Chasses au lion et à la panthère en Afrique
Ce n'est pas la France avec les lichesses, le comfort, les agréments, les délicatesses, les mièvreries, les raffinements de sa civilisation, avec son climat tempéré, ses jardins chargés de fleurs, ses paysages dorés et coupés de ruisseaux, — ses palais, ses théâtres, ses bals, ses expositions, — ses savants, ses artistes et ses industriels, — ses femmes spirituelles et coquettement parées, — ses livres et ses journaux, — son agitation féconde et son perpétuel mouvement; c*est TAirique nue, sauvage, monotone, avec ses jours brûlants et ses nuits froides, scm smiùvm et son ciel d'airain, ses montagnes aux jets aériens, aux plans grandioses, ses sphinx, son désert et, ses oasis, son immobilité et son fatalisme, son burnous, son Koran et sa tente, ses étranges concerts de chacals, de panthères et de lions!
Votre regard ne se brise plus aux tours de Notre - Dame
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de Paris ou au dôme du Pantliéon; il se peixi dans les ligues indéfinies d*un immense horizon et découvre, par delà les assises des monts, les lointaines perspectives du désert. Noos chercherions en vain cette population capricieuse et passiomiée, seusuelle et artiste, ardente au plaisir et au labciur, mohile dans ses goûts, prosée dans ses mœurs, fiévreuse dans ses idées ; la réalité africaine nous montre une race placide, pétrifiée, calquée sur une pensée étemelle, orgueilleuse de son uniformité, de son ignorance, de sa croyance religieuse, de son austère simplicité. %
Bknjaiiin GASTINfiAU.
Pans, avril 1863.
La béte triomphe en Algérie; elle est raliment
obligé de toutes les conversations. A déjeùner, les narrateurs vous servent le lion; la panthère est réservée pour le diner, et à la légère collation on se contente du chat-tigre et.de Thyène. Avoir vu le lion équivaut à avoir vu le loup en France.
Les tueurs de bêtes féroces sont donc choyés et recherchés. Ce sont les penseurs et les artistes du pays. Leurs exploits passent de bouche en bouche. Les dames leur tressent des couroimes; volontiers elles les ceindraient d'ocharpes, comme au moyen âge les chevaliers qui allaient conquérir le tombeau du Christ^ et les déifieraient sur le patron d'Hercule ou de Thésée.
Mon tueur de lions et de panthères est complètement inédit, et si je ne m'étais rencontré avec lui à Souk-Arras, il serait sans doute mort inconnu du monde européen, emportant dans son cercueil sa belle épopée des trente-neuf lions et des quinze panthères quil a tués^ et qui ont marqué son corps de
coups de griffes et de coups de gueule ^ baisers et étreintes de bêtes féroces à Tagonie, que j'ai vus de mes yeux et touchés de mes doigts. J'ai vu les cicatrices encore béantes des griffes de la lionne sur sou omoplate^ et j'ai mis les doigts dans les trous de son crâne creusé par les coups de dents delà bête. Quant à la liste de ses exploits^ elle est inscrite sur les rostres du bureau arabe de Sonk-Arras. Il n'y a pas de saint Thomas qui puisse douter de la réalité des faits ainsi stéréotypés sur le papier et sur rhomme.
Ahmed -ben-Âmar m'a raconté lui-même ses
prouesses. J'écris en ce moment son odyssée sur des notes prises au crayon^ en l'écoutant dans la forêt d'Aïn-Sanour. Comment pourrais -je conmmniquer à mes lecteurs les impressions terribles que ses récits m'ont fait ressentir? Quelle plume pourrait rivaliser avec ce théâtre en action, cette parole vivante, chaude, concise, colorée, modulant les gammes les plus étranges : rugissements du lion, miaulements de la panthère, aboiements plaintifs du chacal, jusqu'aux frémissements nocturnes des forêts; — ces yeux, qui, par leur éclat et leur fixité, magnétisent la bête féroce, — cette mobile physionomie dépeignant tour à tour lattente paisible du danger, la résolution, l'enthousiasme, l'orgueil; cette pantomime mettant en mouvement tous les signes, tous les décors, toutes les créations de la nature? Ben- Amar est le premier honmie qui m'ait fait comprendre qu'en Thomme se résume le théâtre tout entier de ses moyens d'action.
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Ahmed-ben-Amar a perche son nid d'aigle sur un plateau de la forêt d'Aïn-Saaour^ qui roule ses chênesliège et fait ruisseler ses ravins de verdure jusqu^à la plaine où Souk-Arras est bâti. Singulière ville que Souk-Arras, ancienne Thagaste, cité n|itive de saint Augustin, qui a été détruite par les Vandales; sa position sur la route de Garthage à Hippone lui donnait autrefois une grande importance. Thagaste faisait partie de la Numidie. Le champ de bataille de Zama, sur lequel se décida^ par la défaite définitive d'Aoniljai, la ruine de Cartilage, se trouve aux environs de Souk-Arras. Cette contrée fut également le théâtre des opérations militaires contre Jugurtha, et de la défaite des Vandales par Bélisaire. A Thagaste se rattache le souvenir des grands noms de Tanliquité.
En 1856 et en 1857 encore, avant que Ben-Amar
purgeât cette contrée de lions et de panthères, on
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ne pouvait venir sans danger de Souk-Arras à Bone ;
il fallait faire la part du lion; et bienheureuse la caravane qui passait saine et sauve en aimdonnant sur ses derrières cpielque mulet ou quelque cheval au roi des forêts. Aujourd'hui, gi'àce aux hécatombes de Ben-Amar, qui a fait œuvre de pionnier de la civihsation, la route est sûre, à moins qu'on ne chemine ou chevauche du côté de la frontière tunisienne; alors on risque de tomber dans nno eml)uscade de Cromirs, tribus de pirates qui rôdent sans cesse autour de nos frontières de la Galle et de Souk- Arras, cherchant quelque proie à dévorer, — quierem quem devoret, — volant, forgeant ou enlevant les Européens isolés. Au mois de juillet 1858, un habitant fut assassiné aux portes de Souk-Arras. On ne put retrouver le tronc du cadavre; la tête seule fut enterrée au cimetière de Souk-Arras.
On voit que Souk-Arras, auquel son admirable situation, sa ceinture de trente mille hectares de forêts et ses montagnes recélant des richesses minérales considérables, réservent un brillant avenir, est encore à Tétat primitif. Sa population hétérogène de Maltais, d'Italiens, d'Allemands, de Juifs, de Tunisiens, de Mozabites, de Français, connaît à peine rusage du lit et mange plus souvent des filets de panthère et des tranches de lion que des filets de bœufs. J'ai mangé à Souk-Arras, apprêtés par mes amis, d'exquis morceaux de panthère. La chair du lion est beaucoup plus dure que celle de la panthère^ Quelques habitants de Souk-Arras, empoisonnés et surexcités par les mauvaises liqueurs dont ils font
un étrange abus^ ont plus souvent le couteau à la main que la raison à la bouche. En un mot^ Souk- Arras donne une idée exacte du premier noyau dont a été formée la population algérienne, noyau d'aventuriers, comme toutes les populations coloniales, de chercheurs de fortune, d'individus rendus nomades par la nécessité de faire oublier leurs dettes ou de fuir un compromettant passé, et qui finissent, après opérations très-hasardeuses, en excellents chrétiens, honnêtes propriétaires, et dignes gardes nationaux veillant au maintien de la moralité publique.
