RUINES & LÉGENDES D'AFRIQUE
n n'est pas de spectacle plus intéressant que d'évoquer, après Volney, le génie du passé en parcourant les plaines et les montagnes de TAfrique, cette patrie née des ruines, ce sol tant saccagé, ce vaste cimetière de toutes les races, cette terre maltraitée par les barbares qui semble courber son front ridé sous les grands et les tristes souvenirs.
Mes bottes se sont usées sur les ruines qui jonchent le sol de la Numidie romaine, aujourd'hui la province de Constantine. Mes veux se sont éraillés a déchiffrer les inscriptions latines presque effacées par la patte d'oie du temps sur les pierres vermiculées conmie Téponge, recouvertes d'orchis. A ce souvenir, les chauve-souris des portiques et des temples païens s'ébattent encore dans mon cerveau, et la poussière des siècles s'amoncelle sous ma plume.
Ma première excursion aux nécropoles africaines fut faite aux ruines de Hammam*Meskputine (en français bains des maudits, des damnés,) thermes célèbres où les légions romaines fatiguées par les
marches sous un soleil de feu et les combats incessants, venaient se retremper, réparer leurs forces épuisées. Grâce à 1 eiiicacité de ces eaux thermales, le soldat mutilé cicatrisait ses blessures, guérissait ou du moins était soulagé. C'est ainsi que Rome entretenait la santé et la vigueur de ses robustes armées.
Les thermes de Meskoutine se trouvent entre Bône et Constantine. Je partis de Bône en me dirigeant sur Guelma. Rien de pittoresque comme cette route qui traverse Timmense plaine de Dréan, dont le regard n'atteint pas les limites et côtoie la rugueuse échine des monts Edough jusqu'au lac Fetzara, où les contreforts de TAtlas viennent mourir et se coucher conmie un dromadaire qui s abat sous un lourd fardeau.
Après avoir dépassé le bourg de Penthièvre, on monte la route à pic du col du Fedjouje qui traverse Tune des plus hautes chaînes de TÂtlas et se développe parallèlement avec lancienne voie romaine qui conduisait d'Hippone à Cirta (Constantine). Des Arabes faisaient paître leurs bestiaux sur les flancs escarpés d'Ain-Ghouga. Le col du Fedjouje rappelle - un des plus tristes et des plus glorieux souvenirs de la retraite de Constantine. Une dernière fois les bataillons français, décimés à chaque étape depuis Constantine, furent attaqués là par une nuée d'Arabes qui les criblèrent. Les blessés roulaient dans le ravin au fond duquel ils trouvaient la mort. La dame d'un capitaine, placée dans un fourgon, en souleva le couvercle et regarda avec autant d'intrépidité que de
sang-froid les incidents de cette horrible lutte ; elle
fut heureusement épargnée. Enfin, sortie de la dangereuse gorge du Fedjouje^ la poignée de braves échappés à cette sanglante retraite put rentrer à Bône.
La nature , toujours belle , me fit oublier les douleurs de la guerre. Par une échappée que forment les dépressions des mamelons culbutant les uns sur les autres, Tœil ravi découvre les flots du lac Fetzara, qui reflètent Tazur du ciel et semblent baigner les pieds de TMough. Sur le lac Fetzara se tuent les grèbes à Timmaculé plumage, dont les coquettes de l'Europe se font une élégante fourrure. Par une autre dépression de mamelons se montre un coin bleu de la Méditerranée : c'est rinfini du ciel, de la mer et des montagnes.
Au-delà du Fodjoujc, la perspective est aussi ])elle. En sortant du col sévère, le regard se dilate à ilnilni sur d'immenses espaces et n'est arrêté au sud que par les crêtes du mont Taia, et du côté de Guelma par la crête radieuse de la Mahouna, dont la dépression évidée fait dire aux Arabes que la jument Borak du prophète a laissé sur ce mont élevé l'empreinte de sa selle. La Mahouna et d'autres montagnes aux environs de Guelma furent le théâtre d'une insurrection arabe en 1852, époque assignée pour Texpulsion des Français de TAlgérie. Mais Moulessa, le maître de Theure, et Mouledra, le père de la force, n'ayant pas secouru les musulmans comme ils Favaient promis formellement aux fanatiques marabouts, les Arabes furent encore une fois vaincus et se soumirent.
