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JEAN GILLEQUIN & C'S ÉDITEURS 78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, PARIS

Théodore Chassériau

Parmi les sujets d'affliction que les vicissitudes de la vie sociale ne ménagent pas aux âmes élevées, il en est un plus pénible peut-être que le spectacle des catastrophes accumulées par la fureur des partis; c'est celui de la hâte indifférente avec laquelle, la tempête passée, les intérêts reprennent leur train sur les décombres, sans seulement chercher à en tirer les nobles débris qu'ils recouvrent. Dans son impatience de ressaisir ses aises, la Société ne s'attarde pas à sauver les épaves de la tourmente; elle comble les trous, nivelle les aspérités, sans se soucier si son rouleau n'écrase pas des chefs-d'œuvre, fait enfin « la part du feu », dans l'acception parfois la plus sinistre du mot.

Ce spectacle, nous l'avons eu naguère, lors de la démolition définitive de la Cour des Comptes; sur les murs léchés par les flammes, s'étendait tout un cycle de peintures admirables, sans analogues dans notre pays, reliques d'une carrière artistique brusquement interrompue par la mort. Une poignée d'amateurs et de critiques demanda vainement l'aide du Gouvernement, le concours du public, pour recueillir ces restes précieux. Si le premier, pour tout effort, se déchargea sur elle de son devoir de préservation, le second se montra sourd à l'appel qui lui était adressé et l'œuvre de salut dut se limiter

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à quelques fragments, où demeurent du moins la mystérieuse empreinte d'une âme et le sceau irrécusable du génie.

L'homme dont l'œuvre maîtresse sombrait ainsi sous l'indifférence publique, laissait au reste, par ailleurs, mainte trace de sa courte existence. Né le 20 septembre 1819, à Samana, dans Vile de Saint-Domingue, d'un père au tempérament aven, tureux et à la carrière accidentée, qui mourut con. sul de France à Porto-Rico, Théodore Chassériau porta dans sa personne, comme dans son art, d'indéniables traces de son origine exotique. Sa vocation fut précoce, ainsi que l'est toute fructification sous les tropiques; dès l'âge ds dix ans, il proclamait son désir d'être peintre et sa dévotion pour M. Ingres, chez qui Amaury Duval le fit admettre. Le départ du Maître, appelé à la direction de la Villa Médicis, et l'impossibilité pour la famille de l'adolescent de subvenir à son séjour à Rome les séparèrent trop tôt. Le développement de Chassériau n'en fut pas moins singulièrement rapide; à moins de dix-sept ans, il envoyait au Salon de 1836 un Retour de L'Enfant Prodigue et un Caïn Maudit, et remportait une troisième médaille. Le premier de ces ouvrages, aujourd'hui au Musée de La Rochelle, atteste, par la largeur de l'exécution et le charme de la couleur, un talent pleinement formé.

La place nous manque pour suivre une à une les étapes de cette carrière d'artiste. Un travail assidu, divers voyages dans le Midi, en Belgique et en Hollande, hâtèrent sa formation. En 1838, quand il exposa, à dix-neuf ans, sa Vénus Anadyomène et sa Suzanne au Bain, aujourd'hui au Musée du Louvre, il avait presque atteint la pleine possession de sa personnalité, qu'une seule et nouvelle influence devait encore pénétrer. Cette influence fut

celle de Delacroix. Le lyrisme enflammé, la passion orageuse, l'éclat splendide de l'œuvre du Maître s'étant manifestés à lui, Chassériau en demeura hanté sa vie durant. Sa visée fut dès lors d'allier dans son art, sans imitation aucune, ces deux forces antagoniques qu'il avait vues aux prises, la pureté presque archaïque de la ligne, le rythme sobre et mesuré de la forme, avec l'ampleur et la simplification des masses, la liberté souveraine de la mimique, les modulations infinies du ton.

Il ne s'interdisait pas, au surplus, d'user alternativement, sans les concilier, des deux manières. Le portrait de ses sceurs (1842) relève nettement de la technique d'Ingres : le contour cerné de la forme, l'aspect d'enluminure de la toile, tenue dans des tons presque purs, rappellent, avec infiniment plus de séduction, La Belle Zélie du Maître, au Musée de Rouen. C'est au contraire à Delacroix que se rattache le portrait du Caid de Constantine (1845, Musée de Versailles) sur un magnifique étalon à la robe noire moirée de lumières, qui, exécuté par le peintre, à la veille d'un assez long séjour en Algérie, lui attira, sans d'ailleurs qu'aucun emprunt direct pût lui être imputé, quelques accusations de pastiche. Macbeth et les Sorcières rappelle également, par ses tonalités sulfureuses, le rôle dramatique du clair obscur, le caractère ondulant et fiévreux du dessin, les petites compositions que Delacroix se plaisait à tirer de Shakespeare.

