ELEPHANT AU REPOS
A, emplacement du cerveau de profil. — F, direction à suivre par un projectile venant de face.
Mais si l'éléphant vous charge ou vous regarde, c'est-àdire s'il a la tête levée ^ le front en oblique, inutile de tirer; c'est du* temps perdu, et l'on a risqué inutilement sa vie. Dans ce cas, si, ayant la tête levée, l'éléphant tient sa trompe roulée comme pour charger, le chasseur peut, en se baissant, l'atteindre mortellement au cou, juste au ras de la mâchoire inférieure, au creux du sternum. Mais on ne doit tenter ces chances que lorsqu'on est bien sûr de soi et que la nature du terrain empêche la fuite momentanée.
ELEPH.^NT CHARGEANT.
A, emplacement du cerveau de profil. — F, direction à suivre par un projectile venant de face. Nota. — Ce coup est à peu près impossible-
Le dessin ci-joint donne exactement, sur un crâne d'éléphant, l'endroit à atteindre, mais c'est surtout le coup au cœur que je recommande aux chasseurs.
La piste d'un troupeau d'éléphants est très difficile à reconnaître et à juger; quoiqu'il semble aisé, au contraire, de suivre d'aussi grands animaux, il faut beaucoup de pratique et de patience pour y arriver : la majorité des Européens chasseurs d'éléphants seraient incapables de suivre une piste s'ils n'avaient des indigènes pour la leur montrer. A mon avis, il faut pouvoir se passer d'eux, et puis n'est-ce pas humiliant de ne pouvoir déchiffrer ces traces sur le sol, alors que d'autres les lisent couramment?
Pour en finir, je dirai comment on extrait les défenses d'un éléphant mort. Il y a deux façons d'opérer, selon le temps dont on dispose. Est-on pressé, on dépouille de la chair les alvéoles osseuses qui portent les défenses et on les taille sur le côté avec une petite hache ; l'ouverture doit être faite doucement et avec grand soin, si on ne veut pas abîmer l'ivoire. Quand on a du temps, on enterre la tête, ou plus simplement on la couvre déterre humide; au bout d'une semaine, les défenses, lui branlant déjà fortement dans leurs alvéoles, peuvent être arrachées avec facilité.
Dans le haut Zambèze et le pays de INIoassi, les indigènes appellent « koungourou » un éléphant mâle adulte, « katchendé » le jeune mâle, « nioungoua » les femelles sans défenses. Le nom générique de l'éléphant est « nzôou » ou « ndjovo ».
Dans le pays, l'éléphant passe pour avoir deux ennemis : les fourmis carnivores, qui lui montent dans la trompe pendant qu'il dort (!), et les serpents qui le piquent au ventre (?). Je n'ai pas besoin de dire combien ces deux assertions sont
fantaisistes. Je voudrais voir Taccueil que recevraient les premières fourmis qui s'aventureraient dans la trompe d'un éléphant, appendice qui est un vrai fusil à air comprimé : un ouragan les jetterait bientôt dehors avec violence. Quant au serpent, ses crochets ont déjà assez de peine à percer la peau humaine, où ils se cassent souvent, sans aller chercher à entamer du cuir d'éléphant.
Non : l'éléphant n'a qu'un seul ennemi : c'est l'homme. Quant aux animaux, il n'en craint aucun : avec une intelligence relativement supérieure, il possède la force, la taille, le courage au besoin, et de plus un toucher qu'aucun d'eux, même le singe, n'a aussi délicat. 11 passe partout, il nage comme un amphibie, et traverse indistinctement et indifféremment ravins et rivières, forêts et taillis; tout se brise, tout cède pour lui faire place ; il monte et descend des pentes que l'on croirait inaccessibles pour lui, traverse en une nuit des pays entiers, comme un maître incontesté dans ses vastes domaines ; il est à la fois partout et nulle part ; malgré sa masse, il se cache comme une souris et disparaît sans bruit comme un insaisissable protée, laissant le chasseur déconfit ; enfin, si on veut épargner sa vie, il est prêt à redevenir, comme autrefois lorsqu'il se battait à ses côtés, l'allié, l'ami, le serviteur, le protecteur de l'homme.
\"oilà le vrai roi des animaux. Va-t-on le comparer au lion, animal inutile, rôdeur nocturne, au lion qui est à la merci d'une bande de loups?