Le village d'Héliopolis, aux maisons cachées sous la verdure des plantes grimpantes, est placé comme un oasis au milieu du désert. Un riche colon d'Héliopolis a réuni dans son exploitation dos hommes de toutes les races : Nègres, Arabes, Italiens, Maltais. Les Nègres lui ont créé un magnifique jardin à faire pâlir celui du Paradis terrestre. Nous avons vu^ sous leurs ajoupas aux joncs entrelacés, ces originaires du Tombouctou et du Fezzan qui rachètent leurs laideurs physiques par un courage, un dévouement à toute épreuve, et une bonté réelle dont les blancs ont depuis longtemps perdu le secret.
La ville de Guelma, la Calama des Romains, est située au centre d'une vaste plaine, au milieu de laquelle elle apparaît de loin comme un sépulcre blanchi. Les maisons françaises nouvellement édifiées sur la vieille terre d'Afrique , désharmonisent le paysage et impressionnent toujours le voyageur.
Avant d'entrer à Guelma, je visitai un cirque romain à ses portes, le plus entier que j aie vue en Algérie. Presque toutes les assises sont intactes, ainsi que ses gradins, les tribunes réservées du proconsul et les deux fosses dans lesquelles on renfermait les animaux, les lions, les panthères, qui luttaient avec les gladiateurs. Le théâtre est entier; il ne manque a ces magnifiques vestiges que le spectacle et les spectateurs.
Les ruines romaines abondent à Guelma, elles sont si communes que, méprisant l'antiquité conune de • vrais Yankees, le génie et les habitants les ont utilisées pour élever maisons et bâtiments de TÉtat.
Je me suis souvent distrait, dans la cour ou dans la
chambre de la maison où j'étais logé, à déchiffrer des inscriptions latines presque effacées sur les murs^ mémentos en pierre, propres à nous rappeler le néant de la vie, et remplaçant avantageusement les ' longs sermons sur la vanité des choses humaines.
Près de Guelma se trouvent les ruines de Suthul. C'est là, sll faut en croire Salluste, que Jugurtha avait enfermé tous ses trésors. Quelques pierres seulement marquent le souvenir de la Suthul de Jugurtha. Du reste, un auteur a prétendu que Suthul n'avait été qu'un des faubourgs de Calama.
Je partis de Guelma pour Meskoutine avec deux amis munis comme moi de bons fusils, car plusieurs habitants nous avaient conseillé de nous armer, en nous racontant Thistoire suivante :
Un médecin, venu de Paris pour étudier Porganisation projetée d'un corps de médecins français qui devaient être répartis parmi les tribus arabes décimées par de terribles maladies, voyageait au-delà de mez-Amar, en compagnie de Pun de ses confrères de Bône et de quelques spahis, lorsque les chevaux bondirent en passant à côté d'un magnifique lion noir couché sur le bord de la route. Les chevaux passèrent vite. Mais le médecin parisien émit Pavis courageux de faire volte-face, et d'aller s'assurer si ce lion était en pierre, comme le lion des Tuileries, ou de chair et d'os. Ce qui fut dit fut fait. Les spahis chargèrent leurs fusils, et Ton revint se poster en face du lion, à quelques pas de lui. Ainsi toisé et lorgné, Panimal, troublé dans ses juédi talions, se mit sur
son séant et regarda avec la même curiosité nos indiscrets. C'était surtout un magnifique mulet de la compagnie des spectateurs que le lion noir guignait avec prédilection, et auquel il n aurait pas tardé, sans doute^ à prouver toute sa sympathie. Mais nos spectateurs coupèrent court à Tentrevue et tournèrent le dos au lion, qui, n ayant pas encore satisfait sa curiosité à leur égard, les suivit l'espace de trois kilom(Mrcs en véritable chien caniche. Vovant que nos voyageurs étaient infatigables et qu'ils fuyaient toujours comme un mirage du désert, le lion noir renonça à sa conduite et disparut.
Malgré les sinistres prédictions, nous ne fîmes pas de mauvaise rencontre, et nous pûmes nous abandonner en toute sécurité aux charmes de la nature africaine. Je ne Tai jamais vue plus splendide, plus grandiose et plus séduisante que dans le trajet de Guelma à Meskoutine.
