DEUXIÈME PARTIE
LE
ROIHAN CORIIQUE DE L'ALGÉRIE
Le l'^^mars 1851, quatre Parisiens se trouvaient réunis dans la chambre d'un hôtel garni du quartier latin, où ils discutaient chaudement les moyens d'assurer leiîr existence problématique. Celui qui était assis sur le lit parlait avec volubilité en secouant sa blonde chevelure. Il se nonmiait Charles Fromentin. C'était un étudiant en droit de huitième année et un poète inédit. Il avait confié au papier une kyrielle d'odes, de ballades, de sonnets, qui étaient discrètement restés en portefeuille. En face de lui, à califourchon sur une chaise, -se tenait Eugène MarciUac, peintre gascon, qui n'avait jamais pu obtenir un tableau de conmiande. Son torse, vigoureusement accusé^ contrastait avec la complexion blonde et délicate du poète. Près de la cheminée était modestement assis sur un escabeau Pierre Balard, ancien professeur de philosophie d'un collège de province. Son teint pàle, son crâne diauve, son firent sillonné de rides pré-
coces, attestaient de grandes étndes on de grandes misères. U gardait une humble attitude^ que semblaient justifier ses bottes éculées et ses vêtements plus qu'usés. Le quatrième héros de cotte histoire, Théodore Aldenis, ex-violon de la Porte-Saint-Martin, se promenait de long en large, dans la cliaml)re, avec des mouvements fébriles de colère, qui divertissaient fort ses amis. Il s'emportait, il déclamait, il gesticulait comme un comédien. Aldenis avait contracté les habitudes théâtrales en accompagnant sur son violon les entrées et les sorties de M. Frédérik Lemaitre à la Porte-Saint-Martin .
Maintenant que nous avons regardé, écoutons.
— Messieurs, disait avec emphase Théodore Aldenis, vous connaissez Tordre du jour de notre réunion : il s agit de sortir de la citadelle où la misère nous assiège. Qu'allons-nous &ire? Moi, je suis par&itement décidé à tenter Taventure. J'ai perdu Tespoir de retrouver une position conmie celle que j'occupais à la Porte-Saint-Martin, et qu'un rendez-vous d'amour à rheure du spectacle m'a fait perdre.
— Je n'ai rien non plus à attendre de la civihsation, interrompit Charles Fromentin. Tous ces affreux Philistins de libraires m'ont refusé ma Tour de Babel.
— Tu parlais peut-être toutes les langues là-dedans, ricana le Gascon. Mais, ajouta-trii comme correctif, le talent n'assure pas le succès, puisque les marchands de tableaux ne vendent pas mes œuvres.
— Décidément, le public n'entend plus rien au beau, railla Fromentin à son tour.
— Et que pense de tout cela maitre Platon? de-
El le philosophe Pierre Balaril, soudainement métamorphose en arabe, suivit la négresse au ravin des Lauriers-Roses. (P. i 19.)
manda Aldenis en frappant sur Tépaule de Pierre Balard.
— Il serait peut-être sage, hasarda timidement le philosophe Pierre Balard> de se contenter de son sort, de son rayon de soleil, de son modeste nid, de vivre enfin dans une salutaire médiocrité, — aureamediocritas, — dit Horace. Vous le savez, mes amis, j'ai accepté la vie avec ses ombres et ses tristesses. Ma place de pion dans la pension Desmoineaux, qui me rapporte huit francs par mois et le dîner, suffit à mon existence n[iatérielle.
— Nousnenoussépareronspasde toi, Pierre! s'écria Marcillac. Ta solide raison nous est indispensable pour servir de frein, de contre-poids à notre légèreté. Voyons^ promets-nous d'accompagner nos nouvelles destinées!
— Mon Dieu! mes amis, répondit Pierre Balard, je ne veux pas vous contrarier, et je sacrifierais de grand cœur ma place, si ma personne pouvait vous être de quelque utilité.
— Bravo I dit Marcillac. Dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, jurons, mes amis, de rester toujours unis.
— Oui! oui! nous le jurons! disent en chœur les . artistes.
— Mais abordons le vif de la question, reprit Mardllac, qu'allons-nous faire?
— Si nous inventions une machine quelconque?
hasarda Fromentin.
— Bah I répliqua Marcillac, nous ne trouverions jamais un «capitaliste qui voulût avancer les fonds df) 1 entreprise. A un autre.
— Si nous montrions une femme géante daus le^s^ foires et les marchés. Si nous fondions un bureau de mariage, ou un office général d'annonces, ou un remplacement militaire? Qui nous empêcherait aussi d'essayer du magnétisme^ du somnambulisme^ des jeux de bonne aventure, d'homœopathie, de la découverte de nouvelles planètes^ du théâtre de province? I
Ces motions ridicules d'Âldenis furent couvertes! de huées par ses camarades.
— Alors, Messieurs, reprit-il dépité, il ne nous reste plus qu'à déclarer la guerre au genre humain, . à nous faire pirates ou contrebandiers.
— n ne suifit pas de déclarer la guerre, dit judicieusemcnt Pierre Balard, il faut vaincre.
— Moi, dit Marciilac, j'opine sérieusement pour que nous mettions le soleil en actions. Nous trouverions des actionnaires I
— Pourquoi pas la lune et les étoiles, la terre et la mer, persifla Aldenis
— A propos, si nous voyagions, dit Pierre Balard. L'homme est un être merveilleusement ondoyant et divers; il vit partout où il y a terre et ciell
— Oh I quelle idée 1 s'écria Marciilac. Le voyage I vive le voyage ! Malheureux dans un pays, heureux dans Pautre I Mais vers quel point de la terre dirigeons-nous nos destinées! A POrient ou à TOccident, au Nord ou au Midi ? En Chine, aux Grandes- Indes, en Russie, en Californie, en Australie? Le monde est vaste. Choisissons.
— Je préférerais une colonie française, P Algérie, par exemple, dit Pierre Balard.
