LE LION
{Felis ko)
Le lion. — Il n'y en a qu'une seule espèce. — Différence entre le lion sauvage et le lion de ménagerie. — Dimensions et poids d'un adulte. — Couleur de la robe. — Légendes répandues sur le lion. — Leur manque de fondement. — Différentes façons de se comporter d'un lion. — Symptômes de colère. — La charge. — Essais d'intimidation. — Heures des rugissements. — Combats nocturnes. — Les ennemis du lion. — Ses repaires. — Portée de la lionne. — Robe des jeunes. — Troupes de lions.
Sur les mœurs du lion, je compléterai ici en peu de mots ce que les chapitres précédents ont appris. Je répéterai une fois de plus qu'il n'y a, à mon avis, et d'après tous les chasseurs de quelque expérience, qu'une seule et unique espèce de lion, dont la robe change de couleur ou d'épaisseur selon le milieu qu'il habite : celui des plateaux de l'Atlas et du Kilimandjaro, à quatre mille mètres d'altitude, doit naturel-
lement en avoir une plus touffue que celui qui fréquente les plaines sablonneuses des régions équatoriales, et la crinière qui s'arrache aux fourrés épineux est moins belle que celle qui croît en liberté dans les plaines herbeuses; mais, jaune ou brun, avec ou sans crinière, c'est le même animal, et au Cap comme au Tanganyika, aussi bien que chez les Somalis, on trouve des lions adultes dont nos spécimens de ménageries n'offrent que de bien pauvres réductions.
Prenez le petit Parisien, pâle et débile, gringalet né dans un logis dépourvu d'air et de lumière, manquant de sang, comparez-le au robuste gars de la campagne, à l'hercule développé au grand air, au milieu d'exercices physiques : vous aurez à peu près le rapport qui existe entre le lion de ménagerie et le lion sauvage. Le premier a été pris très jeune, s'il n'est pas né en captivité. Avec son existence sédentaire dans une cage, avec la régularité de repas qui ne demandent aucun effort, ses muscles atrophiés sont perdus, quand il est soigné, sous une épaisse couche de graisse. Sa crinière, \ h à l'abri des taillis, se développe librement d'une façon anor- \l maie, soit parce qu'elle ne s'accroche à rien, soit peut-être |\ aussi en raison du climat. (Le zèbre ne se couvre-t-il pas, | dans nos pays, d'un poil inconnu en Afrique?) Pour le faire "' paraître plus grand, on hisse sa cage sur une estrade, et quand il a o"',7o de haut, c'est un colosse.
Le lion sauvage, lui, a dû, depuis son âge le plus tendre, conquérir sa nourriture de haute lutte, en s 'attaquant toujours à des animaux plus forts que lui; aussi se développe-t-il sans entraves, et ses muscles puissants se dessinent, à l'âge adulte, en lignes nettement accusées. Sa crinière, lorsqu'il en a, paraît plutôt rare, ayant laissé journellement quelques-uns de ses longs poils aux buissons épineux, au tronc des arbres auxquels il se frotte. Quant à ses dimensions, j'ai dit au chapitre IX qu'il faut se représenter une bête haute d'environ I mètre au garrot (se rappeler que la tête est plus haute que le corps) , qu'elle mesure plus de 2 mètres de long (non com-
pris la queue), qu'elle a de o"',4o à o"',45 de poitrail, qu'elle pèse entre 200 et 250 kilogrammes.
En faisant abstraction des jambes, on peut donc dire que le corps d'un lion est à peu près aussi gros que celui d'un cheval moyen. On conçoit parfaitement qu'un pareil adversaire se rende maître d'un buffle qui a i"',70 de garrot.
La couleur des lions varie toujours selon les milieux habités; le lion sans crinière est généralement d'un fauve pâle, le lion à crinière, plus brun, d'un brun qui va du clair jusqu'au marron foncé; sa crinière est ou fauve rougeâtre ou mélangée de poils foncés, quelquefois même entièrement brun foncé; cette dernière particularité, plus rare, est très appréciée des amateurs.
Dans un district de quelques kilomètres de rayon, la nuit, au même abreuvoir, il m'est arrivé de voir ensemble des lions pouvant appartenir à la même famille et dont les uns avaient une crinière, les autres non. Dans les endroits sablonneux, où tout est jaune ou rougeâtre, comme certaines régions des Somalis, les antilopes et les lions ont des couleurs analogues. La nature leur permet ainsi de se dissimuler parfaitement. Leur couleur se confond aussi avec celle des herbes et des feuilles sèches dans les pays de plaines ; le brun foncé se marie bien avec les régions boisées et couvertes. Le bout de la queue et un point à l'intérieur des jambes sont toujours noirs, ainsi que le derrière des oreilles.