La Sinbouse, que nous côtoyons, roulait ses eaux couvertes de lauriers-roses dans une verte vallée plantée d'oliviers. Dès que nos chevaux eurent passé la rivière à gué, la nature changea de caractère, et nous nous trouvâmes conome des fourmis perdues au milieu d'un pâté de montagnes, contreforts du Petit-Atlas, dont les pics les plus élevés poignardent rhorizon, tandis que les autres mamelons fuient en perspectives infinies du côté du désert. Pas un être, pas une âme ne venait animer ces sauvages solitudes^ autrefois parcourues par les armées romaines bardées de fer, et par les Numides de Jugurtba et de Tacfarinas. Une maison abandonnée vous ramène brus-
' quement de lantiquité aux temps modernes : c'est Forphelinat de Mjez-Amar, refuge des orphelins laissés par les colons de la province de Constantine, et dirigé par des curés, des Augustins et des Augustines, qui noni mallieureusement pas su mener à bien ce magnifique établissement. Pauvres orphelins de Mjez-Amar, qu'êtes-vous devenus depuis voire dispersion ? Je lis entrer mon cheval dans la cour de Torphelinat abatndonné^ où poussait drue rherbe au pied d'une croix de fer rongée par la rouille.
Pendant que j'étais resté le cœur serré devant cette ruine de la civilisation française^ mes amis s'étaient arrêtés, de leur côté, au pied du fameux mamelon pris et repris par les Français et les Arabes dans la retraite de Constantine. Enfin, nous nous arrachâmes à tous ces souvenirs poignants, et nous piquâmes des deux sur Meskoutine. Nos chevaux nous emportèrent sur une étroite route taillée au vif du roc qui surplombe un abîme, au fond duquel sourit un frais vallon et chantent TOued-Cherfs et rOued-Bou-îîamden, dont les eaux réunies forment la rivière de la Seybouse.
Un des nôtres s^écrie : Meskoutine, avec Tenthousiasme de Christophe-Colomb criant : terre ! en découvrant les rivages d'Amérique. Nous ne voyons encore qu'un épais brouillard formé par les eaux en ébullition de Uaamnam-Meskoutine, Mais à mesure que nous avançons, le rideau de vapeurs se lève, et une multitude de cônes d'où jaillissent les eaux, et au-dessus desquels s'élèvent deux fortes colonnes de
vapeurs, nous apparaissent . Les pieds de nos chevaux
font crier un sable sonore qui est miné jusqu a la croûte par les feux souterrains et le parcours des eaux chaudes. A peine arrivés sur le terrrain même des bains thermaux, nous nous arrêtons, regardant d'un oeil émerveillé d'immenses marmites naturelles dans lesquelles bouillonnent à 98 degrés les eaux d'Hammam-Meskoutine, qui se répandent par nappes sur des gradins multicolores et pétrifiés. Qu'on se représente les cascades de Saint-Cloud à Tétat bouillant. Les eaux, en se déplaçant, ont laissé derrière elles des cônes de calcaire, ressemblant assez aux chapeaux pointus des Italiens, qui ont Tair de monter la garde à Tendroit délaissé.
Les Arabes , toujours imaginatifs , — ces éternels conteurs des Mille et une NwiU^ — prétendent que ces pétrifications représentent le frère qui allait, contre toute loi divine et humaine, épouser sa sœur, ainsi que le marabout et les témoins de ce mariage incestueux , tous foudroyés et pétrifiés par le courroux céleste. Le chameau qui portait les présents du mariage n'a pas échappé à la pétrification, et les Arabes vous montrent avec gravité le bloc tourmenté qui représente le pauvre animal. De là, le nom de Hammam-Meskoutine, bains des maudits, ou bain^ des damîiés.
Du reste, voici la véritable légende arabe, telle que je Tai entendue raconter par le savant Mac Carty.
Brahim et Fatma avaient deux enfants, dont trois moissons avaient à peine séparé la naissance.
Âli, le premier né^ était à quinze ans le plus beau cavalier de sa tribu. Nul mieux que lui ne
domptait un cheval fougueux; il excellait à lancer un trait à la course^ à frajpper Thyène ou la panthère ; et ce courage si brillant n'effaçait en lui aucune des grâces naïves de la jeunesse.
Aurida (Rose)^ sa sœur, était belle comme la fleur dont elle portait le nom, fraiche comme la rosée du matin; ses pieds étaient légers conune les pieds de la gazelle; ses mains étaient douces et blanches comme du lait; ses yeux étincelaient comme une étoile au sein des nuits.
Ils s'aimaient tous deux d'un amour tendre et pur. Les premières ardeurs de la jeunesse, loin d'affaiblir ce lien sacré , les resserrèrent de plus en plus.
Vainement les jeunes filles de la tribu provoquaient Ali du regard ot du sourire; vainement, daiis les fantasias bruyantes, Aurida se voyait entourée des hommages des jeunes cavaliers amis de son frère; leurs deux cœurs demem^aieut insensibles.
Pour Ali, nulle fille n'égalait pu beauté Aurida; et, de son côté, Aurida se disait tout bas que nul homme n'était comparable à son frère.