— Va pour FAlgérie! s'écria Fromentin. Secouons la poudre de nos souliers sur la France^ ingrate patrie qui nous a méconnus. L'Afrique me sourit; TAfrique^ pays des lions, des panthères, des gazelles, des aigles, des aimées, de toutes les créatures nobles, gracieuses et terribles. Ohl les femmes du désert!... élancées conmie le palmier, ardentes comme lo soleil de leur tropique, dangereuses comme le simoun. Aimer une de ces lënameslà, et mourir!....
— Pourtant, si je ne laisse pas mon cadavre au désert, j'en rapporterai un roman en dix volumes.
— Ton lyrisme, Guzman, ne connaît pas d'obstacle, dit Aldenis. Qui paiera les frais du voyage ?
Un moment solennel de silence se fit.
— J'ai la clef, reprit Fromentin. Nous aurons notre passage gratuit en Algérie; ainsi, préparons nos paquets!
A la suite de cette grave décision, le peintre, le poète et le musicien se cotisèrent pour dîner dans un modeste restaurant d'étudiants de la rue de la Harpe, laissant à regret s'acheminer vers BatignoUes Pierre Balard, qui avait voulu profiter jusqu au dernier jour du repas de sa pension.
Une semaine jour pour jour après leur délibération^ les quatre amis dûment munis de passe-ports, arrivaient à Marseille et s embarquaient sur la frégate VAjax, qui devait les conduire francs de port en Algérie.
En attendant Tordre du départ, ils devisaient de leurs nouvelles destinées, de la fortune qui sans nul
doute allait les accueillir au rivage d'Afrique, de j
mille et un rêves, de mille et un projets fantasti- , ques. Oh I jeunesse^ tes horizons sont toujours éclairés par cette éblouissante fée qu'on nomme FEspérancel
Pendant le voyage, Fromentin se complaisait à |
réciter ses pièces de vers inédites aux matelots. Aldenis écoutait les harmonies mystiques que roulaient avec une admirable mesure les vagues de la Méditerranée. Pierre Balard restait en contemplatioB devant les horizons infinis de la mer.
Quant à Marciilac, il cherchait des sujets de tableaux dans les plus petites évolutions de ce spectacle grandiose et nouveau pour lui.
La traversée se fit heureusement. Deux jours après sa sortie du port de Marseille, YAjax entrait dans le port d'Oran, Le classique Pierre Balard, en posant le pied sur le rivage, s'écria conmie César ; — Terre d'Afrique, je te liens î
Les artistes repoussèrent les offres intéressées de commissionnaires juifs, arabes, espagnols, cliargèreni eux-mêmes leurs bagages sur leurs épaules et s'inquiétèrent de trouver un logement en rapport avec leur modeste bourse. Mais ils ne purent résoudre ce problème; les chambres qu'ils visitaient leur étaieni offertes à des prix exorbitants. Ce que voyant. Tingénieux Marcillac proposa à ses camarades de logei
sous la tente, à la manière arabe. Les artistes sillon-
nèrent en tous sens le village nègre, situé à la port^ d'Oran, marchandant les tentes, les gourbis, le|
huttes en pisé des indigènes; enfin ils se décidèren
Liyiiizeci by ^le
à payer quinze francs la hutte d'un nègre où ils campèrent et se reposèrent tant bien que mal^ au milieu de nombreux insectes, des fatigues du voyage, jusqu'au lendemain matin.
Mais de sérieuses déceptions attendaient les aventuriers à leur réveil. Comptant sur la Providence, ils avaient emporté plus de lettres de recommandation que de billets de banque. Ils apprirent, à leurs dépens, qu'il ne faut jamais juger d'un pays sur des récits de voyage. Les personnes auxquelles ils étaient adressés leur firent un triste tableau de Tavenir qui les attendait en Algérie.
— Est-ce possible? leur disait-on; vous avez eu la naiveté de prendre TAlgérie pour une Californie ou pour une Australie ; mais rien n'est si rare, si introuvable que For ici. Ne songez donc plusà vous enrichir, mais à vivre modiquement. Bien heureux si vous y parvenez, car vous n'êtes ni agriculteurs, ni marchands, ni préteurs à la petite senoaine. Il y a en Algérie une foule de parasites, d'aventuriers, qui cherchent leur existence, s'ingénient à trouver un moyen de faire face à la mauvaise fortune, et avec de la hardiesse, du courage, une aptitude universelle, ne parviennent pas à la vaincre. En tout état de choses, ce n'est pas à Oran que vous trouveriez votre nid; il faudrait choisir une ville moins exploitée. TIemcen ou Maskara, par exemple.
A la suite de cette explication , les quatre artistes
s'entre-regardèrent d'un air penaud, conmie si un
dentiste malhabile leur eût arraché à chacun une
bonne dent. Ils restèrent quelques instants muets et
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immobiles, frappés de stupeur. Marcillac retrouva le premier la parole.
— Gk)mment^ s'écria-t-il , vous êtes transportés dans le pays des aimées^ des odalisques^ des lions, des djennouns, dans la contrée des mirages, des rêves, du hachich, et vous prenez cette pose d'ibis, et vous faites cette grimace piteuse? Soyons honmies, mille dious !
— La vie est un tric-trac dont nous sommes les ridicules pions, débita sentencieusement Pierre Balard.
— Votre scepticisme s'arrange de tout, dit Al-
denis.
— Hé, répliqua le philosophe, ne vaut-il pas mieux
rire comme Rabelais, que pleurer comme Pascal? Pourquoi nous attrister de notre séjour en Afrique, puisque nous devons y rester quand même. Groyezvous que tous les pays, comme toutes les femmes, n'ont pas leurs grâces, leurs sourires et leur beauté, en dépit de ce qu'on Aient de nous dire sur TAlgérie? Le bien est toujours à côté du mal.
— Ah I ah I messieurs , ricana Fromentin , Pierre est un sectaire de la doctrine de compensation . Il pense qu'un malheureux touche à la suprême félicité parce quïl n a plus de motifs de craindre les vicissitudes du sort. £n un mot, la logique de cette école conclut que tuer un homme , c'est lui rendre service, car on le guérit radicalement de toutes les maladies; système médical et humanitaire fort en usage, comme vous savez.