Âhmed-ben-Âmar^ d'origine mulâtre, est né au Keff, en Tunisie. A peine adulte^ il tua un sanglier. Son premier exploit se fit sur un lion qui était venu ravager sa tribu. Après avoir abattu deux bœufs, le terrible animal se dirigeait' vers le premier blessé pour s'en emparer, lorsque le jeune Amaî*, caché derrière le bœuf, lui brisa audacieusement le cràiio à bout portant. La joie du triomphe, la sensation du bonheur qu'il éprouva à ce moment, décida de sa vocation de chasseur. Il débarrassa sa tribu des lions qui rimportunaient et répondit à Tappel des tribus voisines dont les troupeaux étaient décimés par la gent léonine. Il vint ainsi dans les forêts de Souk- Arras, peuplées de lions et de panthères.
C'est en plein jour, à la face du soleil, que fien- Amar a tué la plupart dé ces animaux féroces, et non pas traîtreusement la nuit. Cependant, il a son cos-
tume de nuit^ burnous noir^ et son costume de jour^
burnous blanc.
Dès l'aube^ Ben-Amar part^ armé d'un fusil arabe à rouet et à pierre et d'un couteau arabe dans sa gaîne, à la rencontre des lions et des panthères dans les forêts qui entourent Souk-Ârras, et chasse jusqu'à ce qull ait trouvé son gibier. 11 marche rapide et discret conmie le vent; il passe silencieux conmie le fantôme crHamlet au château d'Elseneur; il ghsse entre les fourrés de bruyères, de lentisques, de cactus, comme un chaMigre. A peine si Toreille la plus fine pourrait saisir le frôlement de son passage qui se confond |yec la brise. Dès qu'il a trouvé une piste, il traque le lion et la panthère comme en France on traque un lapin ou un lièvre. Avec Tardeur d'un soldat français montant à Tassaut, il aborde de front ranimai, qull va chercher dans son antre, dans un fourré, et qu'il appelle à lui en faisant claquer sa langue contre son palais, Tattaque, le tire, et lutte souvent corps à corps avec la béte lorsqu'elle n'est que blessée.
Telle est la manière de chasser du mulâtre musulman Ahmed-Len-Amar, surnommé le Ner/ro, et dont rhéroïsme est tellement apprécié, que deux com^a* geux officiers, chasseurs dé lions, m'ont dit :
— Notre maître en saint Hubert, sans en excepter Gérard, et qui nous dépasse tous de cent coudées, c est TArabo Ahmed-ben-Amar, n'opposant à la bête féroce ni balles explosibles, ni balles à pointes d'acier, ni appâts, ni pièges, mais seulement un mauvais fusil arabe, un couteau et sa force musculaire.
Malutenaat^ nous allons donner à nos lecteurs le récit de quelques-unes des chasses d'Âhmed-ben- Amar. Nous choisirons naturellement dans nos notes les chasses les plus remarquables^ les plus fertiles
en incidents dramatiques.
La pFemièrMshasse d'Ahmed-ben-Âmar se fit à
rappel d'Arabes de la Medjerda, dont un lion noir avait déjà dévoré chevaux^ bœufs et mulets. Après avoir recueilli les indications des indigènes, victimes de la rapacité du lion noir, Ben-Amar, par une de ces lumineuses nuits d'Afrique qu'éclairent comme un jour d'Europe la lune et les étoiles brillantes, se • blottit derrière un gros chêne-liége^ sur le passage habituel de l'animal. En effet, le chasseur ne tarda pas à entendre une sonore respiration, et vit bientôt deux énormes lions marchant côte à côte et presque au pas, comme deux soldats aguerris.
Ahmed laissa le couple le dépasser de dix pas dans le sentier; à cette distance, un désir anacréontique ayant stimulé le lion, il passa la patte autour du cou de la lionne, qui rugissait. Le moment était favorable pour l'attaque. Ahmed fit feu sur le lion en le pre-
nant par le flanc. La balle le traversa de part en part et blessa légèrement la lionne^ qui s'enfuit. Ben- Amar, toujours retranché derrière Ténorme tronc d'arbre^ se bâta de recbarger son fusil, en prévision d'une attaque. En eiïet, le lion vint de son côté et fît un terrible bond, que Ben-Ainar évita en tournant autour du chêne qui lui servait de bastion. Le lion tourna avec lui, et ce manège dura quelques minutes, jusqu'au moment où béte et chasseur se trouvèrent face à face. Alors Ben-Amar déchargea à bout portant son fusil sur le lion, dont le crâne sauta. 11 alla requérir le plus fort mulet de la tribu voisine, car le lion était de telle taille, qu'on ne pouvait tenir sa queue entre les deux mains rapprochées, et qu'il l'allut faire reposer le mulet, en le déchargeant de cent pas en cent pas Amar porta ce magnifique lion noir au bureau aral)e de Souk-Arras, et toucha la prime allouée de quarante francs.
La chasse la plus dangereuse de Èen-Amar, qui faillit être sa dernière, et dont il gardera toute sa vie • les traces, eut lieu dans la petite montagne de bois brûlé de l'Alfa, derrière la Medjerda. Il gravissait en plein jour cette montagne embroussaillée, lorsqu'à trente pas de lui il aperçut une lionne entourée de quatre lionceaux assez forts. Résolu et rapide comme la foudre, il vise aussitôt la lionne, la frappe d'une balle qui lui traverse Tépaule. Les lionceaux effarés se sauvent, leur mère s'enfuit d'un autre côté. Mais, selon son habitude, Tagile Ben-Amar avait promptement rechargé son arme et était arrivé à temps pour couper à la lionne le passage du sentier, qu'elle sui-
— levait en laissant sur ses traces une traînée de sang. A cinq pas d'elle il tira un second coup de fusil qui lui traversa le eou. Rugissante, elle bondit sur Ben- Amar, qui tomba et roula sous son poitrail. L'intrépide Arabe^ à terre, ne perdit pas la tramontane : il sortit son couteau de sa gaine fixée à sa ceinture et chercha à poignarder la lionne ; mais^ n'ayant pas assez de jeu, son couteau glissait sur le poil de son ennemie. Ben-Amar appartenait sans défense possible à la fureur de la lionne, qui le traîna au bord d'un profond ravin et le lâcha sur la pente de rabime. Ben-Amar s'accrocha à quelques touffes d'alfa, en serrant convulsivement dans sa main le couteau qui, jusque-là, lui avait été inutile. La lionne s'assit en rugissant devant lui comme pour le narguer. Ben-Amar répliqua à ses rugissements par les plus outrageantes épithètes qu'il put trouver dans son répertoire, la traitant d'aZoîi/' (sanglier), de roumi (chrétien), la taxant de lâcheté et de félonie, si bien que la lionne se rejeta sur l'Arabe, lui enveloppa la téte dans son haïck, et fit disparaître tête et haïck dans sa mâchoire. Amar labourait inutilement d'inoffensifs c<»ups de couteau les flancs de son ennemie. La lionne, après avoir donné un coup de gueule au dur crâne d'Ahmed, — qui conserve encore aujourdTiui et qui conservera toujours sur son crâne la glorieuse couronne creusée par les dents de la honne, — lâcha la téte d'Ahmed, le reprit avec ses griffes à la cuisse et le tint ainsi suspendu au-dessus de l'abime. Far un mouvement énergique, dont est seul capable un homme de sa force musculaire, Ben-
Amar, réunissant tous ses efforts dans ce danger
suprême, se redressa et plongea son couteau dans la gorge de la lionne, qui s'abattit et râla. Ben-Amar tomba mourant à côté d'elle; le sang coulait abondaipment de ses cinq ou six blessures. Il perdit connaissance.
Concevez-vous un plus glorieux spectacle de la puissance humaine, que cet Arabe, évanoui sur la limite d un abime, aux cotés du terrible animal que son héroïsme a vaincu?