En parlant de la colonisation (i), je traite d'autre part de la domestication de l'éléphant appliquée au développement économique des colonies africaines. Mais je résumerai ici ce que je pense de cette domestication au point de vue des difficultés matérielles.
Ah! ils se trompent étrangement, ceux qui croient possible
(i) La traversée de l'Afrique du Zambèze an Congo français, i vol. (sous presse).
d'cipérer la capture de Téléphant, en l'état actuel des choses, c'est-à-dire avec la guerre à outrance qu'on lui fait de tous côtés.
Jamais sa aomesticatioii ne sera possible tant que sa chasse ne sera pas interdite. Il faudra même plusieurs années pour qu'il retrouve sa confiance et ses habitudes. On pourra alors surveiller un troupeau, le suivre, le capturer, parce qu'il restera dans une région bien définie; il aura repris ses mœurs naturelles qui le portent à séjourner à demeure dans un grand pays où il trouve, selon les saisons, l'herbe, l'eau, les marécages, les arbres, les abris qu'il affectionne.
Actuellement, au contraire, traqué de tous côtés, le troupeau qui est ici aujourd'hui sera demain à 50 kilomètres, après-demain ailleurs. Peut-être ne le reverra-t-on jamais, on en rencontrera d'autres qui apparaîtront et disparaîtront à leur tour par ce besoin de se mouvoir qu'engendrent l'inquiétude, l'insécurité, la détonation des armes à feu, l'odeur des hommes qui rôdent aux alentours. Le besoin de nourriture a fait de l'éléphant un animal nomade; la crainte du danger le rend insaisissable.
Bien qu'animés des meilleures intentions du monde , ils sont dans l'erreur la plus complète, ceux qui projettent de s'emparer d'éléphants dans ces conditions; en quelque circonstance particulière, ils pourront en prendre un ; mais qu'est-ce qu'un éléphant? C'est par centaines qu'il en faut; si on veut créer des établissements comme ceux qui existent dans l'Inde; c'est par centaines qu'il en faut, si on veut essayer de remédier d'une façon notable au manque de moyens de transport : et combien d'années faudra-t-il avant que la colonisation africaine profite de cette tentative? D'ici là, la chasse continuera, et, quand on aura créé les établissements, il n'y aura plus d'éléphants à y mettre!
On ne réussira, à mon avis, que si les nations européennes, d'accord avec l'Etat du Congo, interdisent sévèrement la chasse à l'éléphant. Ce moyen est radical, et il nuira
momentanément au commerce; mais cent ans plus tôt, cent ans plus tard, on doit arriver à la fin de l'ivoire; autant vaut aviser dès maintenant à le remplacer. Une fois la chasse défendue, une fois l'exportation et la vente de l'ivoire absolument interdites d'une façon générale, on procédera dans chaque colonie à la confiscation de celui qu'on trouvera entre les mains des indigènes. L'ivoire n'ayant plus de valeur ni pour l'indigène ni pour l'Européen, la chasse s'arrêtera d'ellemême; des peines rigoureuses pourront être édictées contre quiconque massacrerait des éléphants par amusement ou pour se procurer de la viande. Une fois ces résultats acquis, on pourra aviser aux moyens de capturer des éléphants (i), et l'on trouvera sans peine alors, avec ces garanties, les capitaux nécessaires à l'organisation de grandes compagnies de capture et d'élevage, qui revendront aux colons et aux gouvernements des animaux dressés aux transport.
En appliquant en Afrique les méthodes qui réussirent dans l'Inde, en y employant même les cornacs et les éléphants de ce pays, on réussirait très probablement : j'en suis absolument persuadé. Quant à la possibilité de domestiquer l'éléphant d'Afrique, peut-on la mettre en doute un instant? L'histoire ne nous apprend-elle pas que, dans l'antiquité, Carthage capturait et faisait dresser des centaines d'éléphants à la guerre et aux transports? Ce qui a été fait autrefois en Afrique, ne peut-on le refaire aujourd'hui? Quelques années suffiront, sous la direction d'un personnel hindou, à former des cornacs experts sur le continent noir. Dans l'état actuel des choses, il faut y renoncer. Pas plus que les mouches avec du vinaigre, on n'attrape les éléphants à coups de fusil.
(i) Aux Indes, on est opposé à la capture des jeunes éléphants dont l'entretien est très onéreux; on préfère capturer des animaux adultes.