— Trêve de mauvaises plaisanteries, dit Marcillac.
Ne nous laissons pas gagner par le découragement. Décidons quelque chose : allons aux frontières du Maroc ou dans la cité d'Âbd-el-Kader^ à Tlemcen ou à Maskara, comme on nous Ta conseillé.
L'assemblée était fort indécise; on tira les deux villes au sort. Maskara sortit triomphalement du chapeau. Aussitôt les paquets furent faits; la hutte achetée la veille fut vendue ; avec le produit de la vente, les voyageurs firent Templette d'un 4non sui' le dos duquel ils chargèrent leurs bagages : après quoi ils se mirent en route vers la terre promise.
Cependant la première expérience de F Algérie avait considérablement refroidi l'enthousiasme des* artistes. En vain le philosophe cherchait à rasséréner Tesprit de ses compagnons par un véritable flux de sentences stoïques; en vain le poète lançait au hasard ses paradoxes les plus spirituels; en vain le musicien fredonnait ses thèmes favoris, et le peintre s'extasiait à chaque instant devant les chauds horizons ou les pittoresques chaînes de montagnes; quoiqu'elle s'ingéniât à masquer ses secrets sentiments, la troupe nomade n'était pas gaie.
Un regrettable incident vint encore ajouter à la tristesse des artistes : à mi-chemin d'Oran à Maskara, ils perdirent leur précieux ànon pour avoir oublié de lui donner à manger. Cependant ils arrivèrent sains et saufs au terme de leur voyage; ils firent leur entrée dans la ville de Maskara d'une manière théâtrale, en drapant leurs vêtements couverts de poussière et déchirés aux aspérités de la route.
A peine les artistes eurent-ils franchi la porte de
Maskara^ qu'à leur grande surprise ils furent sollicités (le tous côtés par des hôteliers qui leur vantaient chacun son étahlissement. Après avoir écouté ces diverses propositions attentivement, avec une dignité de capitalistes, ils dumièrent la préférence à Taubergiste du SpaÂi, où ils commandèrent à souper. L'hôtelier slmagiiiaut avoir aiïaire à des touristes de qualité^ croyant avoir trouvé en eux le Pérou, criait à tue-téte à son cuisinier : — Chef! des voyageurs 1 — Bon, répondait le chef d'une voix de stentor. — Chef, à vos fourneaux. — Voilà. — Chef, potage, purée Crécy. — Bon. — Chef, deux gigots. — Bon. — Et le chef de danser dans son officine et de révolutionner toutes ses casseroles.
Nos convives firent le plus grand honneur au repas. Les mets furent arrosés de vin d'Espagne ; au vin d'Espagne succédèrent le café et les liqueurs, si bien que la note de rhôtelier, nouvelle tète de Méduse, sembla terrifier les consommateurs; elle arrêta brusquement le cours jusque-là paisible de leur digestion.
— C'est bien, dit Marcillac avec sang-froid à Faubergiste en insérant la note dans sa poche. Nous additionnerons cela... Vous savez que nous prenons domicile chez vous.
— Ah ! mais pardon, roctifia Thôtelier, je n'ai pas l'avantage de vous connaître, messieurs. Certainement, je ne doute pas de votre solvabilité, bien loin de là... Mais j aimerais autant êti^e payé tout de suite.
— Qu a cela ne tienne, brave homme, reprit Mar-
cillac impassible* Qui a la bourse de la communauté? Toi, je crois, Théodore?
Le musicien balbutia et répondit naïvement :
— Non, ma foi; tu te trompes. Tu sais bien que tu t'en es chargé...
— Parbleu I se hâta de répondre Fromentin, èn clignant do Tœil h ses amis; ne vous rappelez- vous pas que Bourriquaud s'était chargé du trésor de la communauté.
— Pauvre Bourriquaud ! soupira le philosophe. Quel malheur de Tavoir perdu en route I
Lliôtelier qui suivait mot à mot cet étrange dialogue, avec une inquiétude croissante, demanda des explications.
— Comment, vous avez perdu Bourriquaud, votre caissier, en route... Je ne comprend pas bien, messieurs.
— Il s'est égaré aux environs du Sig , continua
Marcillac, mais il reviendra intact avec son sac d'écus, car Bourriquaud n'a jamais rien perdu... que son chemin.
— Je ne doute pas de vous, messieurs, dit Thotelier impatienté; cependant veuillez excuser mon insistance. Vous ignorez les mœurs et les usages de ces contrées. Entre nous, on peut le dire, nous sommes dans un pays de voleurs...
— Misérable I tonna Marcillac menaçant, en se dressant de toute sa taille, tu nous traites de voleurs!
— Infâme gargotier I cria Fromentin à son tour, tout ton sang ne suffirait pas à payer cette injure.
— Pourvu que je ne la paie pas de mon diner, c'est tout ce que je demande^ répliqua vertement l'aubergiste. Mais je vais vous faire consigner chez le commandant de la place.
— C'en est trop, mille dious 1 hurla Marcillac en sortant de table.
En ce moment un spahi, un zouave ^t un zéphir (bataillon d'Afrique) qui se trouvaient dans la première pièce y ouvxirent la porte du salon et s'interposèrent entre les parties belligérantes.
— Qu'y a-t-il? Pourquoi tant d'évolutions? demandèrent-ils.
— Il y a, répondit l'aubergiste furieux, que ces messieurs se sont gavés chez moi et qu'ils ne veulent pas me payer.
— Est-ce vrai, measiemrs? questionna le zouave.
— Nous ne demandons pas mieux que de payer, dit Marcillac.
— Eh bien! alors... dît le zouave.
— Mais nous n'avons pas le sou, acheva Marcillac.
— Pas le sou! Je suis ruiné 1 s'écria l'aubergiste en tombant comme une masse sur une chaise.
— Pas le sou ! répéta le chef de cuisine présent à la scène. £h bien 1 coumient ferai-je mon marché demain?
— Allons ! allons ! père gargotier, dit le zouave, pas tant d'esbrouf pour le quibus. Ces camarades-là n'ont pas figures de fripons.