Déjà, à ce sentiment si tendre que remplissait leurs âmes, se mêlait un trouble secret. Aurida rougissait sous les baisers de son frère; Ali était tremblant cemme une tige d'asphodèle lorsqu'il tenait dans sa main la main brûlante de sa sœur.
Bientôt la révélation fut complète; cet amour,
jusque-là si touchant^ si noble et si pur, ne fut plus qu'une passion incestueuse et coupable.
Qui le croiiait? leurs parente ne cherchèrent point
à éteindre ces feux sacrilèges.
C'est que Brabim était riche et possédait d'immenses troupeaux qui couvraient les rives de Chadakra, lorsqu'ils venaient le soir s'y désaltérer, avant de rentrer dans le cercle du douar. Ces tentes, ces bœufs, ces esclaves, toutes ces richesses de Brahim n'auraient donc point à subir de partage si le firère et la sœur s'unissaient dans un hvmen incestueux.
Cependant Amar, le cadi, était un homme de bien, juste et soumis à la foi de Dieu; il résista atix coupables intentions de Brahim, aux prières d'Ali, aux larmes de la jeune fille.
Horreur ! Un matin le cadi fut trouvé mort dans sa tente, et on ne put découvrir la main qui l'avait frappé.
Le vertueux Amar eut pour successeur un homme puissant et considéré, lié d'amitié avec Brahim depuis longues années.
Bientôt le mariage d'Ali et d'Aurida fut publiquement annoncé, et le cadi ne refusa pas de prêter ses mains à 1 accomplissement de cette union coupable.
Les préparatifs de la noce se font avec éclat; devant le luxe déployé par le vieux Brahim, la consscience publique se tait et s'apaise.
Le jour est fixé; de toutes parts arrivent des cavaliers revêtus de leurs plus beaux costumes; des tentes hospitalières, aux couleurs éclatantes, s'é-
lèvent au loia dans la plaine^ par. les soins des esclaves de Brahim; de grands feux^ allumés çà et
là, préparent d'incessants festins; le couscoussoii bouillonne dans des vases inunenses; les bœufs et les moutons rôtissent tout entiers sur la braise. Les jeunes gens marient leurs chansons aux bruits de la fantasia; les hennissements des chevaux, les cris de la foule se mêienl aux sons aigus du tlioul et de la derbouka.
Silence ! voici le cortège.
Voyez la fiancée, comme elle est belle et comme elle éclipse cet essaim de jeunes filles qui se pressent autour d'elle toutes parées de leurs plus beaux pendants d'oreille et de leurs colliers de girofle parsemés d'ambre et de corail I Entendez ces cris joyeux, ces chants d'amour et de fête ! Que parliez-vous de crime et d'inceste? Tenez, jamais le ciel ne fut plus pur, jamais les rayons du soleil ne parèrent d'un plus vif éclat la cime des bois et le gazon des plaines. Dieu lui-même pardonne à cette union inaccoutumée.
Non, Dieu ne pardonne pas !
Tout à coup le ciel s'obscurcit; l'éclair sillonne et déchire la nue; le tonnerre gronde avec fracas; la terre tremble et menace de s'entr'ouvrir. On fuit en désordre, on se presse, on se heurte; mais dans ce moment suprême les deux amants n'ont point oublié leur amour : Ali presse sa fiancée dans ses bras et semble défier la colère céleste.
Tenez] les voyez-vous encore, s'étreignant dans un dernier baiser? Les corps qu animaient naguère
tant de jeunesse et un amour si criminel ne sout plus maintenant que deux pierres colossales, monuments éternels du châliment divin !
Auprès d'eux, cette pierre plus élevée c'est le cadi, victime de sa coupable indulgence; on le reconnait encore au tui'ban qu'il portait sur la tête.
Derrière Aurida, voyez-vous le chameau qui portait ses présents do noce, et plus loin Brahim et Fatma, qu'une étreinte convulsive a rapprochés en mourant?
Et cette foule foudroyée, ces musiciens dont la tempête a brisé les instruments; ces serviteurs, ces vierges immobiles, ces tentes pétrifiées; tout enfin, tout atteste et la grandeur du crime et la puissance i du châtiment. '
Et pour que les hommes ne perdent pas la mémoire de cette punition solennelle, pour que sans cesse la colère céleste se montre présente et inassouvie, Dieu permet que les feux du festin brûlent éternellement, qu'une fumée épaisse, des eaux brûlantes jaillissent du sein de la terre, et que des grains blancs, pareils à ceux du couscoussou, couvrent le sol désolé. i
Une explication scientilique des eaux thermales, des sels alcalins, des cônes calcaires de Meskoutine ! pourrait-elle valoir cet ingénieux roman arabe attribuant toutes les révolutions du globe aux crimes commis par les hommes?