Par contre, dans les Arabes relevant leurs Morts (1850, Collection Péreire), la désinvolture des formes, le dessin cambré des cavaliers, attestent jusqu'au fort du désordre, une recherche du style qui est propre à Chassériau. La même observation s'impose devant le Tepidarium du Musée du Louvre (1853); la couleur y affecte cette richesse voilée.

cette rutilance assourdie qui distinguent Delacroix ; mais le galbe pur et cherché des corps féminins, qu'ils s'enveloppent frileusement des plis serrés des étoffes, ou qu'ils étirent leur nudité indolente dans la chaude moiteur de la chambre de bains, appartient en propre à l'artiste. Il exprime là une humanité plus menue, plus délicate, voisine de celle qui minaude si gentiment dans les fresques de Pompéi, mais imprégnée d'une sorte de langueur brûlante, importée de sa terre natale.

La toile de chevalet la plus vaste qu'ait signée Chassériau, La Défense des Gaules du Musée de Clermont, datée de 1855, rappelle encore Delacroix dans quelques morceaux, telle une figure de femme pâmée, vue de dos, qui semble extraite de la Mort de Sardanapale. Mais l'entrain martial, l'effort coordonné, l'accent résolu de l'œuvre font contraste avec ce qu'il y a toujours, même dans les pages héroïques du Maître, La Barricade exceptée : une sorte de pessimisme funèbre, et comme une vue philosophique de la démence de tous ces massacres où l'Humanité se décime, sous prétexte de se retremper ou de s'agrandir. Quelle que fût, au reste, l'attraction successive que les deux grands chefs rivaux de l'École française exercèrent sur Chassériau, sa personnalité en sortit intacte et fortifiée. Sa vision est bien à lui, comme son idéal. On sent dans tous ses ouvrages l'expansion d'une âme voluptueuse, et comme la hantise nostalgique de contrées où le ciel est plus brillant, la végétation plus active, où la vie oscille entre une sorte de rêverie indolente et la libre expansion des sens. Les femmes y ont de longues tailles pliantes, des bras prêts aux étreintes ; leurs fronts larges abritent des yeux où au feu de la passion succède la douce hébétude de l'assouvissement. Dans ces régions fortunées, point de

contraintes pour le corps ni l'âme; les tissus lâches, les draperies dociles épousent complaisamment les poses molles ou la lente démarche. Comme intermèdes à ce repos, la course, la chasse, la guerre satisfont l'activité des muscles, entretiennent le ressort et l'équilibre des formes. C'est tour à tour, en un mot, l'existence indolente des communautés indoues, et la vie mobile et accidentée des grandes tentes arabes. Un même idéal de beauté y préside, alternant le désordre pittoresque des prises d'armes et les abandons voluptueux de la sieste. Ainsi se relient dans l'œuvre de Chassériau les deux empreintes laissées successivement en lui par le milieu tropical de son enfance et les mœurs nomades des plateaux algériens.

Une conception aussi plastique de la vie sollicitait naturellement l'artiste à la peinture décorative. Sa bonne fortune lui donna de bonne heure l'occasion de s'y exercer. En 1843, à vingt-quatre ans, il était chargé par la Ville de Paris de décorer, à Saint- Merry, la chapelle de Sainte-Marie-L'Ecyptienne. Les thèmes donnés à Chassériau mettaient à l'aise les goûts pittoresques de l'artiste. Il y déploya un sens de la légende, et suivant les sujets, une élégance profane ou une onction mystique du plus heureux effet. L'incurie de la Ville de Paris a malheureusement laissé à peu près périr, sous la moisissure et le salpêtre, cette œuvre distinguée. Il n'en ira^guère autrement pour les décorations de la chapelle des fonts baptismaux, à Saint-Roch, où il représenta, en 1854, Le Baptême de l'Eunuque de la Reine D'Ethiopie et Saint- François- Xavier évangé- LISANT LES INDES ET LE JAPON. L'éclairage détestable de la chapelle rend quasi invisibles, et l'humidité a déjà gravement altéré ces peintures conçues dans une gamme blonde et légère, pleines de facilité.

de goût et de pittoresque, dont, seule, l'esquisse du second sujet, conservée au Musée de Bagnèresde-Bigorre permet de prendre une notion précise.