— Mais en attendant ils digèrent mon diner franc de port, — répondit Paubergiste.
— Eh bien I nous vous en répondons de votre diner^ moi et mes amis le spahi et le zéphir, à condition que vous logerez cette nuit ces messieurs, et demain nons réglerons tous ensemble ce compte-là; ça vous va-t-il?
Les mains du zouave, du spahi et du zéphir furent disputées à la fois par le chef, Taubergiste et les artistes. Il y eût une effusion de sentiment difficile à décrire. L'aubergiste, remué par une subite émotion, pleura abondamment; le chef désormais sûr de son marché, eut des accès de gaité folle. Tous les acteurs de cette scène trinquèrent à plusieurs reprises, au milieu de Tenthousiasme général.
— Mes enfants, dît le zouave attablé et le verre en main, nous devons nous expliquer franchement, car demain sans doute vous serez dans le même embarras qu aujourd'hui, et, tout en causant, nous pourrions vous trouver quelque bonne affaire. Voyons, confiez-vous à Jacques le zouave, un vieux dur à cuire. Quelles ressources avez-vous? quelle est votre profession? D'abord, vous, tête blonde?
— Poète, homme de lettres, répondit Charles Fromentin interpellé.
Le vieux zouave fit une grimace épique de mauvais augure.
— Un homme de lettres en Afrique, s t'cria-t-il, voilà du nouveau. Vous ne ferez rien ici, mon jeune ami. Nous manquons absolument de cabinets de lecture et d'académie ! Ah 1 si vous vouliez être souffleur de notre théâtre. •
— Tout de même, fit Fromentin.
— Bon! j ai votre affaire. A votre tour, camarade, questionna Jacques; en touchant amicalement Vépaule d'Aldenis.
— Moi I je suis un ex-deuxième violon de Torchestre de la Porte-Saint-Martin.
— Un ex-yiolon, fit le zouave. Mauvais instrument. Ah I si vous aviez la vocation de cardeur de matelas... le besoin de cette profession se fait généralement sentir à Maskara... Je vous enseignerai la manière de battre la laine en mesure.
— Cardeur de matelas 1 répéta Aldenis. Le métier n'a rien d'attrayant : mais enfin... faute de mieux...
— A un troisième, demanda le zouave.
— Je vous présente un peintre de paysages, dit Marcillac, en se prenant par le poignet.
— Si vous étiez peintre de victoires, mon cher, dit avec orgueil le vieux Jacques, zouaves, spahis, zéphirs, turcos, chasseurs d'Afrique, nous poserions gratis! Mais puisque vous avez le maniement des couleurs, vous deviendrez, un excellent teinturierdégraisseur.
— Va pour la teinture, s'écria gaiement Marcillac.
— Et le quatrième, là-bas, le taciturne, qu'estril? dit Jacques.
— Ancien professeur de philosophie, répondit Marcillac.
— Bon I nous en tirerons un avocat ou un honune d'affaires... £h bienl mes enfiemts^ il me semble que vous voilà à peu près casés.
— Ce sont des professions peu libérales ! objecta Aldenis^ i qui le métier de cardeur de matelas souriait peu.
— Ah! si vous conservez les préjugés de TOcddent, mes petits agneaux, répliqua le vieux zouave, vous êtes certains de vivre aussi heureux en Algérie . que sur le radeau de la Méduse. Vous ne trouverez pas ici, comme en Europe, des sociétés de secours mutuels, des frères et des sœurs de charité. Chez nous, chacun pour soi et Dieu pour tous ! Mais à vos yeux écarquillés, à vos oreilles tendues, à votre air de novices à bord, je juge que vous êtes diablement étrangers à nos us et coutumes. Écoutez donc religieusement mon sermon et faites-en votre profit.
« Les Européens d'Afrique peuvent se diviser en trois classes : les fonctionnaires, les colons agriculteurs et les individus sans profession déterminée. Respect à la première catégorie 1 Elle a des appointements fixes. Rien à dire de la seconde, sinon qu'elle ne met pas le pot au feu tous les jours. Mais la troisième dont vous faites partie... Ah! voilà celle qui vous intéresse, car vous tranchez de la bohème. Notre régiment de nomades est composé en grande partie d'aventuriers, de gens décidés à tout pour arriver à la fortune. Ils sortent on ne sait trop d'où; Thomme qui débarque sur notre terre fait peau neuve. Personne ne peut trahir son origine douteuse ou divulguer son histoire. Nouveau phénix, Témigrant renaît de ses cendres. Il se blasonne de titres, dlionnêteté et de vertus dignes de Tàge d'or; il se donne dlllustres aïeux, de riches parents qui J ont excommu-
nié pour une vétille; en un mot, il s attribue la plus intéressante et la plus poétique des odyssées. Mais, malheur sur sa vie, si ses fantasques histoires lui font perdre de vue la terre, s il ne travaille pas, s'il n'a pas aigent en poche pour répondre à ses premiers besoins, car le crédit est brûlé en effigie. Une pièce de cent sous vaut dix francs; encore, pour ravoir, doitron s'agenouiller humblement devant les fils dlsraël. Lorsqu on a conmie vous, messieurs, le gousset vide, il ne s'agit donc pas de s'amuser aux bagatelles de la porte; il faut se mettre tout de suite à une œuvre quelconque, à n'importe quoi, à carder des matelats, à vendre des aiguilles, et se garder de rougir de son métier. Il y a une absence complète de préjugés chez nous. Le même homme qui vend aujourd'hui du cirage ou des épingles sur la place publique, obtiendra demain la concession d une vaste propriété, soumissionnera une importante entreprise, prêtera à la petite semaine, ou prendra un grand établissement. L'Algérie est le pays des métamorphoses! Ainsi, mes enfants, arrière les vains amours-propres et les inutiles timidités de la civilisation. Soyons chrétiens en France et musulmans en Afrique! A l'œuvre I à l'œuvre! Les travaux ne manquent pas chez nous; ce sont les bras qui manquent; voilà le vrai défaut de la cuirasse. Nous avons moins bçsoin de peintres, de poètes, de philosophes, de musiciens que dlndustriels, de maçons, de remueurs de terre ! J'ai dit. »
Les artistes remercièrent avec effusion le zouave, le zéphir et le spahi, sauf pourtant Aldenis, qui
gardait encore sa rancune. Ce que voyant, le zouave lui dit :
— Puisque vous ne vous sentez pas de vocation pour le tricotage de la laine et que vous montez si
bien à réchelle, nous ferons de vous un peintre en bâtiment.