Revenu à lui, Ben-Amar, ensanglanté, eut le courage de se traîner sur les pieds et sur les mains jusqu'à un douar, puis il fut transporté à Souk-Arras. C'est à peine si Beu-Amar avait ligure d'homme. Les coups de griffe et les coups de gueule de la lionne Tavaient mutilé et défiguré. On fut obligé de lui extraire deux petits os fracturés du bras droit; son crâne était percé à jour, et les quarante francs que le bureau arabe lui donna en recevant le corps de la lionne siiliirent à peine h payer ses médicaments.
Une autre fois, dans une semblable circonstance, il fut plus heureux. Il avait jeté une pierre dans un fourré, lorsqu'il en vit sortir une lionne qui se dressa devant lui prête à s'élancer. 11 la tira au cœur. Faisant un énorme bond, la lionne passa sur lui, le renversa et alla mourir plus loin. Il s'empara de deux lionceaux, et après quelques recherches, il retrouva le cadavre de la lionne.
Ben-Amar explorait le bois d'Aïn-Taoura, en plein joor^ car il ne faut pas perdre de vue qu'à rencontre de presque tous les chasseurs européens qui surprennent le lion la nuit^ Ben-Âmar a tué la plupart de ses lions h la face du soleil, sans se servir d'aucun appàt^ ni employer aucune ruse^ faiblement armé d*un cfiuteau et d'un fusil arabe^ en poussant droit sur ranimai qu'il attaque souvent corps à corps, quoique le lion ait trois ou quatre cents fois plus de force musculaire que Thomme. Il ne faut jamais oublier les conditions héroïques dans lesquelles Ben-Amar a accompli ses chasses, pour Fapprécier avec justice. Là est son mérite, son originalité.
Ahmed-ben-Amar s'en allait donc insoucieux dans le bois d'Aïn-Taoura, sans penser à faire sitôt de rencontre sérieuse, lorsqu'en débouchant dans une «clairière, il vit deux magnifiques quadrupèdes, un
mâle et une femelle^ s'arrêta court, visa la lionne
et rélendit. Le lion fit dix pas, chercha des yeux le meurtrier de sa compagne, ne vit rien, et revint vers la lionne qu'il lécha tendrement sur sa blessure mortelle. Bon-Amar choisit le moment tavorable pour tirer. Il frappa à la tête le lion, qui tomba sur le premier cadavre.
Âhmed-Ben-Amar vendit les peaux cent francs à un officier supérieur en tournée d'inspection à Souk- Âiras. Cent l'rancsl quelle aubaine pour le pauvre Ahmed. Mais il n'était pas toujours aussi heureux, et achetait parfois ses quarante francs de primo du bureau arabe par des fatigues inouïes, témoin la chasse suivante.
Ben-Âmar avait passé la frontière de Tunis, du côté de la Galle. Il avait battu sans succès une forêt du côté de la Medjerda ; il était furieux de ne rien trouver. Enfin, en arrivant à pas de loup et s'embusquant derrière d épaisses broussailles, limites d une clairière, il découvrit la plus intéressante scène de famille que jamais pinceau flamand puisse représenter sur ses toiles intimes. Lion, lionne et lionceaux formaient un entrelacement sentimental, un Laocoon retourné : le lion léchant la lionne, les lionceaux jouant avec les énormes pattes de leur père. Ben-Amar, embarrasse, se demandait quelle serait la première victime de cette intéressante famille; il la triait déjà du regard. Par malheur, im de ses mouvements pour mettre-en joue dérangea quelque brindille de la broussaille et mit debout, en un clin d'œil, toute la famille léonine. Se sentant
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en mauvaise situation pour résister à ce bataillon de lions^ il se réfugia derrière un chêne-zend. La lionne^ en bonne mère, qui voit sa progéniture en danger, courut la première sur lui^ en ouvrant une énorme gueule. Ben-Âmar la coucha à terre d'un coup de ieu. Laissant la lionne se rouler sur le sol en rugissant^ Ben-Âmar rechargea promptement son fusil et s'élança, ardent et intrépide chasseur, à la poursuite du reste de la famille. Il descendit le cours de la Medjerda, battit les bois et le ravin, mais il ne put retrouver aucune piste de lion ni de lionceau. Tout en déplorant d'avoir manqué une partie de sa chasse faute d'un fusil à deux coups, il revint vers la lionne, qui avait rendu Tâme et qu'il porta, en se faisant aider d'Arabes, jusqu'au bureau de Souk-Arras.
La chasse à la panthère offre infiniment plus de dangers et de difficultés que celle du lion. Bien n'est plus débonnaire que le lion, ce pendant de Tours Martin des Pyrénées, auquel les bergers pyrénéens donnent des coups de houlette. Les chasseurs européens prennent le lion au piège comme un renard surprend une poule ; quelques-uns Fassassinent tout à leur aise et conquièrent sans péril sérieux les lauriers de saint Hubert. Mais quoique les naturalistes aient rangé le lion et la pantiière, deux animaux de caractère bien différent, dans la môme classe, et leur aient également assigné la distinction féline, sous prétexte que Tun et lautre vivent, chassent la nuit et ont les prunelles dilatées par les ténèbres, la panthère seule est vraiment, pour la férocité, la ruse, rénergie vitale, de race féline. Jamais, sinon au cas de légitime défense, le lion n'attaque Thomme.
Comme beaucoup de voyageurs, j ai rencontré
maintes fois^ en allant et en venant de BoneàGuelma et de Guelma à Bone^ le lion couché sur le travers de la route. Une allumette chimique, un claquement de fouet suffisaient pour que messire lion^ comprenant qu'il n'avait pas le droit d'intercepter la voie publique, nous livrât aussitôt passage. Il ne se sauvait pas; il se levait lentement, d'un pas grave et compassé de roi de tragédie, regagnait la montagne, — et nous passions.
Pendant mon séjour aux thermes de Hammam- Meskoutine, dans la province de Gonstantine, j'entendais de mon lit rugir et hurler lions et panthères. Je m'endormais bercé par ces rauques concerts en pleine forôt. J'ai vu des Arabes tuer à coups de matrak, derrière l'établissement de Meskoutine, un audacieux lion qui, en plein jour, était venu attaquer leurs troupeaux. Je suis allé souvent puiser de l'eau à une source où, à certaines heures de la nuit, le lion venait s'abreuver. Je ne dissimulerai pas la vivacité de mon émotion lorsqu'un jour je l'aperçus près de la source, et non loin d'un douar.
— Le lion ! le lion ! m'écriai-je aussitôt, comme si j'eusse appelé à mon secours.
A ma voix, une jeune moukère sortit impétueusement de sa tante, un yatagan à la main. J'oubliai, ma terreur pour contempler la ravissante jeune fille arabe.
Elle était d'une belle stature; son corps, élancé comme le palmier, ployait sous le poids de l'or, de la soie, des bijoux dont elle était littéralement couverte. La transparence de son haïck en mousseline
laissait voir les boucles de sa chevelure noire, constellées de cercles et de grappes d'argent accrochés aux oreilles. Deux grands yeux de gazelle pleins de molles et suaves lumières éclairaient sa physionomie un peu sauvage; ses lèvres saillantes étaient vermillonnées de henné et parfumées de souak. Les tatouages de son front, distinction de sa tribu, figuraient un losange bleu; ceux qui enguirlandaient ses bras un bouquet de palmes. Son pied mignon, sur lequel retombait un lourd anneau d argent massif, chaussait une babouche du Maroc brodée de brillantes arabesques. Lorsque mes yeux se reportèrent de la moukère à la source, je ne vis plus le bon. Avaifril subi comme moi le charme, Tenchantement de la beauté enivrante de cette enfant, ou avaitril jugé dans sa sagesse léonine que deux personnes à dévorer eussent été un morceau de digestion trop difficile? Je ne sais; toujours est-il que je revins souvent près de la tente de LallaNéfiza, mais que je ne revis plus messire lion.
vu
Les prêtres arabes, les marabouts, domptent des lions, qu'ils promènent en laisse conune des caniches au milieu des villes et des tribus algériennes en invoquant la charité. Les Arabes, avides de choses merveilleuses, attribuent naïvement à la vertu religieuse, à la puissance mystique de leurs marabouts la docilité des lions ainsi domptés. Je fus témoin d'un fait semblable dans un marché tenu aux portes de la ville de Mascara. La foule s'écartait repectueusement à rapproche d un magnifique lion qui obéissait aux volontés d'un marabout. Les Arabes prétendaient que quelques versets du Eoran avaient suffi pour accomplir cette œuvre miraculeuse. Aussi le marabout, qui n'avait pour moyen d'existence, comme bon nombre d'individus de sa caste, que la charité musulmane, voyait-il tomber les boudjouds et les douros d ms le capuchon de son burnous.
