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de goût et de pittoresque, dont, seule, l’esquisse du second sujet, conservée au Musée de Bagnèresde-Bigorre permet de prendre une notion précise.
Il n’en est pas de même de la vaste composition qui décore la voûte du chœur, à Saint-Philippe-du- Roule, et que Chassériau exécuta en 1855, pour le compte du Ministère de l’Intérieur. Le tragique épisode de la Descente de Croix s’y déroule en une vaste ordonnance où les insultes des prêtres, les vociférations furieuses de la foule, l’impassibilité des soldats romains s’opposent à la désolation pieuse des disciples, aux tendres sollicitudes de Jean et de Madeleine, au martyre muet de Marie, les bras tendus vers le pâle cadavre qui descend peu à peu jusqu’au sol. La puissance dramatique de cet ouvrage monumental est encore rehaussée par la coloration sinistre, les ténèbres menaçantes qui enveloppent la scène comme d’un manteau de deuil. La force pondérée, le pathétique soutenu n’en ont été dépassés nulle part, fût ce dans La PlETA de Delacroix, à Saint- Denis -du -Saint- Sacrement.
Mais l’œuvre où se formule, dans la synthèse la plus vaste et la plus harmonieuse, la conception artistique du peintre, est cette décoration du Grand Escalier de la Cour des Comptes, dont la sauvage démence des communalistes aux abois, jointe à l’incurie des pouvoirs publics, ont dépossédé l’art français, et qu’il mena à terme en quatre ans, de 1844 à 1848.
On connaît, par la description de Théophile Gautier, tous les éléments qui la constituaient. Deux vastes compositions représentaient : d’un côté, La Guerre et l’Ordre pourvoyant aux Frais de LA Guerre ; de l’autre, La Paix protectrice DES Arts et des Travaux de la Terre. Deux
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panneaux symétriques mettaient en scène Le Commerce rapprochant les Peuples. L’Ordre ET LA Force étaient symbolisés dans un panneau central. Divers sujets épisodiques complétaient cet ensemble. En outre, des grisailles montraient successivement, dans un ordre ingénieusement adapté aux difficultés d’un champ oblique, des forgerons, des soldats, des chevaux, des captifs se rattachant aux œuvres de guerre, et ailleurs Le Silence, La Méditation, L’Étude, des Vendangeurs, etc., disant les labeurs féconds et les grandes pensées fomentés par la paix. Il ne reste de tout cela que quelques débris, dont le plus important, conservé au Musée du Louvre, est un fragment du grand panneau de La Paix Protectrice : des femmes allaitant, ou jouant avec leurs enfants, et des moissonneurs se reposant sur leurs gerbes, avec des attelages de bœufs au second plan. Il suffit pour attester l’irréparable perte subie par l’art français. La beauté ample et aisée des formes féminines, le naturel des poses, l’heureux désordre des groupements, une sorte d’enveloppe blonde et tiède baignant toute la composition, comme la vapeur dorée d’une après-midi d’été, autant d’éléments harmonieux qui ajoutent, semble-t-il, quelque chose de plus équilibré, de mieux portant, aux éclatantes réussites de Delacroix dans le domaine du décor monumental. Quant aux grisailles sauvées, elles offrent un ramassé synthéthique, une force expressive, une grâce d’arabesque qui en font des morceaux achevés, d’une grâce parfois antique, comme l’ondoyante Néréide recueillie au Musée du Louvre.
Mais les marques de génie prodiguées dans l’œuvre décorative de Chassériau ne doivent pas
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nous rendre moins attentifs aux rares mérites de ses tableaux de chevalet. Le Portrait des deux Sœurs fut une des plus intéressantes révélations de l'Exposition universelle de 1900. L’intraitable sincérité, le modelé presque coupant de ces figures, individuelles bien que semblables, au masque osseux, aux prunelles fixes, la gaucherie voyante d’une toilette bourgeoise aux bariolures presque barbares, tout y parlait d’une vie obscure et sacrifiée qui, promue par l’amitié du grand frère aux honneurs de l’effigie, déployait un faste naïf pour cette circonstance solennelle.
Bien différent était le charme exotique et raffiné de I’Esther au fin torse nu, modelé par demiteintes, et émergeant d’une draperie rose pâle, aux légers cheveux blonds de lin, relevés par les deux bras, purs et frêles comme les anses d’une amphore ; fragile créature de luxe, contrastant avec la grossière argile de ses négresses au masque lippu.
