‹ ChassériauChapitre 48 sur 48 · XLVIII. — INTÉRIEUR DE HAREM · texte numérisé non relu

XLVIII. — INTÉRIEUR DE HAREM

A la question qui vient de se poser, et que chacun se pose devant l'œuvre interrompu de l'artiste, Paul Mantz a éloquemment répondu, dans la belle étude qu'il écrivit sur Chassériau, quelques jours après sa mort :

« Hélas, le semeur est parti avant la moisson... Avait-il atteint le but? Non. Il cherchait encore, il aurait cherché toujours. Élevé sous l'austère discipline de M. Ingres, il avait déserté ce premier enseignement; j'en suis sûr, il aurait de même abandonné Delacroix, et, dans son éternel voyage, il serait allé, je ne dit pas plus loin, mais ailleurs, car ce noble esprit qui savait si bien la théorie de l'art et qui jugeait si justement les œuvres des autres, ce sérieux artiste qu'il était si bon de consulter et qui donnait des conseils si sages, il était tourmenté pour lui-même, et, bien qu'il ne l'ait pas dit, il a souffert dans la religion douteuse de son talent sans étoile. L'avenir verra dans Théodore

lia — L'ART DE NOTRE TEMPS

Chassériau une des plus nobles victimes des hésitations des temps troublés où nous sommes... Il a voulu associer les contraires et concilier l'inconciliable... S'il rencontra, dans cette lutte avec l'impossible, sa fatalité et son supplice, qu'il y trouve aussi son honneur. » (L'Artiste , octobre 1856.)

Parmi les toiles que la mort prématurée de l'artiste laissait inachevées, il en est une qui nous semble apporter un témoignage plus décisif encore que celui de Paul Mantz. C'est une esquisse très poussée, que Gautier vit dans l'atelier du peintre en octobre 1857. « L'Intérieur du Harem, dit-il, quoique resté à l'état d'ébauche dans quelques parties, n'est pas moins une toile délicieuse. Deux femmes, en brillants costumes, se renversent sur les coussins d'un divan, avec des poses fatiguées et languissantes et ces gestes d'ennui nerveux qu'inspirent la clôture du harem et la présence de l'eunuque noir; la tête de la femme rejetée en arrière, la plus finie du tableau, est charmante. »

Comme inspiration, il n'y a rien là qui ajoute sensiblement à ce que nous connaissons déjà. Mais l'élégante liberté du dessin, la tiède harmonie de la couleur surtout, nous semblent affirmer les ressources nouvelles que l'artiste tenait encore en réserve pour achever la tâche entreprise avec tant de noblesse et d'ardeur.

Page 1