth et les Sorcières rappelle également, par ses tonalités sulfureuses, le rôle dramatique du clair obscur, le caractère ondulant et fiévreux du dessin, les petites compositions que Delacroix se plaisait à tirer de Shakespeare.
Par contre, dans les Arabes relevant leurs Morts (1850, Collection Péreire), la désinvolture des formes, le dessin cambré des cavaliers, attestent Jusqu’au fort du désordre, une recherche du style qui est propre à Chassériau. La même observation s’impose devant le Tepidarium du Musée du Louvre (1853); la couleur y affecte cette richesse voilée.
L’ART DE NOTRE TEMPS
cette rutilance assourdie qui distinguent Delacroix ; mais le galbe pur et cherché des corps féminins, qu’ils s’enveloppent frileusement des plis serrés des étoffes, ou qu’ils étirent leur nudité indolente dans la chaude moiteur de la chambre de bains, appartient en propre à l’artiste. Il exprime là une humanité plus menue, plus délicate, voisine de celle qui minaude si gentiment dans les fresques de Pompéi, mais imprégnée d’une sorte de langueur brûlante, importée de sa terre natale.
La toile de chevalet la plus vaste qu’ait signée Chassériau, La Défense des Gaules du Musée de Clermont, datée de 1855, rappelle encore Delacroix dans quelques morceaux, telle une figure de femme pâmée, vue de dos, qui semble extraite de la Mort DE Sardanapale. Mais l’entrain martial, l’effort coordonné, l’accent résolu de l’œuvre font contraste avec ce qu’il y a toujours, même dans les pages héroïques du Maître, La Barricade exceptée: une sorte de pessimisme funèbre, et comme une vue philosophique de la démence de tous ces massacres où l’Humanité se décime, sous prétexte de se retremper ou de s’agrandir. Quelle que fût, au reste, l’attraction successive que les deux grands chefs rivaux de l’École française exercèrent sur Chassériau, sa personnalité en sortit intacte et fortifiée. Sa vision est bien à lui, comme son idéal. On sent dans tous ses ouvrages l’expansion d’une âme voluptueuse, et comme la hantise nostalgique de contrées où le ciel est plus brillant, la végétation plus active, où la vie oscille entre une sorte de rêverie indolente et la libre expansion des sens. Les femmes y ont de longues tailles pliantes, des bras prêts aux étreintes ; leurs fronts larges abritent des yeux où au feu de la passion succède la douce hébétude de l’assouvissement. Dans ces régions fortunées, point de
contraintes pour le corps ni Vâme; les tissus lâches, les draperies dociles épousent complaisamment les poses molles ou la lente démarche. Comme intermèdes à ce repos, la course, la chasse, la guerre satisfont l’activité des muscles, entretiennent le ressort et l’équilibre des formes. C’est tour à tour, en un mot, l’existence indolente des communautés indoues, et la vie mobile et accidentée des grandes tentes arabes. Un même idéal de beauté y préside, alternant le désordre pittoresque des prises d’armes et les abandons voluptueux de la sieste. Ainsi se relient dans l’œuvre de Chassériau les deux empreintes laissées successivement en lui par le milieu tropical de son enfance et les mœurs nomades des plateaux algériens.
Une conception aussi plastique de la vie sollicitait naturellement l’artiste à la peinture décorative. Sa bonne fortune lui donna de bonne heure l’occasion de s’y exercer. En 1843, à vingt-quatre ans, il était chargé par la Ville de Paris de décorer, à Saint- Merry, la chapelle de Sainte-Marie-l’Ecyptienne. Les thèmes donnés à Chassériau mettaient à l’aise les goûts pittoresques de l’artiste. Il y déploya un sens de la légende, et suivant les sujets, une élégance profane ou une onction mystique du plus heureux effet. L’incurie de la Ville de Paris a malheureusement laissé à peu près périr, sous la moisissure et le salpêtre, cette œuvre distinguée. Il n’en ira guère autrement pour les décorations de la chapelle des fonts baptismaux, à Saint-Roch, où il représenta, en 1854, Le Baptême de uEunuque de la Reine D’Ethiopie et Saint - François - Xavier évangélisant LES Indes et le Japon. L’éclairage détestable de la chapelle rend quasi invisibles, et l’humidité a déjà gravement altéré ces peintures conçues dans une gamme blonde et légère, pleines de facilité.