Cette dernière saillie mit en joyeuse humeur toute la troupe, qui ne se sépara qu'à minuit. On promit de se revoir.
L'hôtelier conduisit les quatre amis au premier étage de sa maison, pour leur indiquer leurs logements respectifs.
Dans le corridor, il les arrêta et leur dit :
— Qui de vous. Messieurs, veut être logé à la française?
— Tous I répondirent les artistes.
— Ah I mais c'est impossible, reprit lliôtelier; je n'ai qu'une chambre ornée de lit. Les autres sont garnies cVun moelleux tapis qui assurément vaut mieux que de la plume.
— Je réclame le lit conmie le plus éreinté I s'écria Adenis.
Ses camarades ne contrarièrent pas le désir du
musicien, qui s'empara de la chambre ornée du lit.
Aussitôt couchés, nos aventuriers s'endormirent * du sommeil du juste; mais vers les trois heures du matin ils furent réveillés en sursaut par les cris : Au voleur I à l'assassin ! Tous les voyageurs de l'hôtel du Spahi envahirent instantanément la chambre d'Aldenis, d'où étaient partis ces cris, et là furent témoins d'un spectacle grotesque. Aldenis venait de
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terrasser ITiôtelier lui-même et s apprêtait à Tétrangier^ lorsqu'il en lut empêché par ses amis. On s'expliqua de part et d'autre. Cet événement, qui avait failli tourner au tragique, résultait d'une méprise. Des voyagems étaient arrivés à trois heures du matin; riiôtolier du Spahi, manquant de meubles et de linge, avait pénétré à pas de loup dans la chambre d'AIdenis pour lui enlever subrepticement un vase de nuit et un couvre-pieds, qu'il destinait aux nouveaux venus. Mais, en pratiquant cette opération difficile, il eut le malheur de réveiller Aldenis, qui en ce moment rêvait de batailles et d'Arabes. Le musicien crut qu'il avait affaire à un assassin et le traita comme tel. Grâce à Dieu, riiôtelier en fut quitte pour la peur. L'explication terminée, chacun regagna son lit, en riant de cette aventure.
Dès sept heures du matin, Jacques ouvrit la porte de Fromentin.
— Qui va là? murmma le poète encore endormi.
— C'est moi, et j'entre ! dit le zouave.
— Ah! c'est vous, Tami; donnez- vous donc la peme de vous asseoir
— Sur votre tapis, n est-ce pas? dit le zouave. J'espère que vous êtes crânement meublé. Un pot à
^ tabac et un tapis. Voilà un hôtel bien garni, ou je ne m'y connais pas. Cependant, il ne faudrait pas s'endormir au sein des délices de Gapoue. Vous n'êtes plus à Paris, camarade!
— Mais, à propos, où diable sommes-nous? demanda Fromentin en se posant sur son séant
~ A Maskara, la ville d'Abd-el-Kader, située à
quatre mille mètres au-dessus du niveau de la mer, et à quatre mille lieues du Désert, répondit plaisamment le zouave.
— Du Désert..., répéta Fromentin pensif; diable 1
— Allons, réveillez-vous, bel endormi, dit Jacques. Voici la servante qui vous apporte le champoreau du matin.
— Cihamporeaul qu'est-ce que cela?
— Un mélange de café et d'eau-de-vie, de lait et de sucre, ça nettoie Testomac, buvez de confiance I Moi je vais, pendant ce temps, réveiller vos camarades. Nous devons nous entendre pour entrer en
campagne aujourd'hui même.
Lorsque les quatre artistes furent réunis, le zouave
leur fît à chacun la leçon. Il donna à Marcillac tout ce qui est nécessaire au dégraissage des effets; fiel de bœuf, potasse, alcali, gomme en poudre pour lustrer Tétoffe dégraissée, et lui enseigna la manière de s'en servir. Passant à Théodore Aldenis, il carda un matelas devant lui en moins de vingt minutes. Puis il montra à Eugène comment il fallait tirer la voix de la poitrine afin de bien souffler aux acteurs de Maskara, qui ne savaient jamais leurs rôles.
— Quant à vous, Pierre Balard, dit le zouave, vous cumulerez les importantes fonctions d'écrivain public, d'homme d'affaires et d'avocat. Demandez toujours dix francs d'avance à ceux qui vous apporteront leurs dossiers. Dix francs d'avance I Toute la science des hommes d'affaires est là.
A ce moment, lliôtelier entra dans la chambre où
étaient réunis les cinq personnages^ prit à part le zouave et lui dit quelques mots, à roreille.
— Ohi quelle aubaine I s'écria Jacques. Faites
•monter, corbleu! fuites monter.
— Qu'y a-tril donc? qu'arrive-t-il? demandèrent
les artistes intrigués.
— Il arrive un client ! s'écria le zouave avec enthousiasme.
En effet, un individu à figure de fouine parut au
fond du corridor.
— A vos appartements. Messieurs I dit le zouave h ses élèves.
La sortie simultanée des artistes troubla le nouveau venu, qui demanda timidement 1 -avocat récemment arrivé de Paris. Le zouave le conduisit dans la chambre de Pierre Balard.
— Ah 1 oui, le célèbre Balard, fit Jacques en allant au devant du client. Il est arrivé hier de Paris, et il
n'a pu s installer convenablement. Je suis son brosseur, son confident; mais je ne sais pas s'il consentira à vous recevoir. Il a tant d affaires 1
— La mienne pressé.
— C'est bien. Je vais le prévenir.
Le zouave disparut quelques instants et revint auprès du client, qu'il introduisit dans la chambre d'Aldenis, où se trouvait Pierre Balard.