Cependant les Arabes, tout crédules qu'ils pa-
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raissent être, surveillaient le moindre mouvement du lion et disaient prudemment le vide autour de sa majesté. L'animal s'avançait de notre cftté en soulevant lentement Tune après Tautre ses énormes pattes^ semblables à des madriers, traînant sa queue sur le sol en montrant aux badauds, qui reculaient deyant lui, une superbe encolure, un r&telier admirablement monté, un nez écrasé et un œil de colère et de mépris. Le marabout cherchait à Tapaiser en lui récitant des versets du Livre ayant trait aux animaux et le frappant sur Tos frontal d'un bâton d'olivier; mais rien n'y faisait. La sauvage physionomie du quadrupède s'animait de plus en plus. Il était évident que les curieux Timportunaient de leurs regards indiscrets et qu'il voulait s'en débarrasser d'une manière ou de l'autre.
Nous prévoyions une scène tragique, lorsqu^un terrible rugissement remua le sol et bouleversa le marché. Infidèles et croyants. Africains et Européens, disparurent aussitôt en se précipitant les uns sur les autres pour échapper plus vite. Nous iq^erçûmes alors à une portée de fusil du lion une centaine de chameaux qui beuglaient horriblement, sautaient de droite et de gauche et dansaient sur leurs quatre pattes d'une manière grotesque en cherchant à s'éloigner sans pouvoir y réussir. C'était une caravane arrivant du désert. Le lion avait senti le chameau, et le chameau le lion. Amis conune le loup et Tagneau, ils s'étaient immédiatement reconnus.
Cependant le marabout, qui avait été forcé de lâcher prise, sans perdre de temps et avec une pré-
sence d'esprit digne d'admiration, s'était jeté hardiment au-devant du lion pour lui barrer le passage. Sa pose d'athlète sembla en imposer à ranimai, qui s'arrêta dans son élan^ et dont il se rendit de nouveau maître absolu. Le marabout le frappa sur la tête, et cette fois sans réciter aucun verset du Koran. Son influence était manifeste. Lanimal grondait sourdement, mais sa colère s'éteignait comme un orage qui s'éloigne. Il se laissa entraîner par son maître, et la circulation du marché reprit son cours.
Les vtmseaux du désert y en proie à une violente émotion, remuaient constamment leurs tuberculeuses échines, tendaient leur long cou d'un air craintif et béat, et se retranchaient les uns derrière les autres Le chamelier eut toutes les peines du monde, en se pendant à leur cou, à les accroupir pour décharger sa cargaison de laines du désert que des juifs vinrent reconnaître et faire enlever. Pendant ce temps notre chamelier, assis sur la croupe de l'une de ses bêtes, avait tiré de sa djebira une pipe bourrée d'herbes aromatiques et s'était mis tranquillement à fumer.
Je me rappellerai toujours le caractère de simplicité, de noblesse, de quiétude religieuse de l'Arabe du désert. Un œil noir, bien ouvert, habitué à contempler les larges horizons du Sahara, à découvrir sur les sables la trace du passage des tribus nomades, illuminait comme un phare un angle facial aigu, un visage d ascète parcheminé par le soleil.
Deux morceaux de peau de bouc fixés par une ficelle à ses pieds, une chemise de laine {hahaya) usée, déchirée, dévorée par la poussière, sous la-
quelle se dessinait uii torse sec et nerveux, une calotte rouge recouverte d'un haïck serré sur la tête par une corde en poil de chameau, composaient tout son costume. Il n'y avait pas dans la foule une pareille expression de sauvage fierté. La face superbe du lion du marabout offrait seule de l'analogie avec la mâle physionomie du chamelier.
Nous ne nous lassâmes pas de scruter du regard ce sphinx du désert. Nous analysions sa vie^ nous nous incarnions en lui, nous aurions voulu le suivre dans les inmienses solitudes qu'il avait dù traverser pour apporter sa cargaison de laines à Maskara. Que de fatigues il avait subies^ que de dangers il avait courus y mais aussi quel spectacle il avait vul — Voici le désert, c'est-à-dire le silence et Tinfîni partout I Muets, le ciel et la terre semblent se confondre dans une incandescente étreinte. Une atmosphère de tièdes vapeurs fait le mirage et voile l'hor^^on. Au milieu des sables enflammés qui ondoient dans Tespace conune une mer aux ilôts d'or, la caravane indolente et confiante en Dieu suit le sillage tracé par les pilotes du Sahara. Un coup d'aile du terrible * vend du sud, du émmm, des pas indicateurs effacés par une trombe de sable suffisent pour égarer ou pour engloutir la caravane; n[iais en revanche qu'il est beau de lutter contre le désert et d'en triompher! Quelle indicible joie de voir saillir dans le vide la verte oasis où les lèvres desséchées se désaltéreront, de trouver le doux repos après la fatigue, les ombrages et les sources babillardes après la soif, les visages riants des femmes et des enfants après la solitude^ Tamour après les dangers de la mort !
Aiirait-il été possible à un Européen d'accompagner le chamelier qui venait du fond du Sahara, de Timimoum ou d'Ouargla, et s'était contenté chaque jour, durant trois mois de voyage, au milieu des plus grandes fatigues et de dangers sans nombre, d'un mince fllet d'eau à désaltérer à peine un oiseau et d une pincée de farine cuite au soleil, de la rhuina du voyageur arabe? Et pourtant dans ces misérables conditions, le nomade avait vécu parfaitement heureux. Libre de soucis et d'importunes pensées, il avait bondi dans les incommensurables espaces du Grand-Désert avec l'insouciance et l'agilité de l'autniche, de la gazelle et de l'antilope. Chaque force a son destin.
Le lion est lanimal débonnaire et magnanime par excellence. Il se livre^ tonabe dans tous les pioges^ ne craint rien^ ne doute de rien^ ne prévoit rien. Mais la panthère n'est ni aussi noble ni aussi courageuse^ ni aussi large dans ses allures; elle se laisse difficilement surprendre et surprend souvent; aussi est-elle plus rarement tuée^ car^ dans le règne animal, il est de règle que les natures nobles soient sacrifiées et soufirent la mort, la disette, souvent l'expulsion du foyer, de Tantre, du nid, et que « les natures félines et rusées échappent au danger M. Bombonnelle, d'Alger, en sait quelque chose, lui qui, moins favorisé que beaucoup de chasseurs de lion dont pas un coup de griffe n'a effleuré Tépiderme, a livré corps à corps une lutte avec la panthère qui Tavait terrassé sur le bord d'un abime, au fond duquel M. Bombonnelle, malgré de sérieuses
blessures, a pu, par une adroite et courageuse énergie, faire rouler sa terrible ennemie.