Longtemps avant notre occupation, les indigènes avaient reconnu Tefficacité des eaux chaudes de Meskoutine. Les malades buvaiiuit de cette eau, s en
lavaient et en emportaient dans des gaigoulettes^ ou dans des peaux de bouc.
Pour guérir les maladies invétérées, les prétresses arabes faisaient des sacrifices religieux au bord des sources. Aujourd'hui encore les négresses maraboutes donnent aux baigneurs le spectacle étrange de ces idolâtries.
Après avoir allumé des cierges autour des sources qu'elles parfument en passant sur Feau des cassolettes remplies d'aromates, elles soumettent les victimes, habituellement c'est un mouton ou un volatile, à la purification, à des onctions d'huile et de feuilles de henné. Alors le sacrificateur, tourné vers rOrient, appuie le couteau sacré sur la gorge de la victime et la lui coupe; le sang est recueilli par le malade, qui en baigne toutes les parties soufirantes de son corps, et emporte chez lui le cadavre des animaux immolés.
SU est bon musulman, sa guérison est assurée. Cependant, pour que le sacrifice réussisse, il faut que les plumes des poulets voltigent sur la source et que le mouton ait, dans son agonie, certaines crépitations connues seulement des sacrificateurs. C'est le secret des dieux.
Ces cérémonies idolâtres sont terminées par des danses nègres avec accompagnement de bamboula et de cris sauvages à eifirayer les djenouns euxmêmes.
Selon les Arabes, le bruit souterrain que Ton entend en passant sur le plateau des sources serait
produit par la musique infernale des djenouns, génies
qui doivent s'opposer à notre établissement dans cette contrée, de même qu'ils ont déjà renversé tons les établissemonls romains dont les ruines jonchent le sol de Meskoutine. D autres Arabes prétendent que les c6nes des sources représentent les tentes pétrifiées de leurs ancêtres; ceux qui affectent une forme irrégulière sont des hommes, des femmes, des enfants ou des animaux de la tribu.
Une autre version veut que Salomon ait confié la garde des bains qu'il avait créés sur divers points du globe à des génies sourds, muets et aveugles, afin qu'ils ne pussent ni voir, ni entendre, ni raconter ce qui s'y passerait. Mais voyez la merveille : depuis deux mille ans personne n'a pu faire enteudre à ces djenouns sourds et entêtés que Salomon est mort, et ils continuent et coiitinuoront à ehauiïer les bains jusqu'à la fin des siècles. En approchant Toreille de Torifice des sources, on peut croire en effet à un enfer entretenu par une légion de diables; car une chaleur suffocante vous monte au visage, en môme temps qu'un bruit strident vous brise le tympan. Mos cannes trempées dans Teau se chargèrent aussitôt d'un vernis calcaire d'une éblouissante blancheur. Tous les objets laissés quelque temps dans les eaux se couvrent de curieuses pétrifications. Nous aurions bien voulu faire cuire notre déjeuner sur cette marmite naturelle chaufl'ée à cent degrés, à l'exemple de certains baigneurs; mais la semelle de nos trop minces souliers fumait déjà, et nous nous retirâmes prudemment de cette fournaise pour aller visiter les ruines des anciens thermes.
Les Romains avaient édifié de nombreux thermes près des eaux chaudes. Le vallon de Meskoutiae est couvert de piscines en ruines. La mieux conservée de ces piscines a au moins 40 mètres de longueur; toute une légion pouvait s'y baigner en une journée. A cette heure, les soldats ronSains sont remplacés par ceux de FAlgérie et de la Crimée^ qui viennent cicatriser leurs blessures à Meskoutine. Les civils demandent également à ces eaux thermales la guérison de leurs rhumatismes ou de leurs phthisies. L'hôpital ne pouvant renfermer tous les malades ou prétendus malades, des tentes se sont montées dans un délicieux ravin, près de rétablissement. J'ai passé presque toutes les nuits de Meskoutine l)ercé par les ganomes des chacals, des panthères et des lions, et l'œil fixé sur une ruine romaine blanchie par les rayons de la lune. Que de siècles on vit en une nuit de méditations sur le sein de la vieille Numidie, devant ce spectre de la vieille Rome, qui vous apparaît au milieu des ruines de ses villes, drapé de ses blanches draperies et se couchant conmie un exorcisé dans la poussière de son empire, aux premières lueurs du matin I A ce moment, les animaux féroces se taisent les uns après les autres ; le burnous d'un Arabe se montre à Thorizon ; le blanc costume d'une moukère tatoue un mamelon ; on commence à distinguer les tentes et les gourbis accrochés aux flancs des ravins. L'activité humaine chasse la nuit paresseuse et voluptueuse.