— Monsieur, dit aussitôt le client, j'ai appris ce matin par la rumeur publique qu'un célèbre avocat de Paris avait franchi nos murs, et j'accours vers TOUS... J'ai une aii'aire très-dillicile, très-laborieuse...
— Laixyi' improbus onmia vincU, — dit sentencieusement le philosophe.
— Il s'agit d'un terrain, reprit le colon, dont la concession na'avait été accordée par Tadministration, et que la tribu d(^s Hiiehem-Gharabas a ensemencé sans m'en demander rautorisation. Naturellement j'ai pris les récoltes de ma terre ; elles me revenaient de droit. Mais la tribu, par Torgane de son caïd, a adressé une plainte contre moi au commandant de place. Un procès m'est fait, et je compte vous charger de ma défense. Vous comprenez : il faut prouver que les récoltes des Arabes m'appartiennent.
— Avez-Yous entre les mains les titres de votre concession? demanda Pierre Balard.
— Non, je ne les ai pas, répondit naïvement le colon; cependant, ne pourrait-on pas prouver que lo terrain m appartenait, puisque? j'ai enlevé les récoltes ?
— Diable! le syllogisme pèche par la base. Le terrain ne vous appartenait pas de jure ni de facto, et la loi exige...
— Oui, interrompit brusquement le zouave, en marchant sur le pied de l'innocent avocat qui allait rebuter son client; oui, ^tonsieur, nous prouverons que les Arabes sont des misérables...
— Des brigands, fit le colon.
— Des voleurs, reprit le zouave. Leui's récoltes ne leur appartenaient pas. Ils ont volé un terrain qui ne vous appartenait pas, mais qui aurait pu vous appartenir. Nous le prouverons de juro et de fdcto, M. Balard a prouvé bien d'autres choses
à Paris. Monsieur ne viendrait pas de Paris pour ne
rien prouver !
— Oh 1 je me confie pleinement au talent éprouvé
de Monsieur, dit le colon, gagné par les paroles de Jacques.
— Votre cause est gagnée d'avance... Mais vous n'ignorez pas les usages de Paris. Un petit dépôt préalable en numéraire est indispensable pour premiers frais d'actes, de significations, etc. N'est-ce pas, Monsieur? demanda le zouave à Tavocat improvisé.
— Oui, confirma Pierre Balard. Dix francs seulement.
— Dix francs 1 murmura le client. Diable ! si j "avais su avant de partir de la maison... Je n'ai que cinq francs sur moi.
— £h bien! donnez-les, dit vivement Jacques... ça passera comme à-compto pour aujourd'hui.
Le client tira avec précaution ime pièce de cent sous de sa ])oche; mais Toeil exercé de Jacques découvrit une autre pièce dans les profondeurs du gilet du colon. 11 résolut de la lui faire donner.
— C'est bien entendu, Monsieur, dit le colon en remettant l'argent à Balard, vous vous chargez de mon affaire. Je vous apporterai demain tous mes papiers.
— Quand vous voudrez. Monsieur, répondit le
philosophe
— Âh ça ! Monsieur, dit le zouave en reconduisant
le client, n'auriez-vous pas, par hasard, de la literie à refaire... Cet hôtel possède un cardeur de matelas
à nul autre pareil... Tenez, le voici, ajouta Jacques en ouvrant la porte de la chambre d'Aldenis.
Celui-ci, stupéfait, ne sut rien dire.
— Non, non, zouave, je vous le répète, s'écria le client, je n ai pas de mauvais malelas !
— Au moins, revint à la charge Tohstiné zouave, vos maisons ont-elles besoin d'être remises en état, détre réparées et repeintes à neuf? Voilà votre honmie! Monsieur Marcillac de Paris, peintre en tableaux et en bâtiments.
— Mes maisons sont nouvellement bâties, répondit le colon ; je n'ai que faire d'un peintre.
— Comment, Monsieur, dit le zouave en reconduisant le client, vous, un riche colon , vous portez des habits aussi souillés de taches, maculés de vilenies. Venez donc 1 Nous possédons dans cet hôtel le plus célèbre dégraisseur de Paris. 11 va vous nettoyer comme un gant.
Et ce disant, le zouave prît le colon au collet et Tentraîna dans la chambre de Marcillac en faisant signe à ce dernier de Timiter. Us se mirent tous deux à savonner, à frotter cet homme des pieds à la tête, en disant :
— Monsieur, que vous étiez dans un triste état I Quel habit hnmondel Quel sale pantalon et quel gilet ! On ne vous reconnaîtra plus lorsque vous sortirez de nos mains. Tenez, vous voilà métamorphosé I Regardez-vous dans ce miroir.
— Merci, Messieurs, dit sans plus de f^on le chent en tournant les talons.
— Pardon I s'écria Jacques, vous nous devez cinq francs.
— Cinq francs 1 Mais je ne vous ai pas demandé ce nettoyage, moi!
— Qui ne dit mot consent, répliqua Jacques.
Gomment! vous marchandez le plus célèbre dégraisseur de Paris, qui vous a mis au net? C'est mrsquin. Vos vêtements valent le double maintenant. Allons, exécutez-vous de bonne grâce.
— Je consentiï'ais volontiers; mais, vous le savez, j'ai oublié de prendre de l'argent chez moi. Je me trouve au dépourvu.
— Cependant^ dit le zouave, en dégraissant votre gilet j'avais cru sentir une résistance sous les doigts.
— Alil oui, ah! oui, lit le client, rouge de honte et de peur, et mettant la main dans sa poche pour s assurer qu'il n était pas volé. La voici! la voici! Mais c'est hors de prix.
— Tenez, je vous donne un morceau de savon pardessus le marché^ dit Jacques en prenant la pièce de cinq francs.