Il court aussi sur le compte du lion de nombreuses légendes que des naturalistes, même parmi les plus brillants, ont contribué à répandre et que l'on reproduit et réimprime toujours, les faisant apprendre à la jeunesse, en dépit de ce qu'écrivent depuis quelque vingt ans ceux qui sont allés l'étudier chez, lui. On continue à nous parler du lion jaune ou brun du Cap, du Sénégal, de Barbarie, etc., à nous dire qu'il est le roi des animaux par sa magnanimité, par sa force et par l'effet terrible de sa queue (?) , par son aptitude à emporter des animaux énormes à de grandes distances; on nous dit encore
qu'il est impropre à la course, que ses yeux sont phosphoresents?, qu'il est lâche une fois prisonnier, au point de se laisser ligotter sans murmure, etc. Aussi, quand on rencontre un chasseur qui a quelque expérience du lion, la première chose que Ton fait, c'est de lui poser une questions que je viens d'énumérer.
Je respecte le travail difficile par lequel les naturalistes arrivent à nous renseigner sur l'anatomie, les dispositions naturelles et la vie des animauu; mais, comme l'a dit M. Milne-Edwards, l'éminent membre de l'Institut, directeur dv Musém, « ce qui nous intéresse, ce sont les mœurs de « ces animaux, que nous connaissons mal et nous ne « pouvons pas étudier comme le chasseur » .
En ce qui concerne le lion, je l'ai étudié de près : ou a vu dans les chapitres précédents que je l'ai poursuivi, traqué, attendu avec une patience que rien n'a découragé, et le lecteur doit reconnaître qu'une passion comme celle que je possède peut seule déterminer un homme à faire un pareil métier. Je me crois donc à même de donner une opinion éclairée par sept années d'expérience. Eh bien, je répète qu'il n'y 2i qu'une seule espèce de lion. J'ai chassé dans les différentes régions de l'Afrique, et j'ai gardé les peaux et les crânes de mes lions; il sera donc facile aux incrédules de comparer et de vérifier mon assertion.
Les animaux de la taille d'un buffle, le lion peut les traîner à une cinquantaine de mètres sur un terrain uni, mais avec beaucoup de peine et en s'arc-boutant de toute sa force. II est incapable d'enlever, sans qu'il touche terre, un animal plus gros qu'une chèvre et, avec ou sans fardeau, de sauter un mur ou une palissade.
Il peut aller plus vite que le cheval le plus rapide, et M. Selous dit qu'il faut une monture hors ligne pour échapper à la poursuite d'un lion; d'ailleurs, on sait qu'il force des antilopes à la course : kobs et élands deviennent sa proie de cette façon.
Pour ce qui est de sa queue, je ne sache pas qu'il puisse en faire autre chose que de se battre les flancs avec. S'il en frappait un homme, je doute qu'il lui fasse grand mal; il a d'autres armes, et meilleures, à sa disposition.
Ses yeux, eh bien! ils sont comme tous les yeux : exposés d'une certaine façon à la lumière, sous un certain angle, ils ■sont vert clair ou ont un reflet rougeâtre; n'en est-il pas de même pour le chat que vous poursuivez sous votre lit avec une bougie? Mais éteignez la lumière, c'est-à-dire faites disparaître la cause, l'obscurité sera complète : vous ne verrez pas plus les yeux d'un félin que vous ne l'apercevrez luimême. D'ailleurs, ce serait contre la nature, si cet animal, qui est un chasseur de nuit invisible, faisait fuir sa proie en lui montrant deux lanternes de bicyclette; il mourrait de faim! \'oyons : est-ce assez absurde? Il ne lui manquerait plus qu'un collier de sonnettes!
Je ne crois pas davantage à sa magnanimité, dont je n'ai jamais vu d'exemple ; il craint l'homme et lui cède presque toujours la place; quelquefois il grommelle en se retirant, mais enfin il s'en va. S'il n'est pas habitué à manger de la chair humaine, il l'attaque rarement, et j'ai vécu des années entouré de lions sans qu'il me soit rien arrivé, alors que souvent aucune palissade ne me séparait d'eux; quelques feux mi-éteints dans le camp les tenaient en respect. Je n'ai éprouvé d'accidents de leur part que dans le voisinage des villes ou dans les villages, accidents tous causés par des « mangeurs d'hommes ». Autour du camp, c'est la viande que nous avions qui attirait les lions.
Lorsqu'on les rencontre en plein jour, ils s'en vont généralement au pas, d'un air très digne et fort imposant, en se retournant de temps à autre (i); dès qu'ils se croient hors de vue, ils prennent le galop et s'éloignent aussi vite qu'ils peuvent.
(i) Voir la photographie du « lion aux écoutes », chap. XIV, p. 280.
La vérité, c'est qu'on ne sait jamais comment va se comporter un lion qu'on rencontre; il peut s'enfuir tout aussi bien que vous faire tête, soit que sa progéniture se trouve à proximité, soit qu'il ait été dérangé par votre approche de quelque festin, soit simplement encore que vous l'ayez mis de mauvaise humeur en le réveillant, ou pour mille autres causes que vous ignorez.