RHINOCÉROS [Rhinocéros hicornis)
Rhinocéros. — Sa disparition graduelle. — Ses derniers refuges. — Age supposé. — Signes auxquels on peut le reconnaître. — Taille des adultes. — Dimension des cornes. — Corne chez les petits. — Usage de la corne. — Oreilles déchirées. — Degré d'acuité des sens. — Endroits et végétaux préférés. — Habitudes. — Façon de dormir. — Accidents causés par le rhinocéros.
Je disais tout à l'iieure que l'éléphant africain est appelé à disparaître dans un siècle si l'on continue à lui faire la guerre. Le rhinocéros est bien plus près encore de son extinction totale : il a un pied dans la tombe! Déjà son congénère, le siiniis, a disparu ; le bicornis en fera autant, en vertu de cette loi de la nature qui réduit, avec le temps, la taille des hommes et des animaux, en vertu de cette évolution qui fait insensiblement disparaître de notre planète les géants qui y ont existé en grand nombre aux époques tertiaire, glaciaire et quaternaire.
Outre la destruction, les raisons qui me semblent causer la disparition graduelle du rhinocéros sont la lenteur avec laquelle cet animal se reproduit et ses habitudes farouches qui ne peuvent s'accommoder de l'empiétement toujours grandissant des populations humaines : un pays devient-il habité, il le quitte. On a bien inutilement sacrifié autrefois un grand nombre de ces animaux; des expéditions dans l'Afrique méridionale de 1824 à 187g, dans l'Afrique orientale de 1880 à 1890, en ont abattu des centaines en quelques mois. Partout les indigènes leur font la guerre dans le seul but de se procurer de la viande, car il n'est rien que ne fassent certains d'entre eux pour ce genre de nourriture. Ce qui a été tué en éléphants et rhinocéros pour ce motif doit bien s'élever à de nombreux milliers.
Aussi est-il facile de compter les points où il s'en trouve encore : la limite est de la province d'Angola, sur la rive du Zambèze; les environs des chutes \'ictoria, et le Barotsé; l'Afrique orientale allemande et anglaise, le nord du Victoria- Nyanza, le haut Nil : soit à peu près le centre, le cœur de l'Afrique, qui est devenu leur dernier refuge.
Je ne dis pas que le rhinocéros personnifie la beauté, la grâce, l'élégance ou l'utilité ; mais, tel qu'il est, il est intéressant, bien que je le croie incapable de servir à quoi que ce soit au point de vue de la colonisation. En outre, il n'est nuisible qu'exceptionnellement; il charge le chasseur quand il le sent ; c'est que celui-ci est allé le chercher dans ses retraites éloignées. Jamais il ne va dévaster les cultures, comme l'éléphant, l'hippopotame, le phacochère; il fuit, au contraire, les endroits fréquentés par l'indigène, et, quoique sa disparition ne soit un mal pour personne, il est toujours triste de voir anéanties par la faute de l'homme des races puissantes, faites pour vivre et se développer.
Dans les chapitres qui précèdent j'ai parlé de quelquesunes des habitudes du rhinocéros ; je vais rapporter ici quelques remarques complémentaires sur cet animal étrange qui vit difficilement dans nos pays tempérés, et dont on connaît, en général, assez mal les mœurs.
L'âge auquel il peut atteindre ne sera probablement jamais déterminé. A en juger par les dents, comme pour le cheval, il doit vivre fort longtemps : selon les individus, les molaires ou mâchelières sont intactes ou usées, sans que la taille et l'apparence des animaux changent. Les cornes également cessent de pousser à un certain moment, et, comme l'animal continue à les user en se nourrissant, elles finissent par se raccourcir et s'abîmer ; avec l'âge, il se produit de l'amaigrissement, le fîanc se creuse, la méchanceté s'accentue. Le degré de vieillesse peut donc, selon moi, se déterminer chez un rhinocéros à ces trois indices : degré d'usure des mâchelières.
3i6 CHASSES AUX GRANDS FAUVES.
dépérissement extérieur, mauvais état et exiguïté des cornes par suite d'usure. Pour fixer à peu près un chiffre, j'estime que ce pachyderme ne doit guère dépasser cent ans.
La taille moyenne d'un mâle adulte est d'environ i™,66 (5'',6). La femelle adulte est généralement un peu plus grande. La longueur totale d'un rhinocéros, du bout du nez à la naissance de la queue, est en moyenne de 3'", 40 (ii-',3); quant aux cornes, chez les individus dans la force de l'âge, elles atteignent des dimensions très diverses; le mâle les a toujours beaucoup plus longues et plus grosses que la femelle. La première corne (celle qui est au-dessus du nez) peut mesurer en moyenne o'",45 (i'',6), la seconde quelquefois autant, quoiqu'elle n'ait le plus souvent que deo"',i5 à o"',25 (0^6 à oi\io).
