‹ Chasses aux grands fauvesChapitre 36 sur 163 · HIPPOPOTAMES ET CROCODILES · texte numérisé non relu

HIPPOPOTAMES ET CROCODILES

de quatre mois. En attendant, je me mis à chasser l'hippopotame sur les bords du Chiré. N'ayant gardé jusqu'alors que les dents de mes plus grands spécimens, j'avais besoin pour ma collection d'une belle tête entière. Je ne trouvai pas encore cette fois le trophée que je cherchais, bien qu'il y eût grand choix à cette époque : nombre d'hippopotames étaient réunis un peu au-dessous du confluent du Chiré avec le Ruo. Mais, ou bien ceux que j'abattis étaient trop jeunes, ou bien, chez les vieux, les dents étaient usées. Pendant ces quelques jours passés au bord de la rivière, mes camarades s'amusaient souvent à tirer sur les crocodiles, et ils en tuèrent plusieurs. Un matin que nous étions à déjeuner, on hala à terre un de ces reptiles d'une bonne taille, tué un moment auparavant, et on vint nous dire qu'il avait un homme dans le ventre. Vérification faite , ses intestins en contenaient tout au moins une partie : on en retira un bras entier avec la main, un pied avec sa cheville, et quelques côtes; tout cela était coupé net et à peine abîmé; les chairs s'étaient boursouflées et la peau décolorée par l'effet des sucs digestifs, agissant à l'abri de la lumière. Je donnai l'ordre d'enterrer ces restes, mais personne ne voulut y toucher. Je fis alors tout rejeter dans la rivière, contenant et contenu. Les débris humains se mirent à flotter, et les matelots d'une canonnière qui arrivait en aval rendirent compte à leur officier qu'ils avaient vu le bras d'un blanc descendre au fil de l'eau. Cette nouvelle causa une grande agitation dans la contrée.

Le lendemain, on tua un autre crocodile qui contenait la tête et l'épaule de l'individu dont nous avions trouvé une partie la veille. Cette découverte me fit prendre l'habitude d'ouvrir mes crocodiles, ce que je n'avais jamais pensé à faire auparavant, et je découvris ainsi plusieurs fois des choses assez étranges, entre autres une demi-peau de chèvre roulée en boule, un pagne rouge, etc. Au lac Nyassa, deux ans plus tard, on sortit du ventre d'un crocodile gigantesque, de six mètres, un assortiment de vingt-quatre bracelets en cuivre et un gros paquet de cheveux crépus que le malheureux n'avait pu parvenir à digérer après avoir dévoré la dame du pays à qui appartenaient ces objets (i).

Le lecteur doit penser que voilà enfin a les horreurs qui commencent », comme dit une chanson très connue. Hélas! je le regrette, mais c'est tout ce que j'ai à dire sur Tchiromo, et la suite de notre séjour dans ces régions est tellement dénuée d'intérêt, au point de vue chasse, que je vais passer, sans autre transition, au mois de février de l'année suivante (1895), à 400 kilomètres du Chiré, en plein pays sauvage, au milieu de régions plus giboyeuses.

Comme au théâtre (pour les spectateurs), voici le lecteur transporté sans fatigue dans un décor tout à fait différent (2). Au lieu de Tchiromo, brûlé par le

(i) Sur les mœurs, le portrait et la chasse au crocodile, voir Mes grandes chasses, p. 70, 75, 234, 235. Contrairement à ce que je croyais naguère, ce que j'ai vu dans les grands lacs m'a montré que le maximun de la taille peut être porté à 7 mètres.

(2) L'expédition se trouvait alors dans le haut Kapotché (Maravie orientale).

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