Les premiers symptômes de la colère se manifestent chez lui de la façon suivante : sa queue se tortille de droite à gauche avec précipitation, la base se soulevant légèrement, le gland noir qui la termine fouettant l'air; il baisse la tête encore plus que d'habitude et il gronde, montrant les dents par intervalles. Puis sa voix augmente, il rugit par à-coups en ronchonnant, découvre ses crocs sous ses lèvres retroussées et baisse les oreilles, tandis que les mouvements de la queue s'accélèrent.
Au moment de la charge, c'est-à-dire au paroxysme de l'irritation, la queue se dresse en l'air, toute droite, presque verticale, le gland noir continuant à remuer; les oreilles s'aplatissent complètement, et il part sur vous au petit trot, puis au galop, et finit par un bond en ouvrant la bouche et lançant ses deux pattes de devant aux griffes hérissées. Il lui arrive de montrer quelquefois ces divers svmptômes sans charger, retenu qu'il est par un reste de prudence, mais il ne charge jamais sans les montrer. Quand la queue se lève, le chasseur peut épauler et attendre l'occasion propice. A la chasse, un homme averti en vaut quatre. Une charge est extrêmement périlleuse, presque toujours fatale, quand elle est inattendue ou si la végétation la rend invisible; mais, si vous la voyez se préparer, la fuite ne sert à rien : attendez de pied ferme; il ne vous faut que du sang-froid et de la confiance en vous et en votre arme. Si vous n'en êtes pas là, il est prudent d'éviter de se mesurer avec ces animaux.
Souvent un lion essayera de vous intimider; il fera quelques pas vers vous en grommelant et montrant les dents,
puis il s'arrêtera; s'il voit que vous ne bougez pas, il est très probable qu'il se retirera. Mais lorsqu'il fera cette feinte, vous ne verrez ni sa queue levée, ni sa tête basse, et il vous regardera bien en face.
J'ai déjà dit l'impression intense que fait le rugissement du lion de près, quand on l'entend pour la première fois; j'ai aussi raconté sa façon de capturer les animaux; j'ajouterai qu'il rugit généralement dans la nuit ou le matin de très bonne heure, quelquefois jusqu'à huit ou neuf heures, mais c'est exceptionnel. Il ne devient aussi bruyant que lorsqu'il est rassasié. J'ai entendu une nuit, tout près de mon camp, une lutte entre un lion et un buffle; les mugissements de rage, le souffle puissant du buffle, les piétinements, les coups de corne contre les arbres, faisaient contraste avec le silence de son terrible adversaire ; la lutte a dû être formidable ; on devinait au bruit la plupart des phases du combat; enfin le buffle mugit plaintivement et tout bruit cessa. Au milieu de la nuit, le lion annonça son triomphe et la fin de son repas par des rugissements formidables, puis le craquement des os nous apprit qu'il avait cédé la place aux hyènes. Le buffle était énorme, et le lion aussi. Quels combats magnifiques se livrent ainsi journellement dans la brousse africaine!
J'ai déjà dit que le lion a un ennemi en la personne du loup africain; tout ce qui ressemble de près ou de loin à un serpent produit également sur lui une horreur très marquée; en lui jetant une liane ondulée et grimpante qu'on a-ppeMepéçû, et qui a plus ou moins l'air d'un de ces reptiles, deux indigènes réfugiés sur un arbre se débarrassèrent un jour d'un lion quelque peu gênant. Les épines lui sont également désagréables, et il s'en éloigne avec soin; plusieurs fois j'ai trouvé sous ses pattes des plaies causées par des épines; ces plaies le font boiter et sans doute l'empêchent de chasser.
Pendant la journée, le lion se réfugie dans les hautes herbes et les broussailles; il se met rarement sous bois; dans les pays montagneux, il utilise comme retraite les anfractuo-
sites granitiques. Dans les hautes herbes, il entend venir l'homme de fort loin et s'écarte de lui-même sans que celuici s'en doute, comme le léopard, d'ailleurs. C'est ce qui explique qu'on aperçoive rarement des félins en plein jour.
J'ai rarement vu des lionnes avec plus de deux ou trois petits; je crois qu'elles portent trois mois et demi et allaitent six mois; les petits sont couverts, jusqu'à trois mois, d'un poil frisé rave longitudinalement de lignes brunes, comme des tigres; ces taches disparaissent bientôt. J'ai pourtant vu sur la peau d'une jeune lionne, tuée chez les Somalis par un de mes amis, ces raies encores très distinctes; mais c'est une exception.
Les lions vont-ils par paire ou par famille? Il est difficile de formuler la règle; j'ai vu quatre, cinq et jusqu'à onze lions dans une troupe, mais la moyenne est de quatre.
Imposant, magnifique dans sa démarche, d'une physionomie qui exprime la fierté, le lion est un des plus nobles animaux qui habitent la brousse africaine, en même temps qu'un des adversaires les plus redoutables avec lesquels l'homme puisse se mesurer.