Autour des bains Meskoutine cabriolent et s'écartèlent des montagnes au front feuilleté et sourcil-
leux, au pied desquelles éclatent les fleurs vives du laurier^ le feuillage découpé à Temporte-pièce de rolivier, et chantent les oueds coulant dans les ravins verts et roses. Tous les aspects sont réunis là, les plus tendres comme les plus sauvages. C'est un paysage suisse repoussé par la rudesse africaine. La nature étrange de ce pays ne procède que par vifs contrastes. C'est toujours le guerrier farouche qui combat ou la bayadère vaincue par le plaisir, Toasis riante et colorée après le désert aride et sans pitié. Les sites de Hammam-^Ieskoutine rappellent aux touristes les Pyrénées et les Alpes; mais les Alpes et les Pyrénées ne possèdent pas cette lumière africaine qui allume une fournaise dans Texcavation d'un rocher, fait vibrer tous les tons, le vert vif d'une touffe de myr^s aussi bien que le vert pale d'un bois de lentisques, différencie les nuances les plus délicates. Meskoutine est le décor d'un paradis terrestre. Qui ne serait tenté d oublier au fond de ces solitudes africaines, — choisies avec raison par les anachorètes du Christianisme, — les vaines agitations de la vie civilisée, si on y trouvait une Éve? — mais pas d'Êves ! Elles laissent toujours une blessure au cœur; — si on y trouvait un ami et mi restaurant confortable!
Mes journées s'écoulaient rapides à Hammam - Meskoutine. Le matin, je prenais, conune tous les domiciliés à l'hôpital, mes douches et mon bain d'eau chaude, car on ne sort pas de la fournaise à Meskoutine. Grillé par un soleil de 50 degrés, voas vous rafraîchissez en vous jetant dans une brûlante
piscine. On s'acclimate à la manière de ces poissons qui vivent sous les eaux chaudes. La pèche à la ligne est fort curieuse à Meskoutine II s'y preiid d'excellents barbeaux dans la couche inférieure des eaux chaudes^ dont la température est moins élevée qu'à la surface, et le pêcheur, pour manger séance tenante son poisson cuit au bout de sa ligne^ n'a qu'à la maintenir quelques minutes dans la région supérieure du ruisseau d eau chaude.
Après le déjeuner^ les baigneurs de Meskoutine se dirigent à travers des champs plantés de cotonniers, encadrés de l eternel laurier-rose, vers le ravin du Lion, pour y puiser leur bouteille d'eau ferrugineuse. Cette eau, chargée de proloxyde de fer, me disait Taide-major directeur de rétablissement^ guérit plus de malades que les eaux des bains. Elle coule en telle abondance, que certes elle pourrait suffire à l'approvisionnement de Paris, redresser bien des échines et calfater bien des poitrines rebelles.
Le ravin du Lion est torrentueux en hiver. L'été,
ses énormes galets sont immobiles; ses chênes-zend, ses vignes vierges, dont les puissantes racines percent le roc, restt^it presque à sec. Ce sauvage ravin, ouvert à Textrémité d'un bois, donne une idée de la sève vigoureuse, de l'exubérance du sol africain. Sur ses bords s éparpillent des fûts, des chapiteaux brisés, ruines de quelque bourgade romaine. Je me serais volontiers laissé prendre à la méditation le premier jour que je visitai ce ravin, n'eût été la crainte que le lion vint y boire en même temps que moi.