Le client sortit, complètement nettoyé, de la chambre du dégraissage, jurant, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
— Ëh bien I mes amis, dit le zouave aux artistes, vous voilà à la tete de dix francs. Ne désespérez jamais de la Providence. Aide- toi, le ciel t'aidera! Ah çà f tenez-vous sur vos gardes. Je vais faire annoncer aujourd'hui dans la ville, par Tembouchure de mon ami le trompette, que les habitants de Maskara trouveront à Tliùtel dix Spahi une cargaison d'industriels et d'artistes parisiens : teinturiers, dégraisseurs, cardeurs de matelas, peintres en bâti-
AMenis venait de terrasser rhôtelier lui-méine et s^apprétait
à rélranglcr. (P. 99.)
ments, hommes d affaires, professâmes de belleslettres et de philosophie^ etc. Les travaux ne vous manqueront pas, je vous en réponds. Voyez, j'ai semé ce matin seulement la bonne nouvelle^ et nous avons déjà récolté un client I
— Quel homme étonnant vous étesl dit Marcillac au brave Jacques.
— Non, pas un homme étonnant, répliqua Jacques, mais un vrai zouave^ je m'en fais gloire, également propre à battre Tennemi et à se tirer d'affaire dans la pratique industrielle de la vie civile 1 Té te, bras et jambes toujours en avant !
— Mais enfin, dit Marcillac, pom^quoi vous dévouer ainsi à notre cause? Qu'avons-nous fait pour que vous vous intéressiez si fort à nous?
— Est-ce que je sais, moi i Je vous ai vu hier au soir exposés, avec votre inexpérience et vos illusions, à mourir de faim, et, ma foi, j'ai voulu me mettre en travers du destin I Et puis, vraîl votre physionomie m'a plu au premier coup d œil. C'est peut-être parce gue vous êtes de beaux, de fringants jeunes gens, tandis que je suis vieux comme Hérode. J'ai besoin de m'attacher à quelqu'un, à quelque chose. Je m'ennuie. . . Il y a longtemps que je n'ai tripoté les Arabes. Après tout, quoil une bonne action, par-ci, par-là, rachète quelque vieux péché, vous comprenez... la balance... Au diable l'explication! Est-ce qu'on se rend compte du pourquoi et du parce que de ces choses-là! Je vous aime et je vous servirai tant que je pourrai, voilà la chose I
— Vous êtes notre sauveur, maître Jacques, s'écria Marcillac.
— Oh! pas tant dépithètes. Songeons à ractiou. Vous^ le héros de la teinture , à vos baquets. Vous, Thomme d'affaires, à votre bureau. Vous, Aldenis, au tricotage de vos matelas. Quant au seigneur Fromentin, je vais le présenter immédiatement au directeur du théàire de Maskara, qui a besoin d un souffleur. Allons, les enfants, bon courage et joyeuse humeur! Tète, cœur, bras et jambes toujours en avant!
Sur cette dernière parole, le zouave prit le bras du poète et sortit avec bii de Tbotel du SpaM.
Eugène Fromentin fut agréé par le directeur du théâtre de Maskara. Le soir même, il soufflait les Premières amours de M. Scribe, à la satisfaction générale des artistes. Le lendemain, il dut jouer un rôle de comparse dans un ballet, car la troupe du père Laurenton était assez pauvrement composée. Le machiniste jouait les seconds comiques; la première amoureuse dansait le pas de deux avec le jeune premier, un fort beau maréchal-des-logis des spahis. Un artiste de la troupe du père Laurenton devait être universel : jouer la tragédie, le drame, la comédie et le vaudeville, chanter l'opéra, danser le ballet, doubler, souffler et figurer au besoin.
Fromentin eut d'abord beaucoup de mal à. tirer de sa poitrine la voix de ventriloquie des souffleurs de théâtrej en outre, sa position dans le trou de lorchestre était fort gênante; mais il trouva d'agréables compensations à ces petites misères du métier. Avant le lever du rideau, les actrices pre- ' naient leur voix la plus caressante pour lui recom-
mander tel ou tel passage de la brochure : et lorsqu'il était retiré au fond de son antre, il pouvait admirer les tiljias et les pieds mignons de ces dames, si Lien qu'à force de contempler aux feux de la rampe le pied cambré d'une actrice espagnole qui jouait les ingénues, le poète-souffleur en devint amoureux fou. Il passait sa vie au théâtre, il y couchait, il ne voyait plus ses amis de Thotel du Spahi. Ceux-ci, de leur côté, trimaient furieusement.
Grâce au trompette de zouaves, les clients étaient venus en nombre. Âldenis maugréait toujours contre sa position sociale de cardeur de matelas ; il se plaignait d'une toux causée par la poussière de la laine. Quant à Marcillac, il s'acquit bientôt à Maskara une réputation dexceilent teinturier-dégraisseur. Il eut spécialement la clientèle des fils d'Israël. Tous les juifs qui ne s étaient pas fait nettoyer depuis Moïse.lui apportèrent turbans, vestes, culottes, caftans. Mais la roche Tarpéienne est près du Capitole. La présomption perdit Marcillac. Se croyant sùr de son talent, il entreprît de dégraisser avec de Talcali une magnifique robe plaquée d'or et la brûla.
Cette robe de juive valait au moins quinze cents francs. Lorsqu'il la reporta ii son propriétaire, la fenmtie Salomon menaça Marcillac du poing, Tinjuria on hébreu, lui fit une scène qui se serait terminée d'une façon si dramatique, une jeune fille n'était venue se placer, nouvelle Sabine, entre les champions. C'était mademoiselle Salomon elle-même, pianotant agréablement et parlant purement la langue française. Elle désarma le fougeux Marcillac, par sa '
parole harmonieuse^ autant que par sa ravissante figure du plus pur type Israélite. Le teinturier-dégraisseur se retira en emportant dans son cœur cette angélique apparition.
Marcillac crovait sa malencontreuse affaire terminée^ lorsqu'il reçut une assignation à comparaître devant le commissaire civil pour avoir à payer deux mille francs de dommages-intérêts comme indemnité de la robe brûlée. Grande rumeur dans la colonie artistique. Comment se tirer de ce mauvais pas? Deux mille francs à payer I Jamais les quatre amis ne réaliseraient pareille somme. Cette nouvelle atterra le zouave Jacques lui-même ; il ne parlait de rien moins que de désosser le juif Salomon. Enfin on prit un parti ; il lut décidé que Tavocat Pierre Balard défendrait Marciliac.