La panthère rampe plutôt qu'elle ne marche; toujours inquiète du danger, elle évite les pièges, se tapit dans un sûr repaire, dans une embuscade, et de là saute sur une proie en la surprenant par derrière. Les quelques Africains que la panthère a tués ont été ainsi saisis par les reins ou par la nuque. Il n'y a donc pas de comparaison à établir entre la chasse du lion et celle de la panthère. Aussi Ben- Amar, qui a tué une quarantaine de lions, nVt-il tué que seize panthères.
Averti par les Arabes qu'une panthère passait habituellement dans le sauvage ravin de la Medjerda^ Ben-Âmar explora les pentes abruptes de ce ravin couvert de chênes-liége, de cliênes-zend, de vignes vierges^ de roches embroussaillées^ et aperçut enfin une panthère qui se glissait par letroite ouverture d'une grotte presque inaccessible et en partie dissimulée sous des ronces. A peine entrée, la défiante panthère ressortit pour s'assurer sans doute qu'elle n'avait pas été suivie ou dépistée; cette inspection de corps-de-garde terminée, elle rentra.
Ben-Amar^ trop éloigné d'elle pour la tirer, certain d ailleurs qu'il la retrouverait, alla coucher sous une tente de la tribu qui lui avait désigné cette panthère, et le lendemain matin, dès Taube, il revint se poster en embuscade à portée de fusil du repaire de ranimai. Après quelques moments d'attente, la panthère montra sa téte hors de Tantre, scruta du regard à
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droite^ à gauche, et sortit enfin. Une balle vint à cet instant la frapper à la tête et la fit rouler au fond da ravin. Il remporta. Le lendemain Ben-Amar revint à la charge, monta la faction devant l'antre. . Deux panthereaux en sortirent. Ben-Âmar les tua. Une autre fois, le Négro, comme on appelle souvent le mulâtre Ben-Amar, battait d'épais fourrés dans lesquels il entre et se gliâse comme un chattigre, quand il entendit des cris de sanglier. 11 se dirigea vers Tendroit d'où partaient ces cris. Un râle lui apprit que le sanglier expirait sous Tétreinte d'un lion ou d'une panthère. £n effet, retenant son souffle et éteignant le bruit de ses pas, il vît bientôt une magnifique panthère léchant voluptueusement le sang de Tanimal qu'elle venait d'égorger. Ben-Amar, complètement caché au regard, fit du bruit en se remuant. La panthère, défiante, lâcha le sanglier, tourna, retourna sur elle-même, fouilla les broussailles d'un œil allumé par l'inquiétude, et jugea prudent de disparaître. Ben-Amar traîna le sanglier derrière un gros arbre, près d'une clairière où il voulait attirer la panthère, et attendit patienoment sa venue. Elle revint en prenant les mêmes précautions de prudence, tâta le terrain, huma le vent pour savohr si le danger qui l'avait fait fuir était encore à redouter, et se décida enfin à s'approcher du sanglier, objet de sa convoitise. Ben-Amar la tira; la balle lui traversa le cou. Le premier mouvement de la panthère fut de fuir; mais, se sentant blessée, elle rebroussa vers Ben-Amar et se posta menaçante en face de lui, sur une petite éminence qui le dominait.
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L'Arabe fait feu sur elle une seconde fois; cette fois,
la balle Tatteint au défaut de Tépaule et laboure ses flancs. Furieuse, la pantlière s'élance sur Ben-Amar, dont le fusîl était déchargé. Une lutte corps à corps s'engage (mtre Tliomme et la béte féroce; mais le vigoureux Négro fut assez heureux pour se dégager des étreintes de son ennemie, et pour lui asséner uii terrible coup de crosse qui abattit à ses pieds la panthère blessée et brisa son fusil : le canon lui resta entre les mains. Cet accident, que la bourse plate de Ben-Amar n'aurait peut-être pas pu réparer, fut largement compensé par la générosité du capitaine Fauvelle qui commandait la place de Souk-Arras en 1857, et qui a péri d'une chute de cheval. Le capitaine Fauvelle fit cadeau à Ben-Amar d un beau fusil à deux coups, et lui promit d'envoyer ses lionceaux et ses panthereaux, qui s'ébattaient dans une cour du bureau arabe de Souk-Arras, au Jardin des Plantes de Paris. Le cadeau et la promesse, qui ne put se réaliser par la mort accidentelle du commandant de place, rendirent fou de joie le valeureux Ben-Amar.
Il fit une autre chasse à la panthère du côté de rOued-Medjerda. Las, cette fois, d'entrer dans les fourrés^ de traquer les broussailles^ de suivre d'étroits et unpraticables sentiers que personne ne connaît que lui, dit -il; n'ayant rien dépisté malgré toutes ses recherches, ayant vainement appelé lions et panthères et jeté des pierres au milieu des broussailles, il résolut d'user de ruse. 11 acheta aux Arabes un mouton, le tua, en fit rôtir sur les lieux une moitié qu'il mangea avec un appétit de Gargantua, et glissa Tautre moitié dans une peau de chèvre qu'il suspendit au sommet de Tarbre le plus gros et le plus élevé du bois. II attendit toute la nuit sans avoir de nouvelles du lion ni de la panthère. De dépit et de fatigue il s'endormit. Quand il ouvrit les yeux, son mouton ne se balançait plus à la branche de Tarbre à laquelle il Tavait attaché. Un lion ou une panthère étaient venus et avaient enlevé le gibier en respectant Thomme, ce qui prouve une
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fois de plus que la béte féroce n'attaque rhomme
qu'avec répugnance. Ben-Amar trouva sur le tronc de Tarbre Tempreinte des griffes de la panthère et se mit aussitôt en chasse. De vingt pas en vingt pas^ il trouvait des bribes de son mouton. Guidé par ce nouveau fil d'Ariane^ il arriva près d'une grotte qui domine le cours de TOued-Zedra. Un monceau d'ossements^ composé de squelettes^ do détritus tranimaux, se trouvait à Tentrée de la grotte et formait un portique respectable. Le chasseur fit de ces ossements une chaise curule^ et appelant, en faisant claquer sa langue contre le palais, la panthère, qu'ail apercerait couchée et assoupie dans son antre, et qu'il n avait pas réveillée, tant sa marche avait été légère I Â son appel de langue^ la panthère leva la tête. Ben-Amar fit feu sur elle à bout portant et Tatteignit à Taine. Connue le chat, il est rare que la panthère reste sur le coup. Celleci fit un bond en dehors de sa caverne, cherchant son ennemi inconnu. Ben-Amar, abrité derrière un rocher, avait rechargé son fusil et Tattendait cle pied ferme. Las de l'attendre, il alla au devant d'elle et la trouva étendue sans souffle sur lé flanc du ravin. Ben-Amar la chargea sur. son dos d'Hercule et la porta au bureau arabe de SoukrArras, qui lui remit les quarante francs de prime.
Ahmed-Ben-Amar n'a pas toujours chassé seul.
A l'exemple de Jean-Jacques Rousseau, qui a fait un Ëmile, il a fonné un élève, un seul, qui marche dignement sur ses traces et qui le surpassera peutêtre, car il a un entrain diabolique, dans les chasses à la panthère principalement. Le kif-kif (semblable), c'est répithète avec laquelle Ben-Amar a caractérisé Begless-bel-Kassem-ben- Salai, a sa tente placée à côté do celle de Ben-Amar, dans la forêt d'Aïn- Sanour. Ils vivent en frères. Bel-Eassem est dévoué à Ben-Amar, comme les musulmans fanatiques rétaient autrefois au Vieux de la Montagne. Sur un signe de Ben-Amar, Bel-Kassem obéit, se jette dans un fourré en vrai porc-épic, et chasse le lion et la panthère à tous crins, sans réfléchir un instant au danger qu'il court.