Les Arabes relevant leurs Morts, bien que placés trop haut à l’Exposition coloniale de Marseille, en 1906, retenaient longuement le regard, avec le pêle-mêle de leurs fins coursiers piaffant et hennissant parmi les cadavres, l’amoncellement lugubre de ceux-ci au premier plan faisant contraste avec la ligne molle des dunes, profilée sur le ciel livide. La défense des Gaules, cet hymne splendide à l’héroïsme de nos pères, n’avait pas été assez remarquée à la rétrospective de 1889; l’opinion, mal renseignée, ne voyait alors en Chassériau qu’un continuateur littéral de Delacroix. Mais, quelques années après, la Suzanne au Bain, bien que d’un format exagéré pour le sujet, ayant été placée en bon lieù au Musée du Louvre, frappa les esprits avertis, par le faste oriental du costume et du type et l’atmosphère lourde de volupté où elle
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se meut. Si, à l’inverse. Le Tepidarium, dans ses dimensions trop réduites, parait un peu une toile de genre, il suffit de s’arrêter quelques instants devant ces figures aux poses de bien-être, de volupté, de coquetterie si heureusement diversifiées, pour sentir le charme des corps alanguis dans l’agréable lassitude de l’étuve et du massage, et lire aux masques mobiles, aux yeux agrandis, aux narines dilatées, les ardeurs nouvelles puisées dans Tonde vivifiante.
Ce charme, cette fascination de la femme, l’œuvre de Chassériau en est pleine, soit qu’il emprunte aux mythes antiques, dans une lithographie célèbre, l’image délicieuse d’ Apollon, transformé en citharède nomade, étreignant Daphné rebelle; soit qu’il montre Astarté sur le rivage grec, dont les lignes tourmentées font valoir le galbe pur de ses seins et de ses hanches; soit qu’il acroupisse dans une anfractuosité du rocher, au-dessus de la mer immense, Sapho furieuse et convulsée, méditant un suicide qui sera sa vengeance, soit que, dans sa belle suite d’eaux-fortes pour l’illustration d’OTHELLO, il fasse douloureusement rêver Desdemone, entre les mains d’Emilia qui la déshabille, au sinistre visage et aux menaces de meurtre de son noir époux.
Mais Chassériau n’en a point qu’aux héroïnes de la fable et du drame; il ne s’attarde pas seulement à ces adorations des bergers et des mages penchant, parmi l’agenouillement des hommes, le visage extasié de Marie sur le frêle Enfant-Dieu. Il lui suffit, pour sentir fondre en lui une tendresse mêlée de volupté, de regarder une pêcheuse assise sur la grève, baisant son nourrisson déjà halé par l’embrun ; il n’a, dans quelque gourbi arabe, qu’à suivre des yeux la toilette du soir d’un nouveau né, aux mains précautionneuses
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des « Mouquères )), ou qu’à contempler deux belles juives de Constantine, coiffées du cône doré, donnant le branle à un berceau suspendu par des cordes.
Cette nature amoureuse et sensuelle de Chassériau le jeta dans des liaisons, dont l’une fut longue et célèbre. Un délicieux crayon d’Alice Ozy en garde trace, sans préjudice de la ressemblance qu’il a donnée d’elle à plusieurs des figures du Tepidarium.
Son amour des femmes, joint à un immense labeur professionnel , ne fut pas sans doute étranger à la fin précoce de Tardent créole. Sans qu’il se fût senti sérieusement atteint, il éprouvait parfois des malaises, une sorte d’état fébrile, que Ton traitait, un peu au juger, par les eaux thermales ou la mer. Brusquement, au retour d’un séjour à Boulogne, il mourut, le 8 octobre 1857, dans son appartement de la rue Fléchier. Ce fut, chez tout ce qui comptait dans les arts, une tristesse consternée. Gautier, Saint-Victor lui consacrèrent de magnifiques hommages funèbres. Il n’avait pas d’ <( atelier » proprement dit, mais ses conseils et son exemple formèrent deux nobles artistes, bien différents Tun de l’autre, comme de lui-méme : Gustave Moreau et Puvis de Chavannes.
La brusque disparition, en plein épanouissement génial, de Théodore Chassériau, est, avec celle de Géricault, la plus grande perte qu’ait faite T Art français au X/X® siècle. Nos autres grands Maîtres sont disparus ou pleins de jours, ou, du moins, leur gerbe faite.
En emportant Chassériau à trente-sept ans, la mort nous a ravi une suite de chefs-d’œuvre où notre race se fût reconnue avec une surprise extasiée, comme si la grise et fine alouette gauloise revêtait tout à coup le plumage éclatant d’un oiseau des îles.
Henry MARCEL.