M étant demandé ce que je répondrais au lion sll
m adressait la question que le loup de la fable fait à l'agneau^ et n'ayant pas trouvé de réplique concluante, je déguerpis en me promettant de ne revenir qu'en bonne compagnie. En effet, je fis cbaque jour le trajet avec un vieux chasseur d'Afrique^ couturé de blessures, qui me racontait ses batailles du Tell et du Sahara, ses razzias (il avait posé pour la Smala, d'Horace Vernet, et il en était fier), ses réjouissances, ses chants de victoire après la bataille, au milieu des gémissements des ennemis blessés, tous les incidents terribles du carnage humain. Je frissonnais involontairement au récit animé de ce brave, mais ce n'était plus par peur du lion. Que vaut le débonnaire lion comparé à rhomme? La contrée de Meskoutine, peuplée de bétes féroces, a enfanté des centaines de Gérards. Tous les soirs, une dizaine de malades de Meskoutine, guéris comme par enchantement, se jetaient dans les bois pour chasser la bête féroce, et revenaient le lendemain matin, qui avec un lièvre, qui avec un chacal, qui avec une panthère ou un lionceau. On ne se doute pas, en France, que TAlgérie possède autant de chasseurs de bétes féroces, témoin le colon de Sétif, qui a déjà tué vingt lions. Un jour, on trouva, entre Guelma et Meskoutine, la tête de Tun de ces aventureux chasseurs de lions. Avait-il été assassiné par des Arabes ou hroyé sous les dents d'un lion? C'est ce que, malgré les reclierches, on ne put savoir. '
Je ne voulus pas quitter Hammam-Meskoutine sans faire une excursion dans ses ruines. J'avais en-
Un jour, OR troQTa, entre Guelma et Neskouline, la téte
de Tun de ces aveulureux chasseurs de lions. (P. 204).
tendu dire que les plus belles ruines romaines de la province de Constantine étaient celles d'Anouna^ de la mystérieuse Anouna, dont le nom antique est ignoré et Thistoire enveloppée de la plus grande obscurité. Serait-elle Tancienne Tibilis^ et aurait-elle donné son nom, — aquœ tibilitanœ, — aux eaux de Meskoutine? C'est fort douteux, car Anouna se trouve à cinq lieues de ces thermes célèbres.
Je me décidai à entreprendre cette expédition avec raide-major et le pharmacien de Thopital. Nous eûmes toutes les peines du monde à trouver un indi<gène qui connût la situation d'Anouna. Enfin, le caïd Bou-Nar nous ayant envoyé pour cicérone un de ses Arabes, nous partîmes dès Taube, bien approvisionnés de vivres et montés sur d'excellents chevaux, qui grimpèrent des mamelons à pic et descendirent les pentes les plus rapides sans faire choir leui^s mauvais cavaliers. Nous nous écartâmes de notre chemin pour visiter la grotte profonde de Dbamous-Djemâa, qui a servi, prétend-on, de refuge aux chrétiens persécutés par les Vandales. Des inscriptions indéchiffrables et des croix sont gravées dans la pierre des premières parois. Les voûtes de la grotte sont constellées de stalactites. Nous ne pénétrâmes pas très-avant; il faut marcher avec la plus grande prudence pour ne pas tomber dans les excavations.
Sortis de ce lieu sauvage, nous éprouvons une véritable sensation de bonheur à traverser des bois de lentisques et d'oliviers, peuplés de douars dont les tentes suivissent brusquement au détour d'un sentier. Nous surprenons le village dans son désordre.
dans toute la vérité de ses détails. Les hommes sont assis en rond, les pieds sous leurs burnous, écoutant un cheik qui raconte un épisode de la guerre d'autrefois, ou une mystérieuse histoire de djenouns; des enfants coiffés dé la rouge chachia et couverts par une loque se roulent dans la poussière; les femmes ramassent du bois mort, font la cuisine ou se montrent mutuellement les cadeaux du maître, un anneau de pied en argent, morceau d'étoiles à ramages, un haouly de fine mousseline, un miroir enjolivé de Tunis. Excepté les détestables chiens arabes qui jappent aux jambes de nos chevaux, et les ramiers reposés sur les gourbis qui s'envolent à notre approche, notre passage ne troublQ rien dans le douar. Les Arabes nous toisent d'un air carthaginois sans interrompre leurs discours, sans se déranger de leur paresseuse pose de singe, et nous sortons de cette pastorale, de ce tableau de la vie biblique sur lequel nous faisions tache, escortés par les aboiements des kelbs et par les regards moitié curieux, moitié effrayés, des jeunes moukères au visage tatoué d'étoiles bleues et colorié de henna.
