‹ Chasses aux grands fauvesChapitre 35 sur 163 · ESSAIS DU · texte numérisé non relu

ESSAIS DU

hamac dans lequel ils étaient étendus et que portaient en poussant des cris des gens à veste blanche et à calotte rouge.

L'administration locale a fini par défendre ces tueries; mais il s'est trouvé des soi-disant sportsmen qui, dans leur matinée, mettaient à mort sept ou huit buffles sans même se donner la peine de les ramasser, laissant aux vautours le soin de consommer la viande. Aujourd'hui cette plaine est transformée en chasse réservée, et, dans dix ans, les éléphants y reviendront comme autrefois (i).

Pour trouver du grand gibier, il fallait s'éloigner de Tchiromo vers l'ouest, c'est-à-dire vers la limite anglo-portugaise : il y avait là quelques buffles et des antilopes. J'allai donc de ce côté afin d'essayer mon 303. Je couchai à Nant'ana, village situé à peu près à 10 kilomètres, et, le lendemain matin, une troupe de bubales me permit de faire, à ses dépens, quelques expériences de ba,listique très concluantes : l'effet de ce petit calibre me parut extraordinairement puissant ; la précision étaitparfaite ; le recul nul. Presqueàchaque coup je tuai ma bête. Or, le bubale de Lichtenstein, dorit la taille est celle d'un petit cheval, fait preuve d'une vitalité extraordinaire; aussi est-ce une des antilopes difficiles à tuer, au point qu'elle a été baptisée par les Boers harteheest, c'est-à-dire « bête dure » . L'expérience m'a appris plus tard les inconvénients ou les avantages de certains des projectiles du 303,

(i) Mes grandes chasses, p. 318.

mais j'étais alors enchanté de ma nouvelle arme : c'était un succès. L'absence de fumée, qui était pour les indigènes une source intarissable d'étonnement, avait ce gros avantage que, en raison de la répercussion du coup par les échos, l'animal ne savait jamais où se trouvait exactement le chasseur, pour peu que celuici restât immobile.

Je tuai successivement en quelques jours des bubales, des zèbres, des nsoualas et un éland (i), ce dernier dans des circonstances qui montrent ce que vaut ma nouvelle carabine comme portée et précision.

Dans les environs de Nant'ana les élands étaient assez rares. Un matin, j'en aperçus un dans uneplaine herbeuse, très loin, à 400 mètres. Il nous vit aussitôt et se mit à regarder fixement l'endroit où nous avions disparu dans les herbes, nous étant brusquement couchés, dès que nous nous étions vus découverts. Je résolus de tenter tout ce qui serait possible pour essayer mon nouveau fusil sur ce magnifique animal (2). Il fallait se rapprocher de lui; mais la chose n'était pas aisée en raison du manque de couverts aux alentours : il yavait cependant à environ 200 mètres sur notre droite un petit bouquet d'arbres, derrière lui. J'attendis un instant que, ses soupçons calmés, il recommençât à manger, et je me mis à décrire, en me traînant sur les mains, l'énorme circuit que j'avais à

(i) Pour la description de ces animaux, voir Mes grandes chasses, p. 25, loi, 107, 299.

(2) L'éland est la plus grande des antilopes : il atteint la corpulence d'un de nos grands bœufs avec la taille d'un cheval de cuirassier. Ne pas confondre l'élan des Lapons, un cervidé, avec l'éland du Cap, une antilope.

CHASSE A L'ÉLAND. 31

faire. Il me fallut fort longtemps pour arriver dans le prolongement de la ligne formée par l'animal et le bouquet d'arbres. Cet écran m'ayant mis à l'abri de ses regards, j'arrivai rapidement au pied du massif. Mais, une fois là, impossible d'aller plus loin : les herbes étaient trop basses ; un pas de plus, et je perdais le fruit de mes peines. L'animal, de son côté, se déplaçait légèrement et, devinant le danger, regardait toujours du côté où il nous avait aperçus la première fois. Plus de 200 mètres me séparaient de lui, mais je ne pouvais hésiter davantage; je me levai lentement le long du tronc d'un des arbres et, ajustant avec soin, je pressai la détente.

En recevant mon projectile, l'éland décocha une ruade, tourna à droite et s'enfuit à un galop précipité. J'étais sûr de l'avoir touché, mais il s'en allait si lestement que je ne le crus que très légèrement atteint; le suivant toujours du regard, je le vis passer du galop au trot, puis, tout à coup, il roula dans les herbes, gigota un instant des quatre pieds et disparut. En arrivant à la course, quelques minutes après, nous le trouvâmes mort; après avoir traversé le cœur la balle avait éclaté en en sortant et l'avait fortement détérioré. Extérieurement, un petit trou imperceptible marquait l'entrée du projectile.

Bien que satisfait de la précision, je ne regardai pas cette expérience comme concluante, car, touchés au cœur, tous les animaux sont irrévocablement condamnés, quels que soient le projectile et l'arme. Plus tard, la pratique m'apprit que l'éland

est trop gros pour le 303, et que l'express 577 vaut beaucoup mieux pour en avoir raison, sans trop de peine ni de temps perdu. Pour anéantir un animal d'une forte corpulence et qui présente une masse de chair considérable, il faut un projectile qui donne un choc violent, et ce n'est pas le cas de la balle de petit calibre

A quelque temps de là, j'organisai une petite expédition en territoire portugais, autour du mont Tchipéroni, à cinq ou six jours dans le sud-est de notre camp. Il y avait dans cette région une brousse presque impénétrable et d'une épaisseur peu commune à ce moment de l'année; nous y trouvâmes de nombreuses traces de gibier, entre autres de gnous, ce que je voyais pour la première fois au nord du Zambèze. Les éléphants avaient aussi fréquenté le district, mais les marques en étaient assez anciennes. Quelques rhinocéros également l'habitaient; un jour même nous nous sommes trouvés fort près de l'un d'eux; on l'entendait souffler et briser des racines, mais la végétation était d'une telle densité, les herbes si hautes et si serrées, que nous n'avons pu l'apercevoir après une poursuite de plusieurs heures. En fait de grands animaux, nous revînmes de notre voyage absolument bredouilles.

Décidément, les environs de notre camp n'étaient pas satisfaisants ; peut-être les premières pluies amèneraient-elles du gibier au nord-ouest de Tchiromo, etquinze jours seulement nous séparaient du moment où le ciel allait ouvrir ses cataractes pour une période

Page 1