Bel-Kassem, né dans une trihu voisine de Souk- Arras, est âgé de vingt-cinq ans. Il a une encolure de taureau et des épaules à porter TAtlas. Deux
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yeux vifs et pénétrants donnent de la vivacité à sa
physionomie. A 1 exemple de son kif-kif Ben-Amar, il vit de chasse et du rapport d'une petite concession qu'il cultive à Aïn-Sanour; mais, moins heureux que Ben-Âmar, possesseur aujourd'hui de deux fenunes^ d'un bourricault et d'un fusil à piston^ il se sert d'un mauvais fusil arabe, et n'a pas encore acquis la somme nécessaire à Tachât d'une houri de Mahomet. Ses haillons de laine, déchirés aux cailloux et aux ronces de la montagne, indiquent suffisamment son état de pauvreté. On lui a fait cadeau, pour sa chasse de nuit, d'une capote militaire.
Le pauvre Bel-Kassem faillit laisser sa peau dans • sa première chasse, qui eut lieu en compagnie de son maître et kif-kif Ahmed-Ben- Amar, sur la frontière de Tunis, à Aïn-Taoura, à huit lieues du Keif, contrée fertile en lions, panthères, chats-tigres, sangliers, antilopes et cerfs noirs. Les tribus arabes avaient demandé Ben-Amar pour avoir raison de la terrible lionne d'Aïn-Taoura, qui décimait leurs troupeaux.
Pendant deux jours et deux nuits, Ben-Amar et son kif-kif Bel-Kassem explorèrent les ravins et battirent sans fruit les broussailles d' Aïn-Taoura, et pourtant Bel-Kassem est un enragé traqueur. Ben- Amar, à bout d'expédients, rencontrant un ti^oupeau de chèvres, ordonna à Bel-Kassem de leur mordre les oreilles jusqu au sang pour attirer la lionne, ce que fit sans succès le docile Bel-Kassem. Enfin, au crépuscule, au moment où ils désespéraient de découvrir les traces de l'ennemie, ils aperçurent dans le
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lointain la lionne si redoutée des Arabes, qui descendait rapidement un ravin et se dirigeait^ selon toute probabilité^ vers son repaire. Le jeune et ardent Bel-Kassem, que son maître suit, s'élance à la poursuite de la lionne. Nos chasseurs découvrirent la lionne et deux lionceaux blottis dans une épaisse broussaille. Le trop vif Bel-Kassem fait feu tout de suite sur la lionne, qui, blessée, s'échappe. Ben-Amar cherche à Tarréter en lui tirant un second coup de feu, qu'elle essuie et qui ne Tarréte pas, malgré une nouvelle et sérieuse blessure. La nuit étant venue, les chasseurs se retirèrent dans un douar voisin, et prièrent le cheik de ce douar de commander à tous les Arabes de battre avec eux la contrée le lendemain, pour retrouver la lionne, ce qui fui accordé. A la première heure du jour, la tribu entière se mit en campagne et traqua tous les buissons, toutes les broussailles, qui avec les pieds, qui avec les matracks, en criant conune des forcenés. Hais le plus ardent de cette meute de traqueurs était sans contredit Bel-Kassem. Alléché par la lutte de la veille, îl roulait comme un ouragan dans le bois, à travers les broussailles, les fourrés, tombant, se relevant, et appelant conimie un beau diable la lionne en combat singulier. Enfin, il l'aperçoit à dix pas de lui dans un sentier ; il la tire rapidement, la blesse de nouveau. Mais la lionne d'Aïn-Taoura, fatiguée de servir de cible à Bel-Kassem, de recevoir les projectiles de l'apprenti chasseur, se jette sur lui, le renverse, lui plante bel et bien ses griiïes (Bel-Kassem prétend en avoir senti six I) dans les reins, et poursuit
son chemin aussi vite que ses blessures et le sang qu'elle perdait en abondance le lui permettaient. Le kif-kif Bel-Kassem, tout blessé qu'il est^ se relève plus furieux que la lionne^ recharge son fusil et poursuit sans trêve ni merci son ennemie qui, stimulée par ses blessures, brise tout sur son passage, en jetant d'horribles rugissements aux échos, qui les répètent et les prolongent. Épuisée par la perte de son sang, la lionne d'Â!n-Taoura, forcée, s'arrête devant dlnextricables broussailles, qu'elle n'a plus la force de û^chir. Llngénieux Bel-Kassem, qui n'était pas lenté de renouveler une lutte corps à corps, grimpe, agile comme un écureuil, sur un arbre, et de cette position achève, d'un dernier coup de fusil, la lionne. 11 partagea généreusement et sans contestation le fruit de cette chasse avec son kif-kif Ben-Amar, qui loucha, comme lui, vingt francs du bureau arabe de Souk-Arras, en livrant le beau corps de la lionne d'Aïn-Taoura.
Chaque semaine nos deux héros chassaient dans la forêt des Beni-Salat et en rapportaient quelque trophée. Se trouvant, par une nuit noire, dans la montagne du Bois-Brûlé^ — c'est ainsi que les Arabes nomment des portions de terrains embroussaillés et couverts d'arbustes rabougris qu'ils incendient pour faire leur combustible^ — les deux chasseurs, convaincus qu'il n'y avait rien à espérer par le temps noir et le ciel veuf de toute étoile, s'endormirent du sommeil du juste. Ben-Amar fut réveillé par le bruit d'un animal dans une broussaille, à dix mètres de lui. Il crut que ce remue*ménage était produit par un mulet de la tribu voisine, ne s'en inquiéta pas plus et reprit son sommeil interrompu. Il est de nouveau réveillé par un bruit plus fort; Bel-Kassem sort précipitamment de ses heureux rêves de chasse, et nos deux dormeurs, courageux comme Turenne qui reposait sur l'affût d'un canon, voient confusé-
ment la forme d'un animal qui se meut dans la pénombre de la nuit^ et qui se dirige vers eux. Ben- Âmar s arme de son fusil et frappe une lionne, qui tombe en rugissant. Sans se donner la peine de vérifier si cette lionne est tuée ou blessée, nos téméraires chasseurs se recouchent et redorment. Mais leur sonuneil est encore interrompu par la bruyante respiration du lion^. Cette fois, il était temps de se réveiller : un lion colosse, paré d'une noagnifîque crinière touchant li terre, soufflait bruyamment à quatre pas de Ben-Amar, qui lui rendit souille pour souffle, coup d'œil pour coup d'œil, et dent pour dent. Ben-Amar tire; par malheur, la pierre de son fusil se brise; le coup rate. Irrité par le bruit et rétincelle, le lion bondit sur Ben-Amar et Bel- Kassem, qui, se croyant perdus, s'étaient enveloppés dans leurs burnous pour mourir dignement, leur donne à chacun un coup de patte qui enlève à Bel- Kassem une partie de la peau du crâne, revient à la lionne, qu'il flaire, qu'il lèche, qu'il caresse, qu'il s'efforce inutilement de ranimer et de £aire marcher, et disparait enfin, à la grande satisfaction des deux témoins de cette étrange scène, en déplorant le trépas de la lionne par d'effroyables rugissements jetés aux échos de la sonore forêt. Ben-Amar et Bel-Kassem étaient sauvés, grâce à Tobscurité de la nuit, grâce surtout aux nobles habitudes du lion, qui s'acharne rarement sur son ennemi, se contentant de le frapper, de le souffleter d'un coup de sa queue ou de ses terribles griffes. Il est vrai que ces coups-là équivalent souvent à. la mort.