Nous gagnons la route qui doit nous conduire à Ânouna. Un musulman voyageur s'arrête à la limite d'un champ moissonné par des Arabes ; il met un genou à terre et fait un signe. Tous les moissonneurs prennent leur peau de bouc gonflée d'eau et se livrent à un steeple-chase pour désaltérer le voyageur, qui boit une gorgée de chameau, ne souffle pas mot et continue son chemin. — 0 pays du silence, du recueillement, de la simplicité et de Thos-
pitalité 1 ne vaux-tu pas les pays d'orgueil, de misère et de philanthropie? Des femmes arabes en palanquin à dos de mule, le visage protégé contre les ardeurs du soleil par une draperie rouge qui les enveloppe complètement, passent à eùté de nous en nous lorgnant par les trous de leur talika. Ces belles moukères ont été achetées deux mille francs au moins par leur maître et seigneur. D'autres malheureuses en baillons marchaient nu-pieds devant un podagre arabe k califourchon sur un âne qu'il éreinte de coups avec le même martinet servant le soir à sa femme. G est la pauvre moukère achetée deux cents francs.
Notre cicérone, qui jusque-là avait marché devant nous, s'arrête brusquement, et, prenant un de nos
chevaux par la bride, sèche : — Mwiiarf! — c'està dire, je ne sais pas, j'ai perdu mon chemin. Nous avons beau nous récrier, le malheureux ne comprend pas un mot de français; pour lui faire entendre la langue et retrouver son chemin , le pharmacien, malgré mes protestations humanitaires, lui administre une volée de coups de bâton que l'Ârabe reçoit en conscience, sans bouger ; après quoi il se décide à marcher devant nous, et nous lait monter et redescendre des mamelons en cherchant toujours Anouna, qui fuyait comme un mirage. Tout à coup l'Ârabe enfonce ses longs éperons dans le ventre de son cheval, pousse une fantasia à tous crins, et nous le voyons bientôt s'arrêter devant un vallon et une colline couverts de ruines.
A notre tour, nous galopons et nous jetons des
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exclamations enthousiastes en poussant nos chevaux au milieu d'une imposante et vaste cité romaine qui semhhî plutôt endormie ou pétrifiée qu'en ruines. Un temple païen, aux chapiteaux corinthiens artistement sculptés^ est presque intact. Vénus et Apollon ront sans doute défendu contre le génie de la destruction ; un portique qui reliait le plateau à la colline a peu soulTert des ravages; dernier soldat du cond>at séculaire, il regarde avec ime tristesse hère les vaincus couchés sur le sol. Mais^ que parlonsnous de vaincus? Deux arcs-de-triomphe, aux chapiteaux acanthes, parfaitement conservés, mamtiennent Torgueil de Rome en face d'un aqueduc qui pourrait encore alimenter une nouvelle ville. Ânouna inspire Tidée la plus grandiose de Tantiquité; elle ressuscite cette cité romaine imbue du sentiment de sa mission et de sa force, aussi majestueuse, aussi imposante au fond des déserts aMcains qu'en Italie. Le cadavre de liomc, partout où on le voit, conmiande le respect, l'admiration. C'est le cadavre d'un héros, et la mort ne diminue pas le héros, elle le consacre.
Il est impossible de ne pas se sentir saisi par l'éloquence de ces ruines coucliées dans un site sauvage, loin de toute habitation. C'est le mariage du souvenir et de la solitude. Le silence plane sur les ruines. Des monts dénudés, horriblement crevassés, qui semblent s'être arrachés les entrailles de désespoir à la chute de la ville romaine font un cercle triste à Anouna. Moins sensibles que les montagnes, les vallons mamelonnés, couverts de blé et d'orge.
viennent insulter Rome de leurs riantes moissons jusqu'au milieu des ruines qui pleurent sur sa grandeur passée. Du côté de Constantine, Thorizon est fermé par le Djebei-Dellar et le Taïa, qui passent leurs tètes altières au-dessus de toutes les autres montagnes.
La zone des tombeaux sur la colline fait supposer qu'Ânouna devait contenir une population de six à huit mille âmes. Anouna avait d ailleurs une situation très-importante, puisqu'elle reliait Constantine à Carthage et à Hippone. Nous relevâmes les inscriptions latines à moitié eilat^ées d'une vingtaine de pierres tumulaires aux piédestaux de marbre saccharoïde. Elles commencent invarial)lement par Tinvocation aux dieux mànes^ fixent le nombre d'années vécues, et finissent leur Ci-gît par cette espérance : — « Que ses os reposent bien I » En voici quatre que je retrouve sur mon carnet de voyage :
XORNAIOPRAI
SEXTIA
GONPRlMiEFIDA
SATVRNI
CARDVLORUM
NAXVXA
MSITTIVS CONSTANS
FRATRl CARACDvLX
HVSVB
CISSIHOVALX
DVMVS
FLAVIVS
L%'SITT1VS MEOM
QANNIANOS
RVFINO EORVBE
VIXAN
EXlORNATO DEO
GIKTENSAMNX
SEVIVOS IBI