Il n'en est pas de même de la vaste composition qui décore la voûte du chceur, à Saint-Philippe-du- Roule, et que Chassériau exécuta en 1855, pour le compte du Ministère de l'Intérieur. Le tragique épisode de la Descente de Croix s'y déroule en une vaste ordonnance où les insultes des prêtres, les vociférations furieuses de la foule, l'impassibilité des soldats romains s'opposent à la désolation pieuse des disciples, aux tendres sollicitudes de Jean et de Madeleine, au martyre muet de Marie, les bras tendus vers le pâle cadavre qui descend peu à peu jusqu'au sol. La puissance dramatique de cet ouvrage monumental est encore rehaussée par la coloration sinistre, les ténèbres menaçantes qui enveloppent la scène comme d'un manteau de deuil. La force pondérée, le pathétique soutenu n'en ont été dépassés nulle part, fût ce dans La Pieta de Delacroix, à Saint-Denis-du -Saint- Sacrement.

Mais l'œuvre où se formule, dans la synthèse la plus vaste et la plus harmonieuse, la conception artistique du peintre, est cette décoration du Grand Escalier de la Cour des Comptes, dont la sauvage démence des communalistes aux abois, jointe à l'incurie des pouvoirs publics, ont dépossédé l'art français, et qu'il mena à terme en quatre ans, de 1844 à 1848.

On connaît, par la description de Théophile Gautier, tous les éléments qui la constituaient. Deux vastes compositions représentaient : d'un côté, La Guerre et l'Ordre pourvoyant aux Frais de la Guerre ; de l'autre, La Paix protectrice DES Arts et des Travaux de la Terre. Deux

panneaux symétriques mettaient en scène Le Commerce rapprochant les Peuples. L'Ordre ET la Force étaient symbolisés dans un panneau centraL Divers sujets épisodiques complétaient cet ensemble. En outre, des grisailles montraient successivement, dans un ordre ingénieusement adapté aux difficultés d'un champ oblique, des forgerons, des soldats, des chevaux, des captifs se rattachant aux œuvres de guerre, et ailleurs Le Silence, La Méditation, L'Étude, des Vendangeurs, etc., disant les labeurs féconds et les grandes pensées fomentés par la paix. Il ne reste de tout cela que quelques débris, dont le plus important, conservé au Musée du Louvre, est un fragment du grand panneau de La Paix Protectrice : des femmes allaitant, ou jouant avec leurs enfants, et des moissonneurs se reposant sur leurs gerbes, avec des attelages de bœufs au second plan. Il suffit pour attester l'irréparable perte subie par l'art français. La beauté ample et aisée des formes féminines, le naturel des poses, l'heureux désordre des groupements, une sorte d'enveloppe blonde et tiède baignant toute la composition, comme la vapeur dorée d'une après-midi d'été, autant d'éléments harmonieux qui ajoutent, semble-t-il, quelque chose de plus équilibré, de mieux portant, aux éclatantes réussites de Delacroix dans le domaine du décor monumental. Quant aux grisailles sauvées, elles offrent un ramassé synthéthique, une force expressive, une grâce d'arabesque qui en font des morceaux achevés, d'une grâce parfois antique, comme l'ondoyante Néréide recueillie au Musée du Louvre.

Mais les marques de génie prodiguées dans l'œuvre décorative de Chassériau ne doivent pas

nous rendre moins attentifs aux rares mérites de ses tableaux de chevalet. Le Portrait des deux Sceurs fut une des plus intéressantes révélations de l'Exposition universelle de 1900. L'intraitable sincérité, le modelé presque coupant de ces figures, individuelles bien que semblables, au masque osseux, aux prunelles fixes, la gaucherie voyante d'une toilette bourgeoise aux bariolures presque barbares, tout y parlait d'une vie obscure et sacrifiée qui, promue par l'amitié du grand frère aux Iionneurs de l'effigie, déployait un faste naïf pour cette circonstance solennelle.

Bien différent était le charme exotique et raffiné de l'ESTHER au fin torse nu, modelé par demiteintes, et émergeant d'une draperie rose pâle, aux légers cheveux blonds de lin, relevés par les deux bras, purs et frêles comme les anses d'une amphore ; fragile créature de luxe, contrastant avec la grossière argile de ses négresses au masque lippu.