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Les Arabes signalèrent à Ben-Amar et à Bel-Kassem
le passage d'un lion dans la forêt de Fedj-Makta. La nuit venue^ les deux kif-kifs se placèrent des deux côtés du sentier de passage de Tanimal. En effets ils voient un lion qui va s'abreuver dans le ravin de la source ; ils ne tirent pas^ car un autre lion le suit à quelques mètres de distance. Les chasseurs attendaient^ au retour^ ces altérés, pour les saluer d'une balle. Dès que la tête du premier lion se montre, le fougueux Bel-Kassem l'ajuste ; le coup part et atteint ranimai au ventre ; il s'abattit et se traîna vers les fourrés en montrant ses intestins sortis; le second lion, à cette attaque, avait fait quelques tours dans le sentier et s'était approché de Ben-Amar, qui le foudroya presque à bout pourtant. Le lendemain, les kif-kifs se mirent en devoir de rechercher le premier lion blessé par Bel-Kassem. Ils le trouvèrent gisant, agonisant au fond d'un ravin, entouré d'une vingtaine de chacals, lâches héritiers qui convoitaient son cadavre, et attendaient le dernier soupir du noble animal pour le dépecer. Ils lui tirèrent cinq coups de feu. Le dernier lui brisa les reins. Il bondit pourtant encore, et retomba en rendant Tàme.
Une autre nuit, le Négro et son kif-kif s'étaient
embusqués entre l'Oued-Sanour et l'Oued-Cham, au centre d'un cirque naturel formé par des roches. Ben-Amar et Bel-Kassem s'étaient placés dos à dos, comme deux plaideurs renvoyés après jugement, de façon à ne pas être surpris et à pouvoir inspecter de tous côtés par le regard. Dans cette position, ils
attendaient le lion; mais ce fut la panthère qui' marcha dans Tomhre des rochers^ la rusée commère^ sans bruit et sans miaulement. Pourtant Tœil de
lynx de Bel-Kassem découvrit son manège. Il visa la panthère en la prenant par Tépaule droite qu'elle lui présentait, et la frappa d'un coup fortement chargé à deux balles, qui atteignirent le cœur. En recevant les projectiles, la panthère fit un bond sur elle-même pour ne plus se relever, mais en montrant encore dans son impuissante rage une brillante rangée de dents aiguisées à son vainqueur. Ben-Amar félicita vivement son élève de son adroite équipée.
La veille, au même endroit, un spahi avait tué un lion qui avait dévoré une trentaine de bœufs enlevés à des douars, en l'attirant dans un silo couvert de fascines, sur lequel il avait placé comme appât une chèvre. Nous Tavons dit, le lion se laisse prendre à tous les pièges, aussi est-il plus souvent assassiné que chassé.
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Les nègres se prosternent encore très-sérîensement devant
ridole de marbre et de chair, devaiu le bœuf et ic reptile.
Bel-Kassem eut une belle série d'accidents de chasse ; mais ces accidents^ qui auraient découragé un disciple de saint Hubert moins décidé que Tardent Bel-Kassem^ ne firent que lui donner goût à Taventure. Il s'émancipa de son kif-kif jusqu'à chasser seul.
Des Arabes dénoncèrent à Bel-Kassem un lion dans un bois des Beni-Salat, où Tobstiné et novice chasseur se tint trois jours et trois nuits à Taffùt. Le quatrième jour, au crépuscule, étant rompu de fatigue, il se fit un moelleux lit dans le feuillage d'un chéne-liége^ s'y nicha et attendit. Bientôt, la bruyante respiration d'un lion se fit entendre ; il le vit passer hors de portée. Ne voulant pas se déranger de son lit de repos, Bel-Kassem laissa passer tranquillement le lion et se rendormit en ronflant conune un pandour. Mais il s'éveilla de nouveau au souffle brûlant d'une
lialeine sur son visage ; il leva la tête et se trouva nez à nez avec une panthère^ qui était venue le flairer. Effrayée de son mouvement, la panthère descendit de Tarbre; mais TÂrabe Tavait déjà ajustée : il rétendit au pied de Farbre. Il toucha quarante francs en rapportant sa proie au bureau arabe, qui, en outre, lui fit cadeau d'un bon fusil de munition.
Bel-Kassem, qui a tué un lion et trois panthères, conunence seulement soii odyssée de tueur de bétes féroces. Il aspire à marcher sur les traces de son kifkif Âhmed-bea-Amar, et il est probable qu il le remplacera, d'autant plus que le Ben-Amar d'aujourd'hui n'est plus le Ben-Amar d'autrefois. Depuis qu'il a pris fenune et qu'il désire la croix d'honneur, il semble avoir perdu sa chevelure de Samson, son énergie de lion. — Mortol Mortol.... murmure Bel- Kassem, dans cette langue sabir, qui se parle en Algérie, composée d'espagnol, de français, d'italien, d'arabe, langue vraiment babélique. — Moi mirar, moi tocar, morto ! — Traduction libre : Je l'ai vu, je l'ai tiré, je l'ai tué I — C'est du César tout pur.
Ahmed-Ben -Amar n'a pas eu d'autre élève que Begless-bel-Kassem-ben-Salat. Il a presque toujours refusé la compagnie d'Européens qui lui demandaient de le suivre dans ses chasses, ou lorsqu'il était forcé d'y consentir, il ne les conduisait pas sur le passage du lion. Un jour, cédant aux instances réitérées d'un officier, il consentit à se laisser suivre par lui. La nuit, il le posta sur un point de la forêt, derrière un épais fourré et lui dit d'attendre là, 'sans broncher d'une semelle, le passage du lion, tandis qu'il irait
Quand les nègres résistent, les Bédouins du désert les tuent sans pitié.
lui-même le guetter à trente pas plus loin. L'officier
promit de tenir bon, et tint bon, en effet, pendant une heure de silence dans la forêt. Mais, ayant entendu les rugissements du lion qui se rapprochaient de plus en plus de lui, Tofficier appela à son secours Ben-Âmar^ qui ne vint pas. Le lion, terrible à en juger par son rugissement, se rapprochait toujours. Un tremblement nerveux s'empara de rinexpérimenté chasseur de bêtes féroces; une sueur abondante coula sur son visage, et il tomba en syncope entre les bras du lion, car le Uon n'était autre que Ben-Amar lui même, qui avait contrefait le rugissement léonin pour donner une legon à Tofficier et lui ôter Tenvie de raccompagner, de Timportuner dans ses chasses, — ce qui prouve que Ton peut être très-brave sur le champ de bataille et très-&ible devant le Uon.
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Mohammed-ben-Amar et son kif-kiiP sont des exceptions pai'mi les. indigènes ; en général, les Arabes ne sont pas chasseurs de lions. Aujourd'hui^ ils sont plus hardis, parce que les colons leur ont appris qu'on pouvait lutter sans trop de danger contre le roi des forêts. Avant la conquête, les Arabes se contentaient de tendre des pièges au lion en creusant très-profondément une fosse qulls recouvraient de branchages; dès que le lion était tombé dans Tabîme, les Arabes accouraient et le lapidaient au fond de la fosse malgré les terribles bonds et les rugissements de Taninial pris au piège.
Quant aux nègres de l'Afrique, soit qu'ils voient dans ranimai un frère inférieur, soit que ce sphinx les effraie, ils ne sont pas chasseurs. Dans la Guinée et le Soudan, ils se prosternent encore très-sérieusement devant l'idole de marbre et de chair, devant le bœuf et le reptile; dans d autres contrées de
l'Afrique, de jeunes négresses célèbrent les fêtes en dansant devant un énorme serpent encagé, qui^ pour couronner la réjouissance, est lâché sur la foule. Du côté du cap de fionne-£spérance et de Tombouctou, les bédoins du Sahara^ les redoutables tribus des Touareggs, chassent les nègres comme des bêtes fauves^ les attirent loin de leurs cases en leur jetant quelque amulette, quelque coquillage, les enlèvent et les vendent à des pirates qui font la traite des noirs^ et dont les caravanes sillonnent le sud de l'Afrique; quand les nègres résistent, les bédouins du désert les tuent sans pitié.