Le jour des débats , une nombreuse assistance , attirée par Tétrangeté de la cause, assiégeait la barre du conmaissaire civil. Maître Salomon se présenta armé de la robe, pièce de conviction du délit, exposa ses griefs, réclama chaudement ses dommagesintérêts, s'écriant qu'il n aurait pas donné la robe de sa femme pour dix mille francs. Il pleura, il émut Tauditoire. A son tour Pierre Balard, le défenseur de rinculpé, se leva. 11 ouvrit la harangue par des considérations philosophiques, fort étrangères au dégraissage, sur les costumes de Tantiquité grecque et romaine, qui lui valurent de nombreux rappels à Tordre de la part du commissaire civil. Ces, interruptions le troublèrent et jetèrent une grande confusion dans sa plaidoirie.
S'apercévant que son ami le perdait bel et bien, Marcillac demanda la parole. Il convint avec franchise de la brûlure de la robe^ contesta la valeur du dommage causée et termina son allocution en disant qu'il lui était impossible de remettre deux mille lianes au juif, mais qu'il lui offrait, en revanche, d'épouser sa iille sans dot. Cette conclusion fort inattendue provoqua un rire homérique dans rassemblée.
— Ne riez pas, messieurs I s'écria Marcillac avec
une imperlurtable gravité; mon père possède deux châteaux avec pont&-levis et mâchicoulis sur les bords de la Garonne ; ma tante maternelle ne connaît pas rétendue de ses terres, et, dès que je serai rentré en grâce avec mes parents, il me sera facile, si ma proposition de mariage n'est pas agréée de la plaignante, de donner deux misérables billets de mille francs!
Ces affirmations hardies arrêtèrent les moqueries de la foule. Le juif Salomon lui-même considéra d'un air d intérêt 1 liomme qui se proposait de devenir son gendre.
— S'il n'était pas chrétien, murmura-t-il. Au surplus, c'est à voir. £n attendant, je me désiste.
Le commissaire civil, désarmé, acquitta Marcillac de la plainte portée contre lui, en lui recommandant cependant de ne pas brûler, à l'avenir, les robes, sous prétexte de les nettoyer.
L'aventure de la robe juive popularisa -Marcillac
à Maskara. Ses amours furent commentées, coururent de bouche en bouche Marcillac se piqua au
jeu. S'étant rendu à une soîi^ donnée par le commandant de place à la population de Maskara^ il eut le bonheur de causer et danser avec la belle
Rachel Salomon. Dès lors il passa àletat d'amoureux fou comme son ami Charles Fromentin ; mais
le poète ne manœuvra pas aussi bien que Marcillac. Il eut rimprudence de s'aliéner le public en défendant publiquement Factrice espagnole contre le public. Un soir qu'on la sifilait à outrance, Fromentin sui^t impétueusement de son trou de souffleur, d'où il n'aurait jamais dù sortir, et harangua le parterre d'une manière inconvenante.
— A ta niche! à ta niche! lui cria le public. Cette sortie insolite le couvrit de ridicule et lui
valut un duel. Heureusement, Jacques le zouave arrangea laiïaire. Mais lactrice sifilée dut quitter Maskara; elle se rendit à liarcelone, où Charles Fromentin l'accompagna contre le vœu de ses amis.
Une pierre de i édiiice enlevée, h; reste croule. Bientôt Tassociation des artistes se démembra corn-* plétement. Marcillac épousa Rachel la belle juive et suivit la famille Salomon, qui allait résider à Constantine.
Aldenis, de plus en plus dégoûté du cardage, s'engagea dans la musique militaire à Mostaganem. Pierre Balard fut le seul qui tint ferme à Maskara, à la grande satisfaction du bouave, que ces départs successifs avaient attristé.
— On ne vous enlèvera pas, philosophe, comme ces étoumeaux de Fromentin et de Marcillac, disait-il souvent à Pierre Balard.
Le zouave se Irompqjt.
Après un éclatant insuccès devant le tribunal du
commissaire civil, Pierre Balard, qui avait quelques connaissances en médecine, se fit docteur consultant des indigènes.
U réussit dans cette nouvelle profession. Les Arabes des plus riches tribus renvoyèrent chercher fréquemment. Une Mauresque de Cacherou réclamait souvent sa présence, quoiqu'elle ne fût pas le moins du monde malade, causait quelques instants avec lui et le payait avec générosité.
Pierre Balard cherchait vainement à comprendre le sens caché de cette étrange conduite, lorsque Texplication lui en fut donnée un jour par la négresse de la Mauresque, qui lui apporta un riche costume arabe et lui dit que sa maîtresse les attendait au ravin des Lauriers-Roses de la plaine d'Eghris, pour partir ensemble au désert. Le philosoplie fut si stupéfait d'avoir inspiré cette passion, qu'il chaussa machinalement les babouches et se laissa vêtir sans opposition par la négresse du reit, du baîli, du burnous.
— Cela tient des Mille et une NuitSy pensait-il.- Pourquoi n'obéirais-je pas au destin. Je n'ai plus d'amis à Maskara. Le sort en est jeté ! Allons étudier les mœurs des Bédouins au désert !
Et le philosophe Pierre Balard, soudainement métamorphosé en Arabe, suivit la négresse au ravin des Lauriers-Roses.
Lorsque Thotelier du Spahi apprit à Jacques le départ de Pierre Balard, le zouave s'écria furieux :
— Oh I les Juifs I les Espagnols! les Arabes I Ils
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m'ont enlevé mes amis 1 Us me le paieront cher à la
première occasion.
Cette explosion de colère passée, le zouave, resté seul, se mit à pleurer conmie un enfant sur ses élèves qu il ne devait plus revoir.
Ainsi ces quatre compagnons, après avoir juré de rester unis jusqu a la tombe, s'étaient séparés au premier choc de la passion, conmie les grains de poussière que le tourbillon disperse dans Tespace ; et ce voyage, qui avait commencé par l'enthousiasme, Tunion, la misère et la gaîté, finit par Tisolement, la fortune et la tristesse. N'est-ce pas la vie en abrégé?