Les Arabes relevant leurs Morts, bien que placés trop haut à l'Exposition coloniale de Marseille, en 1906, retenaient longuement le regard, avec le péle-méle de leurs fins coursiers piaffant et hennissant parmi les cadavres, l'amoncellement lugubre de ceux-ci au premier plan faisant contraste avec la ligne molle des dunes, profilée sur le ciel livide. La défense des Gaules, cet hymne splendide à l'héroïsme de nos pères, n'avait pas été assez remarquée à la rétrospective de 1889; l'opinion, mal renseignée, ne voyait alors en Chassériau qu'un continuateur littéral de Delacroix. Mais, quelques années après, la Suzanne au Bain, bien que d'un format exagéré pour le sujet, ayant été placée en bon lieu au Musée du Louvre, frappa les esprits avertis, par le faste oriental du costume et du type et l'atmosphère lourde de volupté où elle

se meut. Si, à l'inverse, Le Tepidarium, dans ses dimensions trop réduites, parait un peu une toile de genre, il suffit de s'arrêter quelques instants devant ces figures aux poses de bien-être, de volupté, de coquetterie si heureusement diversifiées, pour sentir le charme des corps alanguis dans l'agréable lassitude de l'étuve et du massage, et lire aux masques mobiles, aux yeux agrandis, aux narines dilatées, les ardeurs nouvelles puisées dans l'onde vivifiante.

Ce charme, cette fascination de la femme, l'œuvre de Chassériau en est pleine, soit qu'il emprunte aux mythes antiques, dans une lithographie célèbre, l'image délicieuse d' Apollon, transformé en citharède nomade, étreignant Daphné rebelle; soit qu'il montre Astarté sur le rivage grec, dont les lignes tourmentées font valoir le galbe pur de ses seins et de ses hanches; soit qu'il acroupisse dans une anfractuosité du rocher, au-dessus de la mer immense, Sapho furieuse et convulsée, méditant un suicide qui sera sa vengeance, soit que, dans sa belle suite d'eaux-fortes pour l'illustration d'OTHELLO, il fasse douloureusement rêver Desdemone, entre les mains d'Emilia qui la déshabille, au sinistre visage et aux menaces de meurtre de son noir époux.

Mais Chassériau n'en a point qu'aux héroïnes de la fable et du drame; il ne s'attarde pas seulement à ces adorations des bergers et des mages penchant, parmi l'agenouillement des hommes, le visage extasié de Marie sur le frêle Enfant-Dieu. Il lui suffit, pour sentir fondre en lui une tendresse mêlée de volupté, de regarder une pêcheuse assise sur la grève, baisant son nourrisson déjà hàlê par l'embrun ; il n'a, dans quelque gourbi arabe, qu'à suivre des yeux la toilette du soir d'un nouveau né, aux mains précautionneuses

des « Mouquères », ou qu'à contempler deux belles juives de Constantine, coiffées du cône doré, donnant le branle à un berceau suspendu par des cordes.

Cette nature amoureuse et sensuelle de Chassériau le jeta dans des liaisons, dont l'une fut longue et célèbre. Un délicieux crayon d'Alice Ozy en garde trace, sans préjudice de la ressemblance qu'il a donnée d'elle à plusieurs des figures du Tepidarium.

Son amour des femmes, joint à un immense labeur professionnel, ne fut pas sans doute étranger à la fin précoce de l'ardent créole. Sans qu'il se fût senti sérieusement atteint, il éprouvait parfois des malaises, une sorte d'état fébrile, que l'on traitait, un peu au juger, par les eaux thermales ou la mer. Brusquement, au retour d'un séjour à Boulogne, il mourut, le 8 octobre 1857, dans son appartement de la rue Fléchier. Ce fut, chez tout ce qui comptait dans les arts, une tristesse consternée. Gautier, Saint-Victor lui consacrèrent de magnifiques hommages funèbres. Il n'avait pas d' « atelier » proprement dit, mais ses conseils et son exemple formèrent deux nobles artistes, bien différents l'un de l'autre, comme de lui-même : Gustave Moreau et Puvis de Chavannes.

La brusque disparition, en plein épanouissement génial, de Théodore Chassériau, est, avec celle de Géricault, la plus grande perte qu'ait faite l'Art français au XIX^ siècle. Nos autres grands Maîtres sont disparus ou pleins de jours, ou, du moins, leur gerbe faite.

En emportant Chassériau à trente-sept ans, la mort nous a ravi une suite de chefs-d'œuvre oii notre race se fût reconnue avec une surprise extasiée, comme si la grise et fine alouette gauloise revêtait tout à coup le plumage éclatant d'un oiseau des îles.

Henry MARCEL.

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