De tous les points cardinaux de TEurope, on ^ vient maintenant cliasser la béte fauve en Afrique. | En 1856, dans la province d'Oran, quelques Anglais i se proposèrent de signifier son congé définitif à un , lion dont les rugissements ébranlaient chaque nuit I les échos des monts d'Oued-el -Hammam; ils se ren- ' dirent à Tendroit indiqué par les Arabes^ et ne craignirent pas de s'embusquer dans Tantre même du lion. Bientôt nos Anglais virent deux prunelles j briller dans la nuit. Le féroce animal s'avançait vers ! eux en descendant à pas mesurés le mamelon; lorsqu'il fut à une petite distance des chasseurs, Fun d'eux tira sur le lion deux coups de fusil si bien ajustés, qu'on entendit presque aussitôt la chute (Win corps retentir dans le ravin. L'énorme bête était tombée foudroyée. «
Les chasseurs n'ont pas toujours la chance de
trouver le lion. J entends encore les imprécations d'un Parisien qui^ en 1858^ resta un mois en forât sans avoir pu rencontrer le lion ; et précisément, la yeille du jour où il partit de Bone pour la France, un magnifique lion, franchissant le mur d'enceinte, était entré dans la ville ; peu s'en fallut qu'il ne montât dans la chambre du chasseur déçu pour lui attester 1 existence du roi des forêts; du moins, de sa demeure, il put entendre ses rugissements. Le Parisien n'a pas assez de constance pour les chasses africaines, qui exigent quelquefois trois semaines, c'est-à-dire une vingtaine de nuits passées à la belle étoile, avant que se découvre la piste d'une bête féroce. Anglais, Russes et Allemands, se font mieux a ce jeu de patience.
En i858, une altesse d'Allemagne, quelque peu en disgrâce à la com^ de son père, s'était installée dans
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une mauvaise auberge, à Jemmapes, d'où chaque nuit elle partait i la recherche du lion. Son altesse tua quatre rois des forêts. Cette même année, le major russe K*^, qui avait reçu deux blessures en Crimée, et à qui un climat plus chaud que cehii de la Russie avait été recommandé par la Faculté, chassa obstinément le lion, et ne rencontra jamais que la panthère; cependant il passait toutes ses nuits dans les ravins des forêts ou dans les huttes de charbonniers. Le major russe se trouvait au milieu de la forêt des Beni-Salat, près de Souk-Ârras, lorsque des Arabes vinrent lui signaler le passage d'une panthère qui avait décimé leurs troupeaux.
Le major, se faisant accompagner d'un Arabe et précéder d'une vache qui devait tenter la panthère et la fisdre sortir de son fourré ou de son repaire, alla aussitôt au-devant de Tennemi, armé de son magnifique fusil Devismes, dont le canon droit était charge d'une balle explosible et Tautre canon d'une balle à pointe d'acier.
Nous n'avons pas besoin de dire ce qu'est la balle \ à pointe d acier; le mot désigne suffisamment le , danger de ce projectile et indique sa fadUté à pénétrer dans les chairs les plus opulentes ou à briser les os les plus durs. Mais la balle dite explosible, inventée par Devismes est un congé en règle donné à toutes les bêtes féroces de T Algérie, qui, spéculant sur la terreur de leurs griffes et de leurs respectables râteliers, pourraient effrayer les colons nouveaux. C'est un projectile creux et conique, dans lequel le chasseur adapte une capsule, où il glisse à sa volonté dix ou
quinze grammes de poudre, et qui, comme une bombe, fait explosion en frappant l'animal. Dès que le chasseur a tiré, une seconde explosion plus sourde se fait entendre : c'est la balle, qui, entrée dans les chairs, asphyxie et foudroie Tennemi.
On n'avait encore rien imaginé de plus terrible, de plus exterminateur : mie bombe projetée par un fusil.
Ainsi armé, le major cheminait en observateur dans Tune des montagnes boisées des Beni-Salat^ quand il vit, à trente pas de lui, la vache émissaire . saisie au cou et presque couverte par une énorme ^ panthère qui, d'un fourré, s'était élancée, rapide' comme la poudre, sur sa proie. Aussi rapide qu'elle, ' le major russe ajuste : le coup atteint la bête fauve au défaut de Fépaule; la balle pénètre dans les intestins, produit une explosion sourde, asphyxiant et foudroyant la panthère, qui tombe aux pieds de la pauvre vache offerte en holocauste aux màues de saint Hubert.
Le major n'a pas fait ses premières armes de chassemr de bêtes féroces en Algérie. Il a chassé Tours de Russie, qu'il ne faut pas confondre avec Tours des Pyrénées, aimant passionnément les jeunes filles et recevant des coups de houlette des bergers. L'ours
Le féroce animal s'avançait vers eux. (P. G2.)
de Russie^ soit de jour^ soit de nuit^ pousse droit au chasseur dès qu'il Taperçoit, et lui livre un duel à
mort.
Dans une des premières chasses de M. K*^, les tra-
queurs avaient rabattu Tours de son côté. Le temps était sombre et pluvieux. M. K*^* tira inutilement les deux gâchettes de son fusil, dont la pluie avait détérioré les amorces, sur un ours énorme qui poussait vers lui une charge furieuse ^ et il aurait été perdu s'il n avait eu la présence d'esprit de s'abriter derrière un gros arbre^ en jetant son inutile fusil et en tirant son couteau de chasse. L'implacable ours continua sa charge^ se leva sur ses pattes de derrière^ et embrassa des pattes de devant Tarbre et le chasseur; mais, à ce moment, M. K*** lui plongea jusqu a la garde son couteau de chasse dans la gorge, et roula à terre en même temps que son terrible adversaire; car ses forces, surexitées par le danger, étaient épuisées et se détendirent.
Les autres chasseurs trouvèrent M. K*** inanimé, près du cadavre de Tours; ils le crurent mort; il n'était qu évanoui. On voit que la chasse à Tours de Russie présente un danger aussi sérieux que la chasse aux lions et aux panthères d'Afrique.
Hien n'est agréable, en Algérie, comme la chasse au sanglier. Une caravane d'une vingtaine de personnes s'organise; on emporte une tente, des piquets, des vivres pour deux jours, d'abondants liquides, une inaltérable gaité, et Ton ])at toute une contrée en lançant les petits chiens gris-noirs si terribles au sanglier. LfCs plus hardis chasseurs de la caravane se
dévouent au plaisir commun; ils font Toffice de traqueurs, ils entrent dans tous les fourrés^ ils battent tous les buissons; alors vous entendez une fusillade nourrie sur les sangliers noirs, qui sortent par bandes, mères-laies, solitaires et marcassins, de leur bouge; ils courent plus vite que des lapins; ils grimpent les mamelons avec une étonnante rapidité; mais au sommet, ils tombent dans la ligne dos chasseurs postés qui les entourent d'un cercle de feu.
Le soir venu, les chasseurs relèyent les cadavres, les vident immédiatement, les accroclienl aux branches d'un caroubier ou d'un olivier, puis ils se retirent sous la vaste tente où se vident les brocs en narguant les exploits cynégétiques, où se racontent les histoires algériennes les plus désopilantes.
Souvent les chasses au sanglier se transforment — excellente surprise I — en chasses au Kon et à la panthère. Les traqueurs, qui courent un danger réel, — habituellement ce sont des Arabes, — font parfois sortir des fourrés un lion ou une panthère. Alors, ce n'est plus une chasse, c'est un combat terrible entre la bête débusquée et les chasseurs de sangliers. Comme aux courses de taureaux, il y a quelques éventrements; mais le plaisir n'est jamais si vif qu'en touchant au danger et à la douleur.