Je n'ai vu que rarement des femelles de rhinocéros avec leur petit, et je ne saurais me prononcer d'une façon quelconque sur la reproduction de ces animaux. Je sais seulement que le petit hérite, dès sa naissance, de la laideur de ses parents, et qu'il ne commence à avoir de corne sur le nez que lorsqu'il ne tette plus; il court fort bien et suit sans peine ses parents dans leur galop rapide.
La corne qu'il a sur le nez sert au rhinocéros d'arme de défense et de pioche; lorsqu'il charge, il a toujours la tète très basse, tenant par conséquent sa corne presque horizontale; au moment de frapper, il relève la tête violemment et frappe généralement de bas en haut. Pour manger, l'animal utilise également cet appendice et s'en sert pour déterrer les racines dont il fait une grande partie de sa nourriture ; il les saisit et les mâche ensuite avec sa lèvre supérieure qui est légèrement préhensible. La deuxième corne ne lui sert guère pas, étant placée trop en arrière pour toucher à terre ou frapper avec facilité.
Je ne sais si les rhinocéros se battent souvent entre eux, ni comment ils s'y prennent dans ce cas, mais j'en ai tué souvent qui avaient les oreilles déchirées, comme s'ils
s'étaient mordus mutuellement, hypothèse peu admissible, puisqu'ils n'ont ni canines, ni incisives. Mais il ne faut pas croire non plus que ce soient les marques d'autres animaux, car si le rhinocéros jeune court quelque danger, aucun animal ne s'attaque à lui quand il est adulte. Je me borne donc à mentionner ce que j'ai remarqué, sans essayer de l'expliquer.
L'odorat du rhinocéros est d'une finesse extrême et pres- ' que aussi puissant que celui de l'éléphant; comme chez ce dernier, l'oreille et l'œil sont imparfaits.
Le rhinocéros trotte et galope avec une vitesse extraordinaire; son allure habituelle est un pas lent, la tête toujours baissée.
Il affectionne les taillis obscurs, épais et impénétrables; il y passe la journée pendant la saison sèche, quand l'herbe est brûlée. Lorsque celle-ci est très haute, il n'est pas rare de le rencontrer en plaine à l'ombre de grands arbres. A la tombée de la nuit, il se met en quête de nourriture et arrive généralement à l'eau, comme je l'ai déjà dit au chapitre X, soit vers dix heures du soir, soit le matin avant le jour, sauf exception. Il ne voyage pas à proprement parler, mais il est néanmoins grand marcheur. Quand il a choisi un district, il n'en sort pas en général; il a deux ou trois endroits favoris, souvent fort éloignés l'un de l'autre, où il va se reposer le matin, après avoir fait quelquefois vingt kilomètres dans sa nuit en marches et contremarches. Par les temps couverts et pluvieux, il reste souvent toute la journée dehors; comme il est très méfiant, la présence d'hommes dans son voisinage suffit pour lui faire changer totalement ses habitudes.
Les rhinocéros vont généralement seuls ou par paires. Friands de racines, de cactées de toutes sortes et de certaines plantes, ils mangent peu de paille. Après avoir bu, ils prennent plaisir à se vautrer dans la vase et à se couvrir de boue des pieds à la tête.
3i8 CHASSES AUX GRANDS FAUVES.
Les oiseaux insectivores les débarrassent d'un grand nombre de leurs parasites, lorsqu'ils se promènent de jour.
Aux heures chaudes de la journée , le pachyderme se couche sur le côté, comme un cheval, se plaçant le nez au vent, et s'endort; quand son sommeil est profond, on voit souvent une écume blanche autour de sa bouche ; à ce moment-là, avec bien des précautions et si le vent est excellent, on peut s'approcher de lui et le tuer à bout portant; mais c'est un jeu dangereux.
Après l'éléphant, le rhinocéros est le plus gros animal qui existe, et son approche, de nuit ou de jour, est toujours émotionnante.
Le nombre est considérable de gens que ce pachyderme^ en chargeant, a fait grimper sur un arbre dans des positions parfois comiques; quoique moins communs qu'avec l'éléphant, les accidents arrivent souvent avec un